‹ Quelques considérations sur le myxome lipomateux de la cuisseChapitre 5 sur 18 · L. Clerc · texte numérisé non relu

L. Clerc

transparentes ou opaques, le plus souvent blanchâtres rappelant F aspect de la pulpe cérébrale, tandis que les portions adipeuses présentent une teinte blanc grisâtre ou jaunâtre qui n'est jamais d’un aussi beau jaune que celui du lipome pur.

On peut rencontrer au milieu de ces différents tissus soit des cavités kystiques, résultant de dégénérescences partielles, soit des foyers hémorrhagiques dus à des ruptures vasculaires, donnant à certains lobules une teinte rosée.

Si nous étudions le siège et les rapports de la tumeur, nous constatons qu’on peut rencontrer le myxo-lipome dans diverses parties du corps, surtout aux membres ; mais il semble que la région de la cuisse soit pour ce genre de néoplasme un siège de prédilection, fait qu’avait déjà signalé Virchow pour le myxome pur. C’est d’ailleurs dans cette région que nous l’étudions exclusivement.

Le siège initial de la tumeur est le tissu cellulaire décrit par Bichat, le tissu cellulaire lâche des anatomistes français. On admet que le myxome à forme circonscrite occupe de préférence le tissu cellulaire sous- cutané, comme l’indique Rafin. Il doit en être souvent de môme pour le myxolipome limité, encapsulé, d’autant plus que le tissu cellulo-adipeux superficiel est celui où le lipome se développe le plus fréquemment.

Cependant, dans l’immense majorité des cas et d’après les observations que nous rapportons, le myxome lipoma-

teux relativement circonscrit, paraît prendre naissance et

se développer dans le tissu cellulaire profond, interstitiel, dans les cloisons celluleuses qui séparent les muscles ou •dans les feuillets aponévrotiques. Nous serons moins

affirmatif sur cette dernière origine, car les aponévroses semblent être de préférence le point de départ de tumeurs embryonnaires, sarcomateuses.

Ziegler (1), à propos du siège des tumeurs conjonctives, dit que le tissu conjonctif intermusculaire et les fascias sont beaucoup plus fréquemment que les muscles le terrain sur lequel se développent les tumeurs profondes des membres et du tronc.

Malgré son début dans le tissu cellulaire sous-aponévrotique, au sein des parties molles de la cuisse, le néoplasme peut prendre une forme assez circonscrite, à contours plus ou moins nettement définis. Au lieu de s’infiltrer entre les faisceaux musculaires, le long des tendons et des paquets vasculo-nerveux sous forme de masses et de traînées diffuses, nous voyons le conjonctivome mixte dont il s’agit distendre l’aponévrose au fur et à mesure qu’il s’accroît, la soulever au-devant de lui et s’en revêtir comme d’une toile celluleuse. C’est donc par refoulement et tassement des feuillets aponévrotiques et celluleux que se constitue cette membrane limitante qui sert de plan de clivage et peut guider le chirurgien au moment de l’énucléation de la tumeur. Dans cette région riche en organes musculaires, la luxation progressive, l’énucléation au dehors de la masse morbide pourraient bien être favorisées par la mise en jeu si fréquente delà contraction des muscles, d’autant plus que les malades ne sont presque jamais condamnés au repos. C’est là d’ailleurs une simple hypothèse que nous émettons.

Enfin, il est assez fréquent d’observer une forme polypeuse qui donne à cette tumeur l’aspect d’une énorme

(1) Ziegler : Lehrb. dcr spec. Path. Anat. 1887. § 259.

masse pédiculée, mais cette forme semble appartenir plutôt au lipome pur.

Quant aux rapports avec les parties voisines, on constate que le néoplasme est le plus souvent simplement adjacent aux muscles et aux organes environnants par l’intermédiaire d’une enveloppe celluleuse, mais parfois en continuité directe avec les tissus voisins, entre lesquels il envoie des prolongements sous forme de traînées diffuses comme dans l’observation du malade de M. Poncet.

Lorsque la tumeur s’est énucléée et fait une saillie énorme à la région supérieure de la cuisse, elle n’est plus reliée aux tissus profonds qu’au niveau de sa base d’implantation, et là on observe assez fréquemment des connexions étroites avec la gaine des vaisseaux fémoraux.

En ce qui concerne l’étude microscopique de ces sortes de tumeurs, nous pouvons nous baser sur la description du myxome lipomateux donnée par les auteurs et sur l’examen histologique qui a été pratiqué pour les deux principaux néoplasmes de nos observations. D’ailleurs, sauf la présence de divers tissus, d’éléments anormaux, qui a été constatée au moins dans un cas, et dont nous essayerons de résumer l’interprétation d’après les idées de nos maîtres, il est permis d’avancer qu’en général, dans ces tumeurs, le myxome et le lipome n’offrent, au point de vue microscopique, que la texture ordinaire de ces tissus.

On retrouve, en effet, mais diversement combinés entre eux, les éléments figurés, la substance fondamentale du myxome et les îlots de tissu adipeux.

Par places on constate le type muqueux pur, parfois

formé de cellules petites et arrondies, le plus souvent de cellules étoilées à prolongements anastomotiques, plongées dans une substance interstitielle amorphe, parfois légèrement fibrillaire; ailleurs, des zones de vésicules adipeuses groupées et serrées en lobules. Plus fréquemment, on voit des agglomérats de cellules adipeuses qui sont disséminés sous forme d’îlots au sein de la substance fondamentale.

Enfin, il existe des régions où Ton observe le myxome lipomateux sous un autre aspect : les cellules plasmatiques, fusiformes ou étoilées sont, aussi bien que la substance intercellulaire, envahies par la graisse. L’élément figuré perd alors ses prolongements, devient arrondi, vésiculeux, s’entoure d’une membrane d’enveloppe ; à son intérieur prennent place une ou plusieurs gouttelettes graisseuses, avec leur aspect et leurs réactions caractéristiques.

D’après Cornil et Ranvier, c’est, la principale modification qui donne naissance au myxo-lipome. C’est elle que Rindfleisch (1) a en vue lorsqu’il définit le myxome lipomateux l’infiltration graisseuse des éléments du myxome.

Ajoutons qu’il ne faut pas confondre la variété de néoplasme mixte que nous envisageons avec des myxomes ou des lipomes purs ayant subi, par endroits, la dégénérescence mucoïde ou granulo-graisseuse, qui d’ailleurs, aboutissent à la mortification des éléments cellulaires.

Il n’entre pas dans le cadre de notre étude d’exposer les diverses théories qui ont été émises sur la nature du tissu muqueux et sur la pathogénie de la tumeur appelée

(1) Rindfleisch. — Hist. path. trad. franç., 1888.

myxome (Lebert, Virchow, Koester, Billroth, Cornil et Ranvier).

Nous rappellerons seulement que dans un important travail, Bonnet (1) a donné une conception exacte de cette tumeur en montrant l'analogie de ses éléments cellulaires avec ceux du tissu conjonctif lâche et en dessinant les transitions qui existent entre l’état embryonnaire et la forme étoilée de l’élément cellulaire dans le myxome.

Partant de cette donnée admise par les auteurs que le myxome et le lipome sont deux productions émanées du tissu conjonctif, nous essayerons d’exposer comment on peut interpréter l’association de ces deux tissus dans une même tumeur ou plus exactement, comme nous le verrons, la présence d’un seul tissu arrivé à deux étapes différentes de son évolution.

Pour comprendre le développement du myxo-lipome, il nous suffira de résumer en quelques mots l’étude histogénétique du tissu conjonctif d’après la théorie de M. Ranvier et de M. le professeur Renaut. On sait que ces deux anatomistes distinguent deux formes principales de tissu conjonctif : le tissu conjonctif lâche et le tissu conjonctif modelé. Nous laisserons de côté ce qui a trait au tissu conjonctif modelé car les tumeurs qui en dérivent sont bien différentes du néoplasme que nous étudions ici.

Le tissu conjonctif lâche, dans son développement, passe par les trois phases suivantes : 1° le stade embryonnaire ; 2° le stade myxo-formatif ou muqueux ; 3° le stade télo-formatif ; 4° le stade adipeux.

A quels caractères histologiques correspondent ces différentes périodes ?

(4) Bonnet. — Introd. à l'étude des tumeurs , th. de Lyon 1881.

Le tissu conjonctif lâche, au début de son évolution, apparaît constitué par une agglomération de cellules embryonnaires, Analogues aux leucocytes de la lymphe et du sang et toutes au contact les unes des autres. Ce stade correspond à la constitution histologique du sarcome globo-cellulaire formé de cellules embryonnaires, jeunes, du tissu conjonctif.

Le stade muqueux est caractérisé par l’apparition d’une substance fondamentale homogène, en même temps que les cellules émettent à leur périphérie des expansions filiformes, anastomotiques dans tous les plans et dans toutes les directions. Cette description s’adapte parfaitement à la texture du myxome du tissu cellulaire.

Dans la troisième période, la période télo-formative, le tissu conjonctif se rapproche de l'état adulte par la formation de fibrilles conneclives très fines et par l’apparition de faisceaux élastiques. A cette période ne répond aucune tumeur particulièrement difiérenciée mais on trouve toujours dans le myxome ces fibrilles en plus ou moins grand nombre, ce qui prouve que le tissu conjonctif de la tumeur est toujours en voie d’évolution.

Enfin, le dernier stade est représenté par une forme de tissu conjonctif où la cellule fixe se charge de graisse, revient à la forme ronde et s’entoure d'une capsule. La tumeur qui correspond à cette phase ultime est le lipome.

De l’exposé succinct que nous venons de faire, il résulte qu’on peut considérer le sarcome, le myxome et le lipome comme trois espèces de tumeurs correspondant aux diverses étapes d’évolution du tissu connectif lâche.

En fait, chacune de ces tumeurs peut se rencontrer à l’état de pureté, c’est-à-dire que les éléments néoplasiques

sont tous à une même phase de développement. Ainsi, on peut observer le sarcome formé de cellules d’évolution très maligne, qui restent toujours à l’état embryonnaire, sans passer au stade intermédiaire, auquel correspond le myxome. On peut de même rencontrer la forme adulte d’évolution du tissu connectif lâche, le lipome pur.

Mais il est facile de concevoir une variété de tumeurs où les cellules, au lieu de se trouver à une même étape de

différenciation, évoluent comme les cellules du tissu conjonctif normal. Ces variétés de néoplasmes se rencontrent à chaque pas en clinique et leur diagnostic précis a souvent besoin pour être formulé de la vérification anatomopathologique, ou au moins de l’examen de la tumeur pendant l’opération.

C’est ainsi qu’on observe tantôt le myxo-sarcome, tantôt le myxo-lipo-sarcome, tantôt le myxo-lipome, pour ne citer que les tumeurs du tissu cellulaire lâche.

En ce qui concerne le myxo-lipome, rien n’empêche de le considérer comme une sorte de conjonctivome à éléments figurés correspondant à la fois au stade myxoformatif et au stade adulte ou adipeux du tissu conjonctif.

D’ailleurs, comme le disent Cornil et Ranvier, « il existe entre les deux tumeurs une étroite parenté. Le tissu muqueux représente en effet un certain stade du développement du tissu connectif, et les tumeurs dans lesquelles le tissu muqueux et le tissu adipeux sont mélangés en différentes proportions ne sont pas rares : lipomes muqueux ou myxomes lipomateux » (1).

(lj Cornil et Ranvier. — Loc. cit p. 198.

feÉÉÉÉ Éma Éa

Enfin pour confirmer l’interprétation donnée de la tumeur en question nous pouvons nous appuyer sur les recherches de Lancereaux et les travaux plus récents de M. le professeur Bard, qui ont établi que chacun des états par où passe un tissu donné, depuis son origine embryonnaire jusqu’à sa forme adulte, peut être représenté par une tumeur spéciale.

En dehors des cas types de myxo-lipome auxquels se rapportent les considérations émises plus haut, on peut rencontrer des tumeurs renfermant des éléments très divers à côté du myxome ei du lipome, qui restent tissus prédominants.

C’est ainsi que dans la tumeur du malade opéré par M. le professeur agrégé Gangolphe et présenté plus tard à la Société des sciences médicales, l’examen histologique fit constater la présence de différents tissus : graisse, cartilage, tissu muqueux, fibreux et même des globes cornés.

L’explication de ce mélange de divers tissus paraît, de prime abord, assez difficile. Cependant nous pensons qu’on peut en donner une interprétation suffisamment exacte en considérant cette production néoplasique comme une tumeur à tissus multiples d’origine congénitale (Bard) qui, demeurée très longtemps latente, a donné naissance, en évoluant, à des productions vasculaires, fibreuses, cartilagineuses et même épithéliales.

Cette conception pathogénique est facile à admettre si l’on se rallie à la théorie émise par M. Bard sur l’origine des tumeurs à tissus multiples, théorie d’après laquelle une cellule complexe de la période embryonnaire, la cellule nodale, peut reproduire, à l’état pathologique, les

Page 1