SUR
L’aliénation mentale est une maladie dont on ne trouve que des descriptions imparfaites dans les auteurs anciens. Cette branche de la médecine a été très-négligée jusqu’à la fin du siècle dernier, soit que les médecins aient regardé cette partie de la science comme en dehors des connaissances qu’ils devaient acquérir, soit qu’ils n’aient pas eu à observer un assez grand nombre de malades, soit que l’on n’eût pas encore songé à rassembler les aliénés dans des établissements particuliers , ou que les asiles qui existaient ne présentassent pas les conditions nécessaires pour que les divers états qu’ils présentent aient pu être étudiés convenablement. En effet , les documents historiques nous apprennent que certains peuples respectaient les aliénés comme inspirés de la divinité : cette croyance existe encore dans plusieurs contrées. Plus tard, dans les pays chrétiens, on les a crus sous la dépendance de l’esprit malin et
on en a fait périr un grand nombre sur le bûcher; ce n’est que long-temps après qu’on les a reçus charitablement dans les hospices , et encore ne peut-on pas appeler charité îa manière rude ou plutôt impitoyable dont on les traitait : des cachots étroits et infects étaient leur demeure ; ils étaient chargés de fers, souffraient des liens qui les garrottaient, du froid auquel on les croyait insensibles, et souvent de la faim, qu’ils ne pouvaient apaiser que par une nourriture malsaine et insuffisante que leurs cris arrachaient à la compassion publique. Dès-îors , comment aurait-on pu étudier les caractères réels de l’aliénation mentale chez ces individus? Comment reconnaître si les cris et les hurlements qu’ils poussaient n’étaient pas l’effet de la détention, des privations et du dénuement complet où ils se trouvaient, plutôt que les effets d’une maladie qui aurait pu n’être que passagère si l’individu eût été libre de ses actions et mis seulement dans l’impossibilité de se nuire et de nuire à ses semblables? Ce n’est que vers îa fin du siècle dernier, que Pinel , un des médecins à qui l’on doit le plus sur l’aliénation mentale , adoucit leur position , leur enleva leurs chaînes, leur donna la liberté de se promener dans des cours spacieuses, où ils pouvaient du moins respirer un air salubre au lieu de Pair infect de leurs cachots. Peu a peu l’on s’habitua à l’idée qu’il n’est pas impossible de donner quelque liberté aux aliénés
Et cependant, quand on voit de nombreuses guérisons s’opérer tous les jours, la mortalité diminuer dans une proportion immense, puisque la durée moyenne de la vie d’un aliéné n’était que de douze ou quinze mois, et qu’elle est aujourd’hui de huit ou dix ans ; quand on voit, dis-je, de pareils résultats, n’est-on pas étonné de l’indifférence que nos devanciers ont montrée pour cette classe de maladies ?
Les établissements nouveaux qui ont été formés en France depuis quelque temps, offrent des avantages si frappants, que les personnes étrangères à la médecine des aliénés, qui les visitent, sont étonnées, quand elles en ont parcouru une grande partie, de voir des gens tranquilles, occupés assidûment à divers travaux, répondant honnêtement aux questions qu’on leur adresse ; quand elles ont vu des dortoirs en tout semblables à ceux des hôpitaux , et dans lesquels couchent seulement un ou deux gardiens; quand elles ont assisté aux repas, pendant lesquels règne un ordre parfait!
Nous avons été pendant long-temps employé dans des maisons d’aliénés, nous avons pu apprécier la facilité avec laquelle on peut les gouverner; nous avons surtout admiré l’ordre qui règne dans celles de Montpellier, où cependant M. Rech est aimé comme un père. Le séjour que nous avons fait dans ces divers établissements, nous a inspiré l’idée de mettre à profit les études et les observations que
nous avons pu faire, en présentant pour dernier acte probatoire une esquisse des divers genres de maladies qu’on y rencontre.
Avant de commencer, nous croyons qu’il ne sera pas inutile de jeter un coup-d’œil rapide sur quelques-unes des classifications des auteurs qui ont traité récemment ce sujet; nous réservant, dans nos descriptions, de donner les raisons qui nous ont fait adopter la manière de voir des uns et rejeter celle des autres.
Pinel , un des plus savants médecins qui aient écrit sur l’aliénation mentale, et qui a donné la première impulsion à l’étude de ces maladies, a basé sa division sur les symptômes fournis par Fintelligence ; il a formé quatre genres» qui sont :
1° Manie, caractérisée par un délire sur tous les sujets ;
2° Mélancolie, caractérisée par un délire sur un petit nombre d’idées fixes dominantes , hors du centre desquelles le malade raisonne quelquefois parfaitement;
3° Démence , ou affaiblissement sénile ou accidentel des facultés intellectuelles;
4° Idiotie , ou absence complète naturelle ou accidentelle de l’entendement.
Esquirol a adopté la manière de voir de Pinel , mais il a établi quelques changements fort importants.
Il admet la manie telle que Ta décrite Pinel y donnant au second genre le nom de monomanie.
De la démence, il fait deux genres: la démence aiguë, absence accidentelle de la pensée; et la démence chronique, affaiblissement de l'intelligence par Page et les maladies.
Enfin, Fidiotie est l’absence complète mais congénitale de l’entendement.
M. Moreau , dans son ouvrage intitulé Médecine mentale, commence , comme l’avait fait Pinel , par séparer de ce qu’il appelle maladies mentales essentielles, les altérations purement symptomatiques et consécutives de l’entendement , telles que le délire dans les fièvres, le cauchemar, l’bystérie, î’bypochondrie , les appétits désordonnés, les sensations internes ou externes de la mémoire, du jugement , dans un grand nombre de maladies ; et il définit, sous le nom d’aliénation mentale essentielle, les altérations variées plus ou moins graves, les dérangements suivis et prolongés de la raison. Par essentielles , il n’entend pas dire que ces maladies aient eu primitivement leur siège dans le cerveau , mais que les altérations intellectuelles , qui d’abord paraissaient sympathiques, ont acquis, par la durée ou l’intensité de leurs symptômes, le caractère d’une véritable aliénation mentale, et il divise en six genres les maladies qui s’y rapportent.
11 fait deux genres de la manie de Pinel , savoir : îa manie sans délire et la manie avec délire.
De la mélancolie, il fait deux autres genres : le délire exclusif et la mélancolie.
Pour Pidiotisme et la démence , il accepte les idées de Pinel.
M. Mathey divise les maladies mentales en huit espèces :
1° La mélancolie suicide;
2° La nostalgie (vulgairement mal du pays) ;
3° La zoanthropie , ou imitation des animaux ;
4° La manie ;
5° La démence ;
6° L/idiotie ;
7° L’uiophobie, ou antipathie pour ses enfants;
8° La klopémanie, ou penchant au vol.
li admet deux variétés pour îa manie : la manie avec délire et la manie sans délire. Il propose de donner à cette dernière le nom de tigridomanie ; cette maladie étant pour lui celle que nous décrirons plus tard sous le nom d'irrésistibilité ( ire variété).
Deux variétés pour la démence : la démence proprement dite et l’imbécillité,
Fodéré commence par établir une distinction entre folie et délire; réservant le premier pour exprimer que l’on s’écarte d’une manière quelconque de îa sévère raison, il donne du second îa définition suivante :
Un état dans lequel la raison est éclipsée par un dérangement quelconque, direct ou indirect, de la substance intermédiaire qui sert de relation entre rintelligence et les organes corporels; état qui se manifeste :
1° Lorsqu’un homme jouissant auparavant d’une bonne santé porte, quoique bien éveillé, un jugement faux ou erroné sur les rapports d’objets qui se rencontrent le plus fréquemment dans le cours de la vie, et sur lesquels tous les hommes portent le même jugement;
2° Lorsque surtout ce jugement est différent de celui que l’homme portait auparavant ;
3° Qu’il y joint l’inobservation des règles les plus triviales envers la société et sa propre personne ;
4° Qu’il méprise les avis qu’on lui donne; qu’il manifeste la conviction intime que tous les autres , hors lui seul, sont dans l’erreur;
5°Lorsqu’enfin , cet homme, oubliant ce qu’il est et ce que sont pour lui les choses placées hors de lui, n’est capable d’aucune recollection d’idées qui le ramènent à son état ordinaire.
Pour sa classification , il admet la division de Pinel; il y ajoute un genre : la manie sans délire , qu’il propose de nommer manie furieuse.
Georget admet la classification d’Esquirol ; il fait un cinquième genre , auquel il donne le nom de stupidité , caractérisé par l’absence accidentelle
de la manifestation de la pensée, que le malade n’ait pas d’idées ou qu’il ne puisse les exprimer.
Guislain , qui a fait un excellent traité sur l’aliénation mentale, admet la division d’Esquirol.
Rush, professeur à l’Université de Pensyîvanie, dans son traité des maladies de l’intelligence, divise ces maladies en partielles et générales.
Les premières comprennent :
1° La tristimanie (lypémanie d’Esquiroî);
2° L’aménomanie (monomanie ambitieuse, du même ).
Les secondes se composent de :
1° La manie, délire générai violent, avec penchant à la fureur ;
2° Manicula, diminutif de l’état précédent devenu chronique ;
3° Manalgia , engourdissement générai du corps et de l’esprit ;
4° Dissociation (démence de Pinel);
5° Fatuité (idiotie de Pinel).
De tous ces auteurs , Rush est le seul qui ait divisé d’abord les maladies en deux groupes; tous les autres se sont contentés de décrire , sous le nom de genre, les diverses maladies soumises à leur observation.
C’est selon nous une division incomplète , en ce qu’elle ne permet pas de voir au premier coup-d’œil le rapport qui existe entre plusieurs genres, et la dis-
semblance qu'il y a entre ce groupeet le suivant, composé également de plusieurs genres ayant entre eux des rapports essentiels. Ainsi , en prenant , comme l’ont fait ces auteurs , les symptômes fournis par l’intelligence , pour base de classification , voyons quel est l’état de ses facultés dans chacun des genres.
Quatre facultés sont du domaine de l’intelligence : la sensibilité , la mémoire, l’imagination , le jugement.
1° La sensibilité est la faculté qui permet que les impressions reçues par les sens soient transmises au cerveau et perçues par le moi.
Pour que la sensation éprouvée devienne perception , il faut deux conditions : l’intégrité du sens qui éprouve la sensation, et l’attention à l’objet observé.
Si la sensation perçue l’est au moyen d’un organe dont l’intégrité n’est pas parfaite , elle pourra être fausse; de là, des hallucinations et des illusions, qui ne constituent une aliénation mentale qu’autant que l’erreur ne peut être rectifiée au moyen des autres sens ou du raisonnement.
Si l’impression reçue par l’organe l’est sans attention, le moi ne recevra pas la communication de ce fait; il n’y aura pas, à proprement parler, sensation.
Esquirol pense que l’on doit faire dériver tous
les troubles intellectuels d’une lésion de l’attention. Il est certain qu’elle est constamment lésée dans l’aliénation mentale , nulle ou presque nulle chez le maniaque, trop fixe chez le monomaniaque; mais c’est un effet et non la cause du désordre, de même que la perte d’appétit suit et ne précède pas les affections de l’estomac.
L’attention , comme le fait remarquer Georget , n’est que la propriété qu’a le cerveau d’exercer ses facultés intellectuelles; elle doit donc toujours être dérangée en même temps que ses fonctions.
La sensibilité est subordonnée à i’àge , aux maladies, à la température et à plusieurs autres considérations générales.
2° La mémoire est la faculté de l’intelligence au moyen de laquelle les choses passées sont représentées à l’esprit.
La mémoire suppose nécessairement la faculté d’éprouver des sensations, puisqu’elle ne fait que les reproduire; aussi, si la sensation perçue est inexacte , la mémoire ne représentera qu’une fausse idée des objets. Cette faculté est soumise à l’influence de l’âge et de la maladie; sa décadence amène la perversion du jugement, en ne présentant à l’imagination que des idées imparfaites; sa disparition complète entraîne la perte de l’intelligence. Lorsque la mémoire s’affaiblit, les perceptions récentes sont celles que l’on oublie le plus facilement , probable-
ment parce qu elles u’ont pas eu le temps de frapper l’imagination- De ce que nous avons dit que la décadence de la mémoire causait la perversion du jugement, il ne faut pas en conclure que ce dernier se trouve en raison de la première ; le contraire se voit trop souvent.
Cette faculté, ainsi que la première, appartient aussi bien aux animaux qui occupent les degrés supérieurs de l’échelle animale , qu’à l’homme.
3° L’imagination est cette faculté de l’intelligence au moyen de laquelle nous nous reproduisons des images ou des idées déjà reçues , et nous les combinons de manière à en former de nouvelles, indépendamment de toute action des sens externes.
L’imagination peut être diminuée par l’âge elles maladies; elle peut aussi être exaltée dans certains états morbides et par l’usage de diverses substances; l’éducation et une sage direction l’empêchent de se jeter dans un monde fantastique d’idées absurdes.
L’imagination n’est pas en raison directe de la mémoire, puisqu’elle ne consiste pas à se rappeler mais à combiner les idées pour en former de nouvelles ; mais elle la suppose , de même que la mémoire suppose la sensibilité.
Cette faculté appartient à l’être intelligent , et à lui seul , c’est-à-dire à l’homme.
4° Le jugement est cette faculté de l’intelligence qui fait que nous comparons et que nous distinguons
les idées pour leur trouver des ressemblances ou des dissemblances , et en tirer des conséquences au moyen d'un travail préalable que l'on appelle le raisonnement.
Pour qu'un être soit intelligent , dans le sens que nous donnons à ce mot pour l'opposer à celui d’aliéné, il faut, de la part de l’individu, une aptitude suffisante à juger des choses qui sont en rapport avec sa position , jointe à l’accomplissement des devoirs sociaux indispensables dans la classe où il se trouve placé.
Le jugement , pour être sain , suppose deux choses : 1° l’intégrité des facultés énumérées précédemment. Car, si l’individu éprouve des sensations inexactes , la mémoire, qui les lui représentera, lui donnera de fausses images , et alors le raisonnement, bien qu’il puisse être rigoureux, reposant sur des bases inexactes, donnera pour résultat un jugement faux. Si la mémoire est infidèle , il en sera de même , puisqu’elle ne reproduira qu’une partie de ce qui lui aura été confié.
2° Il faut que l’individu raisonne d’une manière rigoureuse; sans cela , malgré l’intégrité des facultés énumérées précédemment, ce qui sera soumis à son observation étant mal interprété, le résultat, c’est-à-dire le jugement porté , sera faux.
Si nous considérons l’état de ces facultés dans la manie et la monomanie , nous verrons que la sensi-
bilité est exaltée ou pervertie, que la mémoire existe dans ces deux états, que l’imagination est exaltée et pervertie dans l’un et dans l’autre , que la faculté de juger est conservée aux individus atteints de l’une ou de l’autre de ces maladies, mais qu’ils apprécient mal la plupart du temps ce qui est soumis à leur observation, ce qui fait que leur jugement est faussé.
Voyons maintenant quel est l’état des facultés intellectuelles dans la démence et l’idiotie. Quand la maladie est conflrmée , nous voyons presque toujours la sensibilité diminuée , la mémoire affaiblie ou nulle, l’imagination nulle , et par suite absence de jugement. On voit que les caractères essentiels de ces deux maladies sont les mêmes , et que la dissemblance qu’ils présentent avec ceux de la manie et de la monomanie est assez frappant pour qu’on puisse en faire deux groupes bien caractérisés : l’un formé des maladies dans lesquelles les facultés intellectuelles existent, quoique exaltées ou perverties; l’autre constitué par l’idiotie et la démence , dans lesquelles il y a absence des facultés propres de l’intelligence, l’imagination et le jugement , et affaiblissement des deux autres , la sensibilité et la mémoire.
Nous aurions pu démontrer que ces deux classes de maladies se distinguent par un grand nombre de caractères qui sont particuliers à chacune d’elles;
mais comme les symptômes fournis par Inintelligence sont les seuls qui soient constants, et qu’ils suffisent pour caractériser la maladie, nous n’avons pas cru nécessaire d’en parler ici, nous réservant de le faire quand nous en serons à la description des genres.
D’après ce que nous venons de dire , on peut voir qu’à notre avis les classifications des auteurs que nous avons cités sont incomplètes , puisqu’ils ne tiennent pas compte de la distinction importante et naturelle qui existe entre les deux groupes que nous avons formés; d’ailleurs, ce n’est pas le seul défaut que présentent ces classifications.
Nous n’adoptons pas davantage celle du professeur Rush, puisque nous venons d’établir que la manie a beaucoup plus de rapports avec la monomanie qu’avec la démence et l’idiotie.- En effet, outre qu’il néglige les bases de notre classification que nous croyons importantes , il établit la sienne sur des caractères qui ne sont ni constants ni communs; car le délire qui accompagne les maladies mentales n’est partiel ou général que par moment , et il n’est qu’un très-petit nombre d’aliénés qui raisonnent bien sur tous les autres sujets en délirant sur un seuh
Si nous revenons sur ce que nous avons dit de l’état des facultés intellectuelles dans les maladies mentales , nous devons conclure que les phénomènes qu’elles peuvent éprouver sont de deux ordres , une
simple modification dans leur état, ou bien leur anéantissement. Nous diviserons donc les divers genres d’aliénation mentale en deux classes bien distinctes , en prenant pour base , comme Ton voit, les symptômes essentiels de la maladie, ceux fournis par l’intelligence.
La première classe comprendra toutes les maladies où il y a seulement modification d’une ou plusieurs des facultés intellectuelles.
La seconde comprendra toutes les maladies dans lesquelles il y a absence des facultés propres de l’intelligence, et affaiblissement de la mémoire et de la sensibilité.
Après avoir divisé les affections mentales en deux groupes bien distincts , nous avons à voir comment chacun d’eux renferme diverses formes, et à étudier d’une manière spéciale, quoique rapide , chacune d’elles. Notre intention n’est pas de tracer le tableau complet de ces maladies et de faire leur histoire achevée ; ce travail , outre qu’il serait très-difficile en certains points , dépasserait le cadre d’une dissertation semblable à celle-ci. Notre but est de caractériser chacune des deux classes que nous venons d’établir, et ensuite les diverses espèces que ces classes comprennent.