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CHAPITRE PREMIER

Considérations générales sur la nature des passions.

Avant d’aborder l’étude des passions, je crois qu’il est à propos de jeter un coup-d’œil général sur les actes divers qui constituent l’intelligence et le moral de l’homme, et sur les facultés auxquelles ces actes ont été rapportés par les philosophes et les physiologistes.

Tous les actes intellectuels et moraux ont cela de commun qu’ils sont accompagnés d’un sentiment quelconque dont nous avons conscience , et c’est ce qu’on doit entendre quand on dit qu’ils dérivent tous de la sensibilité.

Outre cette ressemblance commune à tous, plusieurs d'entre ces actes ont des ressemblances moins générales, à l’aide desquelles on peut les distribuer en plusieurs groupes.

Ainsi, il est un ordre d’actes intellectuels bien distincts : ce sont les

sensations proprement dites , sensations externes, qui ont pour caractère propre de ne pouvoir se produire sans l’intervention d’un agent extérieur , et qui sont la source de toutes nos idées relatives à la connaissance directe des corps.

Des sensations d’un autre ordre, sensations intérieures , sont celles que nous éprouvons sans l’intervention d’agens extérieurs. Elles ont toutes rapport à la satisfaction d’un besoin , et sont destinées à faire naître en nous l’idée de ce besoin : telles sont, la soif, la faim, les sensations des besoins de la respiration , des excrétibns , de l’accouchement ; telles sont encore les sensations des besoins de la reproduction, du mouvement, et en général de l’exercice de nos organes et de nos facultés ; sensations qui, quoique moins distinctes et faisant naître des idées moins précises, ont néanmoins la plus grande analogie avec celles dont nous venons de parler , et parce qu’elles sont des sensations de besoin, et parce qu’elles consistent de même dans une sorte de malaise qui se change'en plaisir ou en douleur, suivant que le besoin dont elles avertissent est ou n’est pas plus ou moins promptement satisfait.

. De ces deux ordres de sensations résultent toutes nos idées simples , qui ne peuvent être définies , et qui sont les matériaux de la pensée. Ainsi, par le concours des sens externes , nous parvenons à la connaissance actuelle des diverses qualités des corps ; par les sensations internes , nous avons l’idée actuelle de nos besoins. Mais, de plus , nous nous souvenons de ce que nous avons senti, et nous pouvons nous représenter le§ qualités des corps en leur absence , et nos besoin^ alors même qu’ils ne se font plus sentir ; c’est ce qui constitue la mémoire. Nous pouvons comparer ces diverses choses, sbit présentes , soit absentes, apercevoir leurs rapports, en un mot, nous jugeons. A ces actes il faut joindre ceux qu’on rapporte au raisonnement et à l’imagination, et qui sont du même ordre. Enfin nous voulons ; et nos désirs, nos aversions , nos volontés, nos passions, forment un dernier ordre d’actes qui supposent tous les autres, c’est-à-dire qui dépendent tous plus ou moins de nos sensations, de nos besoins et dé nos jugemeijs.

De la connaissance de ces actes on a voulu remonter à ct-lle des agens *qui les produisent. Je n’entreprendrai pas l’examen de celte question , qui, posée d’une manière aussi absolue, doit être considérée comm e insoluble. Cai' c’est en vain qu’on a tenté de rendre raison de tous les phénomènes de l’intelligence par l’organisation ; et je partage l’avis de ceux qui établissent en principe que, dans ce sujet, on doit seulement chercher à déterminer les conditions organiques nécessaires à la production des actes intellectuels et moraux, et étudier eiisuite ces actes en eux-mêmes et indépendamment de leur cause première.

Je me contenterai d’examiner si, comme }a plupart des philosophes l’ont pensé, ces actes divers doivent être rapportés à des facultés primitives , et ce qu’alors on doit entendrê par ce mot faculté primitive*

Il est évident que nos actes intellectuels et moraux diffèrent entre eux : ainsi la perception d’un son diffère du sentiment de la faim ; le sentiment de famour diffère de ce qui constitue la mémoire. De ces différences dans les actes, on a conclu à des différences dans ce qui les produit, et on a reconnu des facultés différentes. Si par ce mot faculté l’on ii’entend que la puissance de produire un acte, tout le monde sera d’accord, et personne ne pourra contester que no«s ayions des facultés différentes, puisque personne ne s’avisera de nier que nous ayions la puissance de produire des actes divers. Bien plus, on ne cessera pas de s’entendre si, considérant que les actes de l’intelligeBce ont aussi des points de ressemblance, on rapporte ceux qui sont analogues à une même faculté, pourvu toutefois qu’on ne cesse pas d’attacher à ce mot sa véritable signification. Mais on a voulu établir des facultés primitives , et-dès-lors tout a été confondu. Si, en cherchant des facultés primitives , on avait conservé au mot faculté sa signification , on se serait bien vite aperçu que toutes les facultés sont primitives , puisqu’à coup sûr c’est primitivement que nous avons la puissance de produire un acte int. lS^j^uel quelconque. On a donc détourné le mot faculté de sa signification, et oubliant que nou> n’avons de «connaissance certaine que des actes , on a créé des principes : en un

mot, on a réalisé des abstractions, et les facultés qui n’étaient et ne devaient être que des puissances d’agir, ont été considérées bonime des agens

Aussi, quelles dissidences entre les philosophes, sur le nombre de ceS facultés primitives ! Condillac paraît en admettre six, et n’en admet réellement qu’une. M. LaromignVere divise les facultés de l’âme en attention, comparaison , raisonnement, qu’il rapporte. à l’entendement ; et en désir, préférence , liberté , qu’il rapporte à la volonté.

M. JÛestutt-Tracy réduit nos facultés intellectuelles à quatre, la sensibilité , la mémoire, le jugement, la.volonté.

11 serait superflu de citer les divisions adoptées pai^ Bacon, Descartes,. Hobbes, Locke, Bonnet : il suffit d’avancer qu’elles diffèrent les unes des autres.

Pourquoi donc ces philosophes n’ont-ils pu s’accorder sur la spécification et le nombre de nos facultés primitives? c’est que chacun d’eux a envisagé sous des points de vue un peu différens, les ressemblances qui existent entre les diverses opérations de notre intelligence; ce qui'les a conduits à représenter, par le mot de facultés primitives, les ressemblances les plus générales qu’ils avaient remarquées. Mais alors la délamination de ces facultés primitives n’a pas l’importance qu’on serait tenté de lui donner au premier coup-d’œil ; et elle ne me paraît avoir d’autre but réel que de fournir les moyens de classer d’une manière commode les phénomènes si multipliés de l’intelligence.

Des considérations du même genre me paraissent s’appliquer tout naturellement à cette division, si ancienne et si généralement adoptée, de nos facultés, en facultés dépendantes de l’intelligence, et en facultés dépendantes de l’instinct, division fondée sur ce que parmi nos actes intellectuels et moraux, les uns se produisent avec réflexion et volontairement , tandis que les autres ont leur source dans une impulsion intérieure, irréfléchie et involontaire. J’avouerai que cette différence est vraiment remarquable, et que l’on'^a eu raison de la consacrer en désignant par un mot spécial l’ensemble des actes appartenant à chacun de ces deux otdres ; mais ces expressions, intelligence et instinct.

peuvent-elles signifier autre chose, sinon que, dans certains cas, nous agissons par une impulsion intérieure et d’une manière en quelque sorte irrésistible, et que dans d’autres nous pouvons délibérer ’ avant d’agir? Ce serait donc une grande erreur que de représenter par ces mots deux principes differens et indépendans l’un de l’autre ; erreur que beaucoup d’écrivains n’ont pas su éviter.

Jusquici la question des facultés primitives ne me paraît être qu’une question de mots ; et je crois pouvoir avancer que les diverses solutions qu’on en a données n’ont été d’aucun avantage pour la science, et lui ont plutôt été nuisibles en ouvrant la porte à des discussions interminables.

En est-il de même de la théorie de M. Gall ? Cet illustre physiologiste divise les facultés intellectuelles et morales en qualités et facultés fondamentales, et en attributs généraux de ces mêmes qualités et facultés. Au nombre de vingt-sept, ces qualités et facultés fondamentales sont innées; elles ont des organes spéciaux, qui sont des parties déterminées de l’encéphale. De l’existence de ces organes, de leur degré de développement ou d’activité, dépendent toutes nos qualités et nos aptitudes intellectuelles et morales. Dans ces facultés fondamentales et leurs organes, M. Ca//trouve les motifs et la condition de toutes les ojjérations de notre âme , jugeiiiens, déteianin^ilions, goûts, penchans, etc. Sous le nom d’attributs généraux des qualités et facultés fondamentales, il comprend la sensibilité, l’attention, la mémoire, le jugement, l’imagination, lespenchans, les passions, toutes choses qu’il considère comme de simples modes d’activité des facultés fondamentales , modes généraux communs à toutes ces facultés, et conséquences nécessahes de leur existence. Un exemple rendra plus clair ce résumé des opinions de M. Gall j relatives au sujet qui m’occupe. Il existe un sens des tons : c’est une faculté fondamentale qui a son organe dans une partie déterminée du cerveau. L’homme doué de ce sens perçoit et j uge les rapports des tons ; il est capable de se représenter par sa seule force interne, telle musique qu’il a entendue ; tout ce qui se rattache à la musique attire et fixe son attention; il peut

iaventer des airs ; si l’organe qui coirespond au sens des tons a beaucoup d’activité, l’homme qui en est doué aura un penchant prononcé pour la musique ; un degré de plus, et le besoin de s’en occuper sc fera vivement sentir ; enfin, si l’action de cet organe est prépondérante. il y aura entraînement vers son objet, passion pour la musique.

Cette théorie ingénieuse et séduisante a pour bases principales. l’existence incontestable d’aptitudes innées, la différence qu’on observe «ntre les caractères, les talens et les aptitudes des hommes, et aussi entre les instincts et les qualités des animaux, enfin des observations nonabreuses sur les rapports qu’on peut trouver entre ces aptitudes et l’existence ou le développement de certaines parties du cerveau.

Mais si l’on ne peut contester qu’il y ait dans l’homme et les animaux des aptitudes innées et diverses, auxquelles on peut donner, si l’on veut, le nom de facultés fondamentales , et si tout porte à croire que l’existence de certaines parties déterminées de l’encéphale soit'la condition organique sans laquelle ces aptitudes ne se montreraient pas ; doit-on en conclure d’une manière absolue que le pouvoir déjuger 5 de se souvenir, de faire attention, de choisir, qui nous paraissent bien évidemment des choses indépendantes de telle ou telle aptitude, n’en soient cependant que de simples modifications? De ce qu’un appareil nerveux est reconnu correspondre à un penchant ou à une aptitude, comme, par exemple, un organe nerveux correspond au sens de la vue, en peut-on dédüire que cet organe nerveux est l’agent unique de tout •ce qui peut avoir rapport à ce penchant, à cette aptilude, ou à ce sens? Je n’examine pas les objections qu’on peut opposer aux conséquences que M. Gall a tirées de ses belles et utiles recherches ; je ne conteste ici que l’exclusion donnée par lui à toute faculté qui n’est pas une de celles dont il a déterminé les organes ; car pour moi je ne vois pàs pourquoi il n’y aurait pas, par exemple, un appareil nerveux destiné à la mémoire , ou au jugement; et il.^me semble qu’on pourrait encore trouver dans le cerveau quelque coin pour le placer. D’ailleurs, si l’on remarque que le nombre des facultés fondamentales établies par M. GaU ne peut pas être considéré comme absolu ; et en outre que M. Sfmrzkmm ^ con-

duit par les mêmes priaeipes, croit deroir ajouter à ce nombre, huit autres facultés aussi fondamentales, ne sera-t-il pas permis de penser que la question des facultés primitives n’a pas plus été complètement résolue par M, que par ses prédéœsseurs? « •

De ces considérations auxquelles les bornes de mon sujet ne m’ont pas permis de donner les développemens dont elles étaient susceptibles, ]g crois pouvoir conclure que, dans l’étude de l’bomme intellectuel, il est moins important de systématiser nos connaissances sur ce sujet obscur, que de ne rien admettre qui ne soJt l’expression claire et positive des faits, et de savoir douter, quand nous ne pouvons oonnaîtrci Je m’efforcerai de ne pas m’écarter de ce principe dans ce que je vais dire sur les passions.

Il semblerait que tout le monde dût être d’accord sur la signification du mot passions, puisqu’il exprime des choses que tout le monde est apte à ressentir ; et cependant est-il rien de plus vague et de moins précis que le sens qu’on y attache? Sans m’arrêter à rechercher les causes de ces dissidences, qui me paraissent tenir surtout à ce que le même nom a été donné à des choses essentiellement diff érentes, je vais essayer de déterminer le sens dvi mot passion. Il me semble que ce terme générique ne peut exprimer que Ce qu’il y a de commun entré les actes moi’aux qu’il représente ; c’est donc dans l’analyse des divers actes compris sous le nom de passions qu’on peut trouver la véritable définition de ce mot. Mais d’abord quels sont les actes moi’aux qu’on doit comprendre sous le nom de passiôns? Ici s’offrent encore des dissidences inconciliables. Différentes divisions ont été établies, et dans chaque division le sens du mot passion a été tour à tour étendu ou restreint. Il a été restreint, par exemple, par ceux qui ont séparé les affections des passions. Je regarde ces distinctions comme plus nuisibles qu’utiles; elles n’apprennent rien sur la nature des actes moraux, et elles ont un inconvénient grave, celui d’êtré en contradiction avec l’usage.- Qui empêchera de donner le nom de passion à la colère aussi bien qu’à l’ambition? Je pense donc qu’on doit conserver, même dans les ouvrages scientifiques, le nom de passions aux actes moraux qui

l’ont toujours porté. 11 vaut mieux créer des mots nouveaux pour désigner des différences, que de changer le sens de ceux que l’usage a consacrés.

Ainsi je oemprends sous le nom de passions, et ce que l’on a désigné par le nom d’affections morales, la joie, la colère , la frayeur, la tristesse , etc. ; et aussi ce que l’on a plus particulièrement appelé passions, l’ambition, l’amour, la jalousie, çtc. Maintenant qu’ya-t-ü de commua entré tous ces actes, qui soit en même temps propre à les caractériser ? n’est-ce pas 'une émotion intérieure accompagnée de plaisir ou de peine, qui nous détermine r agir pour en fixer ou en repousser la causeP.G’est là, ce me semble, l’idée la plus générale qu’on peut se faire des passions, et celle que doit constamment rappeler ce mot. Après avoir ainsi déterminé le sens du mot passion , pris dans son acception la plus générale, je vais examiner plüsieurs questions rela'tives à l’histoirk générale de ces actes moraux, et d’abord celle de leur nature, ,

On ne peut pas jdus connaître d’une manière absolue la nature des passions , que l’on ne connaît la nature des sensations et des autres actes intellectuels ; mais on peut étudier les diverses conditions de leur existence, Ainsi l’étude delà nature des passions me paraît comprendre : l’auajyse des causes qui leur fionnent naissance; la recherche du caractère et'du siège .de l’émotion intérieure qui les constitue ; l’examen des chaijgemens appréciables qu’éprouvent sous leur influence les diverses fonctions de l’écquomie ; enfin l’appréciation du but où elles tendent.

Les causes .des passionà ,; et je n’entends ici parler que de celles qui les déterminent essentiellement, sont nos. petachans et nos jugemens. Voilà les deux soui’ces d’Ofi’i toutes nos passions découlent. '

Les penchans que l’on a aussi désignés sous le nom de facultés affectives , d’instincts, etç. ^ ne doivent pàs être confondus avéc les passions. : ils sont à la passion ce que la, faculté de juger, parèxemple, est aux rapports perçus. Dans les passions il y a toujours penchant naturel ou aqquis : mais le penchant ffest pas la passion; il faub, pour la constituer,, l’intervention;du jugement. Ainsi dans rànaoùiv, dans la polère, il y a évidemment penchant naturel au rapprochement des

SPxes, penehaiit à.hous consèrver; mais il y â de plus jugement que la personne que nous’voyons ou que nous nous rappelons, a tout ce qu’il faut pour satisfaire notre penchant; jugement que quelque'personne veut nous nuire, menace notre conservation. Le penchant nous donne la conscience d’un besoin ; le jugement nous fait connaître l’objet propre à satisfaire ce besoin, alors la passion se produit.

Les penchans sont des impulsions intérieures, résultats de dispositions innées. Il ont beaucoup d’analogie avec les besoins dits physiques ; comme eux ils se manifestent indépendamment de la volonté, ils font naître des désirs, ils causent une sensation de plaisir lorsqu’ils sont satisfaits,, de douleur lorsqu’ils ne le sont pas; mais ils en diffèrent par la nature de leur objet. Les besoins dits physiques sont relatifs à la nutrition, «et à l’entretien de la vie de l’individu ; ce senties besoins de la vie organique de Bichat ; tous peuvent entraîner la mort, s’ils ne sont pas satisfaits; aussi sont-ils bien plus impérieux que les penchans, et en quelque sorte irrésistibles. Les penchans sont relatifs à la reproduction de l’espèce, à l’exercice des facultés diverses, qui nous mettent en relation avec les hommes ; ce sont les besoins de la vie animale de Bichat. Leur satisfaction est nécessaire à notre bonheur, mais n’est pas une condition indispensalde de nohe existence; aussi pouvons nous leur résister. ^

On n’ést pas d’accord sur le nombre des penchans de l’homme. Les uns ont tenté de les réduire à un seul, l’amour de soi ; d’autres les ont rapportés à deux instincts ou penchans généraux, l’instinct de conservation et l’instinct de reproduction; M. Jlibert admet en outre un instinct d’imitation et un instinct de relation : MM. Gall et Spurzheim en comptent un bien plus grand nombre, qu’ils désignent sous le nom de facultés affectives.

Au milieu de toutes ces dissidences, il me paraît évident que nos penchans sont multiples. S’il est incontestable que l’amour de noüsmêmes par quoi l’on a voulu tout g^pliquer, se retrouve dans tous nos penchans, il est aussi vrai qu’outre ce caractère commun nos penchans ont encore quelque, chose de spécial. Dans le penchant à la

reprediKvtion:, pai: exemple, il y a évideinmeiît autre chose qu’amour de nous-mêmes. •

La pluralité des dispositions innées qui constituent les penchans , admise par un grand nombre de philosophes , a surtout été di montrée par M. Gall^ qui me paraît aussi avoir réussi à constater l’existence et à déterminer la nature de plusieurs de nos penchans. Mais, malgré ses travaux , on ne sait encore rien de positif sur le nombre de nos penchans.

Au reste, quel que soit ce nombre, je regarde comme démontré que ces penchans sont innés, c’est-ù-dire qu’ils sont inhérens à l’organisation avœ laquelle ils naissent et sê développent ; que ces penchans, divers dans les animaux, suivant leur espèce, sont les mêmes dans chaque esjiède , et par donsf'squent dans l’espèce humaine» pour leur nature et pour leur nombre, mais qu’ils diffèrent sous le rapport de leur énergie. Il paraît que ces différences d’énergie tiennent à des différences dans l’organisàtion et dans le volume de certaines parties du cerveau ; mais ce qui est ittconlestabk , ckst que l’intégrité du cerveau est «ne condition sans laquelle ces penchans ne peuvent se montrer.

Ces penchans constituent des besoins naturels indcpendans des connaissances acquises ^l’aide des {acuités intellectuelles ^ ils sont la source de passions qu’on pourrait appeler naturelles, telles que l’amour maternel, l’amour.

Les jugemens considérés comnae causes de nos passions , ne diffèrent des jugemens ordinaires par lesquels nous parvenons à la connaissance des objets extérieurs , qu’en ce qu’alors ces objets sont envisagés spécialement comme étant propres à satisfaire nos besoins. Je n’ai point à parler de la manière dont ils se forment. Mais ils’ne me jiaraissent pas influer seulement sur la production des passions , eü "tant qu’il nous font connaître que tel objet est propre à satisfaire un besoin actueMement senti.' La connaissance des choses, acquise par leur moyen, jointe à ce que l’expérience nous a appris sur les divers usages utiles ou agréables auxquels ces choses peuvtsit être employées,

font naître en nous cjes goûts habituels plus ou moins prononcés , qui deviennent en quelque sorte des penchans , et qi^ sont la source de passions qu’on pourrait nommer acquises , telles que l’amour de la chasse, la passion du jeu , l’amour de la patrie.

Ainsi, d’une part, penchant naturel ou bien goût acquis ; d’autre part, jugement qui établit que tel objet est propre à satisfaire ce penchant ou ce goût ; voilà , je pense , les causes efficientes des passions.

Les émotions intérieures qui constituent les passions, sont de véritables sensations ; elles se rapprochent beaucoup des sensations qui accompagnent les besoins dits physiques 3 car les unes et les autres peuvent être également rapportées au plaisir et à la douleur dont elles ne sont que des nuances ou des degrés ; et dans tous les cas, ces deux modes généraux de notre sensibilité entraînent nécessairement le désir de faire cesser l’un et de faire naître ou durer l’autre. Je ne trouve entre ces sensations de différence générale essentielle que celle de la nature de leur destination ; différence* que j’ai déjà indiquée. Le siège de ces sensations n’a pas encore pu être déterminé d’une manière précise. Tout ce qu’on en peut dire, c’est que le système nerveux, et plus particulièrement le cerveau, doivent être regardés comme les oi'ganes à l’aide desquels elles sont produites.

Les changemens appréciables que les passions déterminent dans les diverses fonctions, varient suivant l’espèce de passion. Les uns se manifestent dans les fonctions de relation, et consistent dans le trouWe de l’intelligence et dans des altérations de la physionomie et de la voix, dans des gestes, des attitudes et des cris caractéristiques. Les autres changemens s’opèrent dans les fonctions organiques, et sont très-variables. La circulation, la respiration, les sécrétions sont les fonctions le plus habituellement et le plus profondément modifiées par les passions. Ces divers changemens, combinés de diverses manières, donnent à chaque passion une physionomie particulière, propre à la caractériser, et qu’il n’entre pas dans mon plan de décrire.

Je ne dois pas omettre une considération générale relative à ces ap-

parences extérieures des passions, c’est que les upes sont entièrement soustraites à remçire de la volonté, tandis que les auti’es peuvent être modifiées, ou même étouffées par une volonté énergique.

Le but des passions est de nous déterminer à recheijpher ce qui peut nous être utile ou agréable, et à repousser ce qui peut nous être désagréable ou nuisible, et par conséquent d’assurer notre conservation , notre reproduction et nos relations sociales par l’attrait du plaisir et l’appréhension de la douleur. Cette destination est surtout celle des passions qui dérivent de nos penchans naturels ; et c’est aussi de ces passions qu’on peut dire qu’elles sont essentiellemenï bonnes et utiles ; elles ne peuvent devenir mauvaises ou nuisibles, que lorsque notre jugement nous égare dans le choix des moyens propres à satisfaire nos penchans. Des erreurs de jugement me paraissent constituer encore ce qu’il peut y avoir de mauvais dans les passions qui dérivent de nos penchans acquis.

De ce que j’ai exposé sur la nature des passions , il résulte que les passions sont des émotions ou sensations intérieures, accompagnées de douleur ou de plaisir, ayant pour causes nos penchans et nos jugemens, déterminant dans les diverses fonctions des changemens caractéristiques , et ayant pour but la satisfaction de besoins naturels ou acquis.

La détermination du siège des passions a beaucoup occupé les auteurs qui sont encore partagés entre deux opinions principales ; suivant l’une , c’est l’encéphale qui est le siège des passions ; tandis que, suivant l’autre, ce seraient les viscères de la poitrine et de l’ahdomen : mais', si ce que j’ai dit sur la nature des passions est exact, ne doit-on^as reconnaître l’impossibilité d’assigner un siège aux passions? car les passions étant des résultats, et des résultats souvent très-complexes de l’exercice de nos facultés intellectuelles et morales ne peuvent avoir de siège proprement dit. On peut chercher à déterminer quels sont les organes de nos penchans et de nos facultés intellectuelles, à quels appareils organiques doivent être rapportées les 'émotions constituantes des passions , par l’influence de quels agens s’opèrent les

chaiigemens qu’on observe dans les diverses fonctions au moment où les passions éclatent. Ainsi, dans la passion de l’amour, on peut chercher quel organe préside au penchant à la reproduction ; on peut analyser les sensations diverses qui accompagnent l’amour; enfin .on peut examiner les signes sensibles qui caractérisent au-dehors cette passion, et les expliquer par l’influence d’un agent quelconque , mais on ne peut chercher de siège à l’amour.

Pour rendre mon idée aussi claire que je la conçois , qu’on me permette une comparaison. La vision est un acte sensitif à la production duquel plusieurs circonstances soUt nécessaires ; présence d’une cause excitante, la lumière; action physique d’un organe, l’œil; sensation particulière dont le siège peut être placé dans un organe nerveux , la rétine, le nerf optique ou une partie du cerveau. Du concours de ces choses diverses naît la vision ; mais la vision elle-même, qui n’est qu’un résultat, ne peut avoir de siège.

IN’est-ce pas pour avoir négligé de faire cette distinction, que les esprits les plus judicieux ont été conduits à adopter des opinions tout-à-fait les plus insoutenables? Ainsi l’on a placé le siège de la colère dans le foie, celui du courage dans le cœur, etc. ; mais cela pourrait tout au plus se concevoir du penchant naturel qui est une des causes excitantes des passions ; et même il me paraît évident que tous les raisonnemens dont on a cherché à appuyer ces opinions n’avaient réellement rapport qu'aux penchans que l’on confondait mal à propos avec les passions.

Je me suis efforcé jusqu’à présent de rendre nette et précise l’idée qu’on doit se faire de la nature des passions. Je vais maintenant passer à l’examen de leurs différences générales les plus remarquables.

Les passions diffèrent sous le rapport d^leur objet. Nos besoins sont divers ,■ et peuvent être distingués en plusieurs ordres auxquels on peut aussi rapporter autant de groupes de passions. Ainsi aux besoins relatifs à la propagation de l’espèce se^apportent l’amour, l’amour maternel, la'jalousie. Aux besoins relatifs à la conservation de l’individu correspondent la colère, la peur , l’avarice , etc. ; aux besoins relatifs à la vie sociale se rattachent l’amitié, la bienveillance, la pitié, etc. ; enfin

on pourrait, ee me semble, admettre un dernier ordre de besoins pour ainsi dire factices et pourtant souvent très-impérieux, auxquels on rapporterait diverses passions, telles que l’ivrognerie, l’amour de la chasse, de la guerre, de la gloire, de la patrie , la passion du jeu, etc. On remarque encore des différences bien tranchées entre les passions, sous le rapport de la sensation qu’elles nous font éprouver. Ainsi, suivant qu’elles sont accompagnées de plaisir ou de douleur, on les appelle agréables ou pénibles, tristes ou gaies ; à cette division se rapporte la distinction établie entre les passions d’après le sentiment de désir ou d’aversion qui les accompagne , sentimens que j’ai dit être nécessairement liés au plaisir et à la douleur.

Les passions diffèrent encore sous le rapport de la simplicité ou de la multiplicité des motifs qui les déterminent ; elles sont simples ou complexes. L’amour n’a qu’un motif; la satisfaction du besoin de la reproduction, c’est une passion simple. Au même motif se joint, dans la jalousie , l’éloignement d’un rival ; cette passion est complexe.

Une différence-importante à noter est celle qui existe entre les passions sous le rapport du trouble qu’elles apportent dans les fonctions ; les unes sont douces , accompagnées d’une sensation faible et le plus souvent agréable ; telles sont l’amitié, la pitié , la bienveillance, etc. : d’auti'es sont violentes , accompagnées de sensations énergiques, de mouvemens tumultueux et désordonnés telles sont la colère, la haine, la vengeance , la terreur, etc, C’est à peu près sous le même rapport qu’on les a encore divisées en excitantes ou débilitantes, expansives ou oppressives.

La considération de ces différences est la base des diverses classifications des passions. On» peut adopter sans inconvénient l’une ou l’autre de ces classifications, quand on n’a d’autre but que d’embrasser d’un seul coup d’œil le tableau si vaste des passions humaines. Mais le choix cesse d’être indifférent, lorsqu’on a l’intention d’étudier les passions sous un seul de leurs nombreux rapports ; et dans ce cas il sera avantageux de choisir pour base de la classification le rapport même que l’on veut plus spécialement envisager.

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