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quement semblable, rien n*est si pareil que nous le sommes tous les uns aux autres. Quelque définition qu'on donne de Thomme, elle vaut pour tous les hommes*. » Ces paroles sont belles et consolantes, mais il faut se garder de leur attribuer le sens et la portée qu elles auraient sur les lèvres d'un publiciste moderne. Dans la pensée de Timmortel adversaire de Catilina, Tégalité native des hommes se conciliait, d'une part, avec la domination universelle et naturelle de Rome, de l'autre, avec le maintien des distinctions les plus odieuses dans la cité et dans l'humanité. Cicéron admet deux patries , Tune de la nature, l'autre de la cité,, c'est-à-dire, Rome et l'univers. La cité doit figurer en première ligne ! « Il faut que la République obtienne le premier rang dans nos devoirs et dans nos affections... Les facultés de notre âme, de not jp esprit, de notre raison, sont les richesses de la cité, et il ne nous est permis d'employer à notre usage que la portion de nous-mêmes dont elle n'a pas besoin,.. Il n*y a pas de société plus sacrée que celle que chacun de hogs contracte avec la République*.» Or, cette république dont le grand orateur exalte la toute-puissance et à laquelle il sacrifie l'homme tout entier, cette cité glorieuse et souveraine est la ville dé Rome, a Rome, dit-il, est la reine des cités, la lumière de l'univers, l'asile commun des nations. C'est à
{\)De Repuhlica, 1. 1, c. XIII. De Ofpciis, 1. 1, c. XVI. De Legibus, 1. 1, c. X; édif. de Le Clerc. (4826), t. XXXII, pp. 41 et 325, et t. XXXIII, p. 63.
(2) Resp., 1. 1, c. lY; De Leg., 1. II, c. II; De Off., 1. 1, c. XVII; ëdit. de Le Clerc, .1 XXXil, pp. 27 et 383; t. XXXHI, p. 69.
bon droit que^me a conquis le monde. Rome'exerce son empire sur les citoyens et les alliés comme Vâme sur le corps. Les Romains sont les protecteurs plutôt que les maîtres de la terre. Le peuple romain est le peuple souverain des rois, le vainqueur et le législateur de toutes les nations ^ ! » Le cosmopolitisme de Cicéron n'était que l'extension de la puissance romaine, l'anéantissement des nationalités étrangères, la soumission de tous les peuples aux ordres partant du Capitule. Aussi, chaque fois que le phre de la pairie s'occupe de la nature et des destinées de l'humanité, ses conclusions sont en contradiction flagrante avec leurs prémisses. Après avoir proclamé l'identité de nature chez tous les hommes, il affirme que « l'autorité violente des mattres sur leurs esclaves ressemble à celle de la meilleure partie de l'âme^ de la sagesse, sur les parties faibles et vicieuses. » Une tempête éclate, il faut alléger la charge du navire : doit-on plutôt jeter h la mer un cheval de grand prix qu'un esclave de peu de valeur ? Cicéron garde le silence* !
(4) Toutes ces propositions découlent directement des passages suivants : IV*» Catil, c. YI; DeRep., 1. III, c. XVIIlet^iX; DeOff., 1. 11, c. YIII ; Pro domo, c. XXXIII ; édit. de Le Clerc, t. XI, p. 223 ; t. XXXII, p. 495; t. XXXllI, p. 495; t. Xll, p. 410.
(2) De Rep., 1. III, c. XIX; Le Clerc, p. 495; i)e 0/f., 1. III, c. XXIII; Jbid.f p. 343. Dans une lettre adressée à son frère, gouverneur de la province d'Asie, Cicéron lui recommande de tenir en respect les esclaves {Ep. <id Quinium, 1. 1, ep. 4 ; Le Clerc , p. 29, t. XXY.) — Son humanité envers ces malheureux se borne à la recommandation de leur fournir le nécessaire^ comme aux mercenaires. (De 0/f., 1. 1, c. XIII; Le Clerc, p. 55.) (Voy. encore De Off., 1. II, c. YII ; Or. proPlando, 26 ; Or. de Har. r«p., 42; Epkt. ad i4«., 1, 1,ep. 42.)
II étend son mépris jusqu'aux hommes libres qui vivent de leur industrie ou du travail de leurs mains. « On regarde, dit-i], comme bas et vils les gains de tous les mercenaires, dont on paie le travail et non le talent ; car le salaire qu'on leur donne est comme le prix de la servitude. Tous les métiers d'artisans sont bas et serviles. Une boutique est un objet indigne d'un homme libre. Le commerce est ignoble, s'il se fait en petit ^ » — En présence de cet égQïsme national, de cette justification de l'esclavage , de ce dédain suprême du travail, on peut se demander sérieusement si la philanthropie du prince des orateurs romains, si souvent louée par les philosophes et les historiens modernes, était en réalité supérieure h celle d'Aristote et de Platon.
Cette préoccupation exclusive et constante des intérêts de la cité, ce contraste perpétuel entre Texcellence de la théorie et les aberrations de la pratique, se manifestent dans la vie et dans les œuvres de tous les Romains illustres.
Maudissant la fureur insensée des combats, Horace chante les bienfaits de la paix, les charmes du repos, les joies douces et pures de la concorde ; mais il prie les dieux de jeter la peste, la famine et toutes les horreurs de la guerre sur les Bretons et les Parthes qui s'opposent h la marche victorieuse des légions*.
{^)De Off., 1. 1, c. XLlî ; Le Clerc, pp. 454-163. (2) Odes, 1. 1, od. 2, 24 , 35 ; 1. III, od. 2 et 3.
Hic (Âpoiio) helhÀtn lacrymosum, hic mitiram famem Pettemque a populo et principt Cœtart, in Pena* atque Britanos
Veatra motut agti prece!
Le doux Virgile, le chanlre des bergers, des nymphes et des abeilleSj assimile la guerre au règne du crime ; mais il rappelle aux Romains que leur mission consiste h briser tous les obstacles, h courber toutes les tètes, à conquérir le mondée Mieux encore que ses glorieux émules, Ovide maudit le carnage et la dévastation que Mars tratne h sa suite ; il prie Janus de conserver au monde la paix que lui a procurée le vainqueur d'Actium : et cependant il engage Rome à lever sa tête altière au-dessus de toutes les nations, à poser un pied vainqueur sur Tunivers*! Tacite flétrit le meurtre et s'érige en vengeur des droits méconnus de l'humanité ; mais il adresse au ciel l'horrible vœu de voir les Germains s'entr'égorger sans trêve, pour le repos et la sécurité de l'Empire^. Pline pousse un cri d'indignation, quand il voit rhomme convertir en arme meurtrière le fer que les dieux lui avaient donné pour en faire l'instrument le plus précieux de son industrie ; à ses yeux, cet abus des dons du ciel est le plus criminel de tous les
(4) Georg.y 1. 1, v. 505 et seq. — Qui ne connaît ces beaux vers : ExcudefU alii apiratUia molliut aêrOf
Tu regere imperio populos, Romane, mémento.
Haec iihi erunt ariet ; pacisque imponere morem^ Parcere euhjectit et dehellare superbos.
(iCfwirf., 1. VI, V. 848-854).
(î) FattL, 1. I, V. 281 et sq.; 597 et sq.; 1. IV, v. 407, 857, 926etsq.
Vrhs oritur [qui* tune hoc uUi credere poaeet?) Victorem terris impositura pedem !
(3) De Mot. Germ,, c. XXXIII.
42 GHAPiTJlB H.
mejfaits de l'esprit humain. Mais Pline, de même que Virgile, Horace et Ovide, ne songe pas h révoquer en doute la légitimité des guerres éternelles des Romains : il affirme que les dieux, pour le bonheur de rhumanité, ont voulu que ritalie devint la patrie unique de toutes les nations du globe ^
Rome était la souveraine des rois et des peuples, la régulatrice des mœurs, la patrie par excellence, le monde : Urbs Roma, orbis romanusl Rome était une déesse dont il fallait exécuter les ordres et à laquelle Tunivers devait élever des temples*. D'innombrables inscriptions la saluaient d'éternelle et de divine : Roma Dea, Roma ceterna ! Ses enfants étaient le peuple-roi , le peuple dominateur : Populus late rex\ Populus imperator^.Yivgile lui promettait un règne sans fin, et Martial se rendait l'écho d'un sentiment universel, quand il chantait :
Terrarum dea gentiumque Roma»
Cui par est nihil el nihil secundum ^ !
Avec cette propension en quelque sorte invincible des esprits, les maximes les plus pures avaient rarement dans la bouche d'un Romain la valeur d'une
(4)Plin., Nat, Bist,, l. II, c. LXIII et LXVIIÏ; 1. III, c. VI; i. XXXIV, c. XXXIX; Coll. Nisard, T. I, p. 1 29, 433 et 460 ; T. II, p. 454.
(2) Tac, Ann, 1. IV, c. LVI.
(3)Virg.,-JS;neid.,l,I,v. 25.
(4)Tac.,i4nn., 1. III, cYI.
(5) Wirg., JEneid., 1. î, v. 283.Mart. Epigr., 1. XII, 8; T. II, p. 479, éd. BipoDt. (4784). — « Rien de plus ordinaire que ces sentiments
vérité générale et absolue. Ce que Rome approuvait était juste et bon, ce que Rome repoussait était odieux et ignoble ! Celte tendance, il est vrai, se montre moins sensible, moins absorbante, dans les méditations des derniers représentants de Técole stoïcienne gréco-romaine. Leurs écrits fourmillent de belles sentences sur Tesclavage, la guerre, la bienfaisance, le désintéressement, Toubli des injures, le dédain de la vengeance, la sagesse et la vertu ; ils représentent la terre comme la patrie commune de notre espèce, et Ton sent, en les lisant, qu'un souffle nouveau a passé sur les écoles de la ville éternelle. Mais ici encore, il convient de ne pas s'abandonner h des illusions décevantes. Chez les uns, le cosmopolitisme et les conséquences qui en dérivent ne sont qu'un détachement plein d'orgueil de tout ce qui charme, passionne et séduit les hommes; chez les autres, la sagesse et la vertu, dépouillées de tout caractère d'utilité sociale, ne sont qu'un moyen de perfectionnement individuel et solitaire ; chez tous, les élans du cœur et les aspirations du génie sont flétris et annulés par l'influence délétère d'un panthéisme matérialiste et fataliste. On en trouve des preuves manifestes, palpables, dans les discours et dans les écrits des représentants les plus illustres de l'école, Sénèque, Epictète et Marc-Aurèle.
d'adoratioD et ces cris d'enthousiasme : Caput mundi rerumque pottsias (LucBD. 1. II, v. i 36.) ; Urbs alla y toto quœ prœsidet orbi (Propert. 1. IIÎ, E. XI, v. 57.) ; Caput orbis terrarum (Tit. Liv., 1. 1, c. XVI.); Capul rerum (Tac. Bist,^ 1. II, c. XXXII.); Maœima rerum (Virg. ^n. 1. VII, v. 602.)
Propriétaire de vingt mille esclaves, Sénèque ne s'occupe que du sage et déclare orgueilleusement qu'il n'a pas de conseils pour la foule*. Il enseigne que l'homme libre et l'esclave ont la même nature ; mais, au lieu de se prévaloir de ce principe pour protester contre la grande iniquité sociale de Fesclavage, il se rejette dans les théories orgueilleuses de récole et nie l'existence même de la servitude, a Un esprit bon, libre, courageux... peut se rencontrer, dit-il, dans un affranchi et dans un esclave, aussi bien que dans un chevalier romain. Qu'est-ce qu'un chevalier romain? Qu'est-ce qu'un affranchi et un esclave! Ce sont des noms... » Si l'esclave est las de porter ses chaînes, qu'il imite l'exemple du jeune Lacédémonien et se brise le crâne contre les murs de l'appartement de son maître*. — Épictète, esclave lui-même, ne trouve pas un mot pour protester contre la légitimité de l'esclavage : bien plus, il engage les maîtres à éviter le contact des esclaves, comme l'homme bien portant évite celui des malades. A ses yeux, l'esclavage et la liberté appartiennent exclusivement au domaine de la conscience ; ce sont des distinctions arbitraires, des chimères dont le sage ne doit. pas se préoccuper ; le sage est libre dans les fers, le méchant est esclave sous la pourpre. Il
(1) Dans sa sixième lettre à Lucilius, on trouve cette phrase significative : Frons nostra populo conveniai ; inius autem omnia dissimilia sint. Coll. Nisard, p. 530. Dans son traité De la Constance, il dit que le sage est une rareté qui ne se rencontre dans les siècles qu'à des intervalles lointains. Ibid., p. 270.
(2) Epist. XXXI et LXXVII. Tamprope libertaslet servit aliquis! Coll. Nisard, pp. 583 et 684.
affecte la même indifférence, les mômes dédains à l'égard de tous les maux qui affligent Fespèce humaine. La guerre renverse les villes et décime les peuples. Faut-il maudire la guerre? En aucune manière. Estce qu'on pousse des cris d'indignation quand le chasseur disperse les nids des hirondelles et des cigognes? Est-ce qu'on se plaint quand le boucher égorge un grand nombre de bœufs et de brebis? Mais ne doit-on pas, au moins, aller au-devant des ignorants et des faibles, pour éclairer leur intelligence, pour épurer et raffermir leurs âmes? Non, répond Épictèfe : le sage ne doit pas imiter l'exemple de ces médecins de bas étage qui vont chercher les malades, au lieu de les attendre. Il pousse le mépris des choses extérieures au point d'exclure de la catégorie des biens, non-seulement les richesses et la santé, mais la patrie, les parents et les enfants mêmes*. — Après avoir érigé, au sommet du capitole, un temple majestueux à la bienfaisance, Marc-Aurèle mourut sans avoir pris une seule mesure réellement efficace en faveur des innombrables esclaves qui peuplaient toutes les provinces de l'Empire*. Après avoir dit et répété
(!) Epict. Fragmenta , n* XUl et XLÏII ; Man. c. XLVI ; Dissert., 1. I, c. XXII et XXVIIl ; 1. II, c. I; 1. III, c. XXIII ; 1. IV, c. I ; éd. SchweighaBser, T. I, pp. H6, U5, U6, 474, 480, 545 etsq. ; T. III, pp. 53 et 80. Cependant Epictète a connu le christianisme. V. Diss., l.IV,c.Vn;/6id.T.l, p. 618.
(2) Il défendit de vendre les esclaves pour les combats d'animaux (L. 42, D., 1. XVIII, 1. 1). C'était une mesure digne d'éloges, mais elle n'en laissait pas moins subsister tous les abus dont l'esclave était victime dans la maison et sur les terres de son maître. On peut en dire autant des décrets qu'il rendit pour assurer l'efficacité des affranchissements (L. 30, § 46, D., 1. XL, t. Y).
46 CHÀPITR9 II.
qu'il était citoyen du monde» il eut soin d'ajouter que, comme fils d'Antonin, son cosmopolitisme ne Tempêchait pas d'être citoyen de Rome, Après avoir formulé tant de nobles préceptes sur la modestie, la simplicité, la soumission à la volonté des dieux, le maître du monde se mit à écrire pour légitimer le suicide ! Toute idée de progrès , toute pensée d'amélioration manquait à ses conceptions philosophiques et religieuses. « Les choses de ce monde, disait-il , sont toujours les mêmes ; elles se meuvent en cercle, les unes en haut , lés. autres en bas, d'un siècle à l'autre... Tout ce qui arrive dans le monde y arrive justement... Les biens et les maux arrivent indifféremment, selon l'ordre et la suite de ce qui devait se faire successivement en vertu d'un certain mouvement primitif. .. Tout arrive selon l'ordre de la nature universelle. .. Tout ce qui se fait dans le monde s'est toujours fait, se fera et se fait partout. . . Il n'y a rien de nouveau, rien qui ne soit ordinaire... Tout est ordinaire et de bien courte durée... Celui qui voit maintenant le monde a tout vu. // a vu toute Véterrnité passée et à venir,,. De tout temps, le spectacle du monde a été le même : tout ne fait que rouler en cercle, » Aux yeux de ce noble représentant du paganisme, l'impudence, la fourberie, la haine, la trahison, la méchanceté, le vice, en un mot, nécessaire dans l'économie générale de l'univers, n'était un mal que dans le langage et la pensée du vulgaire * !
(4) Je m'incline volontiers devant la grande figure de Marc- Âùrèle ; mais le respect que je lui porte ne doit pas m*empêcher de
. Du reste, ce n'est pas ici le lieu de rechercher la pensée, intime des personnages éminents de l'Empire romain. Nous en avons dit assez pour prouver que le problème est complexe et^ne peut pas se résoudre h Taide de quelques maximes sonorl^s, groupées d'une manière plus ou moins ingénieuse. Pour le moment, la question qui doit surtout nous préoccuper consiste à savoir si les Romains connaissaient et admettaient la théorie du progrès indéfini des sociétés humaines.
A cet égard, la réponse ne saurait être un seul instant douteuse. Les faits et les doctrines se manifestent avec une évidence tellement palpable, que toute discussion sérieuse devient impossible.
Tandis que la misère, la douleur et l'ignominie régnaient en souveraines dans les bas fonds de cette société^ sans entrailles, un cri de désespoir troublait sans cesse les travaux, les ambitions, les plaisirs et les débauches des classés supérieures. Le philosophe, le poète, l'orateur et l'homme d'État semblaient se disputer la tâche d'annoncer l'imminence d'une période de décrépitude sans remède. Le découragement instinctif du remords marquait *de sa sombre empreinte toutes les productions de l'esprit humain. Nourrie par l'esclavage, protégée par la
montrer le païen dans un homme que quelques savants ont placé au-dessus des Pères de l'Eglise. Toutes les opinions que je lui ai attribuées se trouvent nettement formulées dans ses Pensées, Voy., entre autres, 1. II, n° 4^ ; 1. IV, n» 40 ; 1. VI, n°» 37 et 44 ; 1. yiï, no 4; 1, Vin, n~6. 47 et 55; 1. ÏX, n» 4 et 28.1. X, n" 8 et 27; 1. XII, no 26, pp. 6!, 95, 204, 207, 247, 265, 293, 304, 34 4, 327, 373, 395 et 443; édit. Schullz (4802). ^ Les fragments que j'ai transcrits sont empruntés à la traduction de M. de Joly.
force brutale, rongée par la corruption monstrueuse des grands et de la foule, Rome disait elle-même que les conditions de la durée manquaient à Tédifice gran* diose qu'elle avait élevé à Taide de tant de combats, de spoliations, d'injustices, de sang et de larmes. Elle voyait venir la justice de Dieu !
« Déjà commence la décrépitude des âges... Le monde court h sa perte... Amas de substance périssable, l'univers naît et succombe.. . La race des hommes, sans cesse travaillée par de vaines agitations, consume la vie en soins inutiles* !» — a La patrie n'a presque plus de citoyens... Nous n'avons conservé de Rome que ses murailles, menacées aujourd'hui même des derniers attentats, et nous n'avons plus de république ! . . . Nous n'avons plus aucune solide et réelle représentation du vrai droit,- de la vraie justice : nous n'en avons conservé qu'une ombre, une faible image I... L'éloquence elle-même, dont les commencements furent si faibles parmi nous et qui y arriva h un si haut degré de perfection, suivant le cours naturel de presque toute chose, décline et va bientôt retomber dans le néant •• » — « Quelle divinité le peuple appel lera-t-il au secours de ^ l'Empire qui menace ruine?... vaisseau delà république!
(4) Lucretius, De rerum natura, 1. Il, v. 4150 et 4474; 1. V, v. 66, 67, 4429 et 4430; coll. Nisard, pp. 43, 44, 90 et 447.
Ergo hominum genut incassum et frustra làborctl • Semper, et in curie consumit inanibua œvum !
(2) Gicero, De Off. , 1. 1, c. XXV ; 1. n, c. Vlll ; 1. m, c. XVIÎ. Tttsc. quaest,, 1. II, c. II; coll. Le Clerc, t. XXXIII, pp. 93, 499, 325; t.XXVIlI, p. 477.
pas une de tes voiles qui ne soit en lambeaux : pas un dieu que tu puisses invoquer dans ta détresse!... Tout est altéré par le temps destructeur I Nos pères valaient moins que leurs aïeux, nous valons moins que nos pères , et nous laisserons des fils plus dépravés encore ^ » — « L'univers en combustion s'abîme et s'écroule de toute part... Ce peuple, qui jadis distribuait l'empire, les faisceaux et les légions, le voilà impassible ; il ne s'occupe plus que de deux choses : du pain et des spectacles... Plus formidable que le glaive, la luxure a fondu sur nous et venge i/^ Funivers asservi ; nous vivons dans une affreuse confusion de tous les crimes , de tous les désordres. . . Rome entière est dans le cirque I... Le commun auteur des choses voulut qu'une affection mutuelle nous fit chercher tour à tour et prêter un appui ; mais de nos jours il règne plus d'accord entre les serpents... Nous vivons dans le neuvième âge, dans un siècle pire que le siècle de fer. Les noms manquent aux crimes , et la nature même n'a plus de métaux pour les désigner*! » — « Plus de règle, plus de justice I . . . La fortune se joue des choses hu-
(1) Horace, Odes, 1. 1, o. 2 et 44; 1. III, o. 6. Trad. Nisard.
Damnosa quid non imminwi dies? JEtas pareniwn pejor avis, tulit Noi nequioret, moœ dalurot Progeniem vitiosiorem.
(2) Juvénal, Satires VI, X, XII, Xlïl, XV. Trad. Nisard.
Nonc^œtas igitur, pejoraque seciila ferri Temporibus, quorwn sceleri non invenit ipsa Nomen^ et a nullo poiuit natura métallo.
(XIlI, Î8-30.)
50 GBAPITRB U.
maines. .. Les dieux frappent Tempire romain de leur colère... L'esprit est accablé et Tâme se serre de douleur!... Jamais les Romains n'éprouvèrent des calamités plus terribles * ! » — Pendant trois siècles, ces cris de détresse retentirent constamment aux oreilles du peuple dégénéré qui s'était enrichi des dépouilles du monde.
Les historiens et les philosophes ne niaient pas la réalité de cette décadeûce visible ; . ils cherchaient même à l'expliquer en empruntant aux Grecs, les uns, la comparaison entre la vie de l'homme et la vie des peuples, les autres, la théorie désolante du cours circulaire et fatal des événements terrestres. Les pre^ miers disaient que le peuple romain , après avoir traversé les périodes de Fenfance, de l'adolescence et de la jeunesse, allait passer des forces de l'âge mûr à la décrépitude de la vieillesse* ; les seconds trouvaient étrange qu'on s'étonnât de voir entraîner TEmpire et ses habitants dans le mouvement de rotation qui emporte tous les êtres. Conséquent avec le fatalisme matérialiste qui. faisait la base de ses doctrines, Sénèque disait : « Comme l'eau rapide des torrents ne revient point sur elle-même, parce que
(4) Tacite, Annales, 1. III, c. XVIII et XXVIIÏ ; 1. IV, c. I ; 1. XVI, c. XVI. Hist., 1. 1, c. m. Trad. de GalloQ de la Bastide, 1. 1, pp. 480, 4«9et235;t. II, p.255et284.
(2] Si quis populum romanum quasi kofninem ùonsideretf iotamque ejus aetatempercenseat, ulcœperit, alque adoleveritf ul quasi ad quemdam juveniae florem pervenerit, ut postea velut consenuérity quatiwr gradus processusque ejus tnuenief.'Florus, Epit» hist, rom.j proœm., p. 3; édit. Ragon. (Voy» ci-dessus, p. 33, les opinions de Platon et d'Ocellus Lucanus.)
les flots qui suivent précipitent les premiers ; ainsi la chaîne des événements obéit à une rotation perpétuelle, et la première loi du destin c'est de rester fidèle à ses propres décrets. » Le philosophe annonce même la fin du monde, à Taide d'un nouveau déluge, lequel sera suivi d'une création nouvelle. Redevenue vierge et pure, la terre verra sortir de son sein une race d'hommes innocents ; mais ceux-ci ne tarderont pas h se corrompre comme leurs devanciers. « Chassé de nos domaines, l'Océan sera refoulé dans ses profondeurs, et l'ancien ordre rétabli. Il y aura une seconde création de tous les animaux ; la terre reverra l'homme , ignorant le mal et né sous de meilleurs auspices. Mais son innocence ne durera pas plus longtenops que l'enfance du monde nouveau. La perversité gagnera bientôt les âmes *. »
Il serait difficile de nier plus pertinemment la loi du progrès ; et cependant, à part quelques vagues aspirations, on ne doit chercher rien de plus, ni dans les Dissertations d'Epictète, ni dans les Pensées de Marc-Aurèle. Tandis que le disciple de Musonius place le commencement de la philosophie dans le dédain des choses extérieures, dans. le mépris des travaux et des aspirations de la foule, le César philosophe, apercevant partout des symptômes de décadence, des éléments de dissolution, des germes de corruption et de ruine, ne cesse de pa: 1er du néant des œuvres et dés espérances dé l'homme. Nous
{\} Quaest, nat,, 1. II, c. XXXV ; 1. III, c. XXX ; coll. Ni^ard, pp. 424 et 455.
5!â CHAPITRE II.
avons vu que le mouvement inévitable de tous les êtres, dans un. cercle éternellement le même, était à ses yeux le dernier mot de la philosophie de rhistoire.
La théorie dont nous recherchons les traces dans le passé n'était pas plus connue h Rome qu'à Athènes^
Nous l'avons déjà dit ; ce n'était pas une voix sereine annonçant le progrès graduel de l'humanité , c'était un cri de désespoir qui retentissait dans les profondeurs de la société païenne. Phénomène digne d'être éternellement médité ! Les barbares, qui vont devenir les ministres de la justice de Dieu, se cachent encore dans les forêts de la Germanie; Rome n'a plus de rivale sur la terre; souveraine du monde, elle a réuni les dieux de tous les peuples dans un seul de ses temples ; dominatrice de l'Europe , de l'Afrique et de l'Asie, elle a fait preuve d'une vitalité assez puissante pour absorber toutes les nationalités sans cesser d'être ellemême ; sa victoire est désormais assurée ; les vaincus ont cessé de se plaindre et adoptent la langue, les mœurs et le culte des vainqueurs. Et c'est alors que Rome , parvenue au faite de la puissance et de la gloire, désespère de l'avenir et pousse un cri de détresse I
C'est que Rome avait méconnu les conditions éternelles de toute grandeur durable. Tandis que la civilisation matérielle continuait à déployer ses mer-
(4) Voy., au sujet de Tusage qu*on a fait de quelques passages isolés de Térence, de Gicéron et de Virgile, les détails qui se trouvent à l'Appendice (Litt. E).
FlLUnON DE LA THÉORIE BU PROGRÈS INDÉFINI. 53
veilles, une lèpre hideuse rongeait sourdement toutes les bases de la vie sociale. Les provinces versaient leur corruption dans la capitale, et la cité-reine, devenue le réceptacle des vices de tous les peuples, rendait avec usure les exemples pernicieux qu'elle recevait de ses tributaires et de ses esclaves. Un culte infâme, des orgies monstrueuses, des habitudes féroces, des spectacles assaisonnés de sang humain, Toubli de tous les devoirs, la glorification de tous les crimes, une adulation abjecte qui ne reculait pas même devant Tapothéose d'un tyran ignoble : voilà le bilan de la vie morale des maîtres du monde! Cette race vigoureuse et frugale, dont les fils formaient les légions invincibles de la République, était remplacée par une populace cosmopolite, vil assemblage d'affranchis et de parasites, qui vivait d'aumônes officielles et ne sortait des tavernes et des lieux de débauche que pour se repaître de l'agonie du gladiateur étendu sur l'arène ensanglantée du cirque. Toutes les idées s'étaient altérées ; tous les sentiments s'étaient corrompus sous l'influence d'une atmosphère où l'on respirait en quelque sorte le goût de la luxure et l'instinct du crime. Le petit nombre de Romains qui conservaient l'amour des mœurs antiques avaient eux-mêmes perdu l'intelligence du droit et du devoir, du juste et de l'injuste. C'est l'historien vengeur de l'humanité méconnue , c'est Tacite qui s'écrie : a Les noms de sage et de juste appartiennent au plus fort ^. »
(1) Tacite, De Morih, Germ.y c. XXXVI, trad. de Gallon de la
54 GHAPITRB n.
Mais la déification de la force ne suffit pas pour faire vivre un grand peuple. Quand un sensualisme immonde devient la règle des mœurs , quand un scepticisme effréné tarit la source du dévouement en brisant le lien d'une croyance commune, la décadence est proche et la ruine inévitable. L'Empire touchait à cette heure suprême. Les temples n'étaient plus que des écoles de libertinage. <% Si vous voulez rester pur, disait le poète, fuyez les temples; si la jeune fille veut demeurer chaste, qu'elle craigne le sanctuaire de Jupiter et les souvenirs de ce dieu adultère*.» L'égoïsme avait envahi tous les cœurs, les intérêts sacrés de la morale et de l'humanité n'entraient plus en ligne de compte^ les écoles de philosophie tombaient les unes h la suite des autres. L'impuissance, la lâcheté, la violence et l'anarchie, débordant du centre, se répandaient comme un fleuve impur sur toutes les provinces de l'Empire. La poésie, l'art et les lettres voyaient en même temps pâlir leurs clartés fraternelles. La langue ellemême se décomposait sous une influence mystérieuse
Bastide, t. III, p. 308. Arislote exprime la même pensée en d'autres termes, au liv. 1,0. U, de sa Politique :.« La force, dit-il, n*est jamais dénuée de mérite! » (Trad. cit., p. 20).
U me serait facile d'appuyer sur des autorités irrécusables chaque mot que je viens d'écrire dans le tableau de la Rome impériale. Je me bornerai à citer, au sujet du culte, un passage significatif de Térence : « Ce qu'a fait le maître .des dieux, celui dont le tonnerre ébranle les voûtes du ciel, moi, faible créature, je m'abstiendrais de le faire! Je l'ai fait certes et avec gra&de joie. » Il s'agissait de la séduction d'une femme à l'aide de l'or. Ego homunciOf hoc non facerem? Ëun., act. III, s. VI ; 1. 1, p. 564, édit. de Levée.
(«) Ovide, rmt.,L II, v.2a7.
FILIATION DE LA THÉOftlB DU PROQRÈS INDÉFINI. 55
qui déroute la science moderne. C'était en vain que quelques sectes, moitié philosophiques, moitié religieuses, cherchaient h ranimer le paganisme, en mêlant h ses dogmes les traditions de l'Orient et les conquêtes plus récentes de Tintelligence humaine. Les néo-platoniciens subirent le sort de leurs prédécesseurs : leur voix se perdit au milieu des passions bruyantes de la foule .
Le monde païen, qui devait et qui se sentait mourir, comprenait instinctivement que le salut devait venir du dehors. Guidés par un pressentiment prophétique, tous les hommes qui s'inquiétaient de l'avenir tournaient leurs regards vers les contrées à la fois riantes et mystérieuses que le soleil éclaire de ses premiers rayons. (cOn était généralement persuadé, dit Tacite, que l'Orient allait prévaloir et qu'on ne serait pas longtemps sans voir sortir de la Judée ceux qui régiraient l'univers ^ »
Tacite constate l'existence de la prophétie : il assistait, sans le savoir, à son accomplissement;
(IJ Pluribus persuasio ineratt anliquis sacerdoium litteris contineri eo ipso tempore fore ut valescerel Oriens, profectique Judea rerum jyotireniur . (Hist., 1. V, c. Xli.I.) Celle opinion était universellement répandue. Voy. Nicolas, Études phil. sur le .christia- • nisme, 1. 1«^ p. 347, édit. belge de 4846.
56 chaphrb ii.
s III* — liC Christianisme.
Première prédication de l'Évangile. — Les doctrines évangéliques comparées aux doctrines païennes. — Vérités sociales proclamées à Rome par les premiers apôtres du christianisme : égalité de tous les hommes, fraternité universelle^ réhabilitation du travail, bienfaits de la science mise à la portée de toutes les classes. — Tout en s'abstenant de formuler la doctrine du progrès, les premiers missionnaires communiquent aux Romains toutes les niaximes sur lesquelles cette doctrine s'appuie dans la science moderne : la solidarité des races et des peuples, le dévouement obligatoire aux intérêts moraux et matériels de nos semblables, l'amour de la science, l'horreur de l'injustice et de l'oppression, la liberté et la responsabilité de tous sous l'œil de Dieu. ^- Le christianisme s^attaque par ses préceptes à toutes les barrières qui arrêtaient le développement normal des sociétés anciennes. — - Raisons qui s'opposaient à la prédication immédiate des vérités sociales qui découlaient des vérités religieuses. — Exemple remarquable fourni par Tattitude de l'Église dans la question de l'esclavage. — Le christianisme et le progrès au moment de l'invasion des Barbares. — Condamnation formelle de la théorie stoïcienne du mouvement circulaire des peuples et des civilisations. — Le désordre et la force impuissants contre la civilisation et le droit. — L'avenir de l'Europe romaine.
Pendant que les Romains se pressaient sur les gradins du cirque, pour savourer les délices d'un drame où le sang humain coulait h flots, quelques Juifs, membres obscurs d'une race dédaignée, réunissaient dans les lieux solitaires une troupe d'artisans, d'esclaves, de mendiants et de femmes du peuple. Debout au milieu de ces déshérités de la terre, ils leur adressaient des paroles qui n'avaient jamais été entendues dans les temples des dieux, les palais des grands et les écoles des philosophes.
La doctrine et les mœurs de ces étrangersi étaient l*dntithèse des doctrines et des mœurs du monde romain.
Le monde méprisait Tartisan, le pauvre et Tesclave. Il oubliait dédaigneusement les droits de l'enfant, de la femme, de tous les êtres faibles. Il multipliait et consacrait les distinctions les plus odieuses dans la famille, dans la cité, dans l'humanité. Il divinisait la force et confondait les caprices sanguinaires de la tyrannie avec les manifestations providentielles de la justice. Il cherchait le bonheur dans Taccumulation des richesses, dans les jouissances du pouvoir et du luxe, dans les orgies incessantes d'une vie toute sensuelle. Il flétrissait le travail comme rindice infaillible d'une âme servile. Il faisait de la sagesse elle-même le privilège d'une aristocratie de l'intelligence*.
Les Juifs, disciples du Christ, enseignaient et pratiquaient d'autres maximes. A ceux qui, le front courbé vers la terre, acceptaient la dégradation éternelle de leur race comme une conséquence inévitable des lois de la nature, ils rappelaient l'origine, l'excellence et
(4) « Il n'est pas possible, dit Platon, que le peuple soil philosophe. » [Rep.f 1. VI; trad. cit., t. X, p. 23.) Aristote afQrme que « l'apprentissage de la vertu est incompatible avec une vie d'artisan et de manœuvre » {Pol., 1. Ill, c. lll; trad. cit., p. 139). Cicéron engage le philosophe à fuir la multitude {Tusc. quaest., 1. II, cl; trad. cit., t. XXVIII, p. 1 75) . Théognis s'écrie dans ses sentences : « 11 est honteux qu'un homme sobre s'arrête avec des gens pris de vin ; le sage n'est pas moins déplacé dans la compagnie du vulgaire {Sent., n« LXVII , trad. Lévesque). «Nous avons indiqué cidessus les avis de Sénèque et d'Epictète, p. 45. C'était l'opinion de tous les philosophes.
58 CHAPITBB II.
Tunité jde Tespèce humaine. A ces innombrables esclaves qui , façonnés par une oppression héréditaire, n'espéraient pas même. le bonheur et l'égalité au delà de la tombe, ils montraient au bout de la carrière un Dieu juste et bon^ une éternité de paix et de bonheur sans nuage. « Vous êtes tous frères , disaient - ils , parce que vous êtes tous enfants d'un môme père qui réside dans les cieux^. L'humanité forme une grande famille, dans laquelle les peuples et les individus remplissent la tâche qu'ils ont reçue du père commun. Comme nous avons plusieurs membres en un seul corps, et que tous les membres n'ont pas une même fonction, ainsi nous sommes un même corps en Dieu, et chacun réciproquement les membres* l'un de l'autre*. Envisagez les vieillards comme vos pères, les jeunes gens comme vos frères , les femmes âgées comme vos mères , les jeunes filles comme vos sœurs « chastes et pures •^. Aux yeux de Dieu, il n'y a ni Juif, ni gentil, ni Grec, ni barbare, ni esclave, ni homme libre. Venez à nous, vous qui pliez sous le fardeau des misèreâ de la vie , nous connaissons toutes les sources de la consolation^! » — Comme conséquences de ces prémisses, ils indiquaient en termes chaleureux les devoirs qui dérivent de la fraternité des hommes ; ils disaient : « Soyez du
(l)S.Matt., XXIII, 8,9.
(2) Paul., ad Rom., Xll, 4, 5. Ad Ephes., IV, 25. (3)"Paul.,I»adrimo«.,V,4,2.
(4) Paul., ad Gai., III, 26,. 27, 28; Ad Col. 111, 44 ; Ad Corint. !•, XII, 43 ; Matt., XI, 28 ; XXIII, 9.
même sentiment, ayez les mêmes affections, ne formez qu'une seule âme*. Aimez -vous les uns les autres, et que chacun ait en vue les intérêts de ses frères*. Soyez patients, évitez la colère, chassez l'envie, écartez Torgueil, attristez-vous des succès, de l'injustice et réjouissez-vous des conquêtes de la vérité : donnez au besoin votre vie pour vos frères*. Aimez Dieu de toute votre âme, de tout votre cœur ; mais aimez votre prochain comme vous-mêmes : l'un de ces préceptes est semblable à l'autre^. Secourez les orphelins, visitez les veuves abandonnées : Dieu est charité. L'amour est la perfection de la fo»^ ! » — Leur langage s'élevait h la hauteur du sublime, quand ils parlaient de la splendeur et de la puissance de la sagesse ; mais, h la différence des fondateurs de toutes les écoles philosophiques, ils ne voulaient pas que la science et la vérité devinssent le privilège d'un petit nombre d'intelligences d'élite. «Là sagesse, s'écriaientils, est la fille de TÉternel. Quand il disposait les cieui, quand il posait les montagnes sur leurs bases, quand il faisait jaillir les fontaines des entrailles de la terre, quand il arrêta la puissance des mers aux rocs et aux sables des rivages, la sagesse était en sa présence... Approchez, ignorants! Approchez, hommes simples ! Cherchez la sagesse : elle est préférable à l'or pur et aux perles précieuses. Malheur à
(4).Paul., ad PWI., 11,2-4.
{%) Ibid., Il, k.
(3) Paul., ad Çorinth,, f, XIII, 4 et sq.; 1* Joan., 11, U ; III, \\
et46;lV,44.
(4) Matt., XXII, 37-40.
(5) !• Joan., IV, 8; Jac, 1, 27; Paul., ad Rom., XIII, \0,
60 GHAPITBE 11.
rhomme qui hait la science^!... Dieu vous appelle des ténèbres à la lumière *. Uamour de la sagesse conduit au royaume éternel ^. Le règne de Dieu est annoncé aux pauvres, et ce règne est celui de la vérité *. Dieu est le père des lumières '. Ajoutez la vertu à votre foi , mais joignez à votre vertu la science •. Heureux Thomme qui trouve la sagesse et qui met en avant Tintelligence "^ ! » — Ce qu'ils faisaient dans les régions supérieures de la science et de la vérité, ils l'accomplissaient dans la sphère plus restreinte et plus modeste des intérêts matériels; ils s'élevaient au-dessus des préjugés vulgaires, et, pour la première fois, l'esclave et l'artisan entendirent parler de la noblesse et de la sainteté du travail. « Gagnez votre pain à la sueur de votre front ,. disaient- ils. Dieu â fait du travail une loi pour l'humanité. L'homme qui travaille se conforme aux décrets de la providence divine et attire les bénédictions célestes sur sa famille. Ne fuyez pas les travaux pénibles ni les labeurs de l'agriculture chère au Très -Haut®. Détestez l'oisiveté : l'homme qui refuse de travailler n'est pas digne d'obtenir sa nourriture^. » — Im-
(<) Prov., 1, 24 et 29; VIII, 2, 5J0, H, 22-36; IX, 4, 16; Job, XXVIÏI, M.
(2)I*Pelr.,IÏ.9.
(3) Sap., VI, 2i ; Prov., VIII, 20, 2i .
(4) S. Matt., XI, 5. Evang. S. Joan., XVHI, 37. (5)I»Jac.,1, 17.
(6)II'Petr.,I, 5.
(7) Prov, III, 13.
(8) Ecclesiastic, VIII. 16; Gènes.. III, 17.
(9) Paul. Il* ad Thess. ,111,10.
placables pour tous les vices, ils louaient la tempérance , la modestie , le dévouement et l'abnégation , dans une capitale immense où toutes les classes , depuis l'esclave jusqu'au favori de César, plaçaient l'idéal de la vie dans la possession de l'or, dans les satisfactions de l'orgueil, dans les raffinements de la débauche. Leur humble auditoire tressaillait de bonheur , quand ils disaient : a Le règne de Dieu ne consiste pas dans le boire et le manger, mais dans la justice, la paix et la joie qui descend du ciel *. Ne méprisez ni le pauvre ni l'homme qui naît dans une condition que le monde envisage comme basse et vile. Que le riche soit humble et que le pauvre sente sa dignité d'enfant de Dieu* 1 Ce n'est pas l'apparence extérieure , c'est l'âme que vous devez considérer ^. Le divin maître a dit : Heureux les pauvres^ ! Fuyez tous les vices, pratiquez toutes les vertus. Dieu ne vous a pas révélé vos destinées immortelles, il ne vous a pas appelés de la servitude à la liberté, pour vous donner l'occasion d'imiter les vices des hommes de notre siècle '. Ajoutez la vertu à votre foi ; h la vertu, la science ; à la science, la tempérance ; à la tempérance, la patience ; à la patience, la piété ; h la piété, l'amour fraternel ; à l'amour fraternel, la charité*. Votre foi
(4)Paul.,i4di{om.,XlVJ7.
(2)Jac., I, 9, 40.
(3) /Wd., Il, 4-9.
(4)Matt.,V,3.
(o) Paul., Ad Gai., 111, I et 3 ; IV, 7 et 9 ; V, 4 , 4 J 3.
(6)II»Petr.,I, 5-7.
62 CHAPITKE II.
doit remporter la victoire sur le monde *. Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait^ ! » — Ils ne confondaient pas le droit avec la force, la violence avec réquité, les caprices sanguinaires de la tyrannie avec les manifestations régulières de la puissance souveraine. Ici encore la simplicité sublime de leur parole dépassait immensément les dissertations les plus éloquentes des philosophes illustres. Envisagée de la hauteur des vérités éternelles, l'autorité devenait pour eux un fardeau, la soumission se transformait en privilège, et le prince, ministre de la Providence et régnant pour l'intérêt de tous, n'était plus que le premier serviteur de ses frères ! Ils recommandaient aux inférieurs l'obéissance et le respect du pouvoir ; ils imposaient aux supérieurs l'obligation de se rappeler sans cesse la dignité de l'homme et les exigences inflexibles dé la justice. Us disaient à leurs disciples : « Ne recherchez pas les périlleux honneurs du commandement ; efforcez-vous d'être les derniers parmi vos frères : le dernier sera le premier dans les demeures éternelles^, » Ils disaient aux grands : « Étudiez et aimez la justice, vous qui jugez la terre I Toutes les créatures sorties de la main du très-Haut doivent être régies suivant la justice et l'équité. Soyez miséricordieux, pour que vous trouviez vous-mêmes la miséricorde au tribunal suprême*. » — Sondant toutes les blessures, dévoilant toutes les plaies, mais trou-
(<)I»Joan.,V,4.
(2) Malt., V, 48.
(3) Luc, X, 42-45 ; Matt., 25-28.
(4) Sap., 1, 4 ; IX, 4-, 2, 3. Matt., V, 7.
vant et indiqttânt tous les remèdes, ils rendaient à la famille sa pureté primitive ; h la femme, son auréole de vierge, d'épouse et de mère ; à* l'enfant, ses droits et sa dignité de créature immortelle^. Enfin, pour caractériser d'un seul trait la doctrine de paix et d'amour qu'ils prêchaient au milieu d'une société où régnaient toutes les haines, où s'agitaient toutes les convoitises, ils s'écriaient*: a Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien h ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous persécutent, afin que vous soy^z les dignes enfants de votre père qui est dans les cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il envoie sa pluie aux justes et aux injustes'. »
Faites pénétrer vos regards au sein des familles, des cités, des camps, des prétoires, des écoles et des temples du siècle d* Auguste. Contemplez les plaisirs, les jeux, les fêtes et les saturnales dans lesquels s'étourdit une génération qui ne croit pas h Tavenir et qui n'a plus « un seul Dieu qu'elle puisse invoquer dans sa détresse '. r> Placez, d'un côté, le langage sans apprêt et sans élégance de ces Juifs inconnus, de ces humbles pécheurs de la Galilée ; de l'autre, les leçons des philosophes, les sentences des législateurs, les chants des poètes, les philippiques des orateurs et les enseignements des cultes officiels. Aussitôt vous serez convaincu que les dominateurs
(1 ) Matt. , V, 28 ; XIX, 3-9 ; XVIII, 6 et 4 0.
(2) Matt., V, 44 et 45.
(3) Horace, ode citée ci-dessus, p. 49.
pacifiques, attendus par Tacite, sont entres dans la ville éternelle * !
Connaissaient-ils la théorie du progrès? Annonçaient-ils la rénovation politique et économique des peuples réunis sous la doniination romaine ?
Si Ton s'arrête à l'apparence, à la surface, on doit répondre négativement. Les apôtres n'ont point ambitionné les rôles du philosophe et de Thomme d'État de la société gréco-romaine. Ils n'ont pas tracé le plan d'une ville idéale ; ils n'ont pas formulé en dialogues harmonieux leijfs idées sur la république et les lois. Ils se contentaient de répéter les vérités et les préceptes qu'ils avaient entendu sortir de la bouche de leur divin maître. Ils travaillaient h la régénération religieuse, morale et intellectuelle de l'individu, sans se préoccuper directement des lois politiques et civiles de l'Empire. Dans la sphère des intérêts pohtiques, ils se bornaient b dire : « Faites ce qui est juste; obéissez aux puissances , donnez à César ce qui est h César*. »
Mais si, laissant de côté la question toujours accessoire de la forme, on pénètre au fond des choses, au cœur de la doctrine évangélique, on voit immédiatement que, même au point de vue des intérêts I temporels, les envoyés du Christ révélèrent au monde (\ une admirable doctrine de progrès et de rénovation. / Il importe de remarquer que les apôtres, dans le mode de propagation de la a bonne nouvelle, » ne
[4) Voy. ci-dessus, p- 55, le lémoignage de Tacite.
(2) Malt., XXIÏ, 24 ; Paul., ad Rom., XIII, 4-7 ; ad Kf., ÎIÏ, 4 .
marchaient en aucune manière sur les traces des maîtres de l'Académie et du Portique. Us ne se basaient pas sur les arguments de l'école, les leçons de Texpérience ou l'analyse des facultés essentielles de Fâme et de la raison deThomme. Ils parlaient au nom du Dieu créateur et rédempteur dont ils étaient les disciples immédiats. Leur doctrine n'était pas une théorie philosophique, un simple appel à Tintelligence et au cœur de leur auditoire : aux yeux des chrétiens, c'était la révélation des secrets du ciel, la manifestation de la loi divine , la connaissance des vérités immuables et éternelles. Leur parole exerçait sur les membres de l'Église primitive une influence bien autrement puissante que celle des philosophes païens qui s'étaient occupés de la nature et des destinées de l'humanité. Quand un philosophe parlait des liens fraternels qui doivent unir les hommes, son enseignement, qui n'avait d'autre valeur que celle d'une hypothèse plus ou moins ingénieuse, ne sortait pas du cercle d'un petit nombre d'intelligences d'élite. Quand l'envoyé du Christ disait : a Vous êtes frères, aimezvous les uns les autres, » tous les fronts s'inclinaient, tous les dissentiments s'éteignaient, et les grandes vérités sociales, restées stériles et impuissantes dans les écoles, entraient dans la conscience, dans les mœurs et la vie du peuple. Les ennemis des propagateurs de l'Évangile rendaient eux-mêmes un éclatant hommage a l'action vivifiante du christianisme ; ils l'accusaient de faire philosopher les classes inférieures * I
(4) Les apologistes relevaient ce reproche comme un titre de
Et quelles étaient les maximes que les apôtres prêchaient ë cette société nouvelle dont chaque jour le monde voyait grossir les rangs et Tinfluence? C'était l'origine commune et la fraternité des hommes, régalité de tous devant la nature et devant Dieu , Tinfluence salutaire et la dignité du travail, le dévouement obligatoire aux intérêts moraux et, matériels de nos semblables, l'amour de la vertu j le respect de tous les droits, Thorreur de l'injustice, Téloge de la science, la solidarité des races et des peuples, c'està-dire, toutes les vérités dont les ennemis de TEglise font eux-mêmes la base rationnelle de la théorie du progrès indéfini.
Cinq circonstances funestes s'opposaient au développement régulier des sociétés anciennes : le mépris du travail , l'orgueil des classes supérieures, l'esclavage des masses, les préjugés nationaux, les licences funestes d'une religion immorale et impuissante. Toutes ces plaies trouvaient un remède souverain dans la prédication évangélique. Le travail était réhabilité. Le riche et le puissant voyaient un frère dans le pauyre et dans l'esclave. Les haines de peuple à peuple devenaient absurdes en ppésence du dogme de la fraternité universelle. Les divinités incestueuses et adultères de l'Olympe, du Tibre et
gloire. Voy. la \l° Apologie de Justin (§ 40, p. 462, édit. Migne). Celse les accusait de courir après les ignorants, les prolétaires, les esclaves, les femmes et les enfants (Origen. Contr. Celsum, 1. III, G. XLIV, p. 977, éd. Migne). Les pontifes chrétiens se conformaient à l'ordre du Sauveur : « Ce que je vous dis dans les ténèbres, ditesle dans la lumière; et ce que je vous dis à l'oreille, prêchez-le sur lés toits des maisons. » (Matt., X, 27.)
du Nil faisaient place h la figure majestueuse du Dieu un, tout-puissant, incréé, rémunérateur des bons, juge infaillible des méchants, créateur et ordonnateur des mondes, source intarissable de toute lumière et de toute justice.
En jetant un coupd*œil sur Tensemble de Thumanité, on y distingue trois éléments essentiels : Tindividu, la famille et la nation. Quand on travaille au perfectionnement de l'individu, on contribue incontestablement à l'amélioration de la famille et du peuple ; quand on se dévoue à la noble tâche d*élever, d'agrandir et d'épurer les idées du peuple, on appelle le rapprochement, Talliance et l'harmonie des intérêts communs des nations. Les apôtres parlaient indirec-. tement h l'humanité tout entière, quand ils disaient à l'individu : a Soyez parfait, comme votre père céleste est parfait I » Dans un monde peuplé d'infortunés et d'esclaves, ils devaient, sous peine d'amener une explosion terrible , garder le silence sur la réforme immédiate des institutions politiques et civiles. Les germes de rénovation qu'ils déposaient dans les cœurs ne pouvaient manquer de produire k la longue et naturellement l'amélioration morale et matérielle des masses. Ils avaient le droit de se montrer patients, parce qu'ils travaillaient pour les siècles ! A moins de bâtir sur le sable mouvant des passions populaires, on doit appliquer à la société politique ce que Jésus disait de la société religieuse : ce Le règne de Dieu ne vient point avec bruit et entouré de marques éclatantes * ! »
(1) Luc, XVII, 20.
68 CHA?ITRE II.
Nulle part celte action calme, prudente, mais infaillible de rÉglise ne se manifeste avec plus d'évidence que dans la solution du redoutable problème de Tesclavage.
Fallait-il proclamer immédiatement l'illégitimité de la servitude? Convenait-il d'exiger sans retard, au nom de la nature, de la justice et de Dieu, Témancipation générale et simultanée des esclaves ? L'ignorance seule peut répondre affirmativement.
Les esclaves formaient la majorité de la population. Leur nombre était tellement considérable que le Sénat, guidé par l'instinct de conservation, avait prescrit de leur donner des vêtements semblables à ceux des citoyens, afin qu'ils ne connussent ni leur force ni la faiblesse des hommes libres*. L'esclavage était mêlé à toutes les institutions, à tous les intérêts, à toutes les habitudes, à toutes les traditions, h tous les détails de la vie publique et de la vie privée. L'esclave cultivait le sol, gardait les troupeaux, exerçait les métiers et remplissait toutes les fonctions de la domesticité. Toute l'organisation économique de la société reposait sur la servitude. Depuis des siècles, l'esclave était l'instrument de la production des richesses, la partie essentielle et principale du patrimoine de son maître. Intervertir brusquement tous les rôles, exiger une répartition nouvelle de la propriété, appeler h une liberté immédiate ces multi-
(ij Oq n'osa pas même soumettre les affranchis à un régime exceptionnel, de crainte de faire voir « combien les hommes de condition libre étaient en petit nombre. » Tacite, Ann., 1. XIII, c. XXVII.
tudes à Fâme dégradée, au cœur ulcéré par la vengeance et la haine, c'eût été provoquer un épouvantable cataclysme. On aurait enseveli la civilisation SOUS un amas de ruines ; on l'aurait noyée dans un fleuve de sang. Au moment de la prédication de l'Évangile, on n'était pas bien loin des jours néfastes où les bandes de Spartacus firent trembler les sénateurs sur leurs chaises curules.
L'Église voulait l'émancipation des esclaves; mais elle la voulait exempte de désordre, de violence et de crime. La pensée qui l'animait était une pensée d'ordre, de prudence et de paix, en môme temps que de rénovation, de progrès et de liberté.
Elle commença par faire entrer dans l'âme et dans le cœur des fidèles une foulé de maximes, d'idées et de sentiments incompatibles avec le maintien indéfini de la servitude ; mais elle eut soin de rappeler aux esclaves qu'elle n'entendait pas imposer à leurs maîtres l'obligation de briser immédiatement leurs chaînes*. En attendant que la doctrine évangélique produisît ses conséquences naturelles et inévitables, les pontifes de la loi nouvelle apportaient à leur sort tous les adoucissements compatibles avec le maintien de l'ordre et les besoins légitimes du corps social. Dans les cités païennes, l'esclave était une chose et non une
(4) Voy. les textes suivants applicables aux esclaves : Paul., Ad Gai., m, 26-28; Ad Coll., III, 44, 24, 25; IV, 4 ; Ad Tim., VI, 4 ; Ad Eph., VI, 5 et sq.; !• ad Corinth., VU, 24 . On a voulu interpréter ce dernier texte en ce sens que Tapôtre engageait les esclaves à refuser la liberté. Les mots magis utere [/jlxXXov Xp^aat) disent précisément le contraire. (V. Wallon, Hist. de Vesclavage, t. III, p. 5.)
personne. Il n'existait pour lui ni droit, ni religion, ni mariage, ni famille. Dans les théories des législateurs et dans la doctrine de la plupart des philosophes, il occupait une place intermédiaire entre l'espèce humaine et la brute. L'Église protesta dès l'abord contre ces aberrations monstrueuses. Elle dit aux maîtres que l'esclave était un homme, un chrétien, un enfant de Dieu, un frère racheté par le sang du Rédempteur*. Elle le fit asseoir à côté de l'homme libre, dans les agapes fraternelles qui suivaient la célébration des mystères les plus augustes du culte. Elle légitima, par l'administration des sacrements, les unions et les liens que la loi civile dédaignait de reconnaître. D'une part, elle faisait la guerre aux préjugés des maîtres ; de l'autre, elle s'occupait avec un dévouement maternel de l'amélioration morale et intellectuelle de l'esclave lui-même. Elle purifiait son cœur, elle épurait ses mœurs, elle élevait ses idées, elle le rendait digne de recevoir la liberté conime récompense de ses vertus. L'Eglise primitive réformait l'esclavage avant de demander sa suppression. Le précepteur du fils de Constantin avait parfaitement saisi la nature et la portée de cette tendance, quand il disait aux païens : (c Le nom de frère que nous nous donnons est basé sur une égalité fraternelle sincèrement admise parmi nous. Tout en reconnaissant des conditions diverses pour les corps , ce n'est pas d'après ces apparences, c'est suivant l'esprit que nous nommons les choses humaines. Nos esclaves ne ressem-
{\) Paul.yild. Gai, loc. cit.
blent pas aux vôtres: nous les appelons, nous les tenons pour frères selon l'esprit ; nous voyons en eux des compagnons de servitude en Jésus-Christ ^.)) A côté de cette réhabilitation religieuse et morale de Tesclave, l'Église plaçait un enseignement et des pratiques dirigés de manière à faire comprendre aux chrétiens fervents de cet âge le mérite et la convenance des affranchissements volontaires.. Guidée par le double dessein d'agir par l'exemple et d'attribuer à l'affranchissement un caractère d'irrévocabilité absolue, elle introduisit l'usage des manumissions au pied dés autels, et bientôt les. joies de la liberté devinrent l'ornement de toutes les fêtes solennelles. Elle anéantit Tune des sources les plus abondantes de l'esclavage, en frappant des peines canoniques les plus sévères l'usage barbare de vendre et d'exposer les enfants ^. Elle imposa aux clercs l'obligation d'afiranchir tous les esclaves qu'ils recueillaient avec leur patrimoine '. A une époque où les vicissitudes de la guerre réduisaient tant d'hommes libres à la condition d'esclave, elle employait ses biens, son argent et môme les vases sacrés pour racheter les captifs et les rendre à la liberté*. Un pape du I" siècle nous apprend qu'il a connu plusieurs prêtres qui s'étaient voués volontairement à la servitude, pour
(4) Lactance, Div. instit., I. V, c. XVI. p. 600, édit. Migne. (21) Voy. les autorités citées par Wallon, t. III, pp. 386 et 387.
(3) Voy. saint Augustin, Serm. CGQLVI, 3, 6, 7 ; t. V. 2° p., p. 1 576 et suiv., édit. Migne.
(4) Const. apo8t,t 1. IV, c. 9, dans les œuvres du pape Clément, t. 1er, p. 822, édit. Migne. — S. Ambros., De off,m%n., I. Il, c. XV, nii 70etsq., t. II, p. I, p. 42i, édit. Migne.
72 GHAPITRB II.
rendre un père ë sa famille éplorée, un fils k sa naère vieille et infirme * !
A mesure que le christianisme étendait son empire, le langage des docteurs et des apologistes devenait plus précis, plus ferme, plus pressant. Clément d'Alexandrie disait : « Otez aux femmes leur parure, aux maîtres leurs esclaves, et dites-moi en quoi ils différeraient des esclaves achetés au marché, s'ils en avaient la démarche et le langage? Us n'en différeraient qu'en un seul point : ils seraient plus faibles que leurs esclaves • ! » Saint Jérôme écrivait : a Empereurs et indigents ,. nous naissons tous égaux , comme nous devons tous également mourir '. » Saint Grégoire de Nazianze protestait contre celte tyrannie avide qui, bravant la voix de la nature, osait maintenir deux races dans la grande famille humaine, formée tout entière du même limon par le même Dieu *. Après avoir donné l'exemple par Taffran-
(1) Dans sa première lettre aux Corinthiens, le pape saint Clément dit : « J*ai connu plusieurs des nôtres, qui se sont volontairement réduits à l'esclavage, afin de racheter leurs frères» (C. LV, 1. 1, p. 319, édit. Migne). Saint Paulin se fit de cette manière Vesclave des Vandales (V. Greg. mag. dial., I. IIl. c. I, t. III, p. 217 , édîl. Migne).
(2) Pedag., 1. III, c. Vï ; t. I, p. 603, édit. Migne.
(3) JSqualiter omnes nascimur, et imperalores^ et pauperes... œqualis enim conditio est {In ps. LXXXI, § 4, p. 4064, T. VII, édit. Migne).
(4) "EIç %ovç TrdvTSi;, évot; ^Xdçrou yévoç. yj <N rvpetwU
'Etç ê\io rà dj/i/rûv ècXitrev^ ovXi fùfftç.
ùovXoç èfjuii ^x<; aKaiô<;, êXevôspoç, ccrti; âpicroç, Poem. théoL, S. U, n« XXVI, V. 27-30. Opéra. T. Il, p. 541, éd. Cailiau (Paris J 842).
chîsseraent de ses propres esclaves, l'illustre évêque d'Hippone, rappelant aux chrétiens Fadmirable passage de la Genèse où Thistorien sacré attribue h l'homme la royauté de la terre, s'écriait : « Dieu a dit à l'homme : dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur tous les animaux qui rampent h la surface de la terre. Mais il ne veut pas que l'être raisonnable fait h son image domine sur d'autres êtres raisonnables ; il ne veut pas que l'homme domine ^ur l'homme, mais l'homme sur la brute. . . La première cause de l'esclavage est dans le péché qui fait que l'homme tient l'homme en laisse avec toute sa destinée. .. Or, Jésus-Christ a détruit la puissance du péché ; il a racheté l'homme au prix de son sang divin K » L'éloquent pontife de la nouvelle Rome développe la même pensée : (c Écoutez saint Paul: Mes mains suffisent à me servir et ceux qui sont avec moi. . . Et toi, tu te croirais flétri si tu ne traînais à ta suite des troupeaux «['esclaves. Tu ne sais pas que c'est précisément là ce qui te déshonore ! Dieu nous a donné des pieds et des mains pour que nous n'eussions pas besoin de serviteur. A-t-il créé en même temps qu'Adam un esclave pour le servir? L'esclavage est la peine du péché et le châtiment de la désobéissance. Mais le Christ nous a affranchis : en Jésus- Christ il n'y a ni esclave ni homme libre *. » Grégoire
(i) Civ, Dei, 1. XIX, c. XV. Trad. L. Moreau, t. III, p. 236, 237. — Voy. aussi In Psalm., XCV, § 6; t. IV, p. 1230, édit. Migne; Sermo LVIII, § 2, T. V, p. 399, édit. Migne.
(2) Hom. in épis}, 1 ad Corinth, H. XL, n» 5, p. 353 el 354. T. XI, éd. Migne... Nam in Christo Jesu non est servus neque liber.
74 CHÂPIT&E II. •
le Grand dit nettement que le fils de Dieu était descendu sur la terre pour briser les liens de la servitude et rétablir le genre humain dans sa liberté primitive ^ Saint Grégoire de Nysse s'écrie : « Vous prétendez vendre et acheter Thomme créé à Fimage de Dieu ! Mais quel prix demanderez - vous pour rimage de Dieu?... Le créateur a fait de Fhomme le maître du monde, et vous le ravalez au niveau de la bçute ^ ! » On devrait n'avoir jamais ouvert les annales des premiers siècles de notre ère, pour sjimaginer que ces exhortations énergiques et ces nobles exemples pussent rester stériles. Partout les faits attestaient Tefficacité des doctrines. Au commencement du II* siècle, Hermès, préfet de Rome, converti par le pape Alexandre, célébra la fête de Pâques en donnant la liberté h douze cent cinquante esclaves^. Sous le règne de Dioclétien , un autre préfet de la ville, Chromace, fit administrer le baptême h plus de mille esclaves ; puis il les affranchit tous en disant : Les enfants de Dieu ne doivent pas être les esclaves des hommes. Et non-seulement les esclaves de Chromace reçurent la liberté, mais ils obtinrent des secours suffisants pour subsister à Fabri de la misère * ! Peu
(i) Quum redemptor noster^ lotius conditor creaiurœ, ad hoc propitialus humanam voluerit carnem assumere, ut divinitaiis suœ gratia, dirupto quo ienebamur captivi vinculo servitulis, pris- Hnœ nos restiiuerit liberiaii, salubriter (igitur si homines, quos ab initio natura liberos protulU,... in ea, qua nati sunt^ manumittentis bénéficia, libertate reddantur. Décréta Gra/tam, p. 4 1 , caus. \% quaest. 2, p. 924 et sq. ;" édit. Migne.
(2) Homel. IV in Eccles., 1. 1, pp. 405 et sq., édit. de Paris, 4645.
(3) Pignori, De servis {initio.) Cité par M. Wallon, t. III, p. 384 . {i)Acta martyr, S. Sebast., c. XVII. BoU. Jan., t. II, p. 275.
à peu Tusage de ces affranchissements collectifs s'étendit de Rome à l'Italie, h la Fiance, à TAllemagne et à l'Angleterre. Les papes et les conciles hâtèrent le mouvement par leurs exhortations, et le jour vint oi^ l'Église, recueillant enfin le prix de sa sagesse et de sa prudence séculaires, eut le bonheur de ne plus apercevoir un seul esclave dans ses temples, depuis la Vistule jusqu'aux extrémités de la Lusitanie ^
Un mouvement analogue, mais beaucoup plus rapide, se manifesta dans la diffusion des idées d'où devait sortir un jour le vœu de l'alliance fraternelle et perpétuelle des peuples. Quand Jésus disait aux hommes : a Vous êtes tous frères ; » quand l'apôtre, commentant la parole divine, s'écriait : « Il n'y a plus ni Juif, ni gentil, ni Grec, ni barbare ; » quand les efforts, les désirs et les prières des chrétiens appelaient l'époque fortunée où il n'y aura plus ce qu'un seul bercail et un seul pasteur ; » quand l'origine commune et l'unité de l'espèce humaine devenaient l'une des bases du code religieux , les préjugés, les rivalités-et les haines de peuple à peuple devaient s'affaiblir et se perdre, h mesure que la doctrine évangélique pénétrait dans les intelligences. Le langage des docteurs chrétiens , qui ne rencontraient pas ici les mêmes périls que dans la sphère empoisonnée de l'esclavage, était la proclamation directe et constante de la fraternité universelle : — «Tous nous recevons en naissant une même nature, et nous ne devons
L'histoire des premiers siècles de TEglise fournit plusieurs exemples de ces affranchissemeDls collectifs.
(4) Yoy., pour les sources et les détails, V Appendice (Litt. F.)
76 CRAPITRB II.
nous distinguer que par nos vertus... Nous sommes frèreS; fils du même Dieu, participants de la même foi et cohéritiers de la même espérance *. » — icNous sommes tous les enfants d'une même mère; nous sommes frères par la nature. . . Le monde n'est qu'une grande république*. » — «La république des chrétiens ne connaît point de frontières ^. » — a Si votre patriotisme consiste h nuire à une autre nation, à étendre vos limites aux dépens de vos voisins, à vous enrichir en dépouillant les autres, vous ne devez pas y voir une vertu... Entre la justice et les haines nationales toute conciliation est impossible *. >^ — « Dieu a-t-il créé les âmes pour que, oubliant qu'elles viennent d'une même source, qu'elles ont un même père et un même chef, elles foulent aux pieds les droits de leurs semblables, renversent les villes, ravagent les terres et transforment des hommes libres en esclaves ' ? » — On n'en finirait pas si l'on voulait
{ij... Sic nos,.. fra{res ipocamus, ut unius Deiparentishomines, ut consories fidei^ ut spei coheredes... Minutius Félix, Octaviu$t pp. 3<2 et 313, éd. Ouzeli, 4672.
(2) Unam omnium rempuhlicam agnoscimus mundum... Fra^ ires... sumus jure naiurœ, matris unius, etc. Tertulien, Apolog. adv. Génies, c. XXXVIII et XXXIX ; T. I, p. 465 et sq., éd. Migne.
(3J Omnium christianorum una respuhlica est. Saint Augustin, De opère manach., § 33 ; t. VI, p. 573, édit. Migne.
(4) Lactance, Div. insL, 1. VI, c. Vï; t. I, pp. 653 et sq., édit. Migne. Quœ sunt enimpatriœ commoda, nisi alterius civitatis aut gentis incommoda ?
(5) An idcirco animas misit, u/..., oblitœ unius esse se fontis, unius genitoris et capitis, germanitalis convellerent aique abrumperent jura, urbesque suas everterent, popularentur hostiliter terras, serves de îiberis facerent...? Ârnobe, Disput. adv. génies, 1. II, p. 70 et 74 ; éd. de Douai (4684).
transcrire tous les témoignages de ce genre disséminés dans les écrits des Pères des quatre premiers siècles. Sans doute, ces nobles doctrines, comme toutes celles qui se heurtent contre des préjugés séculaires, rencontraient des obstacles nombreux au sein d'une civilisation qui voyait dans la spoliation, l'esclavage ou la mort des vaincus, un titre de gloire pour les vainqueurs ; mais la route était tracée, le but apparaissait clairement à l'extrémité de la carrière, et le triomphe de la foi nouvelle n'était plus qu'une question de temps. Devançant de quinze siècles les aspirations du monde moderne, Eusèbe de Césarée annonçait déjà Favénement d'une ère vraiment chrétienne oii tous les peuples seraient fraternellement unis sous le grand nom d'Humanité ^ !
Les premiers chrétiens ne songeaient point à réunir en corps de doctrine les vérités sociales qui découlaient naturellement des vérités religieuses. Un grand nombre d'entre eux n'avaient pas même la. prescience des réformes politiques que devait infailliblement amener l'introduction d'un culte nouveau dans toutes les provinces de l'Empire. Ils ne se rappelaient pas toujours la parole de ra()ôlre annonçant que le plan divin, dans son vaste et glorieux ensemble, embrassait h la fois les choses du ciel et les choses de la terre*. Persécutés, méconnus, couverts d'opprobre, livrés à tous les supplices, jetés
(4J ... Ut qiAemlibet hominem communis humanitatis nomine complectatw\ quemque vulgo tanquam peregrinum habent, eum quasi naturœ lege conjunctissimum ac veluli fratrem agnoscat. [Demonstr. evang., 1. 1, c. IV; T. III, p. 42, éd. Migne).
(2) Paul., ad Ephes,, l, 9, 40.
78 CHAPITRE n.
en pâture aux monstres du cirque, ils défendaient leur foi, répandaient la saine doctrine, rendaient témoignage au Christ et se préparaient h mourir. Quelques-uns, découragés par l'horrible tableau des vices, des cruautés et des injustices qui souillaient toutes les parties du monde romain, annonçaient la fin des temps et Tanéantissement de l'humanité sacrilège*. Mais qu'importent ici les défaillances des uns et l'ignorance des autres? La doctrine du progrès n'était pas formulée eii phrases sonores ; mais un progrès immense, fécond, inappréciable, se trouvait, même sous le rapport des intérêts temporels, au fond de la ce bonne nouvelle » qui, du haut du Golgotha, se répandit comme un fleuve de vie et d'amour sur des générations prêtes h périr sous le poids de leur égoïsme et de leurs crimes. La théorie stoïcienne de la décadence périodique des sociétés et des civilisations est désormais condamnée ; elle disparaîtra le jour même où Thumanité croira fermement à la Providence, à la justice, à l'omniscience, à la toutepuissance et h la bonté de Dieu. Dès le troisième siècle, Origène s'écrie : a S'il est vrai que les êtres mortels et corruptibles roulent toujours dans le même cercle, depuis le commencement jusqu'à la fin, et qu'il faut nécessairement que, selon Vordre immuable des révolutions^ ce qui a été, ce qui est et ce qui sera, soit toujours la même chose,.,, je ne vois pas comment notre liberté subsisterait, ni comment nous pourrions mériter raisonnablement soit du blâme, soit de la
(4 ) C'était l'opinion de quelques Pères de TËglise.
louange... II n'en est point ainsi I... Dieu dispose les siècles comme les années, et sa providence accorde h chaque siècle ce que réclament les besoins de l'univers : car il n'y a que lui seul qui les connaisse parfaitement et qui puisse accorder toutes les choses nécessaires *.»
Au milieu de la décrépitude universelle, il se forme un peuple nouveau qui fuit les extravagances du cirque, les barbaries de Tarène, les obscénités du théâtre, les frivolités du gymnase ; un peuple qui se compose d'un seul corps, uni par le triple lien d'une même foi, d'une même discipline, d'une même espérance immortelle*. C'est en vain que le paganisme, surexcitant les passions populaires , a recours au glaive, aux gibets, au feu, pour exterminer les hommes et les doctrines qui doivent le détrôner. Le sang des martyrs devient « une semence de chrétiens, » les classes supérieures suivent le mouvement de la foule, les temples des dieux sont abandonnés, et la croix, passant du Calvaire au Capitole, brille sur la couronne des Césars comme un symbole de gloire et d'espérance 1 Bien avant l'époque où Constantin vit rayonner dans les airs le labarum prophétique, la parole du Christ avait pénétré dans les palais et dans les écoles. Elle se manifestait dans les décrets des législateurs et dans les méditations des philosophes ;
(0 Orig. Contr. Celsum, 1. IV, c. LXVII et LXIX, pp.M35 et seq., éd. Migne. — Voy. aussi Saint Augustin, Civ. Dei, 1. XIÏ, c. XIII et sq. Trad. L. Moreau, t. II, p. 207 et suiv.
(S) Tertulien, Apolog, adv. Génies, c. XXXVIII, p. 467, et c. XXXIX, p. 468 ; éd. Migne.
80 GHAPITEB II.
elle inondait de sa lumière les sectaires aveugles qui niaient ses clartés et son influence féconde. Au milieu des bouleversements que prépare la justice de Dieu, rÉvangile sera le phare des intelligences et le salut des peuples. Que les barbares s'élancent des forêts du Nord et des steppes de l'Asie ; qu'ils détruisent les monuments du patriotisme, de la religion et des arts ; qu'ils bouleversent les institutions et les mœurs, les rapports des races et les langues des peuples : l'œuvre de la barbarie restera stérile, parce que la parole dévie saura germer au milieu des décombres ! A mesure que le temps dissipera la poussière des ruines, on verra surgir, sur les débris de la domination romaine, une Europe plus unie, pilus éclairée, plus morale, plus juste, une Europe chrétienne. Les dernières paroles du divin supplicié du Golgotha ont été le signal de Taffranchissement de l'humanité*, a Tout change avec le christianisme ; l'esclavage cesse d'être le droit commun ; la femme reprend son rang dans la vie civile et sociale ; l'égfilité, principe inconnu des anciens, est proclamée ; la prostitution légale, l'exposition des enfants, le meurtre autorisé dans les jeux publics et dans la famille, l'arbitraire dans le supplice des condamnés, sont successivement extirpés des mœurs et des codes. On sort de la civilisation corruptrice, fausse et privée de la société antique, pour entrer dans la route de la civilisation raisonnable, morale, vraie et générale ; on est allé des dieux àDieu'.ï)
(4) Consummatum est! Ev. S. Joan., XIX, 30.
(2) Chateaubriand, Études historiques, p. 83, édit. Fume, 4840.
FILIATION DE LÀ THiOAIB DU PAOG&ÈS INDÉFINI. 84
5 IT. — l^e moyen âge et le« teiiip« modernes*
Invasion des Barbares. — Attitude de l'Eglise. — Découragement universel des populations envahies par les hordes sorties du Nord et de l'Est. — Erreurs commises par les contemporains. — Un germe de civilisation et de progrès se développe rapidement au milieu des ruines. — Fusion du Nord et du Midi sous le patronage du christianisme. >— La communauté des nations. >— Elaboration d'une civilisation nouvelle. — L'Europe chrétienne, élevée sur les débris de l'Europe romaine, manifeste sa vigueur et sa puissance, à partir du XI» siècle. — Affranchissement des communes. — Fondation des universités. — Savants célèbres. — L'esprit, d'innovation se montre dans les régions scientiBques. — Conquêtes de l'esprit humain qui préparent la Renaissance. — L'Europe au XVI« siècle. — La doctrine du progrès formulée par Rabelais^ Campanella et François Bacon. — La théorie grecque de la décadence inévitable des sociétés eihumée et rajeunie par Machiavel, Bodin fit Montaigne. — L'Europe savante hésite entre les deux systèmes; causes de cette hésitation. — La théorie du progrès s'attire les sympathies des esprits supérieurs." — Descartes. — Pascal. — Perrault et son Parallèle des anciens et des modernes.
— Malebranche. — Bossuet. — Leibniz. — Spinosa. — La docirine du progrès à la fin du XVII« siècle. -^ Idées de Voltaire et de Rousseau sur la philosophie de' l'histoire et les destinées de l'humanité.-
— Fontenelle. — Démonstration philosophique et scientifique des progrès de l'humanité ; systèmes de Turgot et de Gondorcet. — La théorie du progrès en Angleterre. — Hume. — Gibbon. — Priestley.
— Price. — La théorie du progrès en Allemagne. — Lessing. — Herder. — Kant. — Fin du XVI II» siècle.
On connaît les pages à la fois brillantes et sombres dans lesquelles un grand poète a décrit les bonds impétueux de ces avalanches de peuples qui, sous le souffle de la colère divine, se précipitent de toutes parts sur ce les rivages de la désolation ^ » Sur tous
(4) Chateaubriand, Etudes histor., p. 420 et suiv.
82 CBAPITRB n.
]es chemins, sur tous les fleuves, sur toutes les mers, des nuées de barbares s'avancent vers le cœur de TEmpire. Avides de carnage et de destruction, ivres de haine et de vengeance, cent peuples divers se proclament les exécuteurs de la justice de Dieu. Tous obéissent h la même impulsion mystérieuse ;. tous ont le même espoir, le même but, le même cri de ralliement ; « Rome ! Rome 1 » Attila trouve une épée dans l'herbe, s'en empare, l'élève vers le ciel et s'écrie : « L'étoile tombe, la terre tremble, je suis le marteau de l'univers ^ ! » Genseric sort de la baie de Carthage, sans avoir songé aux terres qu'il va livrer à la rapacité sanguinaire de ses bordes. Le pilote lui dit : a Maître, vers quel pays dois-je diriger la proue de ton navire? » Le barbare répond : « Vers celui que désignera la colère de Dieu ! » Le débarquement se fit h l'embouchure du Tibre* !
L'imagination a peine à se figurer les angoisses, les douleurs, la désolation et l'anarchie qui furent, dans un grand nombre de provinces, le résultat fatal de cet effroyable mélange de mœurs et de langues, d'institutions et de cultes, de traditions et de races. La révolution était en même temps politique, sociale, religieuse, économique, et cette révolution universelle s'opérait par la force brutale ! Rapports, habitudes, travaux, rêves de l'ambition, calculs -de
(4) Fragment des Rerum hungariarum scriptores^ cité ibid.y p. 423.
(2) Deux historiens, Zozime et Procope, rapportent ce dialogue à peu près dans les mômes termes. [Voy. Chateaubriand, ibid , p. 422.}
miATION DE LA ThAORIE DU PROGRÈS INDÉFINI. 83
régoïsme, projets d'avenir, propriétés laborieusement acquises, toutes les affections et tous les intérêts étaient altérés, confondus, broyés sans remède. Des peuples habitués au luxe et aux raffinements d'une civilisation avancée étaient vaincus, dépouillés, décimés, foulés aux pieds par des peuples barbares. Une horde de sauvages demi-nus roulait comme une vague sur le territoire d'une province opulente, et le lendemain les cités, les monuments, les temples, les asiles du luxe et des arts n'étaient plus qu'un amas de ruipes informes; puis lorsque, grâce au travail surhumain des victimes, on voyait reparaître un peu d'ordre et d'aisance, d'autres hordes passaient, et les décombres des cités nouvelles allaient se mêler aux débris des cités anciennes. Un immense découragement s'empara des populations romaines. Les prêtres païens- disaient que les dieux avaient quitté la terre, pour se venger de l'abandon des autels antiques. Des chrétiens éclairés croyaient euxmêmes que la dernière heure allait sonner, et que le juge suprême ne tarderait pas h paraître ^.
Les uns et les autres se trompaient sur les desseins de la Providence. La destruction du monde romain n'était que la conséquence immédiate de la grande migration des peuples. A l'insu des conquérants et des races conquises, un germe de bonheur, de puissance et de gloire, un élément vivace de pro-
(4) On sait que ce fut pour répondre aux accusations des prêtres païens que saint Augustin écrivit son admirable iirre de la Cité de Dieut et qu*il engagea Paul Orose à composer ses Hist. adv. paganos.
84 GHAPITHB II.
grès et de civrlisation se développait au milieu des ruines.
Rome est vaincue ; mais le christianisme, qui voulait un empire plus vaste que l'empire romain, triomphe sur ses ruines. Un moine armé d'une croix remporte la victoire dans les campagnes oij les légions sont dispersées comme la poussière soulevée par un vent d'orage. Les redoutables guerriers sortis des forêts et des déserts courbent la tête sous l'eau régénératrice. Us vénèrent les prêtres et les temples du culte nouveau ; ils protègent les monastères, et ceuxci deviennent aussitôt l'asile inviolable des lettres, des arts, des langues, de l'histoire, de toutes les traditions glorieuses de l'antiquité. L'Église profite du mélange des nations pour étendre le règne de l'Évangile sur des territoires immenses où la barbarie trônait sans obstacle. Elle réunit les vainqueurs et les vaincus au pied des mêmes autels. Placée entre les convoitises ambitieuses des conquérants et les résistances légitimes des populations indigènes, elle prêche à tous l'inviolabilité de la vie , des biens et de Thonneiir de l'être intelligent et libre créé à l'image de Dieu. Elle répand et entretient dans tous les rangs le feu vivifiant de la charité chrétienne.
Au pied de la croix s'opère la fusion du Nord et du Midi, de l'Orient et de l'Occident, du monde romain et du monde barbare. A l'ombre du sanctuaire s'accomplit une œuvre de concorde et de régénération, d'où le travail des siècles fera sortir toutes les institutions et toutes les merveilles de la civili-
FILIATION DE LA TBÉOEIE DU PBOGllÈS INDÉFINI. 8S
sation moderne. Dans cette vaste communauté des nations, le barbare apporte les vertus guerrières, les mœurs viriles, le sentiment de Vindividualité, le sang généreux et pur des races indomptées, l'amour de l'indépendance et de la liberté. Le Romain y ajoute Tiastinct du droit , la tendance vers l'unité, le besoin de hiérarchie et d'ordre, le respect des nobles travaux de l'intelligence. Aux uns et aux autres le christianisme communique sa morale sublime, ses doctrines de fraternité et d'égalité, l'amour de la justice, l'horreur du sang innocent, la glorification du dévouement et de l'abnégation, le respect de la faiblesse et de la pauvreté, la loi providentielle du travail, le sentiment de la responsabilité incessante de l'âme immortelle, et, psfr-dessus tout, les secrets d'une charité puissante qui embrasse dans un même amour toutes les classes et tous les peuples. Sans doute, le sol jonché de ruines ne sera pas déblayé sans labeur et sans peine; l'anarchie ne disparaîtra pas en un jour ; les ténèbres amassées par la barbarie des uns et par la corruption des autres ne se dissiperont pas au premier souflQe de la civilisation nouvelle; les institutions de l'avenir ne se montreront pas immédiatement aux regards éblouis des peuples régénérés. Nous venons de le dire : la fécondation de l'alliance des races sous la bannière du Christ exigera le travail des siècles. La transformation sera lente, graduelle , invisible aux yeux du vulgaire ; mais le résultat final sera digne de la grandeur et de la persévérance des efforts de nos pères. Animées d'un môme esprit, guidées et stimulées par les mêmes
86 CHAPITBE H.
principes, les nations modernes obéiront h leur insu . au mouvement qui les pousse vers Tunité de foi, de lumières et de vie. Une Europe chrétienne s'élèvera lentement, mais glorieusement, sur les débris de TEurope romaine*.
Dès le début du XI- siècle, la civilisation nouvelle manifeste sa puissance. Quelque chose de vigoureux, d'ardent et de jeune se montre dans tous les lieux où la population a acquis un développement considérable. Les villes s'enrichissent par le travail. Le commerce crée des rapports qui amènent à la fois Téchange des marchandises et le mouvement des idées. Les serfs qui ont remplacé les esclaves lèvent la tête, et les communes affranchies bâtissent fièrement leurs beffrois en face des donjons des seigneurs féodaux. Les corporations groupent les efforts et les forces des travailleurs, en attendant que l'avenir amène et consacre les garanties de la liberté.* La famille, régénérée par le christianisme, retrouve sa puissance et ses traditions vivifiantes. L'architecture, la peinture, la statuaire, la musique, tous les arts revivent dans les admirables monuments que le catholicisme fait jaillir du sol de l'Europe. La physique et la chimie naissent dans les laboratoires des alchimistes. Le grand principe de l'égahté naturelle, largement appliqué par le sacerdoce, franchit les murs des cités, et déjà les vaincus attachés à la glèbe disent à leurs oppresseurs : a Nous sommes hommes comme vous ; nos corps sont aussi grands , oussi forts que les
W Voy., à Y Appendice, les pressentiments prophétiques de Salvien et de Paul Orose (Litt, G.), '
vôtres ^. » La voix tutélaire de TEglise, condamnant et flétrissant les guerres privées, se fait entendre au milieu des querelles et des luttes d'une noblesse aventureuse, qui veut allier la ferveur du chrétien h l'orgueil indompté du barbare. Au fond de sa cellule solitaire, un humble enfant de saint Dominique formule déjà les règles fondamentales des constitutions du monde moderne *. L'étude du droit renaît en Italie, et les jurisconsultes, encouragés par les papes et par les empereurs, passent les Alpes pour répandre dans tous les pays chrétiens les trésors accumulés de la sagesse antique. La poésie retrouve ses ailes dans les salles des manoirs et sous les arceaux des monastères. Des langues nouvelles se forment, et, suivant l'heureuse expression d'Ozanam, l'inspiration chrétienne s'apprête h faire couler , comme cinq grands fleuves, les littératures de l'Italie, delà France, de l'Espagne, de l'Angleterre et de l'Allemagne *.
Au milieu de cette exubérance de force çt de vie, la science sort du sanctuaire ; des écoles se fondent, et des milliers d'élèves passent d'une extrémité de l'Europe h l'autre pour se réunir au pied de la chaire des maîtres célèbres. Une foule de noms glorieux viennent successivement briller dans les annales des lettres : Gerbert, Abélard, Anselme , Bernard, Lanfranc, Hugues et Richard de- Saint-Victor, Pierre
(1J Fragment de Robert Wace, cité par M. Baudrillart, Bodin et son temps, p. 74.
(2) S. Thomas, De regimine principum (Voy. V Appendice , litt. H.).
(3) La civilisation chrétienne au cinquième siècle, T. I, p. 35. (OEuv. compl., T. I.)
88 C«Â?1TRB II.
Lombard, Albert le Grand, Jean de Salisbury, Bonaventure, Thomas d*Aquin, Henri de Gand, Duns-Scot, Pierre d*Ailly , Gerson , Alexandre de Halès. Des hommes qui ont étudié lé moyen âge dans les écrits superficiels du XVIIP siècle afGrment que les travaux de ces savants illustres se composent d*un indigeste amas d'erreurs, de superstitions et de subtilités niaises. Qu'on se donne la peine d'ouvrir le recueil de leurs œuvres, et l'on sera immédiatement détrompé ! L'erreur devait inévitablement se glisser dans les travaux de ces générations qui, à peine sorties du chaos des âges précédents, se lançaient, avec l'ardeur et la présomption de la jeunesse, dans toutes les sphères accessibles h Tintelligence de l'homme ; mais, à côté.de l'erreur, on découvre a chaque pas des préceptes, des méditations, des découvertes et des aspirations qui feraient honneur au XIX* siècle. Le mouvement intellectuel était grand, large et fécond. L3 barbarie était irrévocablement vaincue; car les rois eux-mêmes prenaient la plume pour hâter l'éducation intellectuelle de leurs peuples, « tremblant h la pensée du châtiment que les puissants et les lettrés encourront dans ce monde et dans l'autre, s'ils n'ont su ni goûter la sagesse ni la faire goûter aux autres ^ »
Non-seulement on s'efforçait de renouer la chaîne des traditions littéraires brisée par l'invasion des barbares, mais on cherchait patiemment les moyens d'améliorer le sort moral et matériel des masses.
{i) Alfred le Grand, cité par Ozanam, loc. dt., p. 56.
Parfois même Fesprit d'innovation franchissait les bornes de la modération, de la prudence et de la raison. Au commencement du XIP siècle, les disciples de Joachim de Flore, devançant Lessing de six cents ans, divisèrent la vie de Thumanité en trois grandes époques : la première régie par l'Ancien Testament, la seconde par le Nouveau Testament, la troisième par un Evangile éternel dont ils attendaient la révélation et qui devait gratifier la terre de lois parfaites et définitives *. Dans la première moitié du siècle suivant, Amaury de Chartres et David de Dinant, apercevant la divinité dans une matière première douée d'un mouvement continuel et nécessaire, enseignaient sous une autre forme le panthéisme destiné à faire, en plein XIX' siècle, la fortune philosophique de Fichle et de Hegel*. Du fond de leurs cellules, les moines eux-mêmes jetaient un regard prophétique sur les merveilles dé l'avenir. Avant la fin du XIU" siècle, un religieux de l'ordre de Saint- François se posa la question suivante : a Quelles sont les choses que l'homme pourrait inventer? » Il répondit : « On pourrait construire des machines propres à faire marcher les plus grands navires plus rapidement que ne le ferait toute une garnison de rameurs : on n'aurait besoin que d'un pilote pour
(l)Nalalis Alexander., In sec. Xïï, c. 111, art. 4; t XX, p. 319 etsq.; édit.de Paris, 4684.
f2) Histoire littéraire de la France, T. XVI, pp. 586 el siiiv. Dom Cellier, Hist. générale des auteurs ecclésiastiques, T. XXI, pp. 738 el suiv. Pluquet, Dictionnaire des Hérésies, V* Amaury de Chartres et David de Dinant.
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les diriger. On pourrait aussi faire marcher les voitures avec une vitesse incroyable, sans le secours d*aucun animal. Enfin, il ne serait pas impossible de faire des instruments qui, au moyen d'un appareil h ailes, permettraient de voler dans Tair h la manière des oiseaux *. » Un moine du moyen âge avait le pressentiment confus de la découverte de l'aérostat et de la machine à vapeur !
Mais c'est surtout au XVP siècle qu'on voit naître chez les hommes d*élite la conviction de la puissance des idées et de la marche désormais assurée de la civilisation. Les Grecs chassés de Byzance ont ravivé le feu sacré des lettres dans toutes les capitales. L'ardeur et l'enthousiasme des humanistes apportent à l'Europe nouvelle les trésors de science et de poésie que renferment les écrits des philosophes et des littérateurs de l'antiquité. L'imprimerie multiplie les livres avec la rapidité du désir et fait pénétrer le goût des joies intellectuelles dans les classes moyennes. Les navigateurs, guidés par la boussole, franchissent hardiment les limites respectées par l'impuissance des générations antérieures. Un monde tout entier semble sortir des mers pour obéir au génie de Colomb. Les cieux mêmes laissent tomber leurs voiles devant le regard, armé par la science, qui pénètre dans leurs profondeurs mystérieuses. Çnfin, au centre vénéré de l'univers chrétien, tous les arts ressuscitent à la voix de Léon X. Tandis que les fouilles entre-
{i) Roger Bacon, Epistola de secretis opertbus artis et naturœ et nullilate mo^ta ; fragm. trad. par le doct. HoefTer [Biographie générale t v«. Roger Bacon).
prises par ses ordres rendent chaque jour h la lurôière la statue d'un grand homme ou d'un dieu, une brillante pléiade d'architectes, de statuaires et de peintres, encouragée par la munificence du pontife, multiplie les chefs-d'œuvre et prouve, une fois de plus, que le génie n'a jamais été le privilège exclusif d'une race ou d'un siècle.
Alors trois hommes, d'origine, de nature et de position très-diverses, — un curé français, un moine napolitain, un chancelier d'Angleterre, Rabelais, Campanella, François Bacon, — annoncent, presque simultanément, que les sociétés chrétiennes sont entrées dans une voie de progrès où la crainte de la rétrogradation doit être rangée parmi les chimères.
Rabelais rend hommage au progrès dans une lettre que Gargantua adresse h son fils Pantagruel. Il dit que, parmi les dons et les grâces dont le Créateur a orné l'espèce humaine , il place au premier rang la faculté qu'elle possède de transformer son état mortel en une espèce d'immortalité, par la transmission de la vie et de la science d'une génération à une autre. Il célèbre les conquêtes littéraires du siècle et exprime chaleureusement le regret d'avoir été élevé par des maîtres ignorants, a Le temps, dit-il, estoit encores ténébreux et sentant l'infélicité et calamité des Goths , qui avoient mis à destruction toute bonne littérature. Mais par la bonté divine, la lumière ha esté de mon âge rendue es lettres, et y voy tel amendement que de présent h difficulté serois-je receu en la première classe desgrimaulx, qui en mon âge viril estois, non a tort, réputé le plus savant dudict siècle...
9S CBAPITRB II.
Maintenant toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées,.. . les impressions tant élégantes que correctes en usance, qui ont esté inventées en mon âge par inspiration divine. Tout le inonde est plein de gens savants, de précepteurs très-doctes, de librairies très-amples ; et m'est d'avis que ni au temps de Platon, ni de Cicéron, ni de Papinien, n'estoit telle commodité d'estude qu'on y voit maintenant. Et ne se faudra plus doresnavant trouver en place, ni en compagnie, qui »e sera bien expoli en l'officine de Minerve. Je voi les brigands, les bourreauh, les adventuriers, les palefreniers de maintenant , plus doctes que les docteurs et les prescheurs de mon temps ^.» Si ce passage n'est pas entièrement exempt du cynisme habituel de l'auteur, il a du moins le mérite de rendre avec naïveté les sentiments de confiance et de fierté légitime qui remplissaient le cœur des savants du XVI- siècle.
Le dominicain Campanella n'est ni moins explicite, ni moins ardent dans la manifestation de ses espérances. Dans les dialogues consacrés à l'explication du plan de la Cité du soleil^ il prédit à la fois la rénovation littéraire et la transformation politique du monde. Un navigateur génois, qui a visité la ville imaginaire, s'exprime comme suit, au sujet des idées et des croyances de ses habitants : a Ils disent que de nos jours il s'accomplit en dix ans plus d'événements dignes de l'histoire que n'en ont produit les
{\) Pantagruel, 1. II, c. VIÏI, p. 406, édil. de Louis Barré, Paris, 4854,in-4o.
quatre mille ans déjà 'écoulés, et qu'il a été publié dans le dernier siècle plus de livres que dans les cinquante siècles précédents. Us parlent avec admiralion dé ces trois inventions : Timprimerie, la poudre à canon et la boussole..., auxquelles nous devons une navigation, des armes et un monde nouveaux. Us disent qu'une nouvelle... monarchie s'élèvera; qu'alors les arts el les lois subiront une réforme complète ; qu'il y aura des prophètes, et que, Punivers étant ainsi régénéré^ la sainte nation du Christ sera comblée de biens ; mais quil faudra abattre et déraciner avant de planter et de bâtir * . » On le voit : prédiction d*un changement radical, arrivée de réformateurs puissants, nécessité d'une révolution préalable, rien ne manqye aii progranime littéraire et politique du moine deStilo. « Si l'heureux -âge d'or, sécrie-til, exista jadis sur la terre, pourquoi n'existerait-il plus de nouveau?... Le temps est proche, où les puissants superbes, renommés dans le monde, souillés dans le sang et auxquels on applaudit avec des transports simulés, seront rasés de la terre... Alors les poètes verront un âge qui surpassera tous les autres, comme l'or surpasse tous les métaux, et la bonté toute-puissante nous rendra le siècle heureux dont Adam nous a privée et auquel nous aspirons. Alors les philosophes verront cette république parfaite décrite par eux et qui n'a pas encore existé sur la ton e. Et les prophètes, heureux dans Sion, assisteront à l9 délivrance d'Israël, captive à Babylone, délivrance
('l} Cité du soleil, trad. de M. Villegardelle, p. 460.
bien plus miraculeuse que la * sortie d'Égyple * ! » Contemporain de Campanella^ moins audacieux, mais bien plus éclairé que le père de la Cité du soleil, François Bacon entrevoit, lui aussi, la' rénovation du monde moderne à Taide des travaux intellectuels des générations successives. De même que le moine napolitain, il parle avec enthousiasme des terres, des mers, des cieux, des astres, des richesses, des instruments et des vérités scientifiques découverts par ses contemporains ; mais, esprit calme et positif, il déclare que bien des préjugés restent à vaincre et que la science est loin d*étre arrivée à la hauteur que réclament la majesté de la nature et les intérêts de la société. Il s'élève avec force contre la tendance générale de ses contemporaifls à attribuer aux exemples et aut leçons de l'antiquité une importance excessive ; il veut qu'on s'affranchisse en même temps de la passion de l'antiquité et de la passion de la nouveauté, a La première des erreurs, dit-il, est un certain engouement pour ces deux extrêmes,
(4) Poésies de Campanella, trad. de M"»» Louise Collet, p. 99-404 . Paris, La vigne, 4844.
Né à Stilo, le 5 septembre 4568, Campanella mourut à Paris, le 24 mai 4639. — Malgré son audace révolutionnaire, il avait ses heures de repentir et de découragement. Dans le Chant du repentir, il 8*écrie : « J*ai trop péché !... Le démon pousse les uns à l'orgueil et les autres à vouloir faire des choses nouvelles. Dieu le permet par des raisons tantôt claires et tantôt obscures. C'est pourquoi celui qui sent en lui une surabondance d'intelligence se remplit de fausses utopies; il s'imagine que les envoyés divins étaient semblables à lui ; il méconnaît la bonté de Dieu, qui se montre à nous lorsqu'il le veut; il cesse de croire et il s'égare.» (Trad. citée, p. 446-448).
Fantiquité et la nouveauté ; en quoi ces deux filles du temps ne ressemblent pas mal à leur père : car, de même que le temps dévore ses enfants, les deux sœurs se dévorent aussi réciproquement, attendu que l'antiquité envie les nouvelles découvertes, et que la nouveauté, peu contente d'ajouter ce qu'elle a pu découvrir, veut encore exclure et rejeter tout ce qui l'a précédée. Certes, le conseif du prophète est la véritable çègle à suivre en tout ceci ; TenezvotÀS d' abord sur les voies antiques ; puis œnsidérez quel est le chemin le plus droit el le meilleur, et suivezle. Telle doit être la mesure de notre respect pour l'antiquité. Il est bon de s'y arrêter un peu, et d'y faire quelque séjour; mais ensuite il faut regarder de tous côtés autour de soi pour trouver le meilleur chemin, et, cette route une fois bien reconnue, il ne faut pas s'amuser en chemin, mais avancer à grands pas. L'antiquité des temps est la jeunesse du monde, et, h proprement parler, c*est notre temps qui est Fantiquité, le monde ayant déjà vieilli, et non pas celui auquel on donne ordinairement ce nom en suivant l'ordre rétrograde et en comptant depuis notre siècle^.» Il combat non moins vigoureusement l'erreur qui consiste à croire toute la science humaine
M) De dign. et augm. scieniiarum^ 1. 1«', p. 20 (édit. de Londres. 4638, in-fol.J. Dans le même livre, il passe en revue une foule d'autres préjugés qui, selon lui, s'opposent au progrès des sciences. Bacon revient souvent sur le respect exagéré de ses contemporains pour les écrits de Vantiquité. Voy. Novum organum^ 1. 1, aphor. 56 et 84.
Dans les fragments cités, nous avons suivi, en général, la traduction de àf . F. Riaux.
96 GBAPITRB II.
renfermée dans les écrits d*un petit nombre de philosophes qui ont mérité les hommages de la postérité. Il place la sagesse de l'humanité au-dessus de celle de rindividu, quelque grand qu'il soit. «On ne doit, dit-il, attendre de rapides progrès dans les sciences que de la succession des individus ou des nations qui les cultivent, et non de la vivacité ou de la vigueur d'esprit d'un seul individu.... Que les hommes s'éveillent, qu'ils fassent l'essai de leurs forces, au lieu de se reposer entièrement sur les petites âmes et les petits cerveaux d'un petit nombre de leurs égaux*.»
Frappé de Tisolement des savants, de l'incohérence de leurs efforts, de la perte de forces et de temps qui en résulte, de la lenteur avec laquelle les découvertes passent d'un pays à un autre, il propose, dans la Nouvelle Atlantide, sous une forme originale et poétique, un projet d'alliance intellectuelle, que Saint- Simon reproduira en d'autres termes au XIX" siècle. Il engage les peuples a établir, sous le nom de Maison de Salomon {Salomonœ domus, collegium operum sex dierum), une sorte d'institut universel, où viendraient se concentrer les résultats obtenus par tous ceux qui, sur la surface entière du globe, se livrent à la contemplation des œuvres de Dieu et à l'étude des travaux de l'homme. Cet institut enverrait régulièrement des ambassadeurs dans toutes les parties du monde. Ceux-ci observeraient et décriraient l'état de la civi-
("l) De zapimiia veterum^ p. 315 et 346, édit. Rawley, 1638, io-fol.
llsation de chaque contrée ; ils s'attacheraient h constater avec exactitude les progrès des sciences, des lettres, des arts et des procédés industriels ; ils achèteraient les livres, les instruments et les modèles dignes d'être communiqués à leurs compatriotes; puis ils reviendraient dans leur patrie, pour Téclairer par leur enseignement, jusqu'au jour où d'autres voyageurs, débarquant avec une nouvelle récolte de civilisation, apporteraient un nouveau tribut au noble^héritage des lumières amassées par les générations antérieures*, a Rien, dit-il, ne serait plus i capable de produire une sorte de pluie d'inventions utiles, et, qui plus est, neuves et comme envoyées du ciel, que de prendre des dispositions telles que les expériences d'un grand nombre d'arts vinssent à la connaissance d'un seul homme, ou d'un petit nombre d'hommes, qui, par leurs entretiens, s'exciteraient mutuellement et se donneraient des idées, afin que les arts pussent se fomenter et, pour ainsi dire, s'allumer réciproquement par le mélange de leurs ' ravons*. » Il demande avec non moins d'ardeur la rédaction d'une histoire des sciences, des lettres et des arts ; il dit avec raison que l'histoire de l'Humanité ne sera jamais complète, si l'on se borne à écrire les annales des gouvernements et des religions ; il veut qu'on décrive séparément chaque doctrine et chaque art, avec l'indication des lieux et de l'époque où ils ont pris naissance, de leurs progrès et de
(4) Nova Ailanlis, p. 3G7 et sq., édit. de 1638. (2) De dig. et augm scient., 1. Il, pp. 52 et 53; 1. IV, p. iM ; l.V, p. U4; éd. citée.
leurs vicissitudes, de leur influence et de leurs migrations chez les divers peuples. En jetant un coup d'œil sur le passé, il a remarqué que la culture intellectuelle de chaque nation a eu ses périodes d'enfance, de vigueur et de décrépitude ; mais, h l'aspect des éléments de force et de vie que renferme la société moderne, il émet Tespoir que le monde se trouve au début d'une ère qui sera supérieure à tout ce qui a précédé, ce Voyez, dit-il, comme les Lettres se montrent h notre siècle avec un cortège brillant et varié d'auxiliaires et de gardes ! Fixez vos regards sur la pénétration et la profondeur qui distinguent une foule de savants de notre temps, sur cette multitude de monuments littéraires de l'antiquité, qui brillent comme autant de flambeaux étincelants ; sur cet art typographique qui distribue généreusement les livres aux hommes de toutes les classes; sur ces abîmes de l'Océan élargis par le génie ; sur ce globe parcouru sans cesse et dans toutes les directions..., et votre âme grandira par l'espérance de voir cette troisième période des Lettres se placer infiniment audessus des deux précédentes qui font la gloire des Grecs et des Romains ^ » 11 proteste contre la pusillanimité de ceux qui parlent sans cesse de la courte durée de la vie, des illusions des sens, de la faiblesse de la raison et des obscurités de la nature ; qui refroidissent l'ardeur, dissipent les espérances et brisent les ailes du génie, en s'écriant : ce Vains efforts dans
(^) De augm. scient., 1. VIII, aphor. 97, pp. 287 et 288. Voy. aussi Novum organum, \. 1, aphor. 78, p. 90 ; éd. cU.
FILIATION DE lA THÉORIB DU PROGRÈS INDÉFINI. 99
les révolutions de ce monde et dans ses différents âges ! Les sciences ont leur flux et leur reflux ; on les voit tantôt croître et fleurir, tantôt décliner et se flétrir, de manière qu'après être parvenues h un certain degré suprême ou maximum, elles ne vont jamais au delà * ! » Il engage les fils de l'Europe moderne h ne pas écouter ces lamentations et à se mettre courageusement à l'œuvre. Qu'ils se gardent de paralyser leurs forces par l'exagération systématique des découvertes d'un autre âge! Les travaux des générations antérieures ne sont pas des bornes, mais des jalons plantés sur la voie large et droite du progrès. « Ne serait-il pas puéril d'attribuer une puissance infinie à quelques auteurs , en déniant toute autorité à l'auteur des auteurs, au Temps? La Vérité est la fille du Temps* ! »
Qu'on médite ces idées de Bacon, de Carapanella, de Rabelais, et l'on sera convaincu qu'il ne reste plus qu'un pas à faire pour arriver à la théorie du progrès indéfini, telle qu'elle est formulée par les écrivains français du XIX' siècle. Représenter la civilisation et les lettres entourées d'appuis et de forces qui leur manquaient dans les âges précédents, c'est dire en d'autres termes qu'elles n'auront plus à subir les vicissitudes qui entravaient leur marche et qui finirent
{\ ) Nov. org., 1 . 1, aphor. 92, p. \\\.
(2) Novum organum, 1. 1, aphor. 84, p. 99. — Recie enm veritas temporis filia diciturf non auctoritatis. Voy. aussi De dign. el augm. scient., 1. 1, p. 49. Il importe de remarquer que Bacon ne parle ici que des sciences qui sont Tœuvre de l'homme.
Voy. de nouveaux détails à V Appendice [litt. I.).
par amener leur décadence aux époques antérieures ; c'est annoncer implicitement, mais formellement, Tamélioration graduelle et incessante de Finlelligence de rhomme, et, par suite, celle de ses travaux et de ses œuvres.
Il ne faut pas croire cependant que ces théories fussent généralement admises. Tous les savants ap- {)laudissaient aux admirables découvertes du siècle ; mais tous ne disaient pas que, grâce à ce mouvement de rénovation, l'humanité allait entrer dans une ère de prospérité et de perfectionnement sans limites. Sur le terrain des études politiques, aussi bien que dans le domaine des travaux littéraires, il n'était pas rare de retrouver la théorie pythagoricienne du mouvement circulaire des civilisations et des peuples. Aux noms de Rabelais, de Bacon et de Campanella, on peut opposer les noms non moins célèbres de Machiavel, de Bodin et de Montaigne.
Machiavel se contente de reproduire à sa manière la désolante doctrine des stoïciens sur le mouvement circulaire des hommes et des institutions^. A l'entendre, toute forme de sqciété et de gouvernement porte en soi un germe de corruption, un élément de dissolution et de ruine. La tyrannie provoque la révolte des classes supérieures et fait place a Taristocratie, laquelle, dégénérant à son tour, se transforme en oligarchie. Alors le peuple intervient; il chasse ses oppresseurs et établit le gouvernement démocratique ; mais la démocratie, suivant le cours
(t) Voy. ci-dessus, p. 50.
ordinaire des choses, amène le règne de la populace, le mépris delà propriété, Tanarchie; et la nation, fatiguée du joug de ces tyrans de bas étage, cherche de nouveau son refuge au pied d'un trône : ce C'est le cercle dans lequel tournent sans cesse toutes les formes sociales imaginables... Rien n'est si constant que cette vérité, que tout ce qui existe dans ce monde est naturellement circonscrit dans une certaine durée dont le ciel est le dispensateur suprême... Produits par des hommes qu'animent et qu'ont toujours animés les mêmes passions, les événements doivent inévitablement avoir les mêmes résultats*.» Bodin, qui se borne, presque toujours, à combiner les idées de Platon et d'Aristote avec celles du célèbre secrétaire de Florence, pose en principe que l'homme se jette h la poursuite d'une chimère quand il cherche la perfection, attendu que c'est surtout des choses humaines qu'on doit dire : (( Il n'y a rien de[ parfait es choses caduques. » Abordant ensuite, à l'exemple du philosophe de Stagyre, le redoutable problème des révolutions, il fait la paraphrase des fragments du livre de Machiavel que nous venons d'analyser. « La république, dit-il, ayant pris son commencement , si elle est bien fondée , s'assure contre la force extérieure et contre les maladies inté-
(i) Disc, ad hist. Liv., 1. I, c. II; 1. III, c. I et XLIII ; pp. 28, 408 et 590, édit. Qeiffenberg (1670). Machiavel engage les législateurs à combiner la royauté, raristocratie et la démocratie, afiu de \ ménager à leur œuvre une durée plus longue ; mais, pas plus pour cet Etat mixte que pour les autres, il n'admet le progrès continu. Il dit simplement qu'un tel Etat sera moins caduc et moins éphémère {firmior et duràbilior).
rieures ; et peu à peu elle croît en puissance, jusqu'à ce qu'elle soit venue au comble de sa perfection, qui est rétat fleurissant, qui ne peut être de longue durée pour la variété des choses humaines, qui sont si muables et incertaines que les plus hautes républiques, bien souvent, viennent h tomber tout ^ coup de leur pesanteur ; les autres, par la violence des ennemis, sont alors ruinées qu'elles se pensent plus assurées ; les autres vieillissent à la longue et de leurs maladies intérieures viennent h prendre fin * ... »
Nous trouvons à peu près les mêmes idées chez Montaigne. L'auteur des Essais apporte ici, comme partout, les hésitations, les incohérences et les contradictions de son scepticisme pratique. Tantôt il appelle l'esprit de l'homme « un grand ouvrier de miracles, » tantôt il le conspue et le raille comme « un outil vagabond, dangereux et téméraire; » ailleurs il parle avec enthousiasme de la force et de l'infatigable activité de l'intelligence humaine; mais, un peu plus haut, il s'est écrié : « On a raison de donner à l'esprit humain les barrières les plus contraires qu'on peut. En l'étude comme au reste, il lui faut tailler par art les limites de sa chasse... C'est miracle s'il s'en rencontre un rassis et sociable... Et n'y a point de bête à qui il faille plus justement donner des orbières (œillères) pour tenir sa vue
(I) les six livres de la République, 1. IV, pp.*504 et 510; édit. de 4583. Il importe de bien remarquer que la perfection dont parle Bodio, dans le fragment que nous avons transcrit, n'est pas la perfection absolue. Un peu plus loin, Tauteur en fait Vaveu formel. « Quand je parle de Tétat fleurissant d*uue république, dit-il, je n'entends pas qu'elle vienne au comble de la perfection, »
sujette et contrainte devant ses pas, et la garder d'extravëguer, de çà, de là, hors les ornières que Tusage et les lois lui tracent. » Toutefois, quand on met en regard les divers passages de son livre où il s'occupe des idées nouvelles qui se produisent dans le monde littéraire et politique, on s'aperçoit que Fauteur, dépourvu de toute confiance en l'avenir, est un partisan décidé de l'immobilité des idées, des mœurs et des institutions : a 11 y a , dit-il , grand doute s'il se peut trouver si évident profit au changement d'une loi reçue, telle qu'elle soit, qu'il y a de mal à la remuer... Le monde n'est qu'une branloire perenne. Toutes choses y branlent sans cesse, la terre, les pyramides d'Égyple, les rochers du Caucase : et du branle public, la douleur... Le changement, quel qu'il soit, étonne et blesse... /c suis dégoûté de la nouvelleté, quelque visage qu'elle porte. » Au lieu de partager l'enthousiasme de Bacon et de Campanella, Montaigne aperçoit un signe de décrépitude , un symptôme de décadence, dans la fécondité intellectuelle de son siècle. « Quand, s*écrie-t-il, écrivîmesnous tant que depuis que nous sommes en trouble ? quand les Romains tant, que lors de leur ruine?... La corruption du siècle se fait par la contribution particulière de chacun de nous. Les uns y confèrent la trahison, les autres, l'injustice, l'irréligion, la tyrannie, l'avarice, la cruauté, selon qu'ils sont plus puissants ; les plus faibles y apportent la sottise, la vanité, l'oisiveté *. »
(\ ) Essais (édit. de Rouen), 1. 1, p, 87 , 1. Il, pp. 528, 529 et 544 ; 1. m, pp. 814,955 et 4096.
On le voit : là où les uns croyaient découvrir des indices de la puissance toujours progressive de l'esprit humain, les autres n'apercevaient qu'un édifice brillant, mais fragile, inévitablement destiné à faire place a des ruines prochaines. Ceux-ci admiraient comme des météores éclatants , mais passagers, les merveilles scientifiques dans lesquelles ceux-là saluaient les premiers rayons des magnificences de Tavenir.
L*étude. attentive des écrits contemporains fait aisément découvrir les causes de ces divergences. Les découvertes étaient magnifiques ; le mouvement plein de vie qui se manifestait dans toutes les sphères offrait un caractère de grandeur réelle et incontestable ; mais, comme toujours, les déclamations de la demi - science, les ruses et les promesses grossières du charlatanisme jetaient le trouble et provoquaient une réaction dans les âmes honnêtes. Au milieu des hymnes qu'il entonnait à la gloire de la science moderne, Bacon avait entrevu le danger des imprudences des uns et des manœuvres des autres. Il s'élève avec force contre les charlatans, les fripons et les dupes qui fatiguaient le genre humain du récit de leurs découvertes et de l'étalage de leurs remèdes imaginaires. Il constate que, par leurs prétendus secrets d'extirper la douleur, de retarder la vieillesse et de prolonger la vie, ils avaient découragé les vrais savants et répandu dans toutes les classes des préjugés violents contre toutes les choses nouvelles ^
(i) Nov. organ.^ 1. 1, aph. 87.
BacoD avait raison ; car, malgré les résultats obtenus par l'activité sans cesse croissante de l'esprit humain, la vieille théorie pythagoricienne , trouvant une vie nouvelle dans les extravagances de quelques novaleurs, continuait à se reproduire sous une forme plus ou moins appropriée aux idées chrétiennes. Dans la première moitié du XVIIP siècle, le Napolitain Vico publia son livre de La science nouvelle, pour prouver que tous les peuples traversent successivement, pour revenir toujours à leur point de départ, trois époques de civilisation : Tâge divin ou théocratique , l'âge héroïque, Tâge humain ou civilisé : a Histoire idéale des lois éternelles que suivent toutes les nations dans leurs commencements et leurs progrès, dans leur décadence et leur fin, et qu'elles suivraient toujours, quand même des mondes infinis naîtraient successivement dans toute l'éternité ^ »
Cependant si, depuis la publication des écrits de Bacon, les hésitations et les doutes sont loin de disparaître , on découvre chaque jour, dans les régions supérieures du monde intellectuel, une foi plus vive et plus forte dans l'énergie féconde et infatigable de l'humanité. En France surtout, la doctrine du progrès se manifeste avec éclat h partir du XVIP siècle.
Après avoir constaté que son siècle lui semble a aussi fleurissant et aussi fertile en bons esprits qu'aucun des précédents , » Descartes annonce modestement, mais avec une conviction profonde, la découverte d'une méthode nouvelle qui , dans le
(1J Science nouvellef trad. de M. Michelet, p. 392.
4 06 GHÀPITRB II.
champ des investigations scientifiques, va conduire sans efforts à des résultats très-supérieurs à ceux dont on était redevable aux travaux des générations antérieures. Loin de croire à la décadence inévitable de toutes les civilisations , il célèbre par avance les merveilles d'une époque glorieuse, où l'homme, « connaissant la foRce et les actions du feu, de l'eau, de l'air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, les pourra employer en même façon h tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi se rendre comme maître et possesseur de la nature, » 11 affirme que les progrès de la science auront pour résultat « d'exempter les hommes d'une infinité de maladies tant du corps que de l'esprit, et même aussi peut-être de l'aflFaiblissement de la vieillesse. » S'il écrit en français, plutôt qu'en latin, ((c'est qu'il espère que ceux qui ne se servent que de leur raison naturelle toute pure jugeront mieux de ses opinions que ceux qui ne croient qu'aux livres des anciens. » Il veut que tous les bons esprits publient le résultat de leurs études et de leurs expériences, afin que le terme de la vie et des travaux des uns devienne le commencement de la vie et des travaux des autres, et que de la sorte les progrès individuels servent de source et de base au progrès général et continu de l'humanité * .
M) Discours sur la méthode^ pp. 423, 426, 192-494 et 240, édit. de M. Cousin (4824). Il est inutile de faire observer que nous n'entendons pas émettre ici un avis sur la valeur des doctrines scientifiques et philosophiques de Descartes.
Pascal développe avec fierté les conséquences glorieuses qui découlent de ces prémisses. Protestant k son tour contre le respect exagéré de Fantiquité, il fait observer, comme Bacon, que les anciens étaient nouveaux en toutes choses, et que c'est dans le monde moderne, riche de Texpérience d'une foule de siècles , qu'on doit chercher cette antiquité qu'on révère à tort dans les œuvres des Grecs et des Romains. Il reproche à ses adversaires de traiter indignement la raison des hommes, en la mettant en parallèle avec l'instinct des animaux, qui demeure toujours dans un état égal, a Les ruches des abeilles, s*écrie-t-il, étaient aussi bien mesurées il y a mille ans qu'aujourd'hui, et chacune d'elles forme cet hexagone aussi exactement la première fois que la dernière... Il n'en est pas ainsi de l'homme qui nest produit que pour f infinité. Il est dans l'ignorance au premier âge de sa vie; mais il s'instruit sans cesse dans son progrès : car il tire avantage, non-seulement de sa propre expérience, mais encore de celle de ses prédécesseurs ; parce qu'il garde toujours dans sa mémoire les connaissances qu'il s'est une fois acquises, et que celles des anciens lui sont toujours présentes dans les livres qu'ils ont laissés. Et comme il conserve ses connaissances, il peut les augmenter facilement ; de sorte que les hommes sont aujourd'hui en quelque sorte dans le môme état où se trouveraient les anciens
philosophes, s'ils pouvaient avoir vieilli jusqu'à présent. . . De là vient que , par une prérogative particulière, non-seulement chacun des hommes avance de jour en jour dans les sciences, mais que tous les
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hommes ensemble y font un continuel progrès à mesure que le monde vieillit, parce qwe la même chose arrive dans la succession des hommes que dans les âges différents d'un particulier. De sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doii être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement : d*oii Ton voit avec combien d'injustice nous respectons l'antiquité dans ses philosophes ; car, comme la vieillesse est l'âge le plus distant de l'enfance, qui ne voit que la vieillesse de cet homme universel ne doit pas être cherchée dans les temps proches de sa naissance, mais dans ceux qui en sont le plus éloignés * . n
Ainsi qu'on devait s'y attendre, ces idées, ces aspirations, cette confiance dans le génie toujours actif de l'homme, se manifestèrent avec énergie dans la discussion bruyante ouverte, dans la seconde moitié du XVIP siècle, au sujet de la supériorité relative des anciens et des modernes : lutte sérieuseN et grave, embrassant toute l'histoire des lettres; débat plein
(4) Pensées, art. I, p. b9, édit. belge de 4844. — C'est un fait très-remarquable que le fond de ces idées de Pascal, qui seront désormais répétées par tous les défenseurs des modernes, se trouve déjà dans VOpus majus de Roger Bacon , écrit au milieu du Xlïl« siècle. Commentant un passage de Sénèque, Tillustre Franciscain disait : « Pour les grandes découvertes, il ne suffît pas d'un siècle. L'avenir saura ce que nous ignorons, et les générations futures s'étonneront que nous ayons ignoré les choses qui leur seront familières... Rien n'est achevé dans les inventions de l'homme... Plus les hommes sont venus nouvellement dans le monde, et plus ils sont éclairés et habiles, parce que, succédant à toutes les génératious antérieures, ils recueillent les biens accumulés par le travail des siècles... {Opus majus. Pars ï, c. VI, p. 7; Venet.,Pitteri,4750).»
d'importance et d'intérêt, où toute la civilisation européenne se trouvait en cause, et qu'on aurait grand tort de juger sur les épigrammes de Boileau ou les plaisanteries de Voltaire.
Perrault, le défenseur en titre de l'aptitude scientifique et littéraire des peuples modernes, ixe se contente pas de traiter la question du langage et le problème plus ou moins accessoire des formes poétiques. Il prend les choses de plus haut et place hardiment en regard ^ monde moderne et le monde ancien, la civilisation chrétienne et la civilisation gréco-romaine. Son goût ne brille pas toujours par l'élévation et la finesse ; ses appréciations ne sont pas toujours impartiales; son érudition et ses forces ne sont pas constamment h la hauteur de sa tâche : mais, quelque sévérité qu'on apporte dans Texamen de son Parallèle des anciens et des modernes, il n'est pas possible de lui dénier, à côté de la prescience de l'avenir, un vrai courage joint à des qualités solides et même brillantes. Il jette successivement ses regards sur l'architecture, la sculpture, la peinture, la géographie, la navigation, la physique , la morale, l'éloquence, rhistoire et la poésie, et partout il s'efforce de prouver que l'homme, destiné à marcher en avant, ne doit pas chercher dans le siècle d'Auguste le dernier terme de la perfection que l'on puisse ambitionner pour les œuvres de l'intelligence.
Perrault emprunte souvent ses idées et ses images à Bacon et à Pascal, mais il leur donne un tour original et piquant qui ajoute à leur charme et double leur puissance. Les tigres et les lions qui parcourent
140 GHÀPITBB II.
aujourd'hui les déserts de l'Afrique, dit-il, sont aussi vigoureux que ceux du temps d'Alexandre ou d'Auguste ; nos roses ont le même parfum, le même incarnat que celles de l'âge d'or ; les métaux et les perles n'ont rien perdu de leur éclat depuis qu'ils brillent dans nos palais et dans nos temples ; la nature entière a conservé l'énergie, la parure et la fécondité qu'elle possédait à l'origine des temps historiques. Pourquoi l'humanité aurait-elle seule dégénéré sur la terre? Pourquoi l'âme des êtres intelliggnts et libres ferait-elle seule exception dans le système général de l'univers? 11 n'en est pas ainsi. L'homme du XVIP siècle pense, réfléchit, souffre, jouit et agit de la même manière que l'homme du siècle d'Auguste; mais il possède, de plus que celui-ci, un vaste trésor de connaissances et d'expériences amassées par une longue série de générations laborieuses. Les sciences, les lettres et les arts croissent et s'améliorent par l'étude et les découvertes de ceux qui les cultivent, de la même manière qu'un fleuve, qui absorbe l'eau des fontaines et (les rivières, grandit à mesure qu'il s'éloigne de sa source. L'éloquence et la poésie, autant que l'astronomie et la physique, ont besoin du travail des siècles pour se perfectionner ; car le cœur de l'homme est un v^ste abîme où l'on découvre sans cesse de nouveaux mystères, et dont l'œil de Dieu peut seul sonder la profondeur. Qu'on honore les inventeurs des sciences, des lettres et des arts ; qu'on rende aux Grecs et aux Romains la part qui leur est due ; qu'on admire les beautés réelles qui brillent dans les œuvres des orateurs, des historiens et des
poètes qui nous ont précédés dans la carrière : mais qu'on ne nie pas la puissance de la tradition, les lumières apportées par les siècles, les merveilles réalisées par le génie moderne, ni surtout Tinfluence incalculable exercée par le christianisme, qui a répandu dans les masses une foule de vérités fécondes dont les philosophes les plus illustres avaient à peine entrevu quelques rayons! Uhumanité doit être envisagée comme un seul homme qui vit, grandit, travaille et acquiert chaque jour des lumières nouvelles. A ce point de vue, nos premiers pères doivent être comparés h des enfants et nous à des vieillards ; de sorte que , pour Tobservateur intelligent, les modernes sont leâ véritables anciens.
Jusque-là Perrault n'a rien dit qui ne se trouve, du moins en substance, dans les écrits de ses prédécesseurs ; mais, à ces considérations générales sur la marche des sciences et des lettres , il ajoute une réflexion profonde sur le travail de Tesprit humain pendant cette longue période du moyen âge, que des observateurs superficiels nomment une époque d'ignorance et de barbarie. Partisan du progrès continu, il se refuse à^voir autre chose qu'une éclipse passagère dans les désordres et les violences qui répandent parfois leurs ténèbres sur une partie du monde, a La science et la poésie sont alors, dit-il, comme des fleuves qui viennent à rencontrer un gouffre où ils s'abîment tout h coup, mais qui, après avoir roulé leurs eaux sous plusieurs provinces , trouvent enfin une issue par où on les voit ressortir avec la même abondance qu'ils y étaient entrés. » Aux yeux
de l'auteur du Parallèle, rhumanité a eu son enfance, son adolescence et même sa vieillesse ; mais elle n*aura pas de déclin^ !
Repoussées par le fanatisme des commentateurs, les scrupules des académiciens et Tenthousiasme classique des poètes de cour, les théories audacieuses de Perrault rencontraient dans toutes les classes une formidable coalition d'intérêts froissés et de réputations compromises. Cependant , envisagées dans leur base, ces théories étaient conformes aux tendances philosophiques des hommes les plus éminents du siècle. Malebranche enseignait que l'amour de l'antiquité, naturel et nécessaire dans les études théologiques oij il s'agit de rechercher avant tout le sens de la révélation, devait être banni des autres sphères accessibles à l'intelligence humaine ; il voulait que, dans le domaine des études philosophiques, on introduisît l'amour de la nouveauté au lieu de celui de l'antiquité, parce que les nouveaux philosophes peuvent savoir toutes les vérités que les anciens nous ^ ont laissées, et en trouver encore plusieurs autres ; il se moquait des pédants qui croyaient découvrir la
(4) Yoy. Parallèle des anciens et des modernes en ce qui regarde les arts et les sciences. T. I«s pp. 4, 42, 49, 50, 51, 53, 61, 68, 7i, 72, 73, 83, 87, 88, 89, 90, 92, 94, 98, 103, 105; T. Il, pp. 15, 27, 28, 29, 31, 44, 48, 52, 65, 84, 273, 276, 280, 294, 295, 298; f . m, pp. 5, 18, 25; T. I^, pp. 22, 35, 46, 134, 145, 150. 2«édit., Paris, Goignard, 1692. — M. Alfred Michiels a publié une analyse substantielle et complète du système de Perrault, dans son Histoire des idées lUtéraires en France, t. \", pp. 33 à 54, édit. belge de 1848. — Ainsi que nous l'avons dit, cette guerre littéraire est beaucoup plus importante qu'on ne le pense communément. ( Voy., pour les détdiU accessoires, ['Appendice, litt. K,]
vérité suprême dans les écrits de Platon et d'Aristote ^ Bossuet, jetant un regard d*aigle sur la succession des empires, bannissait le hasard de Thistoire et montrait partout la main de Dieu conduisant Thomme et les peuples, à travers le sang et les ruines, aux destinées supérieures marquées par une providence pleine d'amour, de justice et de miséricorde. Loin de nier le progrès et de s'associer aux détracteurs des modernes, il trouvait des accents magnifiques pour célébrer la puissance et l'inépuisable fécondité du génie de l'homme ; il disait à l'héritier du trône de France : « La nature humaine connaît Dieu ; et voilà déjà, parce seul mot, les animaux au-dessous d'elle jusqu'à l'infini,.. Après six mille ans d'observations, l'esprit humain n'est pas épuisé ; il cherche et il trouve encore, afin qu'il connaisse qu'il peut trouver jusqu'à l'infini, et que la seule paresse peut donner des bornes à ses œnnaissances et à ses inventions *. )) Transportant son optimisme dans la sphère des intérêts politiques et sociaux, Leibniz émettait l'avis que tout tournerait toujours pour le mieux au bout du compte, A ses yeux, les révolutions et les bouleversements n'étaient qu'un moyen providentiel de ramener dans les voies de la justice et de l'ordre les peuples qui accueillent des doctrines contraires à la saine morale ^. Spinosa luimême, au milieu des aberrations de son panthéisme,
(\) De la recherche de la vérité, il» partie, c. V et VI, pp. 70 et suiv., édit. de Genoude (1837.)
(2) De la connaissance de Dieu et de soi-même, pp. 102 et 4 04; OEuv. compL, T. IV ; éd. Outhelin, 1836. Voy. aussi le c. II de la II!" partie du Discours sur l'histoire universelle.
(3) Noiw. Essais sur V Entendement humain, 1. IV, c. XVI.
444 CHAPITRB II.
posait les fondements sur lesquels les philosophes et les démocrates allemands du XIX* siècle édifieront leur doctrine du progrès illimité dans Tordre religieux et moral. Cette substance douée d'attributs infinis; cette essence une et éternelle, qui se développe nécessairement par Texistence ; cet esprit humain 'contenant dans son essence la nature de "Dieu et devenant ainsi la source d'une révélation permanente ; tous ces rêves du juif d'Amsterdam, toutes ces énormités contre lesquelles Bayle lui-même crut devoir, protester, avec rénergie d'une âme indignée, ne sontelles pas manifestement devenues les bases de la théorie du progrès, telle qu'elle se trouve enseignée aujourd'hui au nord et au centre de l'Allemagne * ?
On a dit bien souvent que la découverte de la loi du progrès doit être attribuée à l'esprit philosophique du XVIIP siècle. Il suffit de jeter un coup d'œil sur les pages qui précèdent pour avoir la preuve la plus complète de l'inadmissibilité de cette allégation. Dans la matière qui nous occupe, la seule gloire que puissent revendiquer les savants du XVIII'' siècle, c'est d'avoir déduit les conséquences des prémisses posées parleurs prédécesseurs.
Constatons d'abord que ce n'est pas à Voltaire, dont on a fait tant de fois la personnification du mouvement intellectuel du siècle, que nous devons demander la doctrine du progrès continu, paisible et général de l'humanité. Comment les conséquences
(t) Ces propositions se manifestent, pour ainsi dire, à toutes les pages du Tractatus theologiço-poliûcus et deVEthica more geome^ trico demonstrata. (Voy. le 1. 1"' de l'édit. de léna, 4802.)
fécondes du dogme de la fraternité universelle se seraient-elles manifestées dans les écrits d'un philosophe qui niait Tunité de Tespèce humaine, et disait : « Il n'est permis qu'à un aveugle de douter que les blancs, les noirs, les albinos, les Hottentots, les Lapons, les Chinois, les Américains, soient des races entièrement différentes*?» Comment le principe de l'égalité de nature, de droit et de dignité de tous les hommes, se serait-il montré sous la plume d'un historien qui voyait dans la traite des nègres une preuve de supériorité en faveur des blancs, parce que, suivant un misérable argument qu'il emprunte à Artistote, celui qui se donne un maître est né pour en avoir*? Comment l'espo^ de l'alliance fraternelle et inaltérable des peuples aurait-il surgi dans l'âme d'un publiciste qui nommait la paix perpétuelle « une chimère qui ne subsistera pas plus entre les princes qu'entre les rhinocéros et les éléphants, entre les loups et les chiens, parce que les animaux carnassiers se déchirent toujours à la première occasion^?» Aucune idée vraiment large, généreuse, humanitaire, ne pouvait sortir des méditations d'un poëte qui apercevait dans le christianisme, c'est-à-dire, dans le fait le plus important de l'histoire, dans la source la plus abondante et la plus pure de la civilisation moderne, (c un filet dans lequel les fripons ont enveloppé les sots pendant plus de dix-sept siècles,
(1) Philosophie de Vhistoire servant d'introduction à Y Essai sur les mcBurs, p. 6. OEuv. compl., t. XVI, édit. de la Soc. typ. (1784.)
(2) Essai sur les mœurs^ t. IV, p. 351 . OEuv.' compl., t. XIX. (3] De la paix perpétuelle ^ p. 35. OEuv. compl., t. XXIX ^
416 CHAPIT&B n.
un poignard h l'aide duquel les fanatiques ont égorgé leurs frères pendant quatorze*. » Que sont les homnies aux yeux du patriarche deFerney? «Des ânesqui vont leur cbemin lentement, qui s'arrêtent au premier obstacle, et qui mangent tranquillement leurs chardons à la vue des difficultés dont ils se rebutent*. » Que peut être l'histoire universelle, o'est-à-dire le développement successif et harmonique des peuples, lorsque la nature humaine et les doctrines qui l'ont régénérée sont flétries avec ce dédain superbe? Elle ne sera plus qu'une c< suite presque continue de crime's et de désastres...; un ramas de folies et de malheurs, parmi lesquels on voit quelques vertus , quelques temps heureux , comme on découvre des habitations répandues çà et là dans des déserts sauvages...; un chaos d'événements, de factions, de révolutions et de crimes^. » Voltaire parle sans cesse du progrès de la raison et de l'extension des lumières ; mais, dans sa conviction intime, dans les vœux secrets de son âme, ce progrès et cette extension devaient consister dans l'anéantissement des croyances chrétiennes, opéré par rinfluence et au bénéfice exclusif des classes supérieures. Il méprisait trop profondément le peuple pour s'occuper des droits et des intérêts des masses. « C'est une très-grande question, disait-il, de savoir à quel degré le peuple, c'est-à-dire neuf parts
(1) De la paix perpéluellef p. 72.
(2) Politique et législation^ p. 20. OEuv. compl., t. XXX.
(3) Essai sur les mœurs, t. IV, p. 350, 359 et 371. \\ écrivait à d'Alembert * « Eclairez et méprisez le genre humain. » (Lettre du 29 février 1757. OEuv. compl., t. XLVIII, p. 46.)
du genre humain sur dix, doit être traité comme des singes*.» Il écrivait à Damilaville : a II me paraît essentiel qu'il y ait des gueux ignorants... Quand la populace se mêle de raisonner, tout est perdu*. » II disait à son confident, h son ami intime : a II ne s'agit pas d'empêcher nos laquais d'aller à la messe ou au prêche... Vous devez être content .du mépris où Yinfdme (le christianisme) est tombé chez tous les honnêtes gens de l'Europe. C'était tout ce qu'on voulait et tout ce qui était nécessaire. On n'a jamais prétendu éclairer les cordonniers et les servantes ^. » Il disait à Diderot : «Je vous recommande Yinfâme ; il faut le détruire chez les honnêtes gens et le laisser à la canaille ^. » Le catholicisme une fois banni des palais et des lois , l'organisation sociale de son temps lui semblait le nec plus ultra de la science politique. Dans sa Philosophie de l'histoire , servant d'introduction h YEssai sur les mœurs, il compare le sort des sauvages à celui des peuples civilisés , et s'écrie : « L'homme est perfectible, et de là on a conclu qu'il s'est perverti. Mais pourquoi n'en pas conclure qu'tï s* est perfectionné jusqu'au point où la nature a marqué les Imites de sa perfection *? »
Il est inutile de s'étendre davantage pour prouver que ceux qui attribuent à Voltaire le besoin de pro-
(\) Jusqu'à quel point on doit tromper le peuple, OEuv. compl., t. XXX. p. 10.
(2) Lettre du 4«' avril rM, OEuv. compl. T.LÎX, p. 333.
(3) Lettres du 6 décembre 1757 et du 2 septembre 1768. OEuv. compl., t. LXVIir, pp. 58 et 486.
(4) Lettre du 25 septembre 1762. OEuv. compl., t. LVII, p. 476.
(5) OEuv. compl., t. XVI, p. 30.
418 GHAPITBE II.
grès qui nous travaille n'ont jamais sérieusement étudié les œuvres de Tarai de Frédéric et de Catherine. On doit en dire autant des tendances philosophiques et littéraires de J.-J. Rousseau. Les progrès de la civilisation, le développement des intelligences et Textension des lumières ne pouvaient obtenir les sympathies d'un homme, pour lequel les institutions fondamentales de la société moderne étaient le résultat d'une situation factice, d'un état contre nature. Errer au fond des bois ; écouter la voix des passions natives ; jouir d'une indépendance absolue ; ignorer les entraves des lois , les chaînes de la famille, les angoisses de la science et l'esclavage du travail ; s'endormir sur l'herbe humide, sans souvenir du passé, sans souci du présent, sans préoccupation de l'avenir : voilà la position normale , la condition primitive , Yétat de nature du genre humain ! Le philosophe de Genève nous apprend que le luxe, la dissolution et l'esclavage furent de tout temps le châtiment des efforts que nous avons faits pour sortir de l'heureuse ignorance où la sagesse éternelle nous avait placés. La nature voulait nous préserver de la science, comme une mère qui arrache une arme dangereuse des mains de son enfant ; mais la vanité, la cupidité, l'orgueil, les passions, en un mot, méconnurent sa voix, dédaignèrent ses enseignements et bravèrent ses ordres. L'astronomie est née de la superstition ; l'éloquence , de l'ambition, de la haine, de la flatterie, du mensonge ; la géométrie, de l'avarice ; la physique, d'une vaine curiosité ; toutes les sciences , et la morale elle-même, de l'orgueil humain. Les âmes se corrom-
FILIATION m LA THÉORIE DU PROGRÈS INDÉFINI. 4 1 9
pent h mesure que les lettres et les arts s'avancent vers la perfection. Les philosophes , les poètes, les sculpteurs et les peintres ont successivement perdu rÉgypte, la Grèce, Rome et Byzance. La pauvreté , rignorance et les vertus des Scytes sont Tidéal que les peuples modernes devraient s'efforcer d'atteindre! Ici encore tout commentaire devient inutile *.
Parmi les écrivains français du dix-huitième siècle* qui ont développé les théories de Descartes, de Pascal et de Perrault, que nous avons analysées, ce n'est pas à Voltaire et à Rousseau, mais h Fontenelle, à Turgot et à Condorcet que l'historien doit accorder la première place.
. Esprit élégant, gracieux et exercé, mais manquant de cette vue puissante qui embrasse dans un seul regard les évolutions de toute une série de siècles, Fontenelle n'a considéré qu'une seule face du problème : le côté littéraire. Comment se serait-il élevé h la hauteur de la philosophie sociale , lui qui disait que l'histoire consiste dans le récit ce des effets irréguliers des passions et des caprices des hommes, et d'une suite d'événements si bizarre, que l'on a autrefois irnaginé une divinité aveugle et insensée pour lui en donner la direction *•? «Il borne sa tâche h prendre part à la querelle académique concernant le mérite respectif des anciens et des modernes, et là même il
(4) Discours sur V origine de V inégalité parmi les hommes^ pp. 223, 23 1 et 233. Discours sur cette question : Le rétablissement des sciences et des arts a-t-il contribué à épurer les mœurs? pp. 13 à 25. T. I«'des OEuv. compl. (Edit. Daliban.)
(2) Histoire du renouvellement de VAcadémie des Sciences. Préface, pp. 9 et 10. OEuvres, T. V. (Amsterdam, 1764.)
se contente d'ajouter quelques arguments aux raisons accumulées par Perrault. Il prend parti pour les modernes, parce que les siècles ne mettent aucune différence naturelle entre les hommes, et que dès lors les derniers venus, organisés de la. même manière que leurs ancêtres, possèdent Tincontestable avantage de jouir, dès leur entrée dans la vie, de toutes les richesses accumulées par les générations éteintes. Il avoue que les anciens ont atteint la perfection dans quelques parties de la littérature, parce que la vivacité de rimagination n'a pas besoin d'une longue suite d'expériences, ni d'une grande quantité de règles pour arriver au sublime ; mais il proteste énergiquement contre les préjugés qui tendent, h placer les contemporains d'Auguste dans une sphère inaccessible ë l'humanité ; il ne veut pas qu'on déclare les Français incapables d'égaler les Grecs et les Romains, même dans l'éloquence et la poésie où, selon lui, les derniers sont arrivés à la perfection. De même que Perrault, il eiriprunte à Pascal sa célèbre comparaison entre la vie de l'humanité et la vie de l'individu ; mais il lui donne une forme nouvelle et des développements ingénieux et pleins de finesse. C'est ici que Fontenelle se range franchement parmi les partisans de la doctrine du progrès. « Telle est, dit-il, notre condition, qu'il ne nous est pas permis d'arriver tout d'un coup à rien de raisonnable sur quelque matière que ce soit ; il faut avant cela que nous nous égarions longtemps, et que nous passions par diverses sortes d'erreurs et par diverg degrés d'impertinences... Les sciences sont composées d'un nombre infini de vues
et dépendent de la justesse du raisonnement, qui se perfectionne avec une extrême lenteur et se perfectionne toujours ; il faut même souvent qu'elles soient aidées par des expériences que le hasard seul fait naître et qu il n*amène pas h point nommé. Il est évident que tout cela n'a point de fin... Un bon esprit cultivé est, pour ainsi dire, composé de tous les esprits des si^les précédents ; ce n'est qu'un même esprit qui s'est cultivé pendant tout ce temps -là. Ainsi cet homme, qui a vécu depuis le commencement du monde jusqu'à présent, a eu son enfance, où il ne s'est occupé que des besoins les plus pressants de sa vie ; sa jeunesse, où il a assez bien réussi aux choses d'imagination, telles que la poésie et l'éloquence, et où même il a commencé h raisonner, mais avec moins de solidité que de feu. Il est maintenant dans l'âge de virilité, où il raisonne avec plus de force et a plus de lumières que jamais... Mais cet homme-là n'aura pas de vieillesse ; il sera toujours également capable des choses auxquelles sa jeunesse était propre, et il le sera de plus en plus de celles qui conviennent à l'âge de virilité ; c'est-à-dire, pour quitter l'allégorie, que les hommes ne dégénéreront jamais, et que les vues saines de tous les bons esprits qui se succéderont s'ajouteront toujours les unes aux autres ^ »
(1) Digression sur les Anciens el les Modernes (4723), pp. 119, 420, 126. OEuvres, édit. cit., t. IV. — Fontenelle s'était déjà antérieurement rangé sous la bannière de Perrault, par son Discours sur la nature de l'églogue. OEuvres cit., t. IV, pp. 88-H3. Ce résultat était facile à prévoir depuis la publication de ses Dialogues des mor(5 (1683.) v
422 CHAPITRE n.
Fontenelle saisissait toutes les occasions de manifester cette noble confiance dans Taccroissement indéfini de nos facultés intellectuelles. Il v fit souvent allusion dans les éloges des académiciens qu'il prononça, pendant près d'un demi-siècle, en sa qualité de secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences.
Vingt-cinq ans plus tard, Turgot, dans toute la force de la jeunesse, descendit à son tour dSbs Farène où se débattaient les destinées futures de l'humanité. Il se contenta, lui aussi, de développer les idées émises par ses prédécesseurs ; mais il sut imprimer à ces idées un cachet de précision , de force , de poésie, d'éloquence et de grandeur, qui leur donnait en quelque sorte une vie nouvelle. Il est peu de hvres qui exercent sur Tâme une influence égale au charme qui résulte de la lecture des nombreux fragments où le grand ministre de Louis XVI a consigné ses vues sur l'histoire universelle. On y découvre en même temps un économiste distingué, un savant hors ligne, un administrateur du premier ordre, et, plus encore, un cœur profondément dévoué h la vertu, à la vérité, à la science, h l'art, à tout ce qui peut épurer et embellir l'existence de l'homme.
a On voit, dit Turgot, s'établir des sociétés, se former des nations qui tour à tour dominent d'autres nations ou leur obéissent. Les empires s'élèvent et tombent ; les lois , les formes du gouvernement se succèdent les unes aux autres; les arts, les sciences se découvrent et se perfectionnent. Tour h tour retardés et accélérés dans leurs progrès , ils passent de climats en climats. L'intérêt , l'ambition , la vaine
gloire changent perpétuellement la scène du monde, inondent la terre de sang ; et, au milieu de leurs ravages, les mœurs s'adoucissent, l'esprit humain s'éclaire , les nations isolées se rapprochent les unes des autres. Le commerce et la politique réunissent enfin toutes les parties du globe ; et la masse totale du genre humain, par des alternatives de calme et d'agitations, de biens et de maux, marche toujours, quoique à pas lents, à une perfection plus grande*. » Les phénomènes de la nature, soumis à des lois constantes, sont renfermés dans un cercle de révolutions toujours les mêmes ; la- succession des hommes, au contraire, offre de siècle en siècle un spectacle toujours plus varié. La raison, la liberté, les passions, produisent sans cesse de nouveaux événements ; mais tous les âges sont enchaînés par une suite de causes et d'effets qui lient l'état actuel du monde à tous ceux qui l'ont précédé, et le genre humain, considéré depuis son origine, paraît' aux yeux du philosophe un tout immense, qui lui-même a, comme chaque individu, son enfance et ses progrès *. Au début de la civilisation, les hommes, disséminés par groupes au milieu des forêts, vivent de la chasse et des produits spontanps de la terre. Plus tard, aiguillonnés par la misère , ils deviennent pasteurs et agriculteurs ; ils fondent le village, la ville, la république, le royaume,
{\) Second discours en Sorbonne, prononcé \e M décembre 4750, sur les progrès successifs de l'esprit humain. OEuvres deTurgot, t. II, pp. 598. L'édition à laquelle je renvoie est celle publiée à Paris en 1844, dans la collection des principaux économistes. Je me sers autant que possible des phrases mêmes de Turgot.
(i) md., p. 597.
TEiûpire. Les arts d'utilité et d'agrément naissent et se perfectionnent. Le travail et le commerce créent des richesses qui procurent à leurs détenteurs les loisirs indispensables à l'exercice et à la culture de l'intelligence^. La marche du génie, d'abord lente, ignorée, ensevelie dans l'oubli général où le temps précipite les choses humaines, sort de l'obscurité avec la découverte de l'écriture : a Invention précieuse, qui sepibla donner aux peuples qui la possédèrent les premiers des ailes pour devancer les autres nations. Invention inestimable, qui arrache au pouvoir de la mort la mémoire des grands hommes et les exemples de la vertu, unit les lieux et les temps, fixe la pensée fugitive et lui assure une existence durable ; par laquelle les productions, les vues, les expériences, les découvertes de tous les âges accumulés servent de base et de degré à la postérité, pour s'élever toujours plus haut *. » Dès cet instant, rien ne se perd , tout se lie, se coordonne et se féconde. Les connaissances particulières, toujours accrues par l'expérience, forment un trésor commun , qu'une génération transmet à l'autre, comme un héritage sans cesse augmenté du travail de chaque siècle. Les passions elles-mêmes jouent leur rôle dans l'harmonie du plan général et contribuent à l'accroissement du bonheur du genre humain ; elles multiplient les idées, étendent les connaissances, aiguisent et perfectionnent les esprits ; elles deviennent un principe d'ac-
[\) Plan du discours sur la formation des gouvernements et le mélange des nations, pp. 629 à 632.
(2) Second discours en SorbonnCt pp. 698 et 600.
tien, et par conséquent de progrès ; elles ont souvent conduit les hommes, sans qu'ils sussent où ils allaient. c( Je crois voir une armée immense dont un vaste génie dirige tous les mouvements. A la vue des signaux militaires, au bruit tumultueux des trompettes et des tambours, les escadrons entiers s'ébranlent, les chevaux mêmes sont remplis d'un feu qui n'a aucun but, chaque partie fait sa route à travers les obstacles sans connaître ce qui peut en résulter : le chef seul voit le but de tant de marches combinées^. » Les conquêtes et les révolutions, qui coûtent tant de sang et de larmes, déposent un germe de lumière et de félicité au milieu des décombres. « Réunis, divisés, élevés sur les ruines les uns des autres, les empires se suivent avec rapidité. Leurs révolutions font succéder les uns aux autres tous les états possibles, rapprochent et séparent tous les éléments des corps politiques. 11 se fait comme un flux et reflux de la puissance d'une nation à l'autre, et, dans la même nation, des princes à la multitude, et de la multitude
(1) Plan du discours sur la formation des gouvernements ^ p. 632. — « Cette théorie, dit Turgot, n'est point injurieuse à la Providence. Les crimes qui furent commis ont été les crimes des hommes. Ceux qui se les permirent n'ont pas été heureux ; car nul bonheur dans les passions coupables. Ceux qui pour y résister déployaient du courage et de la vertu, ont eu une première récompense dans les sentiments de cette vertu courageuse. La lutte des uns et des autres a augmenté les lumières et les talents de tous, et donné à la connaissance de ce qui est un caractère de certitude, qui de jour en jour parle plus fortement aux consciences, et un charme qui finira par maîtriser tous les cœurs. L'univers ainsi envisagé en grand, dans tout l'enchaînement, dans toute l'étendue de ses progrès, est le spectacle le plus glorieux à la sagesse qui y réside )> {Ibid., p. 633.)