‹ Quelques considérations sur la théorie du progrès indéfini dans ses rapportsChapitre 10 sur 12 · TH. » M · texte numérisé non relu

TH. » M

426 CHAPITRETII.

aux princes. Dans ces balancements tout se rapproche peu à peu de l'équilibre, et prend à la longue une situation plus fixe et plus tranquille. L'ambition, en formant les grands États des débris d'une foule de petits, met elle-même des bornes à ses ravages ; la guerre ne désole plus que les frontières des empires ; les villes et les campagnes commencent à respirer au sein de la paix ; les liens de la société unissent un plus grand nombre d'hommes ; la communication des lumières devient plus prompte et plus étendue ; les arts, les sciences, les moeurs avancent d'un pas plus rapide dans leurs progrès. Ainsi que les tempêtes qui ont agité les flots de la mer , les maux inséparables des révolutions disparaissent : le bien reste, et l'humanité se perfectionne * ! »

Les hommes passent par mille erreurs avant d'arriver à la vérité ; mais, dans cette progression lente d'opinions et de système, on doit, selon l'opinion de Turgot, voir « ces premières feuilles, ces enveloppes que la nature a données à la tige des plantes, qui sortent avant elles de la terre, se flétrissent successivement à la naissance d'autres enveloppes, jusqu'à ce qu'enfin cette tige paraisse et se couronne de fleurs et de fruits, image de la tardive vérité*. » Le génie est répandu sur le genre humain à peu près comme l'or dans une mine : il faut du temps et du travail pour le mettre en évidence. Quand une foule de systèmes, tous moins sensés le$ uns que les autres, se sont accumulés dans les écoles et dans les livres,

{i) Second discours en Sorbonne, p. 599.

(2)/6id.,p.601.

un grand homme paraît et ouvre des routes nouvelles. Pendant un certain temps, tous les hommes sont ses élèves ; mais peu h peu ils aplanissent les routes qu'il a tracées; ils réunissent toutes les parties de ses découvertes; ils rassemblent et inventorient leurs richesses et leurs forces, jusqu'à ce qu'un autre grand homme s'élève , qui s'élance du point où son prédécesseur avait conduit le genre humain, aussi haut que ce prédécesseur l'avait fait de celui d'oii il était parti. Les mêmes phénomènes se manifestent dans les sciences et dans les arts , dans les doctrines morales et dans les théories ,politît[ues *. -■)

A l'époque où Turgot écrivait cette noble profession de foi scientifique, il était de bon ton de lancer quelques traits contre le christianisme et contre le moyen âge ; mais Fâme du futur ministre était trop forte et trop fière pour se plier aux exigences des préjugés , de la haine et de l'ignorance. Au lieu de dénigrer et d'avilir le christianisme, il en fit le guide et le protecteur de la civilisation moderne. « Je ne passerai pas sous silence, disait-il, cette nouvelle lumière, qui, tandis que l'empire romain marchait à sa ruine, s'était répandue sur l'univers, lumière plus précieuse mille fois que celle des lettres et de la philosophie. Religion sainte ! pourrais-je oublier les mœurs perfectionnées , les ténèbres de l'idolâtrie dissipées, les hommes éclairés sur la Divinité ! Dans la ruine presque totale des lettres, vous seule formiez encore des écrivains qu'animait le désir d'instruire les fidèles...,

{^) Second discours en Sorbonne, pp. 600 et 601. Plan d second discours sur Vhistoire universelle. Ibid.f p. 651 .

428 CBAPITRB II.

et quand FEurope fut la proie des barbares, vous seule appriroisâtes leur férocité ; vous seule avez perpétué Tintelligence de la langue latine abolie ; vous seule nous avez transmis à travers tant de siècles l'esprit, si j'ose ainsi parler, de tant de grands hommes confié à cette langue , et la conservation du trésor des connaissances humaines, prêt à se dissiper, est un de vos bienfaits M » Ce qu'il dit du progrès au sein des siècles qui suivirent la destiiiction de l'empire romain est extrêmement remarquable. Il prouve que, durant cette longue période, les arts mécaniques, le commerce, les usages ae la vie civile, firent naître une foule d'études et de travaux , qui préparèrent lentement, mais utilement et avec certitude, des temps plus heureux. Il déclare avec courage que les théologiens scolastiques, tant décriés pour la sécheresse de leur méthode, possédaient des connaissances plus vastes, plus sûres et plus sublimes que les Platon, les Pythagore, les Plotin et les Porphyre. Il montre la philosophie, les mathématiques, la chimie et les arts se développant avec vigueur, dans la grande et féconde alliance des peuples sous la bannière du catholicisme. «Différentes suites d'événements, dit-il, •naissent dans les différentes contrées du monde, et toutes comme par autant de routes séparées concourent au même but , à relever l'esprit humain de ses ruines. Ainsi pendant la nuit on voit les étoiles se lever successivement ; elles s'avancent chacune sur leur cercle; elles semblent, dans leur évolution com-

(4) Second discours en Sorbonney p. 606.

mune, entraîner avec elles toute la sphère céleste et nous amener le jour qui les suit. L'Allemagne, le Danemark, la Suède, la Pologne, la Russie cessent d'être des forêts incultes. Le christianisme , en rassemblant ces sauvages épars, en les fixant dans les villes, va tarir pour toujours ces inondations tant de fois funestes aux sciences. L'Europe est encore barbare ; mais ses connaissances, portées chez des peuples plus barbares encore, constituent pour eux un progrès immense ^ »

A la suite de ces brillants et remarquables essais de Turgot, nous trouvons, dans Tordre des temps, le Tableau historique des progrès de r Esprit humain, par Condorcet.

Ce livre forme un singulier mélange de vérités et d'erreurs, d'aperçus profonds et de jugements superficiels, de nobles aspirations et de préjugés absurdes. Riche d'une érudition prodigieuse, penseur du premier ordre, mais étrangement aveuglé par les passions anti-religieuses du XVIIP siècle, Condorcet ne pouvait apprécier avec bienveillance, ni même avec impartialité , les développements successifs d'une civilisation dans laquelle l'un des premiers rôles appartient au christianisme, qu'il haïssait de toutes les forces de son intelligence et de son cœur. Aux yeux de Condorcet , le christianisme ce est une superstition plus sombre, plus dangereuse, plus ennemie des lumières que la superstition grecque. » Il exalte les vertus et célèbre la gloire de Julien, qui voulait déli-

{\) Premier disœurs en Sorbonnef pp. 588 et suiv- Second disœurs en SorbonnCf p. 608 et 609.

vrer FEmpire de ce fléau. » II pousse Texagération et Taveuglement au point de rendre le christianisme, «qui avait renversé Tautel de la Victoire, » responsable de rinvasion des barbares du NordetdeFOrieDt. Au-dessus de la religion chrétienne, qui a si largement contribué à la civilisation de TEurope, mais qu'il nomme a un poison abrutissant, » il place le culte grossier du Coran, qui a répandu te despotisme, la barbarie , Tesclavage et la décrépitude , partout où son influence est devenue prédominante ^ Cependant, hâtons-nous de le dire , malgré ces erreurs grossières, il y a beaucoup à apprendre dans les pages éloquentes et lucides, où le philosophe, prêt à mourir, a consigné ses idées sur la marche de la civilisation générale, depuis Tépoque où il place la barbarie primitive jusqu'à la grande révolution dont il allait être* lui-même une victime illustre. Quand on se rappelle que Condorcet, proscrit et menacé de Féchafaud, écrivit le Tableau historique dans une retraite obscure, loin de ses livres et sans autres ressources que sa mémoire, on admire à la fois la force de son caractère, l'énergie de ses convictions et la puissance de son génie.

Il indique lui-même le but de son travail. Il veut prouver, par le raisonnement et par les faits, a qu'il n'a été marqué aucun terme au perfectionnement des facultés humaines ; que la perfectibilité de l'homme est réellement indéfinie ; que les progrès de cette perfectibilité, désormais indépendants de toute puis-

(i) Tableau historique, p. 33, \\\, 124, 125, 133 et U7; édit. Brissot-Thivars. Paris, 1823.

sance qui voudrait les arrêter , n'ont d'autre terme que la durée du globe où la nature nous a jetés. » Il ajoute : « Sans doute ces progrès pourront suivre une marche plus ou moins rapide, mais elle ne sera jamais rétrograde ; du moins, tant que la terre occupera la même place dans le système de Tunivers, et que les lois générales de ce système ne produiront sur ce globe, ni un bouleversement général, ni des changements qui ne permettraient plus h l'espèce humaine d'y conserver, d'y déployer les mêmes facultés et d'y trouver les mêmes ressources*. »

Quant on veut se rendre un compte exact du système de Condorcet, on doit examiner séparément ce qu'il dit du passé et ce qu'il dit de l'avenir. Dans le domaine du passé, il passe en revue la Grèce, Rome, le moyen âge et une partie des temps modernes, avec leurs lois, leurs mœurs, leurs hommes illustres, leurs arts, leurs métiers, leurs idées religieuses, scientifiques et littéraires. Il examine séparément les progrès accomplis dans toutes les branches des connaissances humaines, et à ce sujet il introduit dans la philosophie de l'histoire la distinction pleine d'importance des forces intellectuelles, morales et physiques des sociétés civilisées. Il constate que l'Europe, à la suite de tant de bouleversements , de guerres et de souffrances de toute nature, est infiniment plus peuplée, plus riche et plus éclairée qu'aux siècles de Périclès et d'Auguste ; mais il n'admet pas que, dans le passé, le progrès ait obéi à cette loi de continuité que lui

(4) Tableau historique, pp. 33 et 34.

132 CHAPITIUB II.

assignent les philosophes humanitaires de notre siècle. Dans la vie collective de Thumanité, aussi bien que dans la vie relativement isolée de chaque peuple, il découvre partout des alternatives de ténèbres et de lumières, de faiblesse- et de force, de gloire et de décadence, de vigueur et de décrépitude. Il parle de plusieurs époques « où Y humanité tout entière est replongée dans des ténèbres qui semblent devoir être éternelles;... où Y esprit humain descend rapidement de la hauteur où il s'est élevé. » Les lignes dans lesquelles Condorcet expose le but de son livre et que nous avons transcrites ne concernent que les progrès de l'avenir ^ . ♦

Ici, en effet, il annonce avec une confiance entière, avec une conviction inébranlable , Faction merveilleuse d'un progrès continu, indéfini, tout-puissant, invincible. Malheureusement, lui si précis et si rigoureux dans l'appréciation des phénomènes historiques du passé, il oublie de fournir ses preuves, dès qu'il s'occupe de l'avenir , et s'élance , sur les ailes de l'imagination, dans le domaine illimité de ses espérances. Dans le tableau des magnificences qu'il entrevoit dans le lointain des siècles, il place, à côté des réformes qui seront le résultat inévitable de l'accroissement des lumières , plus d'un rêve indigne d'une intelligence saine et vigoureuse. Quoi qu'il en soit, voici les destinées brillantes qu'il assigne aux générations futures.

[\) Le lecteur qui voudrait s'en convaincre n'a qu'à jeter un coup d'œil sur les pages 38, 41, 132, U1, U2, U5 et 196 du Tableau historique.

La découverte de rimprimerie, Fimpossibilité d'une nouvelle invasion de barbares, la facilité chaque jour plus grande introduite dans les relations internationales, tout doit nous engager h repousser ce système pusillaninne et corrompu (de Machiavel) qui condamne le genre humain h d'éternelles oscillations entre la vérité et Terreur, la liberté et la servitude. L'humanité, guidée par la science, marchera droit au but et ne fera plus de pas rétrogrades ; tous les obstacles, tous les abus et toutes les injustices du passé disparaîtront avec les tyrans et les prêtres. On verra se produire en même temps une tendarïce irrésistible vers l'égalité entre les nations et une tendance non moins puissante vers l'égalité entre les membres de chaque peuple. Toutes les nations réduiront successivement dans leur sein la triple inégalité d'état, de richesse et d'instruction. La société s'avancera d'Un pas plus ou moins rapide, mais toujours sûr , vers Yégalité de fait, qui est le dernier terme de l'art social. Les forces de la nature, découvertes et asservies par le génie , deviendront des instruments dociles aux mains de l'homme. Une langue universelle, simple et lucide, acceptée par tous, mettra les procédés scientifiques à la portée des intelligences les plus vulgaires. Les arts prendront un essor immense et multiplieront de siècle en siècle le nombre et l'éclat de leurs merveilles. L'industrie et l'agriculture verront croître leurs ressources au sein d'une paix perpétuelle. L'âme et le corps de l'homme se transformeront eux-mêmes au contact du progrès universel. L'âme deviendra plus vertueuse, plus sagace et plus

43i CHAPITRE II.

libre; le corps sera plus beau, ^ plus fort et mieux réglé dans ses mouvements. L'homme n'obtiendra pas le privilège de l'immortalité ; mais la science médicale triomphera de toutes ses maladies, et la distance entre le moment où il commence à Tivre et l'époque où, naturellement, sans infirmité, sans accident, il éprouvera la difficulté d'être, devra s'accroître sans cesse. Enfin ,• pour mettre le sceau à' la félicité générale, la raison dissipera tous les préjugés qui ont établi entre les deux sexes une inégalité préjudiciable à l'un et à l'autre. Égaux devant la nature, l'homme et la femme seront réellement et à jamais égaux devant la loi *.

Passons maintenant les frontières de la France, et, avant d'arriver au XIX* siècle, jetons un coup d'oeil sur l'Angleterre et sur l'Allemagne.

, A partir du XVIP siècle, les relations intellectuelles étaient trop nombreuses entre la France et l'Angleterre pour que celle-ci pût rester étrangère aux questions littéraires et politiques qui préoccupaient sa puissante voisine.- Après avoir longtemps débattu le problème du progrès scientifique, la patrie de Bacon en était naturellement venue à

(i) Voy. Tableau historique, pp. 258, 264, 270 à 273, 283, 285, 289, 293, 298, 302, 392, 436. En annonçant, d'un côté„ la prolongation de la vie, de Taulre, la multiplication de l'espèce humaine au sein de la paix et .de l'abondance, Gondorcet a dû prévoir le moment où les subsistances cesseraient d'être en harmonie avec le chiffre de la population. Il se tire lestement d'embarras en disant que « les ridicules préjugés de la superstition auront alors cessé de répandre sur la morale une autorité qui la corrompt et la dégrade au lied de l'épurer et de l'élever... (p. 285.)» Un tel aveu* suffit pour faire condamner et flétrir un système.

FILIATION DE LÀ THÉORIE DU PROGRÎCS mDÉFINI. 4 35

Texamen des conditions générales du progrès collectif de rhumanité. Nous nous contenterons d'indiquer les travaux de Hume, de Gibbon, de Priestley et de Price.

Agité par les idées de réforme sociale qui fermentaient dans toutes les têtes, Hume trace le Plan cTune république parfaite, basée sur le projet chimérique du partage de tous les royaumes en paroisses et en provinces de force égale, avec une représentation identique pour chaque partie du territoire ; moyen infaillible, à son avis, pour faire disparaître les abus, les froissements, les souffrances et les luttes, qui sont, à ses yeux, les tristes conséquences du régime politique de TEurope*. — Prenant le monde romain au siècle encore brillant des Antonins, Gibbon le suit dans toutes ses vicissitudes, jusqu'au jour où le Bas-Empire voit terminer honteusement sa décadence dans une catastrophe ; puis, après avoir constaté les défaites de la civilisation et les triomphes successifs de la barbarie, il se demande si l'Europe moderne est exposée aux mêmes périls, aux mêmes combats, aux mêmes humiliations. Malgré son scepticisme religieux, il répond : « L'expérience de quatre mille ans doit diminuer nos craintes et encourager nos espérances. II ne nous est pas permis de fixer le degré de perfection auquel le genre humain peut parvenir ; mais nous pouvons présumer raisonnablement, qu'à moins d'une révolution générale, qui bouleverse la face du globe , aucun des peuples qui

(4J Yoy. les détails à V Appendice [lilt. M.)

rfaabitent ne retombera dans sa barbarie originelle. » Il énumère les empires et les royaumes qui s'élèvent entre nous et les contrées lointaines où la barbarie conserve quelques restes de son énergie primitive ; il montre la marche constamment envahissante de la civilisation, déployant aujourd'hui ses merveilles sur les bords du Volga, dans les steppes de la Tartarie et sur les côtes arides de la mer glaciale ; il exalte l'indestructible vitalité des mœurs, des idées et des arts de l'Europe ; il prouve que la guerre elle-même, ayant besoin d'être dirigée par la science, ne peut plus devenir redoutable qu'au sein d'une société parvenue à un haut degré de culture intellectuelle; il fait remarquer que le temps a fait justice de ces gouvernements monstrueux oij la sécurité, le bonheur et l'avenir des peuples dépendaient des caprices et des passions d'un tyran, parfois imbécile, parfois sanguinaire ; enfin, pour donner la conclusion de toutes ces prémisses , il s'écrie : a Nous pouvons affirmer avec confiance que, depuis le commencement du monde, chaque siècle a vu s'accroître les richesses réelles, le bonheur, l'intelligence et peutêtre les vertus de la race humaine * . » — De même que Gibbon, Priestley place dans ses Discours une foule de remarques, de réflexions et de maximes qui deviendront, sous la plume exercée de Condorcet, les bases fondamentales du Tableau historique des progrès de V esprit humain. Le docteur anglais enseigne que, depuis le jour où ils renoncèrent h

ii) The history ofthe décline and fall ofthe roman empire; vol. IV, p. 498-508 (London, Dove, 4823.)

Tanarchie primitive pour se doter d*iin gouvernement quelconque, les hommes ont constamment augmenté leurs lumières, leurs richesses, leurs vertus, leur bonheur. « Sans remoater, dit-il, aux temps reculés, où les hommes n'avaient pour asile que des huttes, des cavernes ou des troncs d'arbres, où ils couvraient leur nudité de feuillages et de la peau des bêtes dont ils mangeaient la chair crue, quel est celui d'entre nous qui ne se trouverait pas très-malheureux au mih'eu de ses ancêtres qui vivaient il y a deux ou trois siècles f» A son avis, un progrès incessant, régulier, universel, s'opère par la force des choses. Les institutions s'améliorent h mesure que le temps dévoile leurs imperfections aux yeux des peuples, et ceux-ci, par ulie corrélation inévitable, perdent, h chaque pas qu'ils font dans cette carrière, une multitude de vices qui sont le produit des gouvernements défectueux. Le travail multiplie les richesses, répand l'aisance, f^nt apprécier la valeur de l'ordre et finit par consolider à jamais le principe civilisateur de la propriété individuelle. L'industrie, la science et les arts, unissant leurs forces fraternelles, agrandissent chaque jour le cercle des familles arrachées aux besoins grossiers de la vie; et la société, devenue plus heureuse et plus riche, réclame sans cesse des lois nouvelles et meilleures, afin de mettre les trésors amassés par les siècles a l'abri des passions qui fermentent encore dans les régions inférieures. La civilisation s'étend, les idées s'élèvent, le goût s'épure, le caractère- de l'homme se dépouille de son âpreté primitive, les charmes de l'honneur et de la TH. ir

138 GHAPITBB U.

vertu se font sentir dans les masses, la nature livre ses secrets, et les nations, rapprochées par la religion, par le commerce et par la science, finissent par apercevoir les liens naturels et divins qui les unissent. A mesure que les habitants des diverses parties du globe se rencontrent et se connaissent, les haines et les rivalités nationales perdent une partie de leur empire, et le temps n*est pas loin où tous les peuples, éclairés par le flambeau de l'expérience, auront en horreur la guerre et ses affreuses dévastations, qui anéantissent en un jour le fruit des trataux de tout un siècle. Ce serait en vain que la tyrannie voudrait s'unir à la barbarie pour arrêter cet admirable épanouissement de l'humanité! Elles pourraient brûler quelques archives, renverser quelques édifices, pulvériser quelques monuments ; mais l'esprit humain, désormais affranchi par la science, conserverait sa vigueur et reprendrait, dès le. lendemain, le cours de ses travaux et de ses conquêtes. Les obstacles aiguisent les facultés, les persécutions exaltent le génie, l'injustice redouble le zèle de la vertu, le malheur même devient une école de sagesse. Nous pouvons nous vanter d'être supérieurs aux anciens pour les opinions religieuses, pour les sciences, pobr le gouvernement, pour les lois générales et particulières, pour les arts et les lettres, pour le commerce, pour toutes les jouissances nées de l'industrie, pour tout ce qu'on peut appeler le bonheur ; mais nous aurons à notre tour des descendants supérieurs à nous, et nul ne saurait assigner lesw limites d'un perfectionnement continu décrété par la providence

éternelle * . — Cet optimisme historique et philosophique finit même par envahir la chaire chrétienne. Le ministre dissident Richard Price prononça , en 1787, un sermon sur l'évidence d'une période future d'amélioration dans l'état du genre humain; avec les obligations et les moyens d'en rapprocher le terme, ç\yx\ lui valut de la part de Condorcet le titre pompeux (( d'apôtre illustre de la doctrine de la perfectibiUté indéfinie de l'espèce humaine *. »

Mais c'est surtout en Allemagne que les idées de Bacon, de Pascal et de Turgot avaient trouvé un terrain fertile et des propagateurs pleins d'enthousiasme. Dans la seconde moitié du dernier siècle, la

[\ ) Physicien habile , chimisle illustre , mais manquant souvent de méthode et de précision dans son style, Priesliey n'a peut-être pas lui-même aperçu les dernières conséquences des idées qu'il a répandues dans ses travaux historiques, en général très-médiocres. Pour les opinions que nous lui avons attribuées, on peut consulter les pp. \n à 429/131, 151, 185, 204, 205, 218 à 224, 229, 233, 250, 280 à 286, 338, 383, 384, 407, 441, 442, 454, 461, 467, 468, 470 et 476 du T. Il du Cours d'Histoire et de Politique, trad. de Cantwell (Paris. 1798.)

(2) Tab. hist., p. 220, éd. cit. — Price a écrit plusieurs dissertations où ces idées se manifestent d'une manière plus ou moins précise. — Dans ses observations sur la nature de la liberté civile, il formule les conditions de rétablissement d'un Sénat universel que nous retrouverons plus loin dans les écrits de Kant et de Schelling. Ce sénat, composé de représentants de toutes les nations, veillerait à leurs intérêts communs et serait chargé de décider entre elles comme arbitre ou sur-arbitre. Les forces de tout le continent pourraient ainsi être réunies en un seul point; tous les litiges seraient étouffés dès leur naissance, et la paix universelle serait maintenue par la défense faite à une nation de tirer l'épée contre une autre nation [Observations sur la nature de la liberté civile^ trad. franc., p. 9 et 10; Rotterdam, Hofhout, 1776.) — On sait que déjà Tabbé de Saint-Pierre avait prôné ces idées en France.

140 GHAPITBK II.

doctrine du progrès s'y manifesta dans les écrits de trois penseurs célèbres : Lessing, Herder et Kant.

Ce fut pour glorifier le développement indéfini des idées et des croyances que Lessing écrivit les aphorismes qui composent son livre de YÉducation du genre humain : production médiocre pour le fond et pour la forme, mélange incohérent des rêves de rinde et des hérésies du moyen âge*.

Uauteur se place sur une colline pour porter ses regards au delà des sentiers battus que fréquente le vulgaire. 11 aperçoit le chemin suivi par nos pères et découvre que, dans Thistoire de Thumanité, l'éducation et la révélation sont des notions adéquates. Cette similitude entre des choses qu'on avait envisagées jusque-là comme très-différentes lui donne la clef des mystères du passé, du présent et de Tavenir. Son système est excessivement simple. Il se peut, dit-il, que le premier homme ait été gratifié de Tidée d'un Dieu unique; mais, en toute hypothèse, cette idée, communiquée et non acquise, ne pouvait se conserver longtemps dans sa pureté primordiale. Aussitôt que la raison humaine se mit à élaborer le dogme, elle divisa Têtre un et incommensurable en une foule de Dieux particuliers et limités. L'idolâtrie prit naissance, l'erreur et toutes les conséquences funestes qu'elle traîne à sa suite se répandirent sur la terre. Dieu eut alors pitié de ses enfants et se fit l'erfuca/eur, le pédagogue du peuple juif. A la vérité, l'exercice de la raison aurait suffi pour conduire l'es-

(i) Die Erziehung des Menschengeschlechts. Herausgegeben von G.-E. Lessing. Berlin, 4785, in-24.

pèce humaine h la possession de la vérité : mais qui sait combien de millions d'années la raison environnée de ténèbres se serait agitée dans les voies de Terreur? Dieu intervint pour hâter le mouvement. Ne pouvant plus se révéler h chaque homme en particulier, il se choisit pour disciple tout un peuple, et précisément le peuple le plus inculte et le plus abâtardi, alSn de pouvoir entreprendre son éducation dès le commencement. Il se présenta aux Hébreux comme le Dieu des pères d'Israël, Dieu puissant et jaloux, accordant des récompenses temporelles à ses amis et des châtiments temporels aux transgresseurs de sa loi. L'Ancien Testament, livre élémentaire de ce peuple-écolier, ^gardait le silence sur Tunité de Dieu, l'immortalité de Fâme, les récompenses et les peines d'une vie future. Ces idées sublimes, encore au-dessus de Tintelligence des Juifs, devaient lentement sortir des préceptes, des allusions et des symboles disséminés dans le livre élémentaire. Malheureusement les Juifs ne firent que de faibles progrès, et Dieu crut devoir les éclairer par l'exemple vivant de la civilisation supérieure des Perses, lesquels avaient considérablement dépassé sa nation de prédilection ! Vaincus et conduits en captivité chez les sectateurs d'Ormutz, ils apprirent enfin que le Dieu de leurs pères était l'Être des Êtres adoré par leurs vainqueurs ; ils ne virent plus en lui le plus grand des Dieux, mais Dieu lui-même. Ils puisèrent également dans leur commerce avec les Perses des idées plus saines sur les destinées immortelles de Thomme ; plus tard ces idées s'agrandirent encore dans les entretiens qu'ils

eurent avec les Grecs établis en Egypte : mais cependant, malgré toutes ces circopstances heureuses, malgré l'intervention persistante de la Divinité, leur instruction laissa toujours beaucoup à désirer, et la croyance à l'immortalité ne fut jamais la foi du peuple. Un meilleur pédagogue {ein besserer Pàdagog) devint indispensable, et Jésus-Christ parut. Il fit accepter le dogme de l'immortalité de l'âme et recommanda la pureté intérieure du cœur ; ses disciples propagèrent sa doctrine chez tous les peuples civilisés; les Juifs remplirent le rôle d'instituteurs du genre humain, et le Nouveau Testament fut donné comme livre élémentaire aux générations du deuxième âge du monde. Pendant dix-sept siècles, ce livre a contribué plus que tout autre à cultiver et à illuminer Tesprit de l'homme ; il a été très-longtemps le nec plus ultra de nos connaissances. Mais aura-t-il luimême une durée éternelle? Gardez-vous de le dire : aux yeux de Lessing, ce serait un blasphème ! L'éducation a son but aussi bien dans l'espèce que dans l'individu. Le genre humain sera élevé au plus haut degré de lumière et de pureté. L'Évangile actuel fera place à YÉvangile éternel du troisième âge de l'humanité. Il faut seulement que les hommes aient la patience d'attendre sans murmurer le jour de l'accomplissement. Pourquoi se montreraient-ils impatients et avides? Chaque homme parcourt, tôt ou tard, la voie qui mène l'espèce humaine à la perfection. Qui empêche que chaque individu n'existe plus d'une fois sur la terre? Qui s'oppose à ce qu'il revienne sur ce globe, lorsque son âme se trouve

en position d'y acquérir de nouvelles lumières, de nouvelles aptitudes? Il aura donc sa part des félicités de Ta venir ; mars il ne jouira pas de toutes les merveilles de la civilisation dans le cours d'une seule et même existence*.

Tandis que Lessing, dédaignant tout ornement étranger à son sujet, développe ces idées sous la forme aride et froide de Taphorisme, Herder s'efforce de répandre sur les faits historiques les couleurs vives et variées d'une poésie pleine de sensibilité et d'enthousiasme. Son livre sur la philosophie de l'histoire est une sorte de poëme en prose, où les climats, les peuples et les civilisations fournissent les épisodes,

[i] Erziehung, pp. 41 à 43, 45 à 48, 23, 29, 39, 40, 42, 46, 53, 59, 64 , 77, 80, 86, 87. — C'est cette triple atteinte au bon sens, au texte biblique et à Thistoire qui faisait dire 'à Madame de Staël : « Peut-être sommes-nous à la veille d'un développement du christianisme, qui rassemblera dans un même foyer tous les rayons épars, et qui nous fera trouver dans la religion plus que la morale, plus que le bonheur, plus que la philosophie, plus que le sentiment même, puisque chacun de ces biens sera multiplié par sa réunion avec les autres. [De V Allemagne, IV« partie, c. I.) » — Ce n'est pas la seule fois que l'auteur de Corinne s'abandonne à un enthousiasme irréfléchi.

Lessing avance hardiment que Dieu se présenta aux Juifs comme un Dieu local ; tandis que, dès la première ligne de la Bible, on lit : Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. Il affirme que Dieu envoya les Juifs en captivité pour épurer leurs idées religieuses au contact d'une civilisation supérieure, tandis que nous lisons au livre de Tobie : « Dieu vous a dispersés parmi les nations qui ne le connaissaienl pas, afin que vous leur fassiez connaître ses merveilles; afin que vous leur appreniez qu'il est le seul Dieu et le seul puissant. » (Cap. XIII, V. 4.) — Il en est ainsi de tout le reste 1

Nous^ avons déjà trouvé V Évangile éternel du troisième dge, chez un rêveur du moyen âge (p. 89). — • Voy. à V Appendice le fragment intitulé : Lessing et Guillaume Postel (litt. 2V.}*

1 4i CHAPITRE II.

les digressions et les antithèses qui doivent charmer et délasser le lecteur *.

Quelle était la croyance que Herder nourrissait à liégard des destinées futures de notre espèce ? Il est difficile de répondre avec une certitude entière. Sa pensée n'est pas toujours formulée avec une précision rigoureuse.; les conclusions sont parfois en contradiction avec les prémisses ; plus d'une fois il émet, à quelques pages de distance, des opinions complètement inconciliables. On voit que, trop préoccupé de l'importance des détails, il néglige les vues générales et les procédés réellement scientifiques.

Un fait qu'on peut affirmer, sans crainte de se tromper, c'est que Herder ne croyait pas au progrès continu et indéfini de l'humanité. Il repousse formellement cette hypothèse dans plusieurs passages de son livre, (c De même que notre bien-être, dit-il, est plutôt un sentiment paisible qu'une conquête brillante de l'intelligence, de même notre vie est plutôt embellie par l'amour et le battement de nos cœurs que par le génie et ses conceptions les plus profondes. .. Comment l'homme, tel que nous le connaissons, serait-il fait pour développer à l'infini ses facultés intellectuelles, pour étendre par une progression non interrompue la sphère de ses perceptions et de ses actions, pour arriver à un état qui serait le but suprême de l'espèce? Et comment toutes les géné-

{^) Idées sur la philosophie de l'histoire de l'humanité. L'ouvrage a été traduit par Edgar Quinet (Paris, Levraiilt, 1827, 3 vol. ia-8o;. C'est à cette traduction que nous empruntons les citations des pages qui suivent.

rations seraient -elles faites, à proprement parler, pour la dernière, qui s'élèverait ainsi sur les débris épars du bonheur de celles qui l'ont précédée? Un seul regard jeté sur nos semblables et Texpérience de la vie individuelle contredisent également ce plan si faussement attribué à la providence créatrice... O vous, hommes de toutes les parties du monde, qui avez passé avec les années ou les siècles, vous n'avez point vécu, vous n'avez pas enrichi la terre de vos cendres, pour qu'à la fin des âges votre postérité dût son bonheur à la civilisation européenne ! Une pensée si orgueilleuse n'estrclle pas une insulte h la majesté de la nature?... Comme l'asymptote de l'hyperbole, est-ce la destinée du genre humain d'approcher par une progression indéfinie d'un point de perfection qu'il ne connaît pas, et qu'après tous les efforts de Tantale il ne doit pas atteindre? Heureux peupks de la Chine et du Japon..., sans ivus inquiéter d'un rivage qui fuit toujours, vous êtes ce que vous étiez, il y a des milliers d'années M »

Il n'est pas moins certain, quoi qu'on en ait dit, qu'il règne dans les études historiques de Herder une sorte de fatalisme panthéistique, très-difficile h concilier avec les belles pages qu'il a écrites sur l'immortalité de l'âme, là Providence divine et les conditions de la vie future. D'un côté, il fait de l'homme le jouet du climat, de l'atmosphère, de l'arrangement plus ou moins favorable des fibres de la cervelle et des muscles ; de l'autre, il tombe par intervalles dans un état de découragement tellement

(IJ Idées sur laphilosophie, etc., t. Il, pp. 4^2, 436et342.

TU. iB ^

profond que les actions les plus belles, les plus méritoires 4e rhomme lui apparaissent comme de vaines et impuissantes chimères. N'a-t-il pas écrit et développé les maximes suivantes : « La différence qui existe entre les hommes doit être mesurée par la difiFérence spécifique du milieu dans lequel ils vivent, comme dans V organe de lu divinité... Il est inutile de démontrer que Tatmosphère coopère par son action aux déterminations des créatures intelligentes. . . Une faible modification de forme dans la tête et le cerveau, une légère altération produite par le climat, Torigine et l'habitude dans la structure de Torganisation et des nerfs, et voilà que sont changés la destinée du monde et le système entier des idées et des actions humaines^! » N'a-t-il pas dit et répété sous toutes les formes et dans toutes les parties de son livre : ((L'homme ne peut pas se créer à lui-même sa propre félicité ; jouet de l'air et des saisons, il est l'enfant du hasard. Partout son bonheur dépend du climat et de l'organisation.. . Toutes les choses humaines et tertestres sont gouvernées par le temps et lé heu... L'Arabe bédouin et le Mongol, le Lapon et le Péruvien, sont tous des pasteurs; mais quelle différence n'y a-t-il pas entre eux, si l'un mène paître des chameaux, l'autre des chevaux, le troisième des rennes, et le dernier des lamas*?» N'a-t-il pas méconnu la spontanéité du libre arbitre , la puissance du génie, la responsabilité morale, la gloire et la dignité de ses semblables, quand il a écrit ces prétendus aphoris-

(I j T. I", pp; 29 et 30; t. II, p. 343.

(2jT. il, pp. 427, 341 et 90.

mes historiques : oc L'organisation des Chinois (des yeux petits, un nez court, un front aplati, un ventre protubérant) a produit tout ce qu'elle pouvait produire ; exiger d'elle autre chose serait une injustice évidente. . . Les Romains furent ce qu'ils étaient capables d'être. Les âges roulent sur les âges, entraînant avec eux l'enfant des siècles, l'humanité et ses formes changeantes. Tout ce qui pouvait fleurir sur la terre a fleuri dans sa saison , son climat et son lieu : la feuille fanée reverdira quand le temps en sera venu. .. Tout ce qui peut se développer dans l'humanité se développe réellement... Tout ce qui peut exister, existe. Non-seulement les germes de tous les sentiments nobles existent partout sur la terre ; mais encore ils sont universellement développés, autant que le permettent le climat, le genre de vie, les faits traditionnels et les accidents particuliers de chaque nation... Dans le monde physique, le système des forces qui agissent concurremment et l'une sur l'autre, pour produire, pour conserver ou pour détruire, forment entre elles un tout indivisible ; il n*en est pas autrement du monde naturel de l'histoire ^ 1 » Qu'on tienne compte du climat, de l'organisation, de toutes les influences de la nature, de toutes les circonstances favorables ou funestes que l'homme et les peuples

(4 ) T. II, pp. 420, 293 et 54 4 ; t. III, pp. 78 et 84. — Voici encore un exemple de falalisme : « Çà et là, dit Herder, paraissent des philosophes, des gens de bien, qui s'élèvent et répandent leurs opinions, leurs préceptes et leurs opinions sur le fleuve du temps : quelques vagues jouent en cercle autour d'eux, mais bientôt le tlot les a emportés et les a effacés ; la perle de leur noble dessein est tombée au fond de Tablme. » (T. W, p. 294).

renconlrent sur le chemin des siècles ; qu'on leur attribue une influence plus ou moins puissante sur le développement dé la civilisation : rien de mieux:. Mais qu'on ne perde pas de vue Finfluence bien autrement décisive du travail, du courage, du génie, de la science et des croyances des races placées sur un vaste théâtre. Là est le défaut capital des doctrines de Herder. Heureusement, après avoir fait de l'histoire une question de géographie et d'influence atmosphérique, Herder, entraîné par la force de son intelligence et par la bonté de son cœur, abandonne souvent cette base étroite et s'élève à des considérations de Tordre le plus élevé. C'est à ce point de vue qu'il mérite de figurer parmi les créateurs de la philosophie de l'histoire ; c'est par ces heureuses inconséquences que son nom rayonne parmi ceux des promoteurs de lâ doctrine du progrès. Ses tendances fatalistes ne l'empêchent pas d'assigner à la vie sociale un but noble et grand : le règne de la justice et de la raison, la perfection morale. Il dit que l'homme, né pour la religion et pour l'humanité, doit s'avancer par un progrès éternel et acquérir par l'exercice un degré de lumière et de sécurité tel qu'il devienne, sous la direction de Dieu et par ses propres efforts, une créature plus noble et plus libre, ce C'est ce qui arrivera, s'écrie-t-il ; l'apparence de l'homme deviendra l'homme en réalité ; la fleur de l'humanité, engourdie par le froid et desséchée par la chaleur, s'épanouira dans sa vraie forme, dans toute la plénitude de sa beauté propre*. » 11 ajoute que c'est une douce espérance,

(♦)T. I«,pp.227et287.

et non une' vaine chimère de croire qu'à unç époque future, on trouvera le règne de la justice et de la raison, partout où habiteront les hommes. 11 pose en principe que la raison et la justice , d'après les lois mômes qui leur sont inhérentes , doivent avec le temps se propager de plus en plus et fonder l'humanité sur des bases plus durables ^ Il accueille et développe toutes les propositions sur lesquelles s'appuie la doctrine du progrès : « Rien ne reste stationnaire dans la nature. — L'enchaînement des pouvoirs et des formes n'est jamais rétrograde ni stationnaire, mais progressif . — La chaine entière de l'espèce humaine agit incessamment par tel ou tel point sur les facultés morales des derniers venus. — Partout se trouve la tradition d'une éducation qui a pour but le bonheur et le perfectionnement de l'homme sous des formes variées. — L'humanité fleurit dans une jeunesse toujours renouvelée , et , à mesure qu'elle s'avance, sa régénération s'opère par les générations, les nations, les familles*. » Il s'écrie avec enthousiasme : Cl Chaîne dorée du perfectionnement, toi qui entoures la terre de tes replis et qui t'étends à travers tous les individus jusqu'au trône de la Providence, depuis que j'aperçus tes traces, et que je les suivis^ dans tes anneaux les plus délicats, l'histoire ne me parut plus, comme autrefois, une suite non interrompue de désolations sur une terre sacrée 'I » Il enseigne que le mouvement infatigable d'une raison

(4]T. m, pp. 430 et 454.

(2) T. Il, pp. 445, 448; t. !•', p. «64.

(3) T. II, p. 455.

ISO CHAPITRE II.

toujours croissante fait naître Tordre du désordre ; que tout abus se corrige avec le temps ; que les fautes et les égarements ne sauraient se succéder longtemps, sans ramener le cœur de l'homme à la raison et à la justice ; que Terreur et la folie détruisent elles-mêmes leurs œuvres, mais que la raison et la justice demeurent, de telle sorte que le bien opéré dans le cours des âges profite toujours h Thumanité. Il ajoute que les révolutions elles-mêmes sont aussi utiles à notre espèce que les vagues au fleuve qu'elles empêchent de devenir un marais stagnant^. Mais comment concilier ces idées, ces doctrines, ces aspirations» d'une part, avec Tinfluence décisive du climat, de l'autre, avec la négation formelle du progrès indéfini des sociétés? Nous Tavons déjà dit : il ne faut pas demander à Herder un système précis, complet et logiquement développé ; les controverses sur la portée réelle de ses théories, sur les tendances de sa pensée intime, sont et seront toujours jiossibles. Ce qui est incontestable, c'est qu'il repoussait énergiquement la doctrine qui tend à condamner toute une série de générations au travail, h la souffrance, à la dégradation, au malheur, pour que des générations subséquentes, n'ayant d'autre mérite que d'être venues les dernières, jouissent en paix d'unô existence embellie par tous les dons de la nature et de l'intelligence. Il considérait Thistoire comme une chaîne, mais il plaçait la possibilité de la perfection morale et, par suite,Sa possibilité du bonheur dans

{i) T. III, pp. 95, 450-453; t. Il, p. 156.

chaque anneau. « Le dernier des hommes dans la hiérarchie sociale, dit-il, qui obéit à la loi de justice et déraison qu'il porte en lui, a une consistance réelle, c'est-à-dire, qu'il jouit du bien-être et de la stabilité qui le fonde * ; » pjroposition vraie, mais que Herder a le tort d'appuyer sur une base évidemment empreinte de panthéisme, quand il dit : (( La sagesse suprême vit et sent dans chacun de ses enfants, avec une aflfection paternelle, comme s'il était la seule créature dans le monde*. »

L'intelligence vigoureuse de Kant lui a fourni un système plus net, plus vaste et mieux coordonné dans toutes ses parties. Si le philosophe de Kœnigsberg a commis de graves erreurs dans le domaine de l'histoire et des traditions religieuses ; si les opinions qu'il émet sur la formation du globe et l'action des forces naturelles ne sont plus à la hauteur de la science, on ne peut pas du moins lui reprocher les nombreuses inconséquences qui déparent les œuvres de Herder.

Kant s'est longuement occupé de la formation de la terre, de l'origine et du résultat des révolutions géologiques dans leurs rapports avec les destinées de l'homme. Il a consacré plusieurs écrits à l'examen des traditions qui, chez tous les peuples, remontent bien au delà des temps que, faute d'une désignation

(l)T.III, p. U6.

(2) T. Il, p. 450. — Kant a écrit une critique des huit premiers livres des Idées sur la philosophie de l'histoirCf sous ce titre : Kritik des ersten Theils von Herder' s Jdeen zur Philosophie der Geschichte der Menschheit. (OEuv. compl., t. VII, pp. 337-362.)'

152 CBAPtT&B H.

plus exacte, on appelle historiques. On trouve dans tous ces essais la plupart des idées sur lesquelles il appuie sa théorie du développement historique, telles que l'unité de Tespèce humaine, les rapports de l'organisation des races avec les qualités du sol qu'elles habitent, la marche naturelle des choses du mal au bien, la nécessité de détruire par une constitution sociale perfectionnée l'antagonisme apparent qu'on remarque entre les deux fins de l'homme (comme espèce animale et comme espèce morale). Mais c'est surtout dans un opuscule publié en 4784 qu'il faut chercher le résumé de ses opinions sur la philosophie de l'histoire, les destinées politiques et l'avenir moral de l'humanité * .

Le point de départ et la base de sa théorie se révèlent dès la première page. « Quelle que soit la notion métaphysique qu'on se forme de la liberté de la volonté, dit le philosophe, il est certain que les manifestations de cette liberté, c'est-à-dire les actions humaines , sont soumises h des lois générales, aussi bien que tous les autres phénomènes de la nature. Puisque l'histoire se charge du récit de ces manifestations, quelle que soit la profondeur du secret qui

(1) Voici l'indication de ces écrits : Idée %u einer allgemeinen Geschichte in welthurgerlicher Ahsicht. — Die Frage ob die Erde veraltCt physikatisch erwogen. — Die Bestimmung des Begriffs von einer Menschenrace. — Vorlesungen iiber physische Géographie. — Von den verschiedenen Bacen der Menschen. — Uber den Gebrauch teleologischer Prinzipien in der Philosophie. — Muihmasslicher Anfang der Menschengeschichte. Le premier et le dernier écrit se trouvent au t. YII, et les autres au t. YI des OEuv. compl. de Kant (édit. Rosenkranz et Schubert, 4S38J. C'est à cette édition que je renvoie dffns les notes.

FILIATION DE LA TQiORl^ DU PROGRÈS INDÉFINI. 153

enveloppe leurs causes, on peut espérer que celte science^ en considérant le jeu de la liberté en grand, saura lui assigner une marche régulière ; de telle sorte que tout ce qui paraît confiis et arbitraire dans l'individu se présente, par rapport à Fespèce entière, comme un développement constant et progressif, quoique lent, de ses dispositions primitives ^. » Kant cite comme exemple le nombre des mariages, qui semble entièrement dépendre de la libre détermination des individus, et qui cependant, quand on consulte les tables statistiques dressées dans les grands pays, se montre soumis à des lois naturelles ; phénomène correspondant à celui des orages, dont l'apparition isolée ne peut être prédite avec certitude, mais qui, dans leur ensemble, ne manquent jamais d'entretenir, suivant des procédés uniformes, la croissance des plantes et le cours des fleuves.

Ces données suffisent à Kant pour déterminer le rôle de l'hislorien-philosophe. Celui-ci n'affectera pas la prétention d'écrire à priori l'histoire du genre humain, comme il pourrait le faire pour les castors et les abeilles ; car, si les hommes, même considérés dans leur ensemble, ne dirigent pas leurs efforts vers un but commun et nettement 6xé d'avance, ils n'obéissent pas davantage aux impulsions machinales de l'instinct, comme les animaux privés de raison. Le vrai philosophe examinera si, au milieu du cours en apparence désordonné des choses humaines, il n'existe pas un dessein de la nature {Naturabsicht), suivant

(4) Idée zu einer allgemeinen Geschichie in weltburgerlicher Absicht. OEuv. compl., t. VII, p. 317.

lequel les événements se développent et qui doit servir de base à l'étude rationnelle des annales de notre espèce. Kant prétend que les neuf propositions qui suivent pourraient servir de fil conducteur dans cette recherche : « Toutes les facultés naturelles d'une créature sont destinées h se développer d'une manière régulière et complète. — Dans l'homme, les facultés naturelles qui se rapporlent à l'usage de sa raison se développeront complètement , non dans l'individu, mais dans l'espèce. — La nature a voulu que l'homme tirât de son propre fonds tout ce qui dépasse le mécanisme de son existence animale , et qu'il ne pût participer à un autre bonheur, à une autre perfection , si ce n'est au bonheur et à la perfection qu'il se procure lui-même, en dehors de tout instinct, par l'usage de sa raison. — La nature se sert de l'antagonisme des hommes dans la vie sociale, pour développer les dispositions qu'elle leur a départies ; cet antagonisme même devient en définitive la cause d'un ordre social régulier. — Le problème le plus important pour l'espèce humaine, problème vers la solution duquel elle est poussée par la nature, consiste dans l'établissement d'une société civile gêné" raie qui place le droit de chacun sur une base inébranlable. — Ce problème est à la fois le plus difficile et celui qui trouve sa solution le plus tard, parce qu'il exige en même temps la notion exacte d'une constitution rationnelle , une grande expérience du cours des choses humaines, et, par-dessus tout, l'intention sincère d'y conformer sa volonté. — Pour chaque peuple le problème de l'établissement d'une

constitution parfaite se trouve subordonné h celui d'une association régulière entre les nations. On peut considérer Thistoire du genre humain en général comme l'exécution du dessein secret de la nature de procurer aux hommes une parfaite constitution intérieure, garantie par une parfaite constitution extérieure, seul ordre de choses dans lequel ils puissent complètement développer toutes les facultés dont elle les a gratifiés. — L'essai philosophique d'une histoire universelle, d'après le plan de la nature, qui tend h procurer h l'espèce humaine une parfaite organisation civile, doit lîon-seulement être considéré comme possible, mais encore comme propre à hâter l'exécution de ce plan *, » Le philosophe de Kœnigsberg espérait que, grâce à l'application de ces règles fondamentales, les contradictions et les excentricités des actions humaines trouveraient un jour leur Kepler et leur Newton.

On voit que, sous plusieurs rapports, les idées de Kant s'éloignent considérablement de celles de Herder. Celui-ci ne veut pas que de longues séries de générations soient condamnées h travailler et à souffrir, en vue d'un bonheur dont elles ne sont pas destinées à jouir ; tandis que le philosophe de Kœnigsberg admet et défend expressément cette thèse. Kant avoue qu'il y a quelque chose d'étrange à dire que de nombreuses générations s'agitent péniblement dans l'intérêt d'autres générations qui les suivront à de longues distances ; il reconnaît que la raison n'accepte

(4) Idée zu einer allgemeinen Geschichte in weliburgerlicher Absicht. OEuv. compl., t. VU, pp. 318 et suiv.

156 GHAPITBBII.

que difficilement un ordre de choses dans lequel la tâche des ancêtres semble se borner h tailler quelques pierres pour l'érection d'un édifice qu'ils ne seront pas appelés à habiter, dont ils ne verront pas même les assises supérieures ; mais, fidèle à la rigueur de ses prémisses, il dit que cette conséquence, difficile à concevoir, découle nécessairement de la proposition suivante : a Une espèce d'animaux sera douée de raison, et, en tant que composée d'êtres raisonnables, qui tous meurent et ne sont immortels que comme espèce, elle arrivera au développement parfait de ses dispositions primitives ^. »

Quand on dégage les neuf règles de Kant de leur forme scientifique , et surtout quand on les rapproche des explications qu'il a données dans un écrit postérieur*, on s'aperçoit que sa théorie se compose en grande partie de propositions et d'idées fournies par la science française. En dernier résultat, son système consiste à dire que l'humanité marche vers un état social où elle pourra développer complètement ms facultés, au sein d'une organisation politique et civile en harmonie avec la double nature de l'homme. A l'intérieur de chaque pays, cette organisation consistera dans la conciliation complète de la liberté de chacun avec la liberté de tous, et de la liberté de tous avec la

(4) liée xu einer allgemeinen Geschichie in weUburgerlicher Àbsicht. CŒluv. compl , t. VII, p. 324 .

[2] Erneuerte Frage oh das menschUche Geschlecht im hestttndigen Fortschreilen lum Bessern sey; t. X, pp. 339 et suiv. Cet écrit date de 4795.

puissance de la loi ; c'est-à-dire, dans une société dégagée de tout rouage inutile, de tout élément hétérogène, et uniquement basée sur le droiT. A Fextérieur, cette organisation aura pour complément et pour garantie une sorte d'État cosmopolite, une alliance fraternelle des peuples sous l'empire d'un droit des gens universellement accepté ; en d autres termes, une espèce d'association amphictyonique chargée de gouverner l'antagoi^sme entre les peuples, de la niême manière que l'organisation intérieure de chaque nation a pour but de gouverner ^antagonisme entre les individus. Ceux-ci ne seront pas affranchis des passions inhérentes h leur nature ; leurs dispositions primitives vers le bien et le mal resteront les mêmes ; mais il y aura moins de crimes, moins d'oppression, moins de violence , et plus de liberté, de charité, de vertu, de respect de la loi. L'humanité aiira trouvé le moyen de développer complètement toutes ses facultés au sein d'une paix perpétuelle. Ce sera le règne de Dieu sur la terre ^

Victime d'une révolution k laquelle il avait largement contribué par ses écrits et par ses actes, Condorcet proclame le progrès indéfini de l'espèce humaine, au pied de l'échafaud où il allait porter sa tête. Au milieu des bruits et des désastres de la guerre, l'œil fixé sur l'horizon où devaient apparaître les envahisseurs de l'Allemagne, Kant entrevoit dans le lointain des âges la paix perpétuelle et l'alliance

{{) On sait que Kanl a écrit ud Projet de paiw perpélueUCy t. VII, p. 219 et suiy.

indissoluble des peuples. Les écrits de ces deux penseurs célèbres, si dififérents par leur naissance , leur vie et la trempe de leur génie, renferment le dernier mot du XVIIP siècle sur la théorie du progrès.

S ▼• — I^e dlx-BeavIème siècle.

Coup d'œil rétrospectij^sur la théorie du progrès indéfini à la fin du XVIII» siècle. — Nombreux systèmes que cette théorie a fait surgir dans le siècle actuel. — Le panthéisme allemand s'efforce de préciser les causes, les règles et les conditions du progrès de Thumanité. — Les évolutions de Vabsolu. — Système de Schelling. *- Doctrines historiques de Hegel. — Le panthéisme et la philosophie de l'histoire en France.— Exhumation de la métempsycose : M. Pierre Leroux, M. Jean Reynaud, M. Laurent, M. Victor Hugo. — Les rêves des Brahmanes et les conjectures de Pythagore présentés, au nom du progrès, à la conscience et à la raison des générations du XIX« siècle.

Quand on passe en revue les écrivains dont nous avons analysé les œuvres, on s'aperçoit que, dès la fin du XVIII" siècle, la notion du progrès était examinée sous toutes ses faces, scrutée dans tous ses éléments, étudiée dans toutes ses conséquences. Développement indéfini des facultés intellectuelles et des forces productrices de Thomme ; accroissement continu des vérités scientifiques et des richesses littéraires ; transformation progressive des moeurs et des institutions ; évolution successive des croyances religieuses; marche incessante de Thistoire vers Talliance fraternelle des peuples au sein d'une paix perpétuelle : rien n'y manque, pas même l'égalité future des deux sexes et

ramélioration indéfinie des individus, à Taide d'une série d'existences progressives ^

Aujourd'hui l'idée du progrès se manifeste et règne dans toutes les sphères accessibles à la dévorante activité de l'homme ; elle sert d'enseigne à toutes les écoles, de devise à tous les systèmes, de bannière à tous les partis littéraires et politiques ; elle est réellement l'idée dominante du siècle. C'est au nom du progrès que des réformateurs plus généreux que savants, plus impatients qu'éclairés, demandent le bouleversement de toutes les institutions religieuses, civiles et politiques de la société. C'est au nom du progrés que les économistes proposent la conciliation des droits de la liberté avec le maintien des bases indispensables du travail, de la richesse et de l'ordre. C'est au nom du progrès que les adversaires les plus habiles du christianisme, après avoir parcouru le cercle entier des doctrines et des conjectures, proposent sérieusement le dogme de la métempsycose h la conscience des générations du XIX' siècle! Vingt volumes ne suffiraient pas à l'analyse décolorée des théories que l'exaltation du progrès a fait surgir dans le domaine des lettres, des arts, des sciences, de l'histoire, de la philosophie, de l'éducation, de la législation, de l'économie domestique et de l'économie sociale. Et cependant, quand on pénètre au fond des choses ; quand on dépouille chaque système des artifices du langage et du style pour le réduire h sa plus simple expression, il ne

(IJ Voy. ce que nous avons dit He Lessing. p. 442, de Spinosa, p. 4-13, et de Condorcet, p. 429.

reste de tout cela qu'un développement plus ou moins ingénieux, une application plus ou moins heureuse des idées et des prétentions qui, depuis trois siècles, alimentent la polémique des littérateurs. et des philosophes.

Le tableau qui compose le premier chapitre de notre travail contient tous les arguments essentiels. Nous nous contenterons ici de jeter un coup d'oeil sur les théories allemandes qui ont réussi h s'entourer d'un grand nombre de partisans. Nous y ajouterons quelques mots sur l'exhumation de la métempsycose en Belgique et en France.

En Allemagne, toutes les écoles philosophiques issues des doctrines de Kant se sont fait un point d'honneur de nous exposer leurs idées sur le passé, le présent et l'avenir de l'humanité. Les motifs de cette prétention se font aisément deviner. Puisque les philosophes d'outre -Rhin se vantent d'avoir trouvé une formule générale qui répond à tout et explique tout ; puisqu'ils se glorifient d'avoir découvert une vérité fondamentale qui donne le secret des pensées, des affections et des œuvres de l'homme, il fallait bien qu'ils appliquassent leurs théories à l'histoire universelle, qui n'est en définitive que le développement de la liberté humaine dans le temps et dans Tespace.

Comme toutes ces théories sont profondément empreintes de panthéisme, on ne rencontre que des différences secondaires dans la manière dont les diverses écoles classent et interprètent les faits historiques. Dans un langage plus ou moins varié sous

le rapport de la forme, mais identique au fond, tous les maîtres placent la philosophie de l'histoire dans la recherche et dans l'application de la même formule. C'est toujours l'esprit universel, l'idée une et universelle, l'âme du monde, la force créatrice, Yabsolu, qui se manifeste, sur la vaste scène du globe, dans une série d'évolutions nécessaires et progressives; c'est la divinité qui se meut en vertu des lois inhérentes h sa nature, qui acquiert dans l'humanité la conscience de son existence et de ses forces, et qui, arrivée h ce degré de développement, étend sans cesse son action, sa vie, sa puissance et ses bienfaits ; c'est le principe divin uni à la nature humaine ; c'est Dieu dans l'homme, qui marche en avant, parce que le mouvement est la loi de la vie, et qui trouve successivement la pensée, la parole, les idées, la religion, la philosophie, les arts, les civilisations diverses, en un mot, tous les phénomènes sous lesquels la substance une et éternelle se manifeste dans le cours des siècles ; c'est Yabsolu qui se développe sans cesse pour se rapprocher de l'idéal de la perfection dans tous les genres et dans toutes les directions. « Tous les degrés d'être, toutes les formes belles et laides, bonnes et mauvaises, doivent se produire dans l'humanité comme dans la nature ; elles sont toutes également légitimes et divines ; elles viennent dans leur temps; après avoir accompli leur rôle, elles disparaissent, remplacées par d'autres. L'histoire n'est que la scène mobile où viennent se produire toutes les manifestations des puissances humaines et divines : ce drame est éternel ; il n'a pas commencé, il ne T». ' u

finira pas; nous ne verrons jamais le développenaent complet de sa vaste unité... Au moyen du grand principe de Fidentité universelle, les oppositions s'harmonisent, les dissonances deviennent des accords, les contraires s'unissent et s'embrassent : Funité panthéistique contient et absorbe tout*. »

Cette philosophie de l'histoire, qui n'est que le fatalisme idéalisé, se trouve avec tous ses développements dans les écrits de deux penseurs illustres, qui comptent de nombreux disciples en France et même en Belgique : nous voulons parler de Schelling et de Hegel.

Schelling, dont les idées sont loin d'être formulées avec la précision lucide qui distingue les œuvres de la plupart des réformateurs français, débute par quelques considérations générales et préalables. La notion de l'histoire, dit-il, implique l'idée d'un progrès infini*. Ce progrès est à la fois l'œuvre de l'homme et l'œuvre du destin; et c'est pour ce motif que, d'une part, l'humanité se sent instinctivement poussée vers la réalisation du souverain bien, tandis que, de l'autre, elle attend l'accomplissement de ses vœux de l'intervention d'une puissance supérieure. C'est en vain qu'on cherche dans l'histoire un fait particulier où les traces de la Providence ou de Dieu soient visibles; car Dieu n'existe pas, si, par existence, on entejid ce qui se manifeste dans le monde objectif.La seule existence réelle, le vrai Dieu, c'est Yabsolu, qui

(1) Maret, Essai sur le panthéisme, 3« édit., p. 262.

(2) System des transcendentalen IdealismuSj p. 421. (Tubingen, 4800.)

se manifeste sans interruption. L histoire, considérée dans son ensemble^ est une révélation progressive et toujours plus claire de l'absolu * . Cette révélation est infinie, et le monde ne sera jamais l'expression complète de Tabsolu, Timage parfaite de Dieu ; mais les progrès de Thumanité seront, eux aussi, sans terme, et la morale, la religion, la science, Fart, l'État, la liberté, toutes les œuvres et toutes les facultés de rhomme se rapprocheront de plus en plus de la perfection suprême , sans pouvoir cependant jamais l'atteindre. Ce serait en vain que les hommes voudraient s'opposer à cette marche providentielle des choses, à ce développement progressif de leur espèce. Ils sont libres; mais leurs actes, pris dans l'ensemble, n'en contribuent pas moins, en vertu d'une nécessité cachée, au développement régulier d'un drame arrêté d'avance. La nécessité et la liberté trouvent leur conciliation « dans une synthèse absolue de toutes les actions, d'où se développe toute l'histoire et dans laquelle tout ce qui paraît discordant ou contradictoire se fond en une harmonieuse unité*. » L'histoire est une loi, ou si oq l'aime mieux, une nécessité. Nous portons tous au fond de notre être l'idéal d'un état juridique universel, c'est-à-dire, le pressentiment d'une vie sociale tellement parfaite que, chez tous les peuples, la liberté de chaque citoyen se trouve garantie par un ordre de choses aussi manifeste et aussi fixe que l'ordre de la nature. La réalisation succes-

(l)/6id., p. 438.

(2j System des iranscendentalen Idealismus, pp. 430, 431,^34.

464 GHAPiTas II.

sive de cette notion juridique est une tâche imposée à notre espèce et h laquelle nous ne saurions nous soustraire ; nous devons arriver à l'âge d'or du droit^. L'homme n'a une histoire que parce que les générations s'ajoutent à elles-mêmes en se perfectionnant : r histoire est une révélation permanente de Dieu^.

C'est à l'aide de ces formules que Schelling juge les opérations des siècles et s'efforce de pénétrer les secrets de l'avenir. Il envisage la révélation divine comme constante, continue, toujours agissante ; mais, en la considérant dans ses manifestations successives, il lui assigne trois périodes ou époques. La première est celle où le principe dominant se montre comme Destin, comme force aveugle et sans conscience, détruisant froidement tout ce qu'il y a de plus grand et de plus noble ; c'est la période qu'on pourrait appeler tragique, et qui se distingue par la ruine des merveilles et de la gloire du monde ancien, par la chute de ces empires immenses qui nous ont h peine transmis leurs noms et dont nous mesurons la grandeur sur la masse imposante de leurs décombres. Dans la seconde période, le Destin se manifeste comme Nature ; la force aveugle et mystérieuse de l'âge précédent apparaît sous la forme d'une loi physique, qui force la liberté et la volonté de se conformer h un plan naturel, afin d'introduire dans l'histoire du monde au moins une sorte de légitimité mécanique. Cette époque semble commencer avec les conquêtes de la grande république romaine.

{%) Ibid,, pp. 4I0-W2, 420 et 423.

Alors, en effet, la volonté humaine se manifeste capricieusement dans le monde par la conquête et la domination ; les mœurs et les lois , les arts et les sciences, qui étaient auparavant le patrimoine isolé de chaque peuple, se mêlent dans un mouvement réciproque; les nations travaillent, à leur Insu, à la réalisation d'un plan naturel, dont le dernier développement amènera ralliance générale et VÉtat universel. Tous les événements qui s'accomplissent revêtent une apparence naturelle. La destruction même de Tempire romain n'offre aucun caractère tragique ou moral, comme si la chute du colosse n'était qu'un tribut légitime payé h la nature. Ce n'est que dans la troisième période que le principe divin, qui jusque-là se sera produit comme deshn ou comme nature, se révélera comme providence. Alors il deviendra manifeste que tout ce qui, dans les deux périodes précédentes, était envisagé comme l'œuvre du destin ou de la nature, formait en réalité le commencement d'une révélation encore imparfaite. Quand commencera cette période? Nul ne le sait; mais quand elle sera venue, on verra le règne de Dieu^. Alors la notion du droit sera complètement réalisée. Legoïsme, qui voudra franchir les limites de . l'équité, sera forcé de se tourner contre lui-même. Tous les peuples se soumettront à la même loi ; ils se grouperont comme jadis les individus, et leur alliance indissoluble produira l'État des États, l'aréopage universel.

[4} Littéralement : Quand cette période sera^ alors aussi sera Dieu {Wenn dièse Période seyn wird, dan wird auch Gott scyn^ p. 444.)

La loi morale et la félicité seront unies au sein d'une paix perpétuelle. Les générations humaines, enfin éclairées sur la marche de la Providence, retrouveront, au sein d'une vie sociale toujours progressive, la terre de Tinnocence et de la félicité, FÉden divin 0X1 là mythologie a\di\t placé le berceau de l'humanité*. Ce système ne diffère pas au fond de celui que Hegel a développé dans ses leçons sur la philosophie de l'histoire*.' Pour Hegel, comme pour Schelling, les phénomènes historiques n'ont plus de mystère, l'avenir fait tomber ses voiles et le dernier mot des destinées de notre espèce se révèle, quand on s'attache à suivre, à travers le mouvement des siècles, les évolutions successives de Yidée, de l'être absolu, de y esprit universel, de la notion, de la raison, de Dieu, en un mot, de V absolu sous une dénomination particulière. En se développant dans l'espace, l'esprit crée la nature ; en se développant dans le temps, il produit l'histoire*. Essentiellement actif, l'esprit ne reste et ne saurait jamais rester immobile. Tout en conservant sa nature, toujours une et la mémo en soi, il déploie successivement son activité sur le théâtre mobile de l'histoire ; il épanche, en quelque sorte, sous des formes incessamment variées et dans toutes les parties de l'univers, une vie toujours identique à elle-même. C'est dans ce développement con-

(1) Ibid., pp. 416, 439 et suiv. — On sait que, dans un âge plus avancé, Schelling a lui-même réfuté ces extravagances.

(2) Vorlesungen u5er die Philosophie der GeschichtBj p. 89. OEuv. corapl.. t. IX (édit. de Berlin, 4840).

(3) Vorlesungen iiher die Philosophie der Geschichte, p. 89.

tinu que l'esprit apprend à se connaître lui-même et à savoir que la liberté appartient à son essence aussi bien que l'action. Il suit nécessairement la loi du progrès, car sa tendance éternelle consiste à devenir actuellement ce qu'il est en puissance. Considérée dans sa nature, l'histoire est le développement de l'esprit universel dans le temps ; considérée dans son action, l'histoire universelle est l'histoire de la liberté. L'état social, les croyances, l'art, la civilisation morale et matérielle, le génie et les mœurs de chaque peuple ne sont que des manifestations particulières, des déterminations spéciales, des phases, des moments du développement de l'esprit. Chaque époque, avec ses institutions et ses mœurs, ses aspirations et ses luttes, ses travaux et sa puissance, exprime une idée de l'esprit. Chaque homnie supérieur participe h la substantialité même de l'esprit sous forme de subjectivité. A mesure qu'elles se succèdent, les générations croient posséder la vérité tout entière ; elles apprécient et jugent h leur point de vue. tous les événements du passé et tous les faits du présent. En procédant de la sorte, les générations usent d'un droit, puisque, vis-à-vis d'elles, le moment actuel de l'esprit constitue le principe suprême, la vérité unique. Mais il n'en est pas de même vis-à-vis de l'esprit universel, qui, continuant toujours ses évolutions à travers les âges, se modifie sans cesse et s'empare du présent pour en faire la base de l'avenir. Dieu est dans l'humanité et se manifeste par l'humanité; il reste un et identique à lui-même au milieu de la variété infinie des formes qu'il revêt dans ses évolutions progrès-

168 CHAPITBB II.

sives. « La raison gouverne le monde;... mais ]a raison est en même temps la substance et la puissance infinie^ la maiière infinie de toute vie naturelle ou spirituelle, et la forme infinie de toutes les manifes^ tations de son contenu^. » L'esprit ne connatt ni repos ni fatigues. Les diverses époques historiques s'appellent et se nécessitent réciproquement. A la vérité, le passage d'une période à une autre ne se fait pas toujours sans souffrance, sans luttes et sans orages, sans effusion de sang et de larmes. Une partie de l'humanité, instrument et dépositaire de l'esprit, s'attache au présent ; sa volonté préfère le moment actuel, parce que sa conscience voit le définitif dans le transitoire, l'éternel dans le passager, l'immobilité dans le mouvement. Il existe donc nécessairement une lutte de l'esprit avec lui-même, et cette lutte, qui doit amener le règne de la liberté générale et subjective, se manifeste surtout h la naissance des quatre grandes périodes de l'histoire. D'abord se présente l'Orient, moment de la prédominance du principe de la substantialité, oh l'esprit ignore encore sa liberté, où un seul est libre, où le despotisme règne sous le nom d'un roi, d'un patriarche, d'un satrape, d'un maître tout-puissant ; c'est Tâge de la confiance, de l'obéissance, de la foi aveugle; c'est l'enfance de l'humanité. La deuxième époque se trouve personnifiée dans la Grèce. L'homme s'arrache à la quiétude, au sommeil où il se plongeait au milieu des richesses et des splendeurs de la nature orientale.

(4) Vorlesungen iiberdie Philosophie der Geschkhle, pp. 42 et 43^

L'esprit acquiert la conscience de la liberté ; mais cette conscience est encore indécise et s'arrête à une seule catégorie d'bomnaes. Les plus beaux géiies de la Grèce admettent la légitimité de Tesclavage. C'est le moment de la liberté sous forme de particularisation ; c'est l'âge de la jeunesse de l'humanité. L'âge viril commence avec l'empire romain. Rome enchaîne les individualités sociales dans une vaste et majestueuse unité ; mais l'esprit ne s'élève pas encore h la hauteur de la liberté générale ^ la lutte entre l'objectivité et la subjectivité se manifeste sous la forme de combats séculaires entre l'aristocratie et la démocratie , entre la liberté de quelques-uns et la liberté de tous. C'est dans cette période que le christianisme , issu des prédications de THomme-DIeu, vint, au dire de He^el, proclamer l'identité de la nature divine et de la nature humaine; mais le monde romain était incapable de réaliser les conséquences de ce dogme nouveau : il disparut, et cette noble tâche fut confiée au monde germanique , qui forme l'âge mûr du genre humain, l'âge du développement de la raison, de la science, de la vérité, de la liberté universelle. (( UOrient savait et savait uniquement qu'un seul était libre ; le monde grec et le monde romain savaient que quelques-uns étaient libres ; le monde germanique sait que tous sont libres^, » Les croyances religieuses ont subi les mêmes transformations que les théories politiques et sociales. La première forme religieuse est le fétichisme, culte de la nature, adoration de tous

[i] Philosophie der Geschkhle, p. 426.

les objets extérieurs. Plus tard, on voit adorer Dieu comme une substance déterminée ; mais tout est encore vague et indécis dans son essence, dans ses rapports avec le monde, dans son action sur Thomme et sur la nature. Dans une troisième période, on trouve la religion de l'individualité intellectuelle ; le principe divin se montre séparé et indépendant du monde extérieur; Dieu et la nature se meuvent dans des sphères différentes. Cette troisième forme est suivie du christianisme , manifestation sublime de Tesprit universel dans le domaine des aspirations religieuses, doctrine puissante et féconde dont les développements ne peuvent être limités, et qui finira par enfanter un symbole adéquat à la conception même de Dieu; L'Europe sera le théâtre oi!i se déploieront toutes ces merveilles. Non-seulement la suite nécessaire des effets et des causes, mais même la configuration géographique de son sol l'ont visiblement prédestinée à devenir le centre, le foyer, le phare des civilisations avancées. L'Asie avec ses plateaux sans fleuves, ses steppes et ses plaines, est l'image sensible de l'immobilité ; tandis que l'Europe, entrecoupée de montagnes, parsemée de vallons fertiles, sillonnée de fleuves, entourée de rivages où abondent les havres et les rades, provoque de toutes parts l'activité incessante et féconde de ses habitants*. Ceux qui ont suivi , même avec une attention

(1) Voy. pour l'exposition gébérale des idées historiques de Hegel, les Vorlesungen ûher die Philosophie der Geschichtef pp. 2 à 435 ; et les Grundlinien der Philosophie des Rechts, pp. 423 à 432. (OEuv.compl.,l.VmetlX.)

superficielle, le mouvement littéraire de la France depuis la chute du premier Empire, auront remarqué dans les livres de ses historiens, de ses réformateurs et de ses philosophes, une foule d'idées et de principes empruntés aux théories allemandes. Depuis Saint-Simon jusqu'à M. Bûchez, depuis M. Michelet jusqu'à M. Proudhon, depuis M. Cousin jusqu'à M. P. Leroux, on découvre partout des traces de l'influence de Herder, de Kant, de Schelling et de Hegel. Quand M. Cousin fait de l'histoire une géométrie inflexible, suivant laquelle chaque siècle, en vertu de Yinspiration nécessaire et absolue de thumanilé, développe successivement la vie de notre espèce dans la religion, dans l'art, dans la philosophie et dans l'organisation politique de la société , le fondateur de l'éclectisme se contente de reproduire, sous une forme plus concise et plus nette, les rêveries des philosophes d'outre- Rhin ^ La ressemblance n'est pas moins frappante, les principes et les déductions ne sont pas moins identiques dans les livres de tous les écrivains que nous venons d'énumérer. Le panthéisme, il est vrai, ne se présente pas en France avec les aspirations indécises, l'enthousiasme mystique et la force absorbante qui le distinguent dans les chaires d'Allemagne ; le caractère énergique, l'esprit vif et pratique de la nation ne supporteraient pas ces déductions nébuleuses. Les philosophes des bords de la Seine repoussent l'accusation de panthéisme avec une indignation sincère; mais, si leurs idées

(4)yoy. les huit premières leçons du Cours de 4828

172 CHAPITBB II.

sont plus lucides et leurs systèmes plus rapprochés de la réalité, ïa base de leurs doctrines, quoi qu'ils disent, consiste dans la confusion de l'infini et du fini, du créateur et du monde, de l'homme et de Dieu.

11 est une autre difficulté qui devait infailliblement surgir en France avec une énergie persistante. Pourquoi les générations actuelles se résigneraient-elles a la souffrance et au travail dans l'intérêt des générations futures? De quel droit les condamnez-vous au supplice de Tantale, en faisant sans cesse étinceler è leurs regards le mirage d'un bonheur qu'elles ne doivent pas goûter? Comment justifiez-vous la providence de ce Dieu qui réclame des douleurs séculaires et des milliards de cadavres, pour prix d'une félicité que, dans un autre âge, il accordera sans mesure à des hommes qui n'auront d'autre mérite que d'être venus les derniers? De quelle manière remplacez-vous la Providence et le ciel des chrétiens?

Répondre aux Français par des phrases ronflantes et vides sur les évolutions de la substance, l'absorption dans le grand tout, le travail incessant et l'inépuisable fécondité de Yabsolu, c'eût été perdre son temps et ses peines. Les réformateurs le comprirent et inventèrent, — nous nous trompons, — exhumèrent. ... la métempsycose !

« Vous êtes, donc vous serez, dit M. Pierre Leroux. La vie future est le développement et la continuation de la vie présente. . . La vie future de l'homme est le perfectionnement de l'homme... Un acte de naissance est un acte de renaissance... Un enfant va naître : pourquoi refuseriez-vous au Créateur le pouvoir de

faire renaître dans cet enfant un homme ayant déjà vécu antérieurement? Celui qui peut faire naître ne peut-il pas faire renaître ?.. . Nous sommes non-seulemeni les fils et la postérité de ceux qui ont déjà vécu, mats au fond et réellement ces générations antérieures elles-mêmes ^ï) — Suivant M. Pelletan, la vie monte progressivement du fluide au minéral,- du minéral à l'arbre, de Tarbre à Tanimal, de Fanimal à Thomme, dernier terme et dernier progrès de la vie, parce que c'est seulement dans l'homme qu'elle prend connaissance d'elle-même. Cette manifestation suprême de la vie pourrait-elle finir par une raillerie de la mort? Non, répond l'éloquent et brillant auteur de la Profession de foi du XIX' siècle. « Je crois, s'écrie4-il, pouvoir affirmer que la vie est immortelle et aura l'espace infini pour lieu de pèlerinage... L'homme ira toujours de soleil en soleil, montant toujours, comme sur l'échelle de Jacob, la hiérarchie de l'existence... Nous devons toujours monter, sous une colonne radieuse, d'étoile en étoile, de transfiguration en transfiguration, vers une continuelle plénitude d'amour et de connaissance*. » — Dans le livre qu'il a intitulé Terre et ciely M. Jean Reynaud déploie toutes les magnificences d'une imagination gracieuse et puissante, pour concilier la loi du progrès avec la préexistence et les migrations éternelles des âmes. Avant de devenir

(1 ) De VhumanUéf de son principe et de son avenir ^ 1. 1"', pp. 2Ù. 268-il74. M. Leroux voit la métempsycose partout où il porte ses regards ; il la trouve jusque daas l'Evangile et dans l'oraison dominicale des chrétiens. (Voy. t. H, pp. 801 , 852 et suiv.) ■ (î) Profession de foi, pp. 366, 376 et 377, 3« édit.

174 CHAPITRR II.

rhâbitation de Thomme, dit-il, la terre subissait, au milieu des révolutions géologiques, la loi du progrès continu. L'organisme qui constitue le corps de l'homme a probablement obéi à des eocigences analogues, avant de devenir le siège et tinstrument d!y>ne âme imrhortelle. L'homme termine la série des développements de Tanimalité et ouvre celle des développements humanitaires; mais, quoique tout lui dise qu'il est obligé de contribuer au progrès de la vie sociale, son âme n'est pas irrévocablement attachée h la terre. Les âmes ont été créées dès l'origine des choses, et c'est suivant les décrets d'une justice infaillible qu'elles s'unissent, sur ce globe ou ailleurs, à des corps de formes diverses qui doivent les aider h s'élever successivement dans la sphère de la perfectibilité indéfinie. Les âmes unies h des corps qui vivent à la surface de cette terre, où régnent tant de misères et de déceptions, expient sous cette forme les fautes qu'elles ont commises dans une vie antérieure ; elles sont engagées dans Tinfortune d'Adam, parce qu'elles l'ont méritée comme lui; elles sont venues s'incarner dans les ruisseaux de son sang, parce qu'elles y étaient personnellement prédisposées ; de telle sorte qu'en portant son héritage, elles ne font que porter la responsabilité d'elles-mêmes. Si leur carrière terrestre est exempte de crimes et de vices, si elles ont largement contribué au progrès de leurs compagnons d'infortune, elles s'élèveront l)lus haut dans la vie suivante ; si, au contraire, elles ont abusé de leur intelligence et de leurs forces, elles seront condamnées à renaître dans une condi-

tien plus malheureuse encore. De même que les corps montent ou descendent dans Tatmosphère en raison des différences de leur pesanteur, les âmes montent ou descendent suivant leur mérite ou leur démérite, a Notre time en passant alternativement d'un séjour h un autre séjour, changeant d*organe chaque fois, et indéfiniment variable dans les apparences sous lesquelles elle se témoigne, poursuit, au rayonnement des soleils, de migration en migration, de métamorphose en métamorphose, le cours diversifié de son immortalité... De vie en vie, de monde en monde, disparaissant de Fun pour renaître dans un autre, toujours portée, par les tendances qu'elle a déterminées en elle, au centre de la société qui lui convient, toujours douée des forces plastiques nécessaires pour se former les organes dont elle a besoin, elle accomplit, avec plus ou moins de certitude et de félicité, les phases successives de son perfectionnement infini * I )) Ainsi notre âme progresse ellemême en contribuant au progrès de Thumanité, et c'est dans ses existences successives qu'elle obtient la récompense de son zèle et de ses vertus. C'est à bien des égards la doctrine religieuse qu'un professeur belge a développée dans ses Études sur Chisioire de l'humanité, a Nous croyons, dit M. Laurent, que l'hypothèse de la préexistence des âmes prévaudra dans la théologie de l'avenir sur le dogme du péché originel... La conscience humaine se refuse à admettre qu'une faute commise par le premier

(I) Ciel et terre, 2« édit., pp. <39, 202 à 220, 282 à 298 et 306.

176 GBAPITRE II.

homme ait infecté la nature; dès lors il ne reste d'autre solution que d'attribuer les inclinations mauvaises h l'abus de la liberté dans une vie antérieure. . . Le péché demande une expiation. Nous la subissons dans nos vies successives, en même temps que nous avançons dans la voie du développement progressif, but de notre existence... Le mal qui suit le péché, ce sont les mauvaises dispositions de l'âme, ce sont les circonstances défavorables où Dieu place le pécheur dans ses naissances successives pour lui faire expier sa faute... Mais le pécheur peut, avec la grâce divine, toujours se relever, et il se relèvera *. »

On poète illustre a récemment poussé le système a ses dernières conséquences. \l fait passer l'âme des coupables dans les quadrupèdes, les oiseaux, les insectes, les vers et les pierres. Cléopâtre se vautre dans la boue, sous la forme d'un ver; Séjan siffle dans le corps d'un serpent ; Frédégonde gémit dans un pavé; Brunehaut tire des fardeaux, sous l'enveloppe d'un cheval ; Octave est emprisonné dans un fragment de silex; le duc d'Albe grimace dans les pointes d'une pince ;

Venls, ondes, flammes,

Arbres, roseaux, rochers, tout vit, tout est plein d'âmes.

(i) Etudes sur Vhistoire de l'humanité, t. IV, pp. 454-453 et 467. Dans le volume suivant, M. Laurent dit encore * « Les conditions de son entrée (de l'homme) dans le monde sont une conséquence de l'usage qu'il a fait de la liberté dans une vie antérieure » (p. 7;. Au fond, M. Laurent, aussi bien que M. Reynaud, se contente de reproduire ici les erreurs d'Origène. Pour s'en convaincre, il sufDt d'ouvrir le traité Des principes [Uepl àpXav),

Plaignez loiseau de crime el la bête de proie :

Ce que Domitien, César, fit avec joie,

Tigre, il le continue avec efifroi. Verres,

Qui fut loup dans la pourpre, est loup dans les forêts.

La matière, affreux bloc, n'est que le lourd monceau Des effets monstrueux sortis des sombres causes ; Ayez pitié ! voyez les âmes dans les choses.

Hélas ! le cabanon subit aussi Técrou ; Plaignez le prisonnier, mais plaignez le verrou, Plaignez la chaîne au fond des bagnes insalubres ; La hache et le billot sont deux êtres lugubres ; La hache souffre autant que le corps ; le billot Souffre autant que la tête : ô mystères d en haut * !

Ainsi, de progrès en progrès, nous voilà ramenés aux superstitions des brahmanes !

[i] Victor Hugo, Les Contemplations ^ t. II, pp. 375 et suiv. — • On peut consulter sur la métempsycose au dix-neuvième siècle, un remarquable travail de M. Van Heeswyck, publié dans le T. VII des Mémoires de la Société littéraire de Vuniversité de Louvain^ sous ce titre : De la Métempsycose au XIX* siècle, et de son histoire dans le passé.

Aperçu général. — Examen préalable de l'hypothèse historique de la barbarie primitive. — Le progrès continu de Vhumanité est un fait incontestable depuis l'origine des temps historiques. — Prétentions réelles des partisans de la doctrine du progrès ; exagérations qu'on leur attribue et qu'ils repoussent. — Caractères particuliers de la marche et du travail de la civilisation. — Le progrès dans l'antiquité. — Le progrès au moyen âge. — Le progrès dans les temps modernes. — Le progrès est une loi de l'histoire : Dieu le veut. — Critique de quelques théories analysées dans les chapitres précédents. — Les erreurs commises par les auteurs de ces théories ne sufQsent pas pour faire rejeter la loi du progrès. — Tendances actuelles de l'humanité. Energie scientifique, industrielle et littéraire du X1X« siècle. — La barbarie est irrévocablement vaincue. — Réponse à quelques objections. — L'avenir. ^— A quelle hauteur s'arrêtera l'esprit créateur de l'homme?

L'idée féconde du progrès continu de Thumanité ne se montre nulle part au milieu des fictions grandioses des poètes de TOrient. Elle n'a pas été aperçue par les législateurs et les philosophes de la Grèce. Elle n'a pas un seul instant réjoui les regards du Romain austère, qui voyait le crime et la débauche monter et s'étendre avec la puissance de l'Empire. Nous l'avons vue naître et grandir au soleil de la civilisation chrétienne.

Est-elle conforme au développement normal des faits historiques? Doit-on raccueillir comme une conséquence rationnelle du jeu libre et incessant de nos facultés, comme le résultat inévitable du travail des siècles, comme l'expression des vues de la Providence ? Doit-on la repousser comme un mirage trompeur, un rêve de Torgueil, une illusion de la philanthropie moderne?

Avant de répondre a ces questions, il convient de jeter un coup d*œil sur Thypothèse de la barbarie primitive de l'homme, qui sert de point de départ à un grand nombre de théories de notre siècle. Ce problème, il est vrai, ne présente ici qu'une importance secondaire. Si l'humanité, depuis les temps historiques, a constamment marché de progrès en progrès, que nous importe sa condition antérieure? Il convient, cependant, de ne pas entièrement négliger cette controverse, ne fût-ce que pour ne pas donner à un système vrai l'appui surabondant d'une base chimérique ^ . -

Aux yeux de l'homme impartial et calme, la recherche de l'état social des premières générations humaines est un problème historique, pour la solution duquel les monuments et les traditions du monde ancien doivent avoir le pas sur les rêves de l'imagination et les conjectures intéressées de l'esprit de système.

Quelle était h ce sujet la croyance universelle de

(1) Nous ne parlons ici que des progrès de la société civile. Les progrès dans Vurdre religieux font plus loin l'objet d'un examen particulier.

Fantiquité? Ouvrez le Pentateuque^ le monument historique le plus ancien et le plus vénérable, et vous verrez que Moïse représente les premiers hommes vivant de la vie de famille, possédant toutes les notions essentielles et rendant à Dieu un culte digne de rÊtre des êtres. Ouvrez les livres sacrés et les poèmes de l'Inde primitive, de la Perse, de la Chine, et partout vous trouverez, au lieu du souvenir d'une barbarie primordiale , les traces manifestes , évidentes, d'une civilisation plus pure et d'une religion plus parfaite. Consultez les philosophes de l'Orient et de l'Occident, depuis Confucius jusqu'à Cicéron, et tous vous parleront de la sagesse et du bonheur de nos premiers pères. Interrogez les traditions religieuses de toutes les nations, et vous rencontrerez, dans l'un et l'autre hémisphère, le mythe riant de l'âge d'or, expression poétique de l'état d'innocence et de félicité de l'homme sortant des mains du Créateur. Contemplez les débris gigantesques des arts et des sciences des peuples primitifs ; placez , d'un côté, ces témoignages éclatants d'une civilisation avancée, de l'autre, l'hypothèse de la barbarie primitive ; comptez les siècles qui sépareront nécessairement ces deux limites extrêmes, et vous arriverez à une époque où, suivant les données les plus incontestables de la géologie, l'homme n'avait pas encore paru sur la terre ^. Nous concevons cette erreur sur les lèvres du panthéiste allemand, pour lequel Dieu

(i) On sait que Guvier, dans son Discours sur les révolutions du globe, a établi la concordance de la chronologie de Moïse avec les faits géologiques.

est une force aveugle >qui ne se connaît que dans rhomme et qui ne peut se développer en dehors de rhumanité : nous ne b concevons pas sous la plume des publicistes français qui admettent la personnalité, la prescience, la bonté infinie, la justice et la toute^ puissance de TÊtre suprême. Dieu aurait fait de rhoname un être raisonnable, et il n'aurait pas éclairé son intelligence 1 11 Taurait créé pour vivre en société avec ses semblables, et il aurait dédaigné de lui communiquer les notions Iqs plus indispensables à laccomplissement de sa destinée ! Il aurait mis la soif de la vérité dans son âme, et il laurait condamna à chercher, à travers des milliers d'années d'abjection et d'abrutissement, le premier rayon de cette vérité qui est le pain de la vie mor^çile et intellectuelle ! ^ leur apparition sur le globe , Tiqsecte . et la plante étaient doués de Tinstinct et des propriétés nécessaires à leur existence complète. Et l'homme, le chefd'œuvre du Créateur, le seul être intelligent et libre, l'image de Dieu, aurait été jeté sur cette terre dans un état de dégradation et de misère incompatible avec sa nature, contraire au développement de toutes ses facultés, indigne de son auteur et de lui-même ! Le récit de l'historien sacré est le seul qui réponde aux exigences de la raison , h la dignité de l'homme, h la justice de Dieu, au langage unanime des siècles, quand il dit : uDieu donna à l'homme et à la femme... un esprit pour penser, et il les rempHt de la sagesse de l'intelligence : il créa en eux la science de l'esprit ; il remplit leur cœur de science et leur fit voir les biens et les maux... Leurs oreilles ont entendu la voix de

48S CHAPITRE m.

Dieu, qui leur a dit: Abstenez-vous de tonte iniquité. »

• Du reste, nous ne voulons pas ici approfondir cette controverse historique ; il nous suffît d'avoir fait des réserves : le nœud du problème du progrès est ailleurs * .

Est-ce que, depuis le jour où le premier historien écrivit les premières pages des annales de Thumanité,

* la marche de la civilisation a été constamment progressive ? Pour tous ceux qui demandent autre chose que des théories plus ou moins nébuleuses , cette question se présente incontestablement en première ligne.

(1) Voy. Eccles,t XVII, 5-44. — U importe de remarquer que toutes les traditions de Tantiquité grecque et romaine font commencer le genre humain non-seulement par le bonheur, mais aussi par {& science, Hippocrate disait que les arts avaient été primitivement des grâces {&€ay Xdpiraç) accordées aux hommes par les dieux. Cicéron ajoutait ; Aniiquitas proximè accedit ad Deos. Sénèque s'écriait :... Non negaverim fuisse {primos homines] aîti spiritus viros, et, ut ita dicam, a Diis récentes.... Voy. Hipp* Epist. Senatui Abderitarum,Op. omn., p. 4274, Genevœ, 4657. Gic. De îeg,, 1. II, c. XI, coll. Leclerq, T. XXXII, p. 408. Sénèque, Epist. XC, coll. Nisard, p. 746. — Herder, quoique philosophe rationaliste, avait très-bien compris l'impossibilité d'admettre sérieusement l'hypothèse de la barbarie primitive. « Une fois accoutumé à vivre comme l'orang-outang, jamais Thomme, dit-il, n'aurait travaillé à se vaincre, ni appris à s'élever de la condition muette et dégradée de l'animal aux prodiges de la raison et de la parole humaine. Si la Divinité voulait que Thomme exerçât son intelligence et son cœur, il fallait qu'elle lui donnât Tune et Tautre... Le caractère^ intime de l'humanité porte témoignage de la vérité de cette ancienne philosophie de notre histoire. » (Idées sur la philosophie del'hist., etc., t. Il, p. 279.)

Kaslner a réuni les textes qui élablissent la concordance de la Bible avec les traditions orientales. [Concordance de l'Ècrilure sainte avec les traditions de VInde, pp. 30 et suiv., édit. de Louvain, 4845.;

Le problème étant ainsi posé , nous n'hésitons pas h répondre affirmativement. Oui, le progrès a été continu; oui, Thumanité marchera toujours en avant h travers les luttes et les révolutions des siècles, aussi longtemps que le globe qui lui sert de théâtre conservera la place qu'il occupe dans l'univers et les propriétés qui le caractérisent depuis l'origine des temps historiques.

Quelques explications préliminaires sont ici indispensables.

On ne rencontre pas le progrès partout oh l'on trouve des hommes. Quand on considère séparément chaque pays, chaque peuple, chaque genre de nos travaux et chaque branche de nos connaissances, on ne découvre pas toujours de siècle en siècle un accroissement de vie, de puissance, de gloire, de richesse, de science et de procédés pratiques. A côté des peuples qui grandissent et s'éclairent, l'œil de l'historien contemple, à tous les points de l'horizon, des peuples qui soufifrent, dégénèrent ou meurent. A côté des arts qui brillent et se perfectionnent, on remarque des arts qui s'altèrent et s'épuisent dans de longues périodes de décadence. La lumière qui se montre sur un point sert bien souvent h rendre plus épaisses les ténèbres qui s'amassent sur un autre.

Au fond de l'Orient, la Chine reste immobile depuis des siècles. Au bord de la Méditerranée, l'Asie Mineure et l'Egypte sont couvertes de ruines, et leurs peuples ont perdu jusqu'au souvenir de la grandeur de leurs pères. Sur les deux rives du Gange, des millions d'Aryens dégénérés conservent les préjugés

184 CHAPITABIII.

et les superstitions de Tlnde ancienne, sans avoir conservé sa puissance, sa poésie, sa magnificence et sa gloire. Au fond de l'Afrique, des tribus innombrables se contentent de l'existence grossière menée par leurs ancêtres et repoussent avec opiniâtreté rinvasion des idées et des coutumes étrangères. De Tautre côté de T Atlantique, au cœur de la jeune et florissante république de Washington, des races vigoureusement organisées restent dans leur dégradation séculaire et n'empruntent à la civilisation occidentale que -ses goûts dépravés et ses vices. Des peuples chrétiens et déjà parvenus à un haut degré de culture intellectuelle sont eux-mêmes tombés de chute en chute jusqu'au fond de l'abîme. Depuis Justinien le législateur jusqu'aux Césars rhéteurs du moyen âge, l'empire de Byzance offre le spectacle d'une dégénérescence qui étonne et révolte le philosophe du XIX"' siècle.

Qui ne sait que les mêmes alternatives.de grandeur et de décadence se manifestent dans une foule de branches des ans et des lettres?

U n'est pas vrai que, depuis Homère et Virgile jusqu'à Voltaire et Pyrker, la muse épique ait vu constamment croître ses ailes. 11 n'est pas vrai que la poésie lyrique ait constamment grandi depuis Pindare et Horace, la poésie dramatique depuis Sophocle et Térence, l'histoire depuis Thucydide et Tacite, la peinture depuis Raphaël et Rubens. U sufBt de parcourir un musée moderne pour avoir la preuve que, depuis le siècle de Phidias et de Périclès, la sculpture n'a pas suivi un mouvement régulier de progrès dans

LA THÉOllB KT IBS FAITS. 485

la pureté du style, la grâce des formes, le charme des détails, la force et la grandeur de l'ensemble. Quand on visite les ruines de la Grèce, de l'Asie Mineure et de rÉgypte , on rencontre à chaque pas des témoignages grandioses de l'incomparable génie des architectes de l'antiqaité. Si un cataclysme immense renversait quelques-unes de nos capitales, elles ne laisseraient pas des débris comparables h ceux de Bâlbek, de Palmyre et de Thèbes !

Quelques publicistes se sont prévalus de ces faits pour combattre la théorie du progrès continu. Ils se trompent.

La civilisation est un fleuve majestueux qui ne conserve pas toujours le même lit dans sa course à travers les siècles. Quelques-uns de ses afiluents cessent parfois de lui verser leur tribut ; mais, dès le lendemain, d'autres sources les remplacent avec avantage, et, quels que soient les lieux qu'il féconde de ses eaux, celles-ci, toujours plus abondantes et plus pures, se trouvent à la portée des peuples qui se donnent la peine de descendre sur ses rives. Quelquefois un nuage épais s'étend sur le fleuve, et le dérobe à tous les regards ; mais bientôt ce voile éphémère se déchire, et des générations pleines d'ardeur contemplent avec un charme nouveau l'immensité de ses vagues étincelantes. On peut appliquer au travail de la pensée, à certaines époques de l'histoire, ce qu'un poète célèbre a dit du travail incessant et mystérieux qui s'accomplit h la surface de la terre. Assis aux flancs de la montagne, le voyageur jette un regard sur la plaine dépouillée de ses

486 GHAPITRBni.

épis et de ses fleurs. Partout régnent le silence, Timmobilité, les apparences de Timpuissance et de la n)ort. Mais que le voyageur fasse pénétrer les regards de son àme sous cette surface privée de verdure, sous cette écorce froide et nue, et aussitôt il apercevra d'innombrables germes qui s'agitent, se développent, vivent et préparent la récolte prochaine. Cette terre immobile

Plus que Tair, plus que Tonde el la flamme est émue^.

Les partisans de la doctrine du progrès ne prétendent pas que, chaque année et dans toutes les contrées de la terre, on puisse dresser un catalogue des difficultés vaincues, des lumières acquises, des victoires remportées sur les éléments, des conquêtes accomplies dans le domaine de Tintelligence. Us se contentent de dire que, si Ton compare une époque postérieure à une époque antérieure, on trouve toujours, sur une portion considérable du globe, un accroissement de richesses et de forces, de notions théoriques et de procédés pratiques, de lumières et d'idées, amené par le travail lent mais constant des siècles. Ils prétendent qu'il existe au sein de l'humanité une sorte de dépôt intellectuel qui grossit d'âge en âge et se transmet à travers toutes les vicissitudes. La thèse posée en ces termes est incontestablement en harmonie avec les enseignements de l'histoire.

Quand on passe de l'Inde à la Per^e, de la Perse

(i} Victor Hugo, Les feuilles d'automne, XXX {SÔuv. d'enfance].

à rÉgypte, de FÉgypte à la Grèce, de la Grèce à ritalie, on remarque uq incontestable progrès dans les institutions, les mœurs, les arts, les lois^ les idées générales, la vie publique et la vie privée. Cette vérité est aujourd'hui généralement admise. On ne trouve plus un seul savant sérieux qui nie le mouvement ascendant de la civilisation dans le monde ancien. La même unanimité se rencontre pour l'admission d'un progrès puissant et continu dans les temps [modernes. On ne trouve des dissidences que lorsqu'on arrive aux derniers siècles de l'empire romain. Ici l'accord cesse et mille voix retentissantes vous disent : oii est le progrès au sein de ces siècles de ténèbres et de barbarie que les historiens ont nommés le moyen âge?

Il est étrange que cette erreur issue des préjugés étroits du XVill" siècle n'ait pas encore disparu de la scène littéraire.

Qu'on jette un regard sur l'Europe à l'époque des prédécesseurs immédiats de Constantin. Quels sont les rivages où brille le flambeau des lettres et des arts, où régnent les institutions et les mœurs de la civilisation gréco-romaine?

En dehors de l'Italie , on trouve la civilisation dans le midi des .Gaules, dans les colonies du Rhin, en Grèce, dans les environs de Byzance, sur les côtes de la Méditerranée et dans quelques provinces de l'Espagne. Au delà du Rhin, du Danube et des Alpes, on n'aperçoit que des forêts d'une profondeur inconnue, où vivent d'innombrables hordes à peine arrivées aux premières notions de la vie intellectuelle.

48S GHAnîRBlII.

Et quel est le spectacle que le sage contemple à Finrieur des cités les plus opulentes de TEmpire? Les temples sont devenus des écoles de libertinage. Tous les systèmes de philosophie , frappés d'une impuissance égale, tombent les uns à la suite des autres. Une littérature futile et sans influence a remplacé les mâles accents des orateurs et des poètes du siècle d'Auguste. A Tintérieur de la famille , la femme et l'enfant ne possèdent que des garanties illusoires. Des milliers d'esclaves travaillent, souffrent et meurent pour subvenir aux prodigalités, au luxe, aux plaisirs, aux débauches de quelques centaines d'hommes libres. Dans toutes les classes et sur tous les points de l'Empire , une corruption hideuse s'étale h la lumière du soleil. Nulle part on ne trouve un asile ouvert h l'indigent, à l'orphelin, à la veuve, à l'enfant, à l'infirme, au vieillard usé par le travail et la misère. Aucun lien moral n'unit les peuples groupés sous la domination romaine. Partout retentis sent des cris de désespoir; partout on aperçoit des signaux de détresse ^.

Qu'on compare cet état de choses, plein dîincohérences et de périls, à la situation politique, morale et intellectuelle de l'Europe à la fin du XV' siècle.

Alors la civilisation a franchi le Rhin, le Danube et les Alpes. Depuis la Vistule jusqu'au Tage, on rencontre, dans tous les pays, dans toutes les directions, un nombre immense de villes heureuses et riches, pleines de vie et de travail, affranchies des liens de la

(1) Voy. ci -dessus, pp. 48 «t suiv.

la' théobie et les faits. 4 89

servitude et préludant par leurs libertés municipales à Tavénement des libertés nationales du monde moderne. En attendant que les principes d'égalité pénètrent dans toutes les campagnes, les esclaves privés de la personnalité légale sont remplacés par des serfs proclamés les égaux de leurs maîtres devant la nature et devant Dieu. Un culte pur et sublime a pris la place des superstitions abjectes du paganisme. Des palais, des écoles, des universités célèbres s'élèvent dans les lieux incultes où le Germain offrait des sacrifices humains aux divinités sanguinaires des forêts natales. Au lieu d'un^ foule dépeuples divisés par des religions locales et réunis par la force, on trouve des nations indépendantes unies par le lien moral d'une même foi, d'un même culte, d'un même Dieu. Un vaste et puissant empire chrétien se montre sur la rive droite du Rhin. Les races vigoureuses du Nord et les races énervées du Midi se sont mêlées et confondues dans l'unité majestueuse du •catholicisme. La lèpre de la servitude a disparu de la famille, et la femme a pris définitivement le rang de compagne de l'homme. Une vertu sublime, que le monde ancien n'a point connue, la charité, multiplie ses merveilles pour venir en aide a tout ce qui languit, h tout ce qui souBVe. La philosophie a trouvé dans la lumière de l'Évangile le moyen de dissiper les ténèbres que les sages de la Grèce et de Rome avaient jetées sur l'origine, la nature et la destinée de l'homme. Les arts renaissent dans les cathédrales. La littérature se nourrit des chefs-d'œuvre des siècles d'Augusle et de Périclès. Au lieu des cris de désespoir qui s'échappaient de la

190 CHAPITRB III.

Rome impériale, on aperçoit partout une surabondance de force et de vie, un désir immense de perfection, une confiance inébranlable dans le génie de rhomme, une tendance irrésistible à placer le droit et la justice au-dessus des caprices de la tyrannie et des excès de la violence. Tous les désordres n'ont pas disparu ; toutes les oppressions n'ont pas cessé ; bien des prérogatives de Thorame sont méconnues, et longtemps encore la guerre exercera ses ravages ; mais déjà l'observateur attentif voit naître cette puissance nouvelle de Topinion publique qui établira le droit des gens et le droit de la cité sur une base nouvelle et chrétienne.

Y eut-il jamais un progrès plus considérable, plus consolant, plus manifeste? Et cependant, on a beau le nier, ce progrès est l'œuvre du moyen âge !

On ne se rend pas toujours un compte exact de l'influence immédiate de l'invasion des barbares sur la vie intellectuelle du jponde gréco-romain. Le bouleversement était immense ; mais toutes les conquêtes de la civilisation, toutes les gloires de l'esprit humain, toutes les doctrines des écoles anciennes ne furent pas ensevelies sous les ruines de l'Empire.

Les Pères de l'Église, qui depuis plus de trois siècles se montraient au premier rang des hommes d'élitç de leur époque, ne s'étaient pas exclusivement occupés de l'étude des sciences religieuses. Ils cultivaient les lettres humaines avec un grand succès, et, tout en repoussant avec dégoût la corruption morale des païens, ils savaient rendre hommage aux beautés réelles qui brillent dans les écrits des écrivains émi-

LA THÉOaiS ET LBS FAITS. 191

nents de la Grèce et de Rome. Les chefs-d'œuvre littéraires de l'antiquité avaient trouvé leur place dans les bibliothèques des palais épiscopaux, des églises et des monastères. Les barbares devenus rapidement chrétiens respectèrent un grand nombre de ces asiles, et les trésors intellectuels du monde ancien se conservèrent à Fombre des sanctuaires du monde nouveau*. Qu'importe que les moines n'eussent pas toujours la conscience de la valeur du glorieux dépôt confié à leur garde ? Rome et la Grèce étaient là avec leur histoire, leurs institutions, leurs guerriers, leurs législateurs, leurs poètes, leurs philosophes, leurs traditions, leur gloire et leurs crimes ; elles étaient prêtes h faire entendre leur grande voix aux hommes de génie qui allaient inévitablement surgir dans l'Europe chrétienne. D'ailleurs le flot des peuples barbares n'avait pas envahi Byzance, et, au milieu de sa décadence, elle conservait au moins un souvenir des beaux siècles du paganisme.

En réalité rien d'essentiel n'était perdu pour l'avenir. Au lieu de se voir engloutir dans un cataclysme, la civilisation allait s'assimiler un élément nouveau, débordant de force et de vie, d'énergie et de courage, l'élément germanique. Sans doute, il y aura lutte, trouble, désordre, antagonisme d'intérêts et d'idées, rivalité séculaire de pouvoir et d'influence ; mais, suivant le cours ordinaire des choses humaines, l'or-

(4) Un seul fait suffît pour donner la mesure du succès avec lequel les lettres humaines étaient cultivées par les chrétiens. Après son apostasie, Tempereur Julien leur interdit la lecture et linterprétation des auteurs païens I

4 92 GHAPiTiB nu

dre^ rharmonie et la paix remporteront la victoire définitive. Quand deux fleuves se rencontrent, les flots impétueux se heurtent et font bouillonner avec leurs eaux le limon du lit qu'ils se disputent ; mais, un peu plus loin, le combat cesse, la tempête s'apaise, le limon dispeo'alt, et les eaux fraternellement unies ne forment plus qu'un seul fleuve, plus large, plus profond, plus limpide et plus calme que ses deux affluents. Un phénomène analogue se passa sous une autre forme dans la rencontre du Nord et du Midi, dans le choc de la civilisation romaine ei de la rudesse germanique.

Le progrès est un fait qui se manifeste dans les annales du moyen âge aussi bien que pendant les époques antérieures. Le progrès est une loi d^ l'histoire. L'économiste qui contemple le mouvement asôendant des sociétés civilisées peut s'écrier avec plus de raison que les barons des siècles passés : «Dieu le veut! »

Choisissez une branche quelconque des institutions sociales ou des connaissances humaines. L'histoire de cette branche sera inévitablement l'histoire des progrès qu'elle a accomplis au milieu des révolutions des siècles. Passez de la famille ë l'État, du prolétaire au prince, du droit privé au droit des gens, du travail des bras au travail de la pensée : partout vous remarquerez, sous une forme ou sous une autre, les mêmes symptômes d'expansion et de rénovation. L'esprit humain, dans la sphère de son action légitime, renverse toutes les barrières et brise tous les obstacles. Le progrès est comme ce figuier du poëte qui sedéve-

loppe et déchire les flancs du rocher où le vent avait jeté son germe imperceptible ^

Nous Favons déjà dit : la théorie du progrès, dégagée de ses exagérations, ne suppose pas que le législateur, le poète, le philosophe et l'artiste trouvent, dès le lendemain, un législateur plus savant, un poète plus sublime, un philosophe plus profond, un artiste plus brillant et plus richement doué ; mais elle affirme que l'humanité n'a jamais pour limite de ses progrès l'œuvre ou la pensée d'un homme, quelque grand qu'il soit ; elle affirme encore que, si la civilisation reftcontre parfois des entraves, elle n'est jamais atteinte dans sa source et dans sa force vitale. L'admirable législation civile des Romains voit nattre à sa suite la législation incohérente des barbares. Virgile et Horace sont suivis des poètes de la décadence. Après les dialogues majestueux de Platon, on trouve les pitoyables disputes des sophistes. Mais l'humanité a-t-elle dégénéré? En aucune manière. La législation romaine reste acquise à la cause de l'esprit humain. VÈnèide eWArt poétique demeurent comme des modèles de goût et de verve. Les méditations du cygne de rAcadémie prennent leur place dans le dépôt des conquêtes intellectuelles. Les progrès réalisés par les jurisconsultes, les poètes et les philosophes deviennent le patrimoine commun de l'humanité ; puis celle-ci continue à défricher l'incommensurable domaine de la pensée, jusqu'à ce qu'elle ajoute aux chefs-d'œuvre anciens des chefs-d'œuvre nouveaux,

(l)Per«e,Sat.4"e, V.25.

494 €HAPITfiS III.

aux conquêtes du passé les conquêtes de l'avenir. Dieu n'a jamais manqué de bénir cette noble et inévitable rivalité des siècles. « Toujours, dit F. Ozanam, une lumière brille quelque part ; elle marche et finit par rallier à sa suite les générations fourvoyées. Quand rÉvangile pâlit en Orient, il éclaira les peuples du Nord. Au moment où les écoles dltalie se fermaient devant l'invasion des Lombards, la passion des lettres se ralluma au fond des monastères irlandais... Quelquefois le progrès, interrompu dans les institutions, retrouve son essor dans les arts; et, quand l'art fatigué s'arrête, la science prend la conduite des esprits. Si les libertés publiques se taisent sous Louis XIV, d'autres voix se font entendre, les voix immortelles des orateurs et des poètes qui attestent que la pensée humaine ne sommeille pas*. »

Est-ce à dire qu'il n'y ait rien à reprendre dans les nombreux systèmes que nous avons successivement passés en revue? Telle n'est pas notre opinion. Dans la plupart.de ces théories, on rencontre des erreurs religieuses, philosophiques, historiques et littéraires ; plus d'une fois on y trouve l'imagination substituée aux faits, et le fatalisme décoré du beau nom de philosophie de l'histoire. Mais elles constatent toutes un fait vrai : l'existence d'un dépôt perpétuel , où chaque génération vient verser le résultat de ses travaux et de ses veilles; elles proclament toutes une doctrine glorieuse pour l'intelligence humaine : la fécondité, la germination des idées puissantes;

(I) F. Ozanam. La civilisation au cinquième stècle, p. 38. OEuv. compl. T. I".

elles attestent toutes que Chateaubriand a eu raison de dire : « Tout ce que produit Fesprit est impérissable comme l'esprit même. Toutes les idées ne sont pas encore engendrées ; mais quand elles naissent, c'est pour vivre sans fin, et elles deviennent le trésor commun de la race humaine '. »

Mais on n'aurait qu'une idée très - imparfaite du développement historique de l'humanité, si l'on se bornait à voir, dans la loi du progrès, un accroissement successif de lumière et d'expérience dans quelques sphères de la vie privée*, dans quelques branches des sciences ou des lettres. A côté des progrès individuels se présente un progrès général. Audessus des tendances particulières se montrent des tendances générales. L'homme et les peuples conserv'ent leur libre arbitre et leur responsabilité morale; mais, à travers les vertus des uns et les crimes des autres, l'humanité marche h la conquête de l'avenir que lui désigne le doigt de Dieu. Pour l'homme sérieux, l'histoire n'est plus, comme au temps de Voltaire, un chaos d'événements, de factions, de révolutions et de crimes. Elle est la manifestation de plus en plus complète de la toute-puissance et de la sagesse infinie du Créateur. « La Providence, en plaçant l'homme sur cette terre, l'a créé perfectible, dit un économiste illustre... L'individu et la société se transforment, non à l'aventure et au gré du hasard, mais par degrés, suivant des lois qu'il est possible de découvrir, et a la recherche desquelles des esprits

(I) Chateaubriand, Analyse raisonnée de l'histoire de France. OEuv., T. V, p. 803, éd. Furne, 1840.

496 GHAPITRI Kl.

éminents se sont consacrés avec succès * . » Le fatalisme n*est plus accepté que par un petit nombre d'intelligences arriérées ou fanatiques. Déjà les rationalistes les plus déterminés avouent eux-mêmes que l'antiquité tout entière avait pour mission de préparer Tavénementdu christianisme*.

Nous allons indiquer quelques-unes des tendances générales auxquelles nous venons de faire allusion.

Depuis les temps les plus reculés, la civilisation a tendu sans cesse à relever la dignité, à garantir et à étendre les droits des masses. L'homme du peuple a été successivement membre d'une Câste méprisée, esclave, serf, vilain, roturier : il est aujourd'hui citoyen ; il est l'égal de tous devant Dieu, devant la nature, devant l'État et devant la loi. Toutes ses souffrances n'ont pas disparu ; mais du moins toutes \%s carrières lui sont ouvertes, son mérite peut le porter à toutes les dignités , et les classes supérieures se font un titre de gloire de chercher et d'appliquer tous les moyens propres à étendre le bien-être matériel et moral du grand nombre. L'égalité chrétienne est dans les lois en attendant qu'elle passe complètement dans les habitudes et les mœurs.

Dans la sphère de l'organisation politique des États, il se manifeste une tendance de plus en plus irrésistible h placer le droit au-dessus de la force, à briser * les entraves inutiles, à étendre la liberté de l'homme et du travail, à subordonner les caprices du pouvoir

(4) Discours prononcé au Collège de France, à l'ouverture de son cours, par M. Michel Chevalier, le 8 janvier 4852, p. 3. (2j Voy. Laurent, Histoire du droit des gens, 1. 1, pp. 4-7.

aux décisions souveraines de Topinion publique. Depuis deux siècles, la progression de l'influence exercée par les gouvernés sur les gouvernants est en quelque sorte visible, même dans les pays où les garanties constitutionnelles ne sont pas encore consacrées par la législation. Quel est le roi d'Europe qui oserait aujourd'hui prescrire le massacre de la Saint -Barthélémy? Quel est le général qui oserait condamner le pays ennemi au pillage et à l'incendie? ./ Quel est le souverain qui oserait donner à sou peuple le spectacle des légitimations adultérines de , Louis XIV?

Dans le cercle des idées littéraires et des découvertes scientifiques , l'isolement et la jalousie nationale font place à l'harmonie des efforts, à l'union des travaux et des résultats. Le rêve scientifique de François Bacon se trouve réalisé au XIX" siècle. Grâce à la presse, à l'électricité, à la facilité merv>eilleuse des communications de toute nature , l'inspiration du poëte, le génie de l'artiste et les méditations du savant ne peuvent se produire sur un point du globe, sans tomber immédiatement dans le patrimoine commun de tous les peuples civilisés. Déjà la diffusion des idées s opère avec une telle rapidité que nous voyons chaque jour divers peuples se disputer l'honneur de la priorité d'une même découverte 1

Dans le domaine des relations internationales, les haines et les rivalités de peuple à peuple , condamnées par le christianisme , s'affaiblissent et meurent, pour faire place à la communauté universelle de vie # et de travail, à la solidarité des souffrances et des

joies de toutes les races, h Tamour de la paix, h Tailla nce indissoluble des peuples. Le principe de régalité des nations se produit avec vigueur à côté du principe de Tégalité des individus. La civilisation a marché, comme le soleil , d'Orient en Occident ; mais déjà TOccident s'impose la tâche glorieuse de reporter la civilisation à sa source. Au nord de l'Afrique, le drapeau tricolore a franchi les crêtes de l'Atlas. Aux deux extrémités de l'Asie, les puissances chrétiennes font tomber les barrières élevées par l'ignorance, le fanatisme et la jalousie ombrageuse des despotes. Au début de ce sièqle, un homme de génie avait le pressentiment des merveilles de l'avenir, quand il disait : (( Tout annonce je ne sais quelle grande unité vers laquelle nous marchons à grands pas ^ »

On objectera peut-être que tout ce que nous venons de dire est vrai dans son application au passé, mais que rien ne prouve que les mêmes phénomènes doivent se produire dans les âges futurs.

Loin d'avoir démérité de la cause du progrès, notre siècle a su déployer, au milieu de ses révolutions et de ses guerres, une puissance de vie et de travail, une vigueur infatigable et féconde, qui le place h la tête du mouvement civilisateur des temps modernes. Les merveilles réalisées par l'industrie dans les cinquante dernières années forment un tableau dont la grandeur n'a point de rivale dans les annales du travail de l'homme. Les sciences natu-

(I) Le comte de Maistre, Soirées deS.-Péiershourg^ t. II, p. 223 ; édil. de Bruxelles, 4838. •

relies et physiques ont marché à pas de géant. Uhistoire altérée par les passions antireligieuses a été étudiée dans ses sources et rétablie dans Tinfluence légitime que lui donne son caractère majestueux d'organe de la Providence éternelle. Les sciences religieuses, délivrées des dédains systématiques du XVIII* siècle, ont repris leur rang avec un éclat qu*elles ne connaissaient plus depuis les grandes luttes contre le protestantisme et le jansénisme. Le culte des sens a cessé de régner dans les régions supérieures de la philosophie et des lettres. D'admirables découvertes on* transformé les rapports politiques et commerciaux des peuples. Le XIX' siècle a ses misères et jses défaillances ; mais ces taches ne suffisent pas pour lui arracher la gloire légitimement acquise à la magnificence des efforts qu'il a déployés dans toutes les carrières où il a porté son énergie incomparable.

Loin d'en être réduit à désespérer de l'avenir, tout nous engage à croire que les merveilles du passé se reproduiront avec un éclat toujours plus vif dans les siècles qui s'avancent. La science a supprimé les distances ; le monde civilisé ne connaît plus les obstacles et les préjugés qui séparaient les peuples de l'antiquité; mille agents naturels ont été découverts, domptés et mis au service de l'homme ; la pressé consigne dans ses impérissables annales toutes les idées et toutes les découvertes, b mesure qu'elles apparaissent sur la scène du monde ; les sources d'instruction deviennent chaque jour plus accessibles et plus abondantes; l'invasion de la barbarie du

800 CHAPITRB m.

Nord n'est plus à craindre, car le Nord lui-même 8*est abreuvé aux sources vives du christianisme et de la civilisation, et demain peut-être la navigation aérienne fera tomber les dernières entraves que régoïsme et la peur ont maintenues le long des frontières. Pour que les conquêtes de la civilisation moderne pussent être englouties dans un cataclysme, il faudrait une catastrophe immense, universelle, impossible , anéantissant du même coup tous les savants et toutes les bibliothèques ; car, si un seul pays échappait au désastre, il conserverait dans ses dépôts littéraires toutes les notions et toutes les découvertes essentielles. On ne peut pas même s'arrêter à cette hypothèse empreipte d'une exagération manifeste. Il faudrait que le meurtre des savants et l'incendie des bibliothèques s'accomplissent en même temps en Europe et en Amérique, au nord de l'Afrique et dans le midi de l'Asie ; car, grâce à cette merveilleuse communication des idées que nous venons de signaler, tout ce qui est vraiment grand, utile, fécond, se montre et prend simultanément racine, partout oii la race européenne a jeté la surabondance de sa population industrieuse. Nous ne nous faisons guère illusion sur l'état actuel des esprits en Europe ; le délire des démagogues et le soulèvement des prolétaires sont peut-être à la veille de faire couler bien du sang et d'accumuler bien des ruines. Mais si cette crise redoutable éclate, au lieu de perdre^ourage et de désespérer de l'action bienfaisante de la Providence, nous dirons avec Leibniz : <c Dieu corrige les peuples par les révolutions mômes que

LA THÉORIE et' IKS FAITS, 201

font naître leurs erreurs*. » La civilisation aurait perdu quelques soldats, quelques n^ichesses matérielles, quelques monunienls de pierre et de bronze ; mais, dès le lendemain de la lutte, ce qui fait sa force réelle, sa vie, son Ame, les croyances et les idées brilleraient sur les décombres comme un signe de résurrection inévitable et prochaine. L'histoire compterait yne perturbation et Thumanité une expérience de plus. Au sein des misères d'une transition douloureuse, on verrait s'éteindre les convoitises haineuses des masses, Tégoïsme, l'esprit étroit et l'aveuglement des classes supérieures. Le mouvement des planètes est lui-même sujet à des perturbations dans les espaces célestes ! « L'homme, individu ou nation, ressemble aux torrents des Alpes et des Pyrénées. Echappé de la cime d'un roc ou de la fente d'un glacier, ce ruisseau, qui doit plus tard verser dans un fleuve lointain èes eaux grossies par les sources des montagnes, et rouler avec lui dans l'immensité de l'Océan, sait-il s'il coulera dans une plaine riante ou dans une vallée sauvage, entre les rochers ou parmi les fleurs? Il s'élance, il se déploie en nappe hmpide, il tombe en cascade bruyante, il se débat en grondant entre des blocs de granit ruisselants d'écume, et se perd dans des abîmes où ne pénètrent ni le soleil ni le regard de l'homme ; puis il remonte à la lumière, se replie, comme en se jouant, sur lui-même ; et cependant il s'avance toujours , selon la pente que Dieu lui a faite, dans le lit que Dieu lui a creusé,

(i) Nouveaux essais sur Ventendement humain, iiv. IV, c. XYi.

202 CHAPITRE m.

vers le but où Dieu l'appelle. Ainsi va l'humanité M »

« L'injustice, dit Chateaubriand, ne règne qu'un instant. Il n'y a que la sagesse qui compte des aïeux et laisse une postérité* » Nous appliquons la même maxime au règne éphémère de la passion et de l'erreur, à l'empire éternel de la raison et de la vérité.

On a prétendu que la théorie du progrès, entendue de la sorte, n'était autre chose qu'un produit éphémère de l'imagination, un rêve des romanciers de l'histoire, oij le fatalisme du Turc se mêle à l'indomptable orgueil de la race européenne. S'il suffit, dit-on, qu'un siècle vienne le dernier pour être le plus grand ; si chaque génération, h mesure qu'elle arrive sur la scène du monde , possède la certitude d'être plus éclairée, plus puissante et plus riche que les innombrables générations qui lui ont péniblement frayé la route; si Dieu lui-même, armé de sa toute-puissance, pousse l'humanité vers une ère inévitable de paix et de félicité : pourquoi s'épuiser en travaux pénibles, en efforts superflus, en études surabondantes?

On n'eût jamais produit cette objection, si l'on s'était donné la peine d'envisager séparément l'individu, la nation et l'humanité. L'homme, être intelligent et libre, peut abuser des dons du Créateur et se révolter contre ses lois ; mais les erreurs de son

(4) Hyp. Rigault, Histoire de la querelle des anciens et des modernes, p. 466 Paris. Hachette, 4856).

(2)0Euv. cit.,t.IV, p. 557.

intelligence et les écarts de sa volonté, de même que la corruption de son cœur, trouvent nécessairement des limites dans les exigences de la nature et les décrets inflexibles de la sagesse divine. Une nation tout entière peut aussi, dans une certaine mesure, répudier la vertu, glorifier Terreur et fouler aux pieds les prescriptions de la loi naturelle ; elle peut perdre de vue ce devoir providentiel du travail et du sacrifice, dont la pratique conduit les peuples à des destinées supérieures : mais la torpeur, la paresse ouïes iniquités de cette nation ne sauraient déranger l'ensemble du plan divin, ni détourner Thumanité de la perfection à laquelle elle aspire. L'individu expie ses fautes et ses crimes dans sa personne et dans sa famille ; les peuples expient leurs faiblesses et leurs iniquités par des siècles d'abaissement, de misère et d'impuissance ; mais la destinée nécessaire de notre race ne s'accomplit pas moins sous les regards de Dieu, qui ramène l'humanité dans ses voies et ne permet jamais au mal de franchir les bornes placées par sa providence éternelle. Le progrès, qui se manifeste toujours sur un point du globe, se réalise à l'aide du travail, du courage, du dévouement, de la science et de la vertu. La dégradation, la souffrance et l'anarchie sont les lots des peuples qui s'endorment et méconnaissent les lois de la nature. Où est ici le fatalisme qui énerve et corrompt les populations musulmanes? Est-ce favoriser le fatalisme que de dire aux peuples modernes : ce Soyez vertueux, accomplissez la loi du travail, fouillez le sol, transformez la matière et cultivez la science, si vous ne voulez pas que le

20i CHAPITRE III.

progrès inévitable de la civilisation se manifeste ailleurs, à votre détriment et à votre honte ^ ?»

La doctrine du progrès n'est pas davantage un thème exploité par Torgueil des philosophes et des littérateurs du dix-neuvième siècle. Elle voit dans la civilisation une chaîne à laquelle tous les siècles et toutes les générations viennent successivement attacher un anneau. Elle prouve que les derniers venus vivent du patrimoine lentement amassé par le génie, le travail et les souffrances de leurs ancêtres. Elle met en évidence la solidarité des races et des peuples. Elle proclame la faiblesse de Thomme isolé, la grandeur et la puissance de l'humanité. Elle montre partout la providence divine préparant les voies, réglant la marche, écartant les obstacles et faisant concourir les passions elles-mêmes à Taccomplissement de ses desseins éternels. Ainsi que Ta dit F. Ozanam, a cette doctrine qu'on accuse de mépriser le passé fait au contraire sortir tout l'avenir des flancs du passé ; elle ne connaît pas de progrès pour les âges nouveaux sans la tradition qui garde l'ouvrage des siècles précédents. Cette doctrine de fatalisme et d'orgueil détruit à la fois le fatalisme et l'orgueil ; car pour elle l'histoire du progrès n'est pas l'histoire de l'homme seulement, mais de Dieu, respectant la liberté des hommes et faisant invinciblement son œuvre par leurs mains libres*. »

(4) Voy. ce que nous avons dit ci-dessus (p. 486) des prétentions réelles des partisans de la théorie du progrès social.

(2) Ozanam, La civilisation au cinquième sièclç. OEuv. compl, T I, p. 39; édit. Lecoffre.

Quand on fait planer sa pensée au-dessus de rhistoire et qu'on embrasse d'un seul regard tous les travaux de l'homme, depuis le jour où il entonna son premier cantique et fabriqua son premier outil, jusqu'à l'heure où se déploient les merveilles scientiOques et industrielles du XIX* siècle, l'âme s'émeut et le cœur palpite sous la pression d'une fierté légitime. Mais lorsque, descendant de cette hauteur, on songe aux innombrables secrets que la nature dérobe encore à nos investigations, aux lacunes et aux incohérences qui déparent la plupart des sciences, aux imperfections qui se présentent de toutes parts dans la législation politique et civile, à la misère qui énerve et dégrade des classes entières, aux préjugés absurdes qui régnent à tous les degrés de la hiérarchie sociale, aux forces vives qui s'usent dans des luttes stériles, h la barbarie et aux superstitions qui trônent sur la moitié du globe ; lorsqu'on songe à tous ces redoutables problèmes qui restent à résoudre, on redevient humble, et l'on s'aperçoit que le XIX" siècle, si glorieux de ses conquêtes, ne fait qu'entrevoir, dans un lointain mystérieux, les germes des nàerveilles que les générations futures contempleront dans toute la magnificence de leur épanouissement.

En quoi consistera Tapogée moral, social, littéraire, scientifique et industriel de l'humanité? Quelles sont les hauteurs éblouissantes où l'esprit de l'homme trouvera le terme de ses investigations et les limites de sa puissance? Quel sera sur la route du progrès le dernier épisode du poëme divin de l'histoire?

C'est le secret de Dieu I

Préjugés des rationalistes à Tégard des dogmes du christianisme.

— Préjugés des chrétiens à l'égard de la doctrine du progrès. • — Il n'existe aucune incompatibilité entre le christianisme et la doctrine du progrès : témoignage éclatant et irrécusable de l'histoire.

— Les hommes qui reprochent au christianisme l'immutabilité de ses dogmes débutent eux-mêmes par la proclamation d'une série de principes immuables. — La question consiste à savoir, non pas si les dogmes chrétiens sont immuables, mais s'ils sont contraires au progrès. — Examen de ce problème. — Témoignages de saint Vincent de Lérins, de Pie ÏX, de Lamennais, du vicomte de Donald, de Newman. — L'industrie et le travail au point de vue de la tradition chrétienne. — La cause du. progrès est elle-même intéressée à ce que le christianisme reprenne son empire sur les masses. — Le christianisme n'est pas l'apothéose de la misère et de l'apathie. — Il répond à tous les besoins et suffit à toutes les aspirations légitimes. — Le progrès sur le terrain de l'histoire des religions, avant et depuis l'ère chrétienne. — Réponse aux chrétiens qui repoussent la théorie du progrès. — Le travail et la richesse dans l'économie morale du christianisme. — Conclusion.

Deux voix, partant de deux points séparés par un abîme, s'élèvent à la fois pour proclamer Tincompatibilité des dogmes du christianisme avec la théorie du progrès indéfini.

Des rationalistes s'écrient : ce Le dogme , fixe et

immobile pendant Téternité, est lantithèse du mouvement continu qui fait Tessence de la vie et du progrès des peuples. Le christianisme maudit les richesses ; il exalte et recommande la pauvreté ; il est le culte de Tapathie, du dédain, de la contemplation stérile ; il est l'apothéose de la misère. Produit d'une réaction exagérée contre les débauches païennes, il touche à rheure où il descendra lui-même dans les catacombes de Thistoire, pour céder la place à la religion de Favenir. »

Au lieu de repousser énergiquement ces accusations absurdes, une foule de chrétiens, plus pieux qu'éclairés, baissent la tête et s'écrient à leur tour : « La théorie du progrès indéfini est inconciliable avec la foi, la morale et les pratiques de TEglise : elle est l'antithèse du christianisme. »

Occupons-nous d'abord des premiers.

Si le christianisme est l'antithèse du progrès, comment se fait-il que le progrès ne se montre qu'au milieu des peuples dont toutes les idées et toutes les institutions ont leurs racines dans les traditions chrétiennes? Jetez vos regards sur le globe ; regardez au Nord, au Midi, dans toutes les directions et sous toutes les latitudes. Oij se montrent l'activité, la vie, le travail puissant et fécond, l'énergie, le courage, la liberté, la science? Chez les peuples chrétiens ! Où s'étalent l'immobilité, l'impuissance, le despotisme, la barbarie, le mépris des droits les plus sacrés de l'homme ? Chez les peuples qui ne sont pas chrétiens ! Quelles sont les races qui lancent leurs navires sur toutes les mers et s'apprêtent h briser les derniers

208 GHiPlTEI IT.

obstacles que la civilisation occidentale rencontre sur son passage? Des races chrétiennes ! 05 surgit cet admirable mouvement de régénération littéraire que la postérité reconnaissante décore du beau nom deRenaissance ?Dans la capitale du monde chrétien : à Rome!

Comment concilier les reproches qu'on adresse au christianisme, avec ces faits manifestes, évidents, visibles comme le soleil?

Quand on étudie la théorie du progrès dans ses principes essentiels, on y remarque des doctrines et des tendances qui ne sont autre chose que des doctrines et des tendances chrétiennes. Elle prend pour base le dogme de l'unité de l'espèce humaine ; elle inscrit sur sa bannière le grand principe de l'égalité de tous les individus et de toutes les races devant la nature et devant Dieu ; elle a pour but le règne du droit et l'alliance universelle des peuples; c'est-à-dire, qu'elle emprunte toutes ses vérités fondamentales au culte que renient et que conspuent la plupart de ses défenseurs en France et en Allemagne I Depuis dix-huit siècles, le christianisme, du haut de toutes ses chaires et par la bouche de tous ses prêtres, ne cesse de s'écrier : (c Vous êtes frères ! » Depuis la première prédication de l'Évangile, le catholicisme, qui n'est que le christianisme dans son expression la plus complète et la plus puissante, met son honneur et sa gloire à réunir tous les peuples dans l'unité majestueuse d'une même foi, d'une même Église et d'un même Dieu*. Quand' la force brutale du soldat, du

(1 j On sait que Kant a toujours prétendu que l'association universelle des peuples ne pouvait se réaliser que sous forme d'Église.

LA THÉORIE DU PROGRÈS ET Lfi GHBISTUNISME . 369

noble- et dti prince eut envahi toutes les sphères de la vie sociale, le christianisme seul arbora le drapeau du droit, de la justice et de là morale. Quand des préjugés en apparence éternels élevaient des barrières infranchissables entre les classes diverses de la société chrétienne elle-même, l'Église plaçait les enfants du prolétaire et du pâtre sur le premier trdne de Tunivers. Où trouve-t-on, dans ce glorieux passé, la haine du progrès, le mépris de la liberté, Toubli de la fraternité universelle ? Malgré les préventions de toute nature qu'il nourrissait à Tégard du catholicisme, Herder rendait hommage à la vérité historique, lorsqu'il disait que les cloches des monastères du moyen âge retentissaient comme un signal d'espérance à travers les orages du siècle * .

Chose étrange! les hommes qui reprochent au christianisme l'immobilité de ses dogmes commencent eux-mêmes par formuler des dogmes immuables. Les uns prennent pour base la préexistence des âmes et leurs migrations éternelles, suivant les règles éternellement les mêmes du juste et de l'injuste, du mérite et du démérite. Les autres, après avoir confiné la divinité dans l'univers visible, décrivent sans sourciller les lois immuables, nécessaires, fatales, de son développement incessant à travers les siècles.

(4) Liv. XVIII, c. III; T. III, p. 303. — Voltaire lui-même rend hommage à l'esprit vraiment démocratique de TEglise du moyen âge. « Jamais, dit-il, une naissance obscure et basse ne fut regardée comme un obstacle au pontificat, dans une religion et dans une cour (de Rome) où toutes les places sont réputées le prix du mérite.» [Essai sur les mœurs, t. IV, p. 232. OEuv. compl., t. XIX.)

Tous partent d'idées fixes, tous s'appuient sur des principes qu'ils disent immuables, tous se vantent d'avoir aperçu les voies assignées de toute éternité à la marche de l'homme et aux opérations de Dieu ; puis, par une de ces contradictions que nous avons tant de fois rencontrées chez les sophistes de l'antiquité, ils s'écrient : « Vos doctrines ne changent pas ! ))

L'objection mérite à peine l'honneur d'une réponse sérieuse. Dans toutes les carrières oij s'agitent l'intelligence et les bras de l'homme, on trouve des principes, des lois, des faits, qui seront toujours les mêmes. Après une période d'un milliard de siècles, les axiomes des mathématiques seront aussi irrécusables qu'aujourd'hui. Dans le domaine des lettres et des arts, le beau et le vrai devront toujours être cherchés, le laid et le faux toujours évités par Thomme qui vise à la gloire d'une réputation durable. Dans le cercle des relations sociales, le crime ne sera jamais la vertu ni la vertu le crime. Quelle est la science dont les premiers jalons ne se présentent pas avec le double caractère de la permanence et de l'universalité? Si la mobilité incessante, la transformation sans terme, étaient la condition du progrès, l'homme lui-même devrait disparaître de la terre ; car, quelle que soit la hauteur à laquelle il puisse atteindre, ses organes seront les mêmes, son corps réclamera la même nourriture, et ses pieds ne cesseront pas de fouler la poussière ! Dieu étant toujours le même dans son essence, dans ses opérations et dans ses rapports avec les créatures, les vérités divines doi-

vent nécessairement offrir le double caractère de réternité et de Timniutabilité. Demander une religion vraie, mais changeante dans ses dogmes, c'est formuler une proposition contradictoire dans ses termes ; disons mieux, c'est demander l'impossible et l'absurde au nom du progrès 1 Cela ne veut pas dire que le chrétien, le cœur comprimé et Fintelligence asservie, ne- pourra jamais porter ses investigations dans les régions sublimes oij se déploient les magnificences ineffables de TÉtre des êtres. Même avec l'immutabilité des dogmes, un progrès considérable, brillant, immense, est possible dans la sphère des sciences religieuses; et les adversaires du christianisme en seraient convaincus si, au lieu d'affecter le dédain de l'ignorance, ils se donnaient la peine d'ouvrir les livres d'un théologien illustre. Dès le V® siècle, un docteur célèbre, dont l'Eglise catholique a placé les cendres sur ses autels, écrivit ces lignes remarquables : (( Quelqu'un dira,- peut-être, qu'il n'y aura aucun progrès de la religion dans l'Eglise du Christ? Il y en aura certes, et un très-grand. Qui pourrait être assez ennemi des hommes, assez ennemi de Dieu pour vouloir empêcher ce progrès? Mais il faut que ce soit réellement un progrès de la foi, et non un changement. 11 est de la natura du progrès qu'une chose se développe en elle-même ; du changement, qu'une chose devienne une autre. Il faut donc que l'ièitelligence, la science, la sagesse de chaque fidèle et de l'Eglise entière croissent avec les siècles ; mais dans leur genre seulement, c'est-a-diredans le même dogme, dans le même esprit, dans le même senti-

ment. Que h religion des âtties imite la condition des corps, qui croissent et se développent avec Tâge, mais sans cesser d'être eux-mêmes^.» Quatorze siècles plus tard, soixante ans après les bouleversements opérés par la grande révolution française , le chef vénéré du catholicisme disait aux représentants des fidèles, accourus à Rome de toutes les parties de la terre : « L'Eglise du Christ est la gardienne fidèle des dogmes déposés dans son sein;... mais elle a toujours encouragé la science qui s'efforce de donner aux dogmes anciens l'évidence, la lumière et réclat, tout en conservant leur plénitude, leur intégrité et leur sens vrai... La doctrine ancienne peut s'accroître, mais dans son genre seulement, c'est-à-dire, dans le même dogme, dans le même esprit, dans le même sentiment*.»»

Jamais les défenseurs les plus énergiquee, îes plus inflexibles de l'Eglise n'ont exigé de la part de§ fidèles cette absence de pensée, d'activité , de mouvement et de vie qu'on se plaît à leur reprocher sans cesse. Ecoutez de Lamennais, au moment oij, dans toute la force de son génie, dans toute la ferveur de ses croyances catholiques, il s'impose la noble tâche d'arracher sa patrie à l'indifférence qui la dégrade et l'énervé : a L'unité, dit-il, qui, selon la pensée de saint Augustin, est la formé de tout ce qui est beau,

(4) S. ViDceat. Lirin., Commonitorium , § 23; édit. Migfe, p. 667. On peut consulter sur le même sujet les §§ 2 et 3 de ce livre remarquable, qui a été écrit en 434.

(2) Lettres apostoliques de Pie IX touchant la déBnition dogmatique de l'Immaculée (]Sonception. Rev. cathode Louvain, 4855, p. 78.

est aussi le caractère de tout ce qui est vrai, parce que la vérité est la beauté par excellence. Et c'est pourquoi dans Tunité souveraine et la variété infinie, dans Celui qui est, tout est immuable, rien ne varie ; .et, dans Tensemble de ses œuvres, rien ne varie non plus, rien ne change, mais tout se développe suivant des lois constantes, ou par refficacité de la volonté perpétuellement une du Tout-Puissant. Ce développement, que nulle force ne saurait arrêter ni suspendre, donne à la création quelque chose d'infini et la rend digne de Dieu , dont Faction n'a pas plus de limites que sa pensée n'a de bornes. Et, comme tout se développe simultanément, l'unité demeure inaltérable ; ce sont les mêmes êtres, mais plus parfaits. Ainsi le germe devient arbre ; ainsi Thomme passe de l'enfance h l'âge de raison ; et, s*il ne dérange pas Tordre, en violant les lois de sa nature, il continue éternellement de croître en intelligence, en bonheur, en perfections de toute espèce , sans cesser d'être homme et le même homme. Toujours la même aussi, toujours une, la vraie religion devait également, selon les desseins de Dieu, se développer dans les progrhs des temps. Et qui pourrait assigner un terme à ce magnifique développement, à cette divine manifestation de l'être infini, de sa vérité et de son amour, puisque le culte ineffable que les justes rendront à jamais au Très-Haut dans la vie future, n'est que la consommation du culte que ces mêmes justes lui rendent dans la vie présente * !» Et qu'on ne dise

(4) Essai sur Vindifférence en matière de religion, c. XXV. Œuvres, T. !«', p. 276. Edit. Hauman, 4845.

pas que ces paroles éloquentes et chaleureuses sont le produit d'une opinion isolée, le résultat des téniérités théologiques d*un prêtre égaré par son enthousiasme ; car, dans Tétude approfondie de l'organisation et de renseignement de TEglise, la raison calme et méthodique du vicomte de Bonald est arrivée à des conclusions absolument identiques : «L'histoire de toutes les sciences, dit-il, n'est que l'histoire de leurs progrès. Le christianisme, qui a donné la pleine et parfaite connaissance des personnes sociales et de leurs rapports, n'est lui-même, depuis la publication du livre qui contient le germe de toutes les vérités sociales et morales, jusqu'aux actes de ses dernières assemblées et aux écrits de ses derniers docteurs, qu'un long développement de la vérité, semblable, dit son fondateur, au grain qui mûrit ou à la pâte qui fermente (Luc, XIII, 19-21)... Même sous le christianisme, la vérité a eu ses progrès et son développement. Ses premiers docteurs connaissaient toutes les vérités que nous connaissons ; mais ils ne connaissaient de ces vérités que ce qui était nécessaire au temps oij ils vivaient, et nous connaissons de plus ce qui est nécessaire au nôtre. . . La vérité est, comme l'homme et comme la société, un germe qui se développe par la succession du temps et des hommes, toujours ancienne dans son commencement, toujours nouvelle dans ses développements successifs ^ » N'avons-nous pas vu, dans ces dernières années, un

(I) Législation primitive. OEuv. compl. T. I*"', p. i\91, en note, et p. 1200. Edit. Migne, 4859.

docteur célèbre, à peine entré dans l'Eglise, publier, aux applaudissements du monde catholique, un livre remarquable sur l'Histoire du dévelôppement de la doctrine chrétienne * ?

Nous pouvons nous dispenser de pousser plus loin une controverse qui n'offre ici qu'une importance secondaire. Pour les hommes qui jugent les faits h la lumière du bon sens, la question consiste a savoir, non pas si les dogmes chrétiens sont immuables, mais s'ils sont hostiles au progrès et incompatibles avec le développement de la^ civilisation. C'est sur ce terrain qu'il faut porter la controverse.

Au lieu d'imposer à l'homme l'obligation de s'endormir dans une lâche et coupable indifférence, le christianisme lui ordonne de s'élever sans cesse vers l'idéal le plus noble, le plus beau, le plus sublime et le plus pur que la raison soit capable d'imaginer; il lui dit : ce Sois parfait, car ton père céleste est parfait * ! >î Comme complément de cet admirable précepte, l'Évangile condamne tous les vices et recommande la pratique de toutes les vertus. Il flétrit l'injustice, la débauche, la paresse, la cruauté, la haine, la calomnie, la fraude, la violation des lois, la convoitise du bien d'aulrui, la désobéissance à l'autorité légitime. Il exalte la justice, la bienfaisance, la générosité, la chasteté, Tamour du foyer domestique, le respect du pouvoir et des lois, le dévouement absolu

(4) C'est sous ce tiire que Jules Gondon a publié la traduction française du livre de M. Newman. Le titre primitif était Essai sur le développement, etc. (Voy. d'autres détiiils à Y Appendice, Litt. 0.)

(2) Voy. ci-dessus, p. 62.

216 CHAPITRE lY.

h tous les devoirs du fils, du père, de Tépoux, du raattre, de Thomme et du citoyen. 11 fait de la perfection le but de la vie ! Comment cette noble doctrine serait-elle incompatible avec le progrès de Thumanité? Est-ce que le perfectionnement des individus n'amène pas nécessairement l'amélioration des familles, des cités, des nations, de l'espèce tout entière? Le christianisme n'est pas plus incompatible avec le développement normal de la civilisation, avec le progrès réel , que l'harmonie n'est incompatible avec l'art, l'ordre avec le travail, la lumière avec la nature. Autant vaudrait nier l'influence bienfaisante et féconde des rayons du soleil, parce que l'astre qui les projette, restant toujours le même, refuse d'abandonner la place qu'il occupe dans les tourbillons célestes !

Il n'est pas vrai que le christianisme soit l'ennemi du travail et de l'aisance, le culte de l'indififérence et de l'apathie, l'apothéose de la douleur et de la misère. Ses livres sacrés, ses traditions, ses préceptes, ses pratiques, son histoire tout entière proteste contre cette accusation imaginée par l'ignorance prétentieuse du XVIIP siècle.

Qu'est-ce que l'industrie dans sa puissance la plus étendue, dans son acception la plus glorieuse? C'est la recherche, la découverte et l'exploitation de toutes les richesses que la terre renferme dans ses entrailles ; c'est Fasservissement de la matière aux ordres de l'intelligence ; c'est la conquête du globe par le génie de l'homme. Or, c'est là précisément la destinée glorieuse que le christianisme assigne au travail des

LA THÉORIE BU PR06BB6 ST Ut CHRISTIANISME. 217

générations humaines ! Après avoir raconté la création du premier couple, l'auteur inspiré de la Genèse place les paroles suivantes sur les lèvres de Dieu même : «Croissez, multipliez..., et assujettissez la terre^l » Et lorsque, après une longue série de siècles, un roi prophète fixa sa pensée sur celte première page de notre histoire, il s'écria comme Moïse : ce Dieu a donné à rhomme la puissance sur toutes les choses de la terre * I » Qu'on nous montre un économiste , un philosophe, un historien, un législateur qui accorde à rindustrie un champ plus vaste, un rôle plus grand, une perspective plus brillante» Loin de favoriser la paresse et Tindifférence, le christianisme fait du travail une loi divine qui pèse sur tous, depuis le simple fidèle jusqu'au pontife suprême, depuis le dernier des artisans jusqu'au chef du plus puissant des Empires ^.

On disait jadis de la science et de l'art ce qu'on dit maintenant de l'industrie et de la richesse.

Sur le terrain de la science, les préjugés ont disparu des régions supérieures du monde intellectuel. Relevant le gant jeté par leurs antagonistes, les chrétiens ont répond^i par toute une série de brillants travaux sur les services immenses rendus par leurs coreligionnaires à toutes les branches des connaissances humaines ; bien plus, ils ont mis eux-mêmes la main h l'œuvre, et aujourd'hui il n'existe pas une carrière scientifique où ils ne comptent avec orgueil

( I J Crescite et muUiplicamini, et replète terram, et subjUite eam. (Gen., I, 28.)

(2) Ecclesiasiic, XVII, 3.

(3) Voy. les preuves ci-dessus, pp. 60 et 64 .

une pléiade de représentants illustres. Sur le terrain de Tari, ils n'ont plus même h formuler une protestation. Ce n'est pas un des leurs, c'est M. Pelletan qui s'écrie , à l'aspect des splendeurs du culte catholique : a La maison de Dieu , toujours palpitante et sonore , pleine de vagues ténèbres et de mystérieux murmures, convoque à sa vaste hospitalité et réunit autour de son sanctuaire toutes les voix de l'art, toutes les voix de glorification, la musique, la peinture, l'orfèvrerie, la sculpture *. »

Quand on s'adresse aux hommes supérieurs dont l'intelligence n'est pas égarée par les passions du moment, on n'en rencontre pas un seul qui, au milieu des merveilles de la civilisation moderne, ne sente au fond de l'âme quelque chose qui ressemble è une terreur secrète. Lorsqu'ils jettent un coup d'oeil même superficiel sur les sociétés les plus brillantes du XIX' siècle, ils aperçoivent partout le désordre à côté de l'harmonie, l'ombre à côté de la lumière, le désespoir à côté de l'espérance. Au sommet, ils découvrent une soif insatiable de jouissances matérielles, une avidité qui ne respecte gi l'humanité ni la justice, une ambition qui ne connaît ni limites ni obstacles, une tendance fatale à déifier l'or et la force, une décadence visible des idées morales, un égoïsme monstrueux qui se place au-dessus de l'honneur et des lois. A la base, ils trouvent avec effroi des passions cupides, des haines sauvages, des rancunes implacables, des éléments d'anarchie en fer-

(1) Profession de foi du dix-neuvième siècle, 3« édit., p. 247.

LA THAORIB du PROGRES BT LE CHRISTIANISME. 219

mentatioD, des impatiences prêtes à secouer le joug des lois, et, par-dessus tout, une envie immense et universelle qui présage des catastrophes prochaines. Us croient au progrès ; ils ont confiance dans l'énergie des races européennes ; mais ils avouent qu'il manque à la civilisation moderne quelque chose de stable, de fixe, de régulier, de permanent, qui rallie toutes les volontés et se place au-dessus de toutes les dissidences.

Ce qui manque, ce sont les idées chrétiennes ! Supposez un instant que le christianisme ait reconquis son empire sur les masses, et aussitôt vous verrez disparaître tous les problèmes sociaux qui effraient l'économiste, le jurisconsulte, le philosophe et l'homme d'État. La société moderne conserve toutes ses lumières et toutes ses conquêtes ; les mêmes perspectives restent ouvertes à son activité brûlante ; mais elle se trouve débarrassée, comme par enchantement, de tous les germes d'anarchie qui la minent, de tous les ulcères qui se cachent sous les vêtements splendides de l'industrie et de la science. La corruption morale, qui n'est pas incompatible avec le progrès scientifique et littéraire, trouve un frein et perd ses proportions redoutables. L'existence du mal dans le monde cesse d'être un mystère et ne provoque plus ces théories à la fois absurdes et dangereuses qui feront l'objet de la pitié des générations futures. L'homme , connaissant son origine et son but , travaille avec la certitude de la récompense, et la génération présente, heureuse de préparer le bonheur des races futures, renonce au désir de précipiter le

char du progrès dans Tabline des utopies révolutionnaires. Le progrès n'est plus le mépris de tout ce qui existe, la haine de tout oe qui s'élève, l'envie sauvage de tout ce qui brille au-dessus de la foule. Les convictions fortes et les idées viriles rentrent dans les âmes énervées par le culte du sensualisme. Le progrès intellectuel et moral marche en première ligne. On ne voit plus cette âpre cupidité qui saisit l'enfant au sortir du berceau et appauvrit, par des travaux excessifs, le sang de toutes les classes inférieures des villes industrielles. La déification de la matière et de la force s'évanouit comme un rêve. La liberté perd tous ses dangers. L'ordre, la confiance, l'espoir et l'harmonie régnent dans toutes les sphères de la vie et du travail. Le monde des âmes a son soleil comme le monde des corps.

C'est ici surtout que se manifeste la sagesse divine du précepte évangélique : « Cherchez premièrement le règne de Dieu, et le reste vous sera donné par surcroît^. »

Et que les hommes imbus des préjugés antireligieux du dernier siècle se rassurent ! Qu'ils ouvrent les annales de l'histoire, sans prévention, sans haine, sans esprit de secte, et qu'ils se demandent où sont les travaux, les institutions, les conquêtes, les gloires de l'humanité, dont le christianisme ait comprimé l'essor ou contrarié les tendances légitimes. La réponse ne sera pas douteuse l S'ils portent leurs investigations dans le domaine des lettres, ils trouveront

(4)Matlh.VI, 33.

les monastères devenant l'asile des trésors intellectuels du monde, les moines transcrivant et répandant les chefs-d'œuvre de la civilisation païenne, les écoles maintenues et multipliées à côté des cathédrales, la science et la poésie ressuscitant à l'ombre du sanctuaire, les Universités fondées par les papes , et enfin, h la suite des efforts incessants de toute une série de générations laborieuses, les siècles de Léon X, de François !•', de Louis XIV ! S'ils font pénétrer leurs regards dans la sphère radieuse et infinie des beauxarts, ils apercevront, depuis le Tage jusqu'à la Vistule, depuis le littoral de la Sicile jusqu'aux extrémités de la Norwége , des milliers de monuments splendides dont le génie du catholicisme a doté le sol de l'Europe ; ils verront rayonner dans tous les mu^ sées, dans tous les palais, dans tous les temples, les noms d'une glorieuse pléiade d'artistes chrétiens : Murillo, Rubens, Van Dyck, Holbein, Raphaël , Titien, Véronèse , Michel- Ange ! S'ils désirent savoir jusqu'oii peuvent s'élever la vigueur de l'intelligence, l'éclat du savoir, la puissance de la parole et les nobles témérités du génie, ils s'inclineront avec respect devant les œuvres immortelles de Copernic, de Galilée , de Newton , de Leibniz , .de Bossuet , de Malebranche, de Pascal, tous chrétiens fervents en même temps que savants illustres. S'ils cherchent des exemples de dévouement, d'honneur, de probité, des modèles de courage civique et d'indomptable valeur guerrière, ils en trouveront chez tous ces magistrats profondément catholiques des communes du moyen âge, qui bravaient les empereurs et les rois, domp-

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taient les factions turbulentes et mouraient sur les champs de bataille pour défendre l'indépendance et les libertés de la cité ! S'ils veulent remonter aux origines du droit constitutionnel des siècles modernes, ils découvriront le soulOQe de la religion et la main des évéques dans les titres d'affranchissement des nations les plus puissantes. Quand Jean-sans-Terre gratifia le peuple anglais de la Grande Charte qui forme , aujourd'hui encore , la base du droit public de la Grande-Bretagne, il eut soin de dire qu'il brisait les chaînes de la nation pour honorer Dieu et l'Église : Ad honorent Deiet eœaltationem sanctœ ecclesiœ. Et d'oii lui venait cette pensée généreuse? Agissait-il parle conseil de ses barons, de ses magistrats, de ses compagnons d'armes? Non : Per consilium venerabilium patrum nostrorum StephanijCantuariensis archiepisGopij totius Angliœ primatis et S, Romanœ Ecclesiœ cardinalis ; Benrici Dubliniensis, archiepiscopi; Pétri Wintonien-sis, Jocelini Bathoniensis. . . episcoporum, et magistri Pandulphi, domini papœ subdiaconi et familiaris. Après six siècles de luttes incessantes et de progrès dans tous les genres, la Grande-Charte est toujours la pierre fondamentale de la liberté anglaise ^ I Les mêmes faits se révèlent dans toutes les car-

(l] «Tout ce qui a été obtenu depuis, dit Hallam, n'est que la confirmation et le commentaire de cette charte ; et si toutes les lois postérieures venaient à disparaître tout à coup, elle nous conserverait encore ces traits hardis qui distinguent une monarchie libre d'une monarchie despotique. » {L'Europe au moyen âge; trad. de Borgers, T. III, p. 485, édit. de Bnix. 4840.)

Voy. le texte de la Grande Charte dans XHhloria major de Mathieu Paris, p. 255 et 256, éd. de Londres, 4640.

rières et dans toutes les directions. Le christianisme se concilie avec tous les progrès parce qu'il répond à tous les besoins et suffît à toutes les aspirations légitimes. Aussi importe-t-il de remarquer qu'on ne trouve pas dans l'histoire des religions ces progrès magnifiques et continuels qui font rornemènt et le charme de l'histoire des institutions, des idées, de l'industrie et des arts. En dehors du judaïsme et du christianisme, on . ne rencontre que des rêves, des aberrations morales, des théories incohérentes, des superstitions chaque jour plus grossières. Il n'est pas un fait historique qui se présente avec le même caractère de permanence , d'évidence et d'universalité. C'est en vain que, parmi d'innombrables erreurs, les unes plus ridicules que les autres , on va choisir dans les codes religieux de l'Asie quelques sentences morales et quelques préceptes sublimes : le lecteur qui ne se contente pas d'un petit nombre de. lignes habilement choisies et artistement groupées, mais qui s'impose l'obligation de lire le code entier, s'apecçoit aussitôt que le soi-disant progrès se borne à quelques fragments de la religion primitive npyés dans un vaste amas de prescriptions bizarres et de pratiques absurdes. Au lieu de découvrir des richesses nouvelles créées par le génie religieux de l'humanité, il ne trouve que des débris échappés au naufrage des croyances antérieures.

Quand on étudie les annales de l'espèce humaine sans prévention et sans esprit de système, c'est le monothéisme, et non pas le fétichisme qu'on découvre dans le culte religieux des premières familles. Partout

324 GHAprru it.

les croyances s'altèrent et se corrompent h mesure qu'on s'éloigne de l'époque primitive. L'idolâtrie qu'on rencontre chez toutes les nations du monde ancien, les Juifs seuls exceptés, ne fut pas. un progrès, mais une corruption de la foi primordiale. Dans l'Inde, le Brahmanisme n'a fait que dégénérera Le Bouddhisme, qui a eu la gloire de briser la caste, n'a pas suivi le mouvement du progrès dans les vastes domaines soumis h son influence ; au lieu d*élever ses dogmes et de purifier sa morale, il est descendu à un degré d'abaissement tel qu'un orientaliste célèbre a pu s'écrier à juste titre : « La plume se refuse à transcrire des doctrines aussi pitoyables *. » Aux confins de l'Asie, dans l'empire immense des Chinois, les erreurs s'ajoutent aux erreurs, les superstitions aux superstitions, au point qu'on a peine à reconnaître dans les pratiques modernes quelques restes des préceptes de Confucius et de Lao-tseu. En Perse, les doctrines relativement supérieures du Zend-Avesta s'obscurcirent et s'altérèrent d'âge en âge, jusqu'à l'invasion duMahométisme. En Egypte, la nation tout entière, à l'exception d'un petit nombre d'initiés, passa du monothéisme aux aberrations les plus grossières, è l'idolâtrie la plus dégradante, à l'adoration des animaux^! Dans cette Grèce si polie, si fîère de sa civi-

(4 ) Les défenseurs les plus énergiques du progrès dans Tordre religieux en font eux-mêmes Taveu. (V. Laurent, Hist. du droit des gens, t. W, p. 466).

(2) Bumouf, Introduction à l'histoire du Bouddhisme indien^ p. 558.

(3) Voy. à Y Appendice, Utt. C.

lisation , si grande par ses progrès dans tous les genres, les antiques et nobles doctrines d'Orphée s'altérèrent de siècle en siècle, et Ton vit les philosophes les plus illustres, au milieu des splendeurs des lettres et des arts, offrir des sacrifices h un Jupiter incestueux, h une Vénus adultère ; on vit tous les crimes, divinisés par les passions populaires, prendre successivement leur place parmi les immortels de TOlympe. Tandis que rhistoire des institutions civiles est celle de .leurs progrès, l'histoire des religions est celle de leur décadence. Dans toute l'étendue du monde ancien, un seul peuple conserva le dépôt de la religion primitive, jusqu'au jour où le Désiré des nations vint développer et compléter les promesses divines.

Les choses ne se sont pas autrement passées depuis la première prédication de l'Évangile. Les païens de l'Afrique, de l'Amérique et de la haute Asie n'ont pas trouvé des dogmes plus sublimes, des pratiques plus rationnelles, des notions morales plus pures, depuis lejour oùla civilisation européenne est venue frapper à la porte de leurs cabanes. Qu'est-ce que le Coran vis-à-vis de l'Évangile, sinon un assemblage informe de christianisme, de judaïsme et de superstitions arabes? Que voyez- vous au cœur même de l'Europe, dans la capitale dé cette France si justement fière des prodiges qu'elle a accomplis dans toutes les carrières accessibles à l'activité de l'esprit humain? Quelle est la religion nouvelle destinée à remplacer le christianisme? A force de méditations et de travail , les hommes qui se proclament les hérauts du progrès en sont venus aux rêves des brahmanes.

226 GHAPITBE IV.

aux conjectures de Pythagore , . . . h la métempsycose*.

Que dire maintenant aux chrétiens qui, joignant ici leur voix à celle de leurs adversaires, affirment h leur tour que la doctrine du progrès continu est la négation des croyances et le renversement de la morale du christianisme?

Sans doute, parmi les principes et les idées qu'on invoque à l'appui de la théorie du progrès indéfini, il en est plusieurs que le chrétien doit repousser à la fois au nom de la raison et au nom de 1 Évangile. Il ne peut pas admettre que le progrès consiste dans la sanctification de toutes les passions et la réhabilitation de toutes les convoitises ; il ne peut pas assigner pour but final à l'espèce humaine la jouissance illimitée des richesses ; il ne peut pas placer le progrès intellectuel et moral dans une région inférieure h celle du progrès matériel ; il ne peut accueillir ni le panthéisme de certaine école allemande, ni la métempsycose de certaine école française ; appuyé sur l'histoire et sur l'expérience, aussi bien que sur les traditions de l'Église, il ne peut introduire dans la sphère des vérités divines cette mobilité incessante

(4) Telle n'est pas l'histoire des religions, quand on l'écrit suivant les exigences d'une théorie préconçue et avec le secours' exclusif de l'imagination ; mais telle est l'histoire qui" résulte des documents contemporains, des monuments irrécusables légués par les siècles, des souvenirs déposés dans la tradition universelle. Il nous serait facile d'invoquer, à l'appui de chaque ligne des pages précédentes, toute une série d'autorités imposautes. Nous nous contenterons de citer ici un livre publié en Belgique : Coup d'œil sur la théorie rationaliste du progrès en matière de religion^ par M. le professeur Lefebve. Louvain, 1856, in-8.

qiii fait le caractère distinctif des œuvres humaines. Mais toutes ces erreurs, qu'on trouve chez les poètes et non pas chez les économistes sérieux, n'ont aucun rapport avec l'essence de la grande doctrine du progrès. On ne condamne pas la jurisprudence, parce que ses enseignements ont été altérés par l'erreur et obscurcis par les passions. On ne flétrit pas la théologie, parce que quelques-uns de ses adeptes y ont mêlé des systèmes hétérodoxes. 11 serait temps qu'on procédât avec le même esprit d'équité à l'égard de l'économie politique et de la philosophie de l'histoire. Ce qui est dç l'essence de la théorie du progrès, c'est Famour de l'humanité ; c'est la glorification du travail que la loi divine impose à l'homme ; c'est l'extension du règne du droit et de la justice dans les rapports sociaux; c'est l'amélioration de la condition morale et matérielle du grand nombre ; c'est l'influence chaque jour plus grande des lumières de la science ; c'est la Providence toujours présente et active sur le théâtre de l'histoire ; c'est la conquête du vaste domaine que Dieu même a signalé à l'ambition légitime de notre race, quand il a dit à nos premiers parents : « Croissez et multipliez, et assujettissez la terre * ! »Toul le reste se compose d'aspirations vagues, d'idées contradictoires et de doctrines inconciliables, au sujet desquelles, au point de vue des intérêts exclusivepient sociaux, le chrétien et le rationaliste sont libres de conserver leur foi et leurs prédilections particulières. Le représentant le plus

(4] Genèse, 1, 28.

828 GHAFITRB IV.

brillant de la théorie rationaliste du progrès en fait lui-même Taveu, quand il s'occupe des conditions de la vie future. Il veut qu'on se contente de la croyance h l'immortalité de l'homme, sans s'attacher h savoir sous quelle forme et sur quelle scène il doit revivre ; il demande que, sous ce rapport, on laisse à chaque école ses convictions personnelles et ses libres allures*. Dans la sphère de l'économie politique, on peut en dire autant des évolutions tJe Yabsoluj de la mobilité des dogmes, de la barbarie primitive et d'une foule d'autres erreurs que nous avons eu l'occasion de signaler. U en résulte que le chrétien, loin d'avoir besoin de nier la théorie du progrès, la possède d'une manière plus sûre et plus complète, parce que, aux vérités scientifiques et historiques qui la constituent, il ajoute les vérités religieuses qui lui font connaître la nature et l'origine, la marche et la destinée finale de l'humanité*.

Mais, répond ra-t- on, l'homme est une créature déchue, et le travail est une peine. Dieu n'a-t-il pas dit à Adam : a Tu travailleras à la sueur de ton front ^?»

(4) Profession de fox du XIX' siècle, pp. 373 et suiv.

(2) C'est en se plaçant à ce point de yue, que Vun des hommes d*Etat les plus éminents de la Belgique a dit avec autant d'éloquence que de raison : « Vous prétendez que la connaissance de cet ordre nouveau et supérieur de faits (du dogme) doit mettre obstacle au progrès des sciences humaines? Quel renversement d'idées l Nous savons ce que vous savez, mais nou$ savons de plus ce que malheureusement vous ignorez. Vous avez, comme nous, la boussole des sciences humaines, mais nous avons de plus que vous cette autre boussole reçue de Dieu, pour nous diriger dans Texploration hardie de la vaste mer qui unit les deux mondes de la science et de la foi (Lettre de M. Ad. Dechamps. Emancipation du 4 5 mars \ 856] .»

(3) Genèse, III, 4*7.

LA THÉORIE DU PROGRÈS tï tS CHRISTUNISME. 289

Comment concilier cette déchéance avec un système qui tend h faire de Fhomme une sorte de divinité terrestre, trônant dans une région supérieure à toutes les douleurs et à toutes les passions?

Ici encore on confond la théorie du progrès avec les exagérations et les rêves de quelques-uns de ses propagateurs.

Il existe des utopistes qui prétendent que le jour viendra oii , dans la réalité comme dans la langue, le travail et le plaisir seront synonymes pour Thumanité régénérée. Mais telle n'est pas l'opinion de l'immense majorité des économistes, des historiens et des philosophes qui se sont occupés des destinées futures des peuples civilisés. « Qu'il soit possible, avons-nous dit ailleurs, de rendre certains travaux industriels moins repoussants et plus salubres qu'ils ne le sont en ce moment, il y aurait folie h le contester. Les progrès de la science auront pour résultat de diminuer la tâche du manœuvre ; en même temps l'extension de l'instruction et l'habitude des égards réciproques relèveront le prolétaire à ses propres yeux et à ceux des autres : mais, quelles que soient les merveilles qu'on réalise dans cette double sphère, le travail sérieux exigera toujours une régularité, une constance, et surtout une dépense de forces, qui ne permettront jamais de l'assimiler au plaisir. D'un autre côté, le travail tant soit peu important réclame le commandement d'une part, l'obéissance de l'autre, et par conséquent de la contrainte. Sous tous ces aspects, les fonctions industrielles ne seront jamais attrayantes^.»

(4) Le Socialisme depuis Vantiquilé, t. Il, p. 304

230 CHAPITBB IV.

Dans réconomie morale du christianisme, le travail est une peine ; mais cette peine peut être adoucie par le travail même , à mesure que Thomme approche de cet assujeUissement de la terre dont le Créateur lui-même, parlant au premier couple, fit concevoir le désir à la race humaine.* Il n'est écrit nulle part que le travail sera éternellement le même et toujours également pénible. Espérer Tamélioration du sort des classes les plus nombreuses, hâter la réalisation de cette espérance par ses travaux et par ses veilles, applaudir à toutes les tentatives dirigées vers ce noble but, n'est-ce pas une pensée éminemment chrétienne? La doctrine du progrès sainement entendue n'exige rien de plus.

D'autres utopistes ont imaginé des sociétés chimériques, où toutes les passions deviennent inoffensives et où le mal, vaincu par la science, n'est plus qu'un mythe enseveli dans l'histoire des civilisations imparfaites. Mais telle n'est pas, encore une fois, l'opinion des défenseurs les plus énergiques de la théorie rationaliste du progrès. Us nient si peu l'existence du mal dans le monde que, dans leur impuissance â l'expliquer, ils ont exhumé les rêveries d'Origène sur la préexistence des âmei^ et leur corruption dans une vie antérieure I L'homme aura toujours des instincts vicieux à combattre, des passions h vaincre, des tentatives criminelles à réduire à l'impuissance ; il aura toujours un corps de chair, et ses pieds ne cesseront pas de fouler la terre. L'humanité conservera ses faiblesses, comme la mer conservera ses écueils et ses tempêtes ; elle subira toujours l'hu-

LA THÉOBIB BU PB06BÈS ET LB CHBISTIANISHB. 331

miliante loi de ce double attrait déjà signalé par les poètes du paganisme :

Vim sentit geminam paratque incerta duohusK

Mais cette triste vérité ne s'oppose en aucune manière à l'espoir généreux du savant qui, l'œil fixé sur l'avenir, voit dans le progrès moral le compagnon et le guide du progrès matériel. Si le vice devait toujours exercer le même empire sur l'intelligence et le cœur des peuples, s'il devait rester éternellement le même dans son intensité et dans son étendue, comment expliquerait-on les efforts et les sacrifices que l'Église -a prodigués, pendant plus de dix-huit siècles, pour hâter, sur tous les points du globe, l'amendement moral de toutes les classes de la grande famille humaine ? S'il existe des remèdes pour les maladies du corps, il en existe aussi pour les infirmités de l'âme. Pourquoi ces derniers ne deviendraient-ils pas plus abondants et plus efficaces, h rpesure que la science et le travail triompheront de l'ignorance et de la misère? Ici encore nous avons vainement cherché une incompatibilité quelconque entre le progrès et le christianisme. Par cela seul que le progrès est possible, le chrétien est obligé d'y contribuer dans la mesure de ses forces. Ne doit-il pas aimer ses frères et leur fournir, autant qu'il dépend de lui, le moyen de s'élever vers Dieu par la pratique de la vertu?

Au milieu de cet admirable épanouissement des

[\ ) Ovide, Metam., 1. VIII, v. 472.

sciences religieuses qui distingue les premières années du règne de Louis XVIII, deux hommes de génie, qui furent toujours des enfants dévoués de TEglise, surent allier à la foi la plus fervente la confiance la plus illimitée dans le perfectionnement progressif de Thumanité.

Après avoir vigoureusement combattu les aberrations religieuses et morales de Condorcet, le vicomte de Bonald déclare qu'il est d'accord avec cet écrivain sur un point important, la perfectibilité indéfinie de l'homme. Malgré ses prédilections hautement avouées pour les institutions et les mœurs du passé, il signale les dangers de toute nature qui seraient les résultats inévitables d'une résistance aveugle aux aspirations légitimes du monde moderne, ce Ceux, dit-il, qui... sont prêts à s'élever contre toute pensée d'amélioration sociale, ne font pas attention que cette idée de perfectionnement de la société est depuis longtemps, dans toute l'Europe civilisée, l'idée la plus universelle et la plus dominante ; et que la nature, ou plutôt son auteur, qui veille à la conservation de la société, lui en a inspiré le désir au moment que la dépravation des mœurs et surtout des doctrines lui en fait éprouver le besoin. C'est à ce besoin qu'il faut attribuer toutes les innovations tentées par les gouvernements, toutes les révolutions faites par les peuples, tous les systèmes d'amélioration imaginés par les beaux-esprits. Je dis plus : toutes les sociétés glissent sur une pente rapide sur laquelle il leur est impossible de s'arrêter, et elles seront de chute en chute entraînées au bien ou au

mieux par les révolutions, si elles ne s'y laissent pas conduire par la raison. » Convaincu de la puissance souveraine du bien et de Tin^puissance finale du mal, il ne redoutait pas le triomphe des erreurs et des injustices qui s'étaient glissées dans la législation contemporaine, a La force, l'indépendance, le perfectionnement en tout genre, disait-il, sont, dans la société religieuse et politique, les fruits nécessaires de la constitution... Les hommes ne peuvent empêcher la marche éternelle et nécessaire des choses; car, si le législateur politique ou religieux, se trompant dans son objet, établit un principe différent de celui qui natt de la nature des choses, la société ne cessera d'être agitée jusqu'à ce que le principe soit détruit ou changé et que l'invincible nature ait repris son empire. » Spectateur et victime d une révolution qui avait ébranlé l'ordre européen jusque dans ses fondements, il voyait dans ce grand cataclysme politique et religieux le triomphe momeiitané des passions humaines, d devenant dans les mains de TOrdonnateur suprême un moyen de perfectionner la société. » Plein de confiance dans la force d'expansion des vérités religieuses et sociales, le cœur tranquille, le front calme et l'œil fixé sur l'avenir, il s'écriait : a Les révolutions , qui sont les grands scandales de la société, ramènent au bien, car il n'y a que le bien de nécessaire. Dans une révolution, les hommes, fatigués de marcher, voudraient s'arrêter au moins mal qu'ils prennent pour le bien et qu'ils regardent comme un lieu de repos. Marche, leur crie la nature, qui ne tient pas compte de leurs fatigues

231 CHAPITRB IV.

€t qui n'a placé le repos qu'au terme, à la perfection M »

Le comte de Maistre accueillait avec bonheur ces doctrines et ces espérances de son noble émule. De même que celui-ci, il parle sans cesse du règne éphémère de Terreur, des passions, des préjugés, de la tyrannie et du crime. «Le remède, dit-il, naît de Fabus, et le mal, arrivé à un certain point, s*égorge lui-même... Les irrégularités produites par l'opération des agents libres viennent se ranger dans Tordre général... Il faut qu'à la fin le salut Temporte, et pour accélérer cette œuvre universelle , dont 't attente fait gémir tous les êtres, il suffit que Thomme veuille... Il n'y a point de hasard dans le monde, et même, dans un sens secondaire, il n'y a point de désordre, en ce que le désordre est ordonné par une main souveraine qui le plie à la règle et le force de concourir au but*,»

Les idées généreuses de ces penseurs illustres forment un contraste étrange avec les cris de détresse que des économistes, qui se disent chrétiens, ne cessent de pousser à Taspect du développement progressif de la richesse générale au sein des sociétés modernes. Us ne savent donc plus que la faim est

[\) Voy. Théorie du pouvoir poUUque et religieux dans la société. OEuv. compl., T. K p. 739, ^22 et 715. Du perfectionnement de l'homme, T. II, p. 198. Essai analytique sur les lois naturelles de r ordre social, T. !«•', p. 859. Législation primitive ^ T. 1er, p. -11 98 en note.

(2) Voy. Principes générateurs des constitutions politiques, p. 200. Soirées de S.-Pétersbourg^ T. II, p. 164. Considérations sur la France, p. U et <27. Edit. de Bruxelles, 1852-1853.

mauvaise conseillère ! S'ils jetaient un seul regard sur la statistique des tribunaux criminels et des maisons de prostitution, ils en verraient ressortir, avec des proportions efifrayantes, la vérité de Tancien proverbe qui dit que la misère <légrade à la fois les âmes et les corps ! La moralité des masses s'accroîtra, les crimes deviendront plus rares, les enseignements de la religion trouveront un accès plus facile, à mesure que les privations, la détresse, le désespoir, les pleurs des enfants et les angoisses des mères cesseront de venir en aide aux séductions de Tor semé par la main du vice. UÉglise, que ces nouveaux docteurs compromettent par leurs exagérations, a toujours partagé cette espérance des âmes généreuses. Depuis le jour oii elle est sortie des catacombes, elle se montre avec un glorieux cortège d'institutions et de lois destinées h combattre la misère dans tous ses replis et sous toutes ses formes. L'Évangile ne condamne *pas plus les richesses que le travail ; mais il veut que le travail tienne compte des droits de tous et que le riche n'ait pas un cœur d'airain pour ses frères. Il n'est pas l'apothéose de la misère ; mais il exige que le pauvre soit aidé, consolé, respecté par tous, à condition qu'il respecte lui-même les prérogatives et les avantages légitimes des classes supérieures. Ce n'est pas aux richesses, mais à l'abus des richesses que s'adressent les malédictions dont les socialistes ont tant abusé pour établir une prétendue identité entre le christianisme et le communisme. Ce que l'Évangile condamne, c'est cette âpre soif de l'or qui n'écoute aucune plainte et ne recule devant

836 CHAPITRI lY.

aucun scandale, quand il s'agit de grossir les trésors de Tavare ou d'alimenter les sources du vice ; c'est ce luxe effréné qui gaspille en dépenses folles le capital que réclament le travail et le bien-être des générations futures ; c'est cette préoccupation exclusive des intérêts matériels qui rejette les intérêts intellectuels et moraux au dernier plan, parmi les choses secondaires ou indifférentes. Puisque le travail nous est imposé par la loi de Dieu, comment la richesse, qui est le fruit du travail, pourrait-elle être une iniquité? Quel mal y a-t-il à ce que les ressources croissantes du corps social viennent en aide aux soins ingénieux et touchants de la charité ^ ?

Quelques publicistes se plaisent h parler des ressemblances qu'ils croient apercevoir entre le XIX' siècle et l'ère ignoble des Césars romains. Ils comparent les efforts de TËglise h ceux des pontifes païens qui voulaient retenir au pied des autels antiques les générations prêtes à passer dans les temples du culte nouveau. Us établissent un parallèle ingénieux entre les passions des contemporains de Dioclétien et les vices des contemporains de Napoléon III, et ils en concluent que la religion du XIX® siècle va subir le sort de celle du IV**. Que les chrétiens se gardent d'ajouter foi à ces prophéties sinistres 1 Le paganisme devait trembler d'effroi, parce qu'il avait en face de lui un culte sublime dont tous les dogmes et tous

(1) Voy., pour la richesse et la pauvreté, dans Técononiiedu christianisme, le Socialisme depuis rantiquitë, 1. 1«»", pp. 77 et suiv.

(2) M. Laurent émet, en Belgique, une opinion de ce genre, dans son Bisloire du droit des flffens, t. V, p. H.

les préceptes trouvaient un écho daflsles profondeurs intimes de la nature humaine. La religion de la volupté, de la matière et de la terreur courbait la tête devant la religion de Tesprit, de la vertu, du dévouement et de la fraternité universelle. Le même rôle appartient-il au christianisme ? Où est la religion supérieure qui doit régénérer le monde moderne? Regardez k tous les coins de Thorizon, pénétrez dans toutes les écoles, placez-vous au pied de toutes les chaires, interrogez tous les coryphées du progrès : vous ne trouverez que les évolutions de l'absolu et la. . . métempsycose ! Après trente années de travaux et de luttes, les adversaires du dogme chrétien sont forcés de répéter aujourd'hui le cri de détresse «poussé par M. Michelet au commencement de 1831 : « L'autel a perdu ses honneurs ; l'humanité s'en éloigne. . . ; mais, je vous en prie, ohl dites-le-moi, si vous le savez, s'est-il élevé un autre auteP ? »

Depuis trois siècles, les défenseurs du christianisme ont victorieusement répondu h toutes les objections de ses adversaires. Chaque science nouvelle leur a fourni un large contingent de preuves, et, à l'heure où nous écrivons,^ le premier témoignage qui s'élève des ruines de Ninive, exhumées par les efforts réunis de l'Angleterre et de la France, est une confirmation

(4) Introduction à l'histoire universelle^ p.^k (3« édil.» Paris, Hachette, 4843). >— Un peu plus loin, M. Michelet, toujours en proie aux tortures du doute, s'écrie : a ... Dans quelle agonie de désespoir tombera ce monde orphelin? Demandez à l'infortuné Byron !... Que devient la cité universelle et divine dont la charité chrétienne vous avait donné le presseutimeut, et que vous aviez promis de réaliser ici-bas (p. 404 et 404}? »

238 CHAPITRE lY.

éclatante de la vérité historique de la Bible ! Au lieu de désespérer de l'avenir et de redouter les progrès de l'humanité, nous aimons à devancer de nos vœux Fheure d'une Renaissance religieuse qui sonnera au sein de l'éclat d'une civilisation supérieure. Nous disons avec le premier philosophe chrétien du siècle : (( Il faut nous tenir prêts pour un événement immense dans l'ordre divin... Le genre humain ne peut demeurer dans cet état... Attendez que l'affinité naturelle de la religion et de la science les réunisse dans la tête d'un seul homme de génie : l'apparition de cet homme ne saurait être éloignée, et peut-être existet-il déjà. Celui-là sera fameux et mettra fin au XVUP siècle qui dure toujours ; car les siècles intellectuels ne se règlent pas sur le calendrier comme les siècles proprement dits *. »

Mais quand même cet espoir ne dût pas se réaliser, il est un point sur lequel les chrétiens et les rationalistes peuvent et doivent se mettre immédiatement d'accord. Que les uns et les autres travaillent avec la même ardeur au progrès des institutions, des mœurs et des idées, c'est-à-dire, à l'accroissement du bonheur et de la dignité de leurs frères; qu'ils mettent une noble rivalité à déraciner les abus, à combattre le vice, à renverser les barrières inutiles qui s'opposent au développement légitime des facultés de l'homme ; qu'ils apportent leurs travaux, leurs méditations et leurs découvertes au trésor commun qui doit alimenter la vie et les progrès des races futures.

[i] Soirées de Saint-Pétersbourg, t. H, pp. 242 et 249 ; édit. cit.

Que les uns disent avec TEvangile :

Eatote perfectil

et que les autres répondent avec Platon :

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