PREMIERE PARTIE
Des cicatrices.
Les membranes cutanées cicatricielles sont formées de deux couches bien distinctes: 1° une couche superficielle ou épidermique; 2° une couche profonde ou dermique. La première n’offre, au point de vue de sa composition anatomique, aucune différence avec l’épithélium normal de la peau ; cependant Cruveilhier admet que cette couche peut être remplacée par une lame cornée. La seconde est constituée par un tissu blanchâtre, dense, dans lequel on ne retrouve pas la disposition aréolaire du derme. Nulle part on n’y voit ces espaces coniques qui font du derme une espèce de crible, dans les mailles duquel sont reçus les prolongements du tissu cellulaire sous-cutané.
A 1 examen microscopique, on découvre dans le tissu inodulaire deux sortes d éléments : des fibres et des cellules. Les fibres ont les caractères des fibres du tissu conjonctif; réunies en faisceaux qui s entre-croisent en tous sens, elles forment parleur assemblage un
feutrage très-serré. Au milieu de ces fibres se voient des cellules embryonnaires en nombre considérable. Le tissu inodulaire ne contient ni bulles pileux ni glandes d’aucune espèce. Les vaisseaux sanguins sont plus ou moins nombreux, mais toujours plus rares que ceux de la peau. On ignore s’il renferme des lymphatiques; la plupart des auteurs nient leur présence dans ce tissu. Enfin on n’y a jamais constaté l’existence des corps papillaires.
Pour bien comprendre les différentes altérations que peut subir le tissu de cicatrice,* il est nécessaire de se rendre bien compte de la manière dont s’opère la cicatrisation. Nous allons essayer de le faire le plus brièvement possible.
Le premier phénomène qui succède à une perte de substance est la prolifération exagérée des cellules plasmatiques du tissu cellulaire voisin de la plaie. Cette prolifération se fait soit par multiplication des noyaux dans une même cellule et fonte des parois de cette cellule mère, soit par fissiparité de la cellule et de son noyau. Bientôt la substance intercellulaire se liquéfie. Cette liquéfaction produit, d’après M. Panas (Nouv. dictionn. des sciences VII), un liquide sirupenx, jaunâtre
dans lequel nagent les cellules plasmatiques et les noyaux provenant du tissu cellulaire ambiant. Pour d’autres auteurs, cette couche, demiconcrète, cett z pseudo-membrane qui recouvre les plaies du premier au troisième jour, est formée non-seulement par la liquéfaction dont parle M. Panas, mais aussi par exsudation directe des vaisseaux (Lebert). M. Virchow admet aussi cette exsudation des capillaires; mais il veut que le liquide exhalé passe à travers les canalicules qui relient entre elles les cellules plasmatiques, et subisse dans ces canaux des modifications spéciales.
Quant au mode de formation des vaisseaux dans cette membrane, il y a encore deux théories pour l’expliquer : ou bien ils sont formés de toute pièce aux dépens du blastème du tissu nouveau et ne communiquent que plus tard avec les capillaires environnants; ou bien ils naissent par bourgeonnement des vaisseaux du tissu cellulaire voisin.
C’est quand les vaisseaux sont nés dans le tissu nouveau qu’apparaissent les bourgeons charnus.
Les bourgeons charnus sont constitués par un ou plusieurs vaisseaux qui y pénètrent en s’anastomosant et en formant des anses d’autant plus fines et plus multipliées qu’on se rapproche davantage de la périphérie. Ils forment à la surface de la plaie des petites éminences, qui sont d’abord assez rares et qui finissent bientôt par se toucher. La coupe verticale d’un bourgeon charnu fait voir au microscope des cellules embryonnaires à divers états de développement. A la base de la granulation elles sont plus nombreuses que partout ailleurs et contiennent ordinairement plusieurs noyaux , tandis qu’au sommet elles sont plus arrondies, et leur contenu est plus granuleux. Ce sont ces dernières qui fournissent le pus. Bientôt la surface de la plaie s’égalise, la sécrétion du pus diminue, la couleur de la plaie pâlit et la cicatrisation s’achève par l’apparition de la couche épidermique. Ici encore, nous trouvons une divergence d’opinion entre les auteurs: les uns veulent que les cellules plasmatiques des bourgeons charnus produisent directement les cellules épithéliales : c’est l’avis deM. Panas ( ioc . cit., p. 597); les autres, et parmi eux Billroth, avancent que les cellules épidermiques ne peuvent naître que de la couche muqueuse de Malpighi. Nous aurons à revenir sur ce point dans le cours de notre travail.
Telle est la marche de la cicatrisation dans les plaies exposées à l’air. M. Panas, à qui nous avons emprunté à peu près tout ce qu’on vient de lire , décrit une deuxième période dans le développement des cicatrices. Cette deuxième période dévolution définitive des cicatrices est très-longue , et c’est celle-là surtout qu’il est important pour nous de bien connaître. Elle se confond au début avec la précédente, mais elle dure beaucoup plus longtemps; Delpech, qui s’est occupé de la cause de la rétraction du tissu inodulaire , prétend même qu’elle dure indéfiniment. Cette rétraction et la diminution du nombre et du volume des vaisseaux dans la membrane cicatricielle sont les deux faits
les plus saillants qui accompagnent les modifications ultérieures du tissu modulaire. Ils sont dus tous deux à la même cause : la transformation, celluleuse d abord, fibreuse ensuite, des éléments nucléaires si nombreux dans la trame fibreuse de nouvelle formation ; il faut y ajouter la résorption des restes du blastème, qui commence dès les premiers jours. Mais 1 atrophie des vaisseaux , qui est la conséquence inévitable de la prolifération exagerée des corpuscules plasmatiques, doit avoir nécessairement pour résultat l’arrêt , par défaut de nutrition, du développement* et de la segmentation de ces mêmes éléments. De là doit résulter 1 imperfection du tissu inodulaire, qui tient en quelque sorte en réserve des noyaux et des cellules plasmatiques, dont le développement ultérieur plus ou moins normal pourra expliquer les maladies de la cicatrice.
Au point de vue de la genèse des tumeurs, la composition histologique du tissu inodulaire met ce tissu dans des conditions toutes particulières qu il nous est facile de prévoir, mais qui devront évidemment varier suivant le degré d’étendue, d’épaisseur et d’ancienneté de la cicatrice.
D après Gruveilhier ( Anat . pathol. , p. 907), ce les membranes cutanées cicatricielles sont identiques, quel que soit le tissu qui leur sert de base ou de support.» Gela est vrai pour les cicatrices qui succèdent à une destruction complète de la peau ; mais toutes ne sont pas dans ces conditions. Nous pouvons diviser les cicatrices en deux catégories. Dans la première, nous rangeons celles qui remplacent la peau complètement détruite; alors la membrane cicatricielle repose sur le tissu cellulaire sous-cutané ou les muscles, et elle a dans ce cas la texture que nous avons décrite. Dans la deuxième catégorie, nous faisons entrer les cicatrices beaucoup moins épaisses, qui reposent sur le derme incomplètement détruit. Dans notre deuxième partie, nous justifierons de l’opportunité de cette division.