LA FEMME
La masure où végétaient les deux femmes était si basse, si noire, que le jour qui y entrait se changeait en soir, et qu'on ne voyait jamais que des coins de la pièce mal carrelée, pierreuse et terreuse comme un bout de pauvre route.
La maigre mourante se souleva sur son grabat dans la lueur étroite et grillée qui tombait de la lucarne, et dit à sa fille Marie:
— Quand je serai morte, va trouver ton frère, qui est resté à la mine, là-bas, depuis que je me suis
fâchée avec votre père. Puisque vous serez orphelins tous les deux, rejoignez -vous. C'est naturel et ce sera bien vu. Tu le reconnaîtras, en tous cas, à son nom. Tu lui aideras, et lui aussi, car ce n'est pas un méchant gars , tu sais.
Lorsqu'elle proféra ces paroles, elle était à bout, et elle se tut à jamais dans la nuit qui suivit.
Après l'enterrement, Marie, qui portait une robe grise et avait retiré la fleur de son chapeau pour être en deuil, prit le chemin de fer, puis marcha à travers la campagne du pays noir, pour retrouver son frère Jean.
Les chemins qui menaient aux charbonnages étaient plus sombres à mesure qu'on en approchait. Un vaste nuage orageux semblait s'être étendu là et avoir déteint sur la terre.
Elle prit une chambre dans un des hôtels de la Grande -Rue, faite de maisons que noircissaient par traînées la poussière et le poussier de l'espace. Le soir, elle guetta, au milieu des ménagères, la sortie des puits. Elle fut bousculée par le hurlement des sirènes, puis par la foule lourde et plombée des travailleurs qui sortaient du trou et s'en allaient tous dans la même direction, comme un cortège funéraire.
Parmi eux, elle reconnut son frère, bien qu'au moment où ils s'étaient quittés il n'eût que quinze ans. Oui, c'était bien là Jean, sa petite figure pâle, trop petite, trop pâle, son grand corps, trop grand.
Il avait l'air différent des autres, mais il semblait las et par trop profondément solitaire.
— Mon Dieu . . .
Marie s 'aperçut que ses compagnons le poussaient, ricanaient, se moquaient de lui. Il se débattit, se dégagea, fila.
Elle le suivit. Il entra dans un hôtel meublé, après avoir levé la tête pour bien reconnaître la maison, à la manière des gens timides. Il en ressortit, puis pénétra à l'auberge pour le dîner. Il s 'arrêta sur le seuil , comme effrayé du bruit , puis , d'un pas machinal, il alla se blottir dans l'angle le plus éloigné de la salle.
Pas de femme ni d'amie, alors ? C'est drôle . . . C'était la certitude qu'elle pourrait s'installer sans encombre auprès de son frère: un grand point! — et cette facilité qu'elle trouvait, dès son arrivée hasardeuse, lui serrait le cœur ... A sa suite, elle entra au restaurant. Elle s'assit en face de lui à deux tables de distance, serrée entre des gens qui mangeaient en glapissant.
Jean avait une expression d'ennui, de deuil, bien qu'il ne pût connaître la mort de sa mère. La clarté nue d'un papillon de gaz mettait sur sa face osseuse des lignes noires et des plaques blanches.
— Eh ! le beau garçon! . . .
Quelques loustics, dont une mégère à rubans, l'œil aviné, le geste levé et dansant, s'étaient
arrêtés devant le jeune homme et l'interpellaient ironiquement. Honteux, balbutiant, il baissa le nez sur son assiette. Les moqueurs, enfin, s'en allèrent. Mais des rires féminins, tout autour, avaient fusé.
Ah! le frère qu'elle retrouvait était ridicule, bafoué! Personne n'en voulait; et c'était pour échapper le plus possible aux hommes et aux femmes qu'il revenait du travail en se sauvant, et qu'il mangeait acculé dans l'extrême coin de l'auberge.
Des larmes montèrent aux yeux de Marie. Comme elle eut pitié de lui! Mais voilà qu'elle était venue . . . Elle adoucirait sa vie. Elle serait toute sa famille. Lis auraient un logement, et, grâce à elle, la cheminée serait garnie de fleurs.
Avant de glisser hors de sa place où elle était écrasée par l'étau mobile de ses voisins, elle le regarda longuement. A cet instant, par hasard, il leva la tête et lui aussi la regarda.
Elle lui sourit.
Alors il resta béant, le geste suspendu, en voyant qu'une femme lui souriait.
Elle rougit: il ne pouvait pas la reconnaître. Donc, il allait s'imaginer que . . . Instinctivement, elle baissa les paupières, mais, instinctivement, elle les releva. Il la contemplait toujours, avec ses yeux démesurément ouverts qui, sur sa pâle figure, brillaient comme des larmes. Et cette
figure se peignait d'une surprise si déchirante que Marie trembla toute et que, de nouveau, elle sourit.
La scène n'avait pas échappé aux mangeurs attablés dans la salle , en bruyante cohue : le Cadiot et la gentille inconnue se faisaient de l'œil! Les travailleurs se poussaient du coude, et surveillaient le manège, stupéfaits:
— Lui! Ah vrai! Ah bien vrai! chuchotait -on. Marie, interdite, demeura coite et acheva de
dîner sans risquer de nouveaux coups d'œil, bien qu'elle se sentît regardée obstinément par lui, puis par tous.
Au moment du café, la salle se vida à demi.
Elle se leva alors et se dirigea vers son frère. Celui-ci, quand il perçut que c'était bien à lui qu'elle en voulait, se dressa à son approche, et pour faire cesser l'erreur, le malentendu qu'il pressentait, il se nomma à elle :
— J'suis Jean Cadiot.
Elle ouvrait la bouche pour dire : « Eh bien , moi , je suis Marie; tu sais, Marie ?» mais il regardait cette bouche fraîche, avec une sorte d'espoir si extraordinaire que, sans comprendre ce qui se passait en elle, elle continua à ne rien dire, à sourire et à rester là.
L'homme se décida enfin à murmurer:
— Voulez -vous que nous sortions d'ici?
Ils sortirent ensemble, gauchement, doucement.
Parmi les gens qui peuplaient le restaurant ouvrier, il se fit, sur leur passage, un grand silence.
A peine furent-ils dehors qu'il lui toucha, puis lui prit le bras. Elle se laissa faire.
Pourquoi ne dissipait-elle pas le plus tôt possible la pénible et désolante méprise ? Pourquoi ? Elle dit seulement:
— Vous vivez tout seul ?
— Naturellement, répondit-il.
Puis, après un effort, il balbutia:
— Pourquoi me demander ça ? C'est si drôle qu'on s'occupe de moi. J'suis pas riche, vous savez ? Ils trouvent ça drôle aussi, eux autres.
Il désigna du pouce — collées aux vitres des cabarets qui, le long de la rue, se dressaient, embuées et blanches comme des écrans de cinématographe — d'épiantes faces sombres.
— Vous n'avez pas d'amis ?
— Est-ce qu'on m'aime, moi ? J' comprends ça, mais c'est pour dire . . .
Il parlait difficilement de ce genre de choses, comme s'il était tout à fait vide et déshabitué de ces paroles -là.
Au lieu de tout lui révéler à ce moment, elle reprit à voix presque basse :
— Vous avez l'air doux. Il y a des femmes qui seraient heureuses avec vous.
— On ne m'a jamais dit cela, marmotta le jeune homme.
— Vous voyez, je vous le dis, moi.
— Vous . . . vous! . . .
Brusquement il jeta ses longs bras autour des épaules de sa compagne et l'attira à lui pour l'embrasser. Ses lèvres effleurèrent les joues de la jeune fille. Elle le repoussa.
— Non, non . . .
Il resta sage, les bras ballants, comme un esclave.
— Ecoutez, lui dit Marie, il ne faut pas m'aimer. Je serais malheureuse si vous m'aimiez. Je ne suis pas libre , pas libre du tout , moi . Si vous saviez ! Et je vais partir de ce pays. Mais d'autres femmes que moi trouveront que vous êtes bien différent des autres hommes.
— Ah! dit-il. Ah ! de quoi, de quoi ? . . . Il s'était planté devant elle, en extase.
— M'aimer, moi ? C'est faisable, ça ? Dites: vous m'aimeriez si vous étiez libre, vous ?
— Oui, dit-elle. Adieu. Oui . . .
Elle disparut, et il demeura à cette place, droit, blême et illuminé comme un cierge. Ses yeux, sa face, tout son être brillait d'un magnifique reflet féminin.
Il en était désormais orné comme d'un trésor incalculable, et aussi comme d'un talisman qui lui donnerait sans doute le courage et la force d'affronter la vie et le bonheur.
Elle s'était glissée dans le couloir de l'hôtel et ensevelie dans sa petite chambre éphémère d'où, à l'aube, elle s'enfuirait très loin. Il lui était défendu, maintenant, de revoir l'abandonné, pour lequel elle avait préféré être, plutôt qu'une vraie sœur, le fantôme d'une vraie femme. Et elle pleura en même temps de tristesse et de joie.