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SA MORALITE ET SA DECENCE

Pour juger sainement d’une institution, il faut 5e reporter à l'époque où elle était en vigueur. L'institution du Congrès nous paraît aujourd’hui surannée et brutale; elle déplut même à la fin du xvn° siècle qui l’abolit, mais l’idée profonde qui la fit instituer ne fut pas sans fondements sérieux. Elle est une curiosité d'autrefois et une curiosité bien‘en rapport avec cette mentalité que nous appelons aujourd’hui rabelaiïsienne et qui n’était que du bon garçonnisme. Alors, en effet, on n’affectait pas l’anglomanie ni l’américac nisme. On se contentait d'admirer la civilisation dont nous sommes issus, la grecque et la latine et civilisations voisines, celles d'Espagne et d'Italie et, surtout, d’être soi-même. Il suffit de parcourir les œuvres de Rabelaïs, qui fut médecin et un médecin de haute valeur, pour se rendre compte de tout ceci. D'ailleurs, derrière notre façade décorée avec des peintures anglo-saxonnes ou nordiques, y a-t-il plus de vertu qu'alors? Y a-t-il plus de valeur humaine? C’est peu

probable et, je l'avoue, le xvi° siècle m’enchante à cause du parfum de jeunesse, de vigueur et de franchise qui l’embaume.

Chez les Anciens, à une certaine époque, il n'y avait pas de sages-femmes, et la pudeur des femmes était si grande qu'elles préféraient mourir que de se laisser accoucher par des médecins.

« Les Anciens, raconte Hyginus (!), n’avaient point de sages-femmes, ce qui faisait que les femmes aimaient mieux par pudeur, courir le danger de mourir, que d’avoir la honte de se servir d'hommes, car les Athéniens avaient défendu aux femmes et aux esclaves d'apprendre la médecine, c'est-à-dire l'art d’'accoucher. Une jeune fille, qu’il appelle Agnodice, désirant d'apprendre cet art, coupa ses cheveux, prit un habit d'homme et se mit au nombre des écoliers d’un certain Hierophile, qu'il ne faut pas confondre avec le célèbre Hérophile qui vivait peu de temps après Hippocrate, comme plusieurs ont fait. Elle s’attacha ensuite à servir les femmes dans leur travail qui d’abord refusèrent ses soins, croyant que c'était un homme, mais qui les acceptèrent avec plaisir quand elle leur eut fait voir qu’elle était une fille.

« Les médecins, c’est-à-dire les accoucheurs,

voyant qu'ils n'étaient plus employés, accusèrent

. (1) HYGNÜs : Traité des fables, Fab. 274 (cité par J.. ASTRUC : L'Art d'accoucher, page XXX (Paris, Cavelier, 1771).

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Agnodice d’être un eunuque, comme il paraissait en ce qu'il n'avait point de barbe, glabrum esse, et de corrompre les femmes; sur quoi, l’Aréopage assemblé Ja condamna, quoique Agnodice leur fit voir qu'elle était une femme; mais les femmes les plus distinguées étant accourues pour sa défense, les juges révoquèrent leur sentence, abrogèrent la loi et pexmirent aux femmes d'apprendre l’art de la médecine, c’est-à-dire l’art d’accoucher. » ;

Au même endroit de son livre, Astruc nous assure qu'autrefois, c’est-à-dire avant 1668, les dames se faisaient accoucher uniquement par des sagesfemmes. Il n’y avait pas d’accoucheurs. Mais, progressivement, les dames voulurent avoir recours aux bons offices d’accoucheurs. L’étranger ïimita la France, mais en Angleterre, les hommes qui faisaient les accouchements, c’est-à-dire les accoucheurs, furent appelés Mans Midiwises, c'est-à-dire hommes sages-femmes.

Ceci établi, voyons ce qu'était l'interrogatoire préliminaire subi par les femmes demandant ou ayant provoqué le Congrès. Bayle nous en fait l'exposé tout au long dans le Dictionnaire Historique et Critique Ecoutons-le

« L'interrogatoire qu’il faut subir devant les juges est si délicat et si gênant pour une femme d’honneur, qu'on ne peut avoir bonne opinion d’une fille qui est capable de franchir cette barre, et de répondre sur

de tels faits. Je dis d’une fille, parce que presque toujours celles qui accusent leurs maris se vantent d’être pucelles; et il faut bien qu’elles s’en vantent lorsque c'est leur premier mariage, comme il arrive ordinairement. Un avocat embarrassa étrangement une fois la complaignante. Il lui demanda, en présence de plusieurs personnes, si son mari l’avait caressée, baisée, embrassée; elle dit qu’oui; et qui vous a dit que cela ne suffit pas, lui demanda-t-il ? Où avez-vous appris le reste? Si vous avez votre pucelage, comme vous le prétendez, vous ne devez pas savoir que votre mari est impuissant et, si vous le savez, c’est un signe que vous avez éprouvé ce que d'autres hommes peuvent faire. Il la pressa de telle sorte qu'il la fit rougir et avouer qu’elle ne pouvait répondre à des questions si embarrassantes. Rapportons en latin tout ce narré, etc... »

Aussi critiquait-on beaucoup celles qui le demandaient ou qui s’y exposaient. Mais écoutons le même auteur (1) : « Encore qu’une femme puisse intenter un tel procès sans qu'il y aille de son honneur, il est néanmoins vrai qu'elle est plus louée de ne le pas intenter. Il y a certaines actions qui ne sont pas uu péché et qui n’impriment pas une note d’infamie ni de fait, ni de droit; cependant, parce qu'il vaudrait

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