‹ Quelques considérations sur les affections dites tumeurs blanchesChapitre 1 sur 6 · DITES · texte numérisé non relu

DITES

Une classe de maladies se présentant sous tant de formes , dépendant de tant de causes diverses , détruisant, par ses progrès, l’organisation primitive des tissus , et conduisant le plus souvent à une terminaison funeste , a dû nécessairement fixer , de tout temps , l’attention des praticiens. Aussi , a-t-on vu des chirurgiens célèbres de toutes les époques, faire des affections connues sous le nom de tumeurs blanches, un objet particulier de leurs observations. Mais, malgré les écrits innombrables qui ont paru sur cette partie de la science , gardons-nous de croire que l’histoire de ces affections soit entièrement connue ; il reste plusieurs points relatifs à leur classification ,

à la nature des altérations qu’elles présentent , qui mériteraient de plus grands éclarcissiemens.

Le nom de tumeurs blanches n’a jamais été employé dans un sens bien précis, et l’a toujours été •

d’une manière si confuse, qu’on a donné la même dénomination à des maladies diverses, tandis que la même maladie a reçu diverses dénominations , selon qu’on l’a observée dans telle ou telle période , selon qu’elle a offert telle ou telle circonstance. Chaque écrivain a cru par un nouveau nom marquer une espèce particulière de cette affection , tandis qu’il n’en désignait qu’un phénomène particulier. Ainsi , tour à tour appelée spina ventosa, tumeur froide, fausse ankylosé , fungus articulaire , tumeur scrophuleuse , tumeur blanche, on voit que chacune des circonstances particulières que nous offre l’étude de ces affections, a été la base d’une nouvelle dénomination.

Définition. — Les auteurs qui ont traité des tumeurs blanches, ne nous ont donné aucune définition précise de cette maladie, et ce n’est que par une description exacte de tous les symptômes qu’elles peuvent présenter dans leurs diverses périodes, qu’on peut en avoir une notion assez étendue. Cependant, nous hasarderons une définition qui pourra au moins donner en peu de mots une idée assez précise de ce qu’on appelle tumeurs blanches , et nous dirons que nous appelons de ce nom, des phlegmasies chroniques des tissus articulaires avec altérations

organiques de ces tissus, produites par une cause le plus souvent interne.

Nous ne prétendons pas donner une définition à l’abri de toute contestation , n’embrassant que le cadre des affections auxquelles on doit donner le nom de tumeurs blanches, et ne pouvant s’appliquer à d’autres maladies; ainsi, par exemple , on pourrait, d’après celte définition , comprendre dans cette classe de maladies ces concrétions topbacées , ces altérations des tissus fibreux qu’on rencontre dans les artidilations des individus goutteux. Nous n’attacbons , du reste , aucune importance à une pareille division ; elle ne nous servira qu’à nous donner une idée de la nature et du siège de la maladie , sans avoir recours à une longue énumération des symptômes morbides et anatomico-pathologiques , comme on a fait de tout temps jusqu’à nos jours.

Par tissus articulaires nous comprenons les parties molles et les parties dures qui , par leur ensemble , constituent une articulation ; savoir : les ligamens par lesquels les pièces articulaires sont tenues en rapport ; les membranes synoviales , organes de sécrétion , destinées à fournir un liquide onctueux (synovie ) , propre à favoriser le glissement des surfaces articulaires , et à prévenir les accidens qui résulteraient inévitablement du frottement continuel de ces mêmes surfaces les unes contre les autres ; la substance cellulo-graisseuse répandue dans les environs des parties molles propre à remplir les vides ; les

cartilages revêtant les surfaces articulaires; les fibrocartilages ; enfin les têtes osseuses : telles sont les parties dont les altérations profondes constituent les affections dites tumeurs blanches. Il est hors de doute que tous ces tissus différens entre eux par leur structure anatomique, leurs fonctions, leur degré de vitalité , ne doivent pas être sujets avec la même fréquence à ces sortes d’affections. Ainsi , les ligamens, les fibro- cartilages et le tissu cellulaire nous ont paru devenir rarement le siège primitif de la maladie , et si , dans la plupart des cas , ces tissus offrent eux-mêmes les traces d’une désorganisation totale , ce n’est que par les progrès ultérieurs du mal ; que si , dans une entorse , par exemple , ou à la suite d’autres contusions, ces parties deviennent le siège de vives douleurs et de légères tuméfactions , nous ne pourrions voir dans ccs symptômes le début d'une affection aussi grave que les tumeurs blanches , et cela avec d’autant plus de raison, que les anti-phlogistiques et le repos de la jointure suffiront presque toujours pour faire disparaître en peu de temps tous les accidens , et ramener l’articulation à son état normal.

Mais , si les ligamens et le tissu cellulaire sont iarement atteints primitivement des affections de cette nature , il n’en est pas ainsi des autres tissus articulaires, et la membrane synoviale surtout semble jouir du triste privilège de présenter souvent des altérations profondes. Leur structure, leurs fonctions

semblent en donner l’explication ; et , depuis qu’on sait que plus un organe est vaseu’aire et concourt avec plus d’énergie à l’activité des sécrétions, et plus il est exposé à l’action des causes morbifiques ^ on ne sera plus étonné de cette multitude de cas dans lesquels la synoviale devient le siège primitif des maladies.

D’après notre définition, il est évident que, parmi les nombreuses maladies qui siègent dans la membrane synoviale , nous ne donnerons le nom de tumeurs blanches qu’à celles qui sont accompagnées d’une altération de tissu. M. Brodie , auteur d un ouvrage estimé sur les maladies des articulations auxquelles on donne le nom de tumeurs blanches , met au nombre de celles-ci une affection de la membrane synoviale , qui n’est autre chose qu une inflammation chronique de ce tissu. Nous ne saurions partager son opinion , et regarder avec lui comme une première forme de cette classe de maladies, une phlegmasie de la synoviale dépendant uniquement d’une cause externe dont la marche ressemble aux autres inflammations, et dont la résolution s’obtient facilement par les anti phlogistiques et les résolutifs , sans laisser aucune trace de désorganisation de tissu. Admettre une telle espèce de tumeur blanche , ce serait confondre sous une même dénomination des maladies entièrement différentes entre elles sous le rapport de leur cause , de leur nature , de leur degré de curabilité. Le caractère essentiel qui doit nous

faire placer telle ou telle affection au rang des tumeurs blanches , c’est l'altération du tissu et la présence d’un vice interne dans la plupart des cas. Il est encore plusieurs autres inflammations des tissus articulaires ; qui , par la négligencedes malades ou par un traitement peu convenable , passent à l’état chronique , et qui peuvent simuler jusqu’à un certain point les tumeurs blanches. Ces affections, connues sous le nom d’arthrites chroniques , de rhumatismes articulaires , qui disparaissent par des moyens convenables , tels que les antiphlogistiques , et plus tard les résolutifs , ne sauraient aussi faire partie de notre sujet. Ainsi, élimination faite de toutes ces affections, nous diviserons les tumeurs blanches en trois espèces, selon que l’altération aura sou siège primitif dans tel ou tel tissu : 1° altération de la membrane synoviale; 2° ulcération des cartilages articulaires ; 3° affection du tissu osseux (1). Toutefois, nous ferons observer que ce n’est absolument que dans les premiers temps de la maladie , que l’on peut avoir quelques proba-

(i) Au premier coup-d’œil il semblera impossible de reconnaître le siège primitif de la maladie ; il n’est pas cependant rare , par un examen attentif de la cause, de la marche de l’affection et des symptômes qu’elle présente; il n’est pas rare , dis-je , de pouvoir préciser d’une manière, sinon certaine, du moins probable, quel est le tissu affecté.

bilités sur la détermination précise du siège de cette affection , et malheureusement il n’arrive que trop souvent que tous nos efforts sont eu défaut, les malades ne venant réclamer nos soins que quand les accidens ont déjà atteint leurs dernières périodes , alors que l’altération a envahi tous les tissus articulaires, alors qu’il n’est plus permis au praticien d’espérer de ramener , par des moyens convenables , l’articulation à son état normal.

Telles sont les formes principales sous lesquelles peuvent se présenter les affections connues sous le nom de tumeurs blanches.

Cette division ne paraîtra au premier coup-d’œil d’aucune importance. Essentiellement basée sur l’anatomie pathologique , elle semble n’offrir aucun avantage sous le rapport pratique , tandis que c’est cette dernière partie delà science qu’on doit toujours avoir en vue dans toute espèce de classification. Cependant, si nous considérons que les mêmes moyens thérapeutiques ne sont pas suivis des mêmes résultats dans les diverses espèces de ces affections , on verra qu’il n’est pas indifférent de reconnaître le siège primitif de l’altération , puisque celte connaissance nous mettra à même d’employer les moyens les plus rationnels.

Avant d’entrer dans quelques détails sur chacune des diverses formes de tumeurs blanches , nous parlerons de leurs causes , qui sont d’ailleurs communes à toutes.

Étiologie. — La définition que nous avons donnée, nous porte à ne reconnaître le plus souvent, qu’un vice interne capable d’occasioner une tumeur blanche; et, en effet, dans le plus grand nombre de cas, une chute, un coup, ou toute autre lésion mécanique, à laquelle on serait porté à attribuer le développement des symptômes morbides, ne devra être regardé que comme une simple occasion , et dans plusieurs autres , malgré toutes les investigations de l'observateur , malgré toutes les questions adressées au malade , il sera facile de se convaincre qu’aucune cause extérieure n’aura précédé l’apparition de la maladie. Nous pourrions citer bien des exemples où tous les symptômes se sont développés sans cause connue , et où les malades , se couchant en parfaite santé, ont été fort surpris le lendemain , à leur lever, de ressentir de la douleur et de la gêne dans quelque articulation. Ainsi, nous pensons que, dans l’élude des causes de ces affections , on s’est beaucoup trop exagéré l’importance du mode d’action des lésions extérieures; celles-ci , d’après nous, ne doivent être regardées le plus souvent que comme des causes déterminantes d’une affection générale, qui n’attendait qu’une occasion pour manifester entièrement sa présence par quelque symptôme grave: et, s’il n’en était pas ainsi, comment expliquer cette différence énorme qui existe souvent entre la cause et les effets ? D’oü vient que , dans des cas , une légère contusion sera suivie d’une destruction complète des tissus articu-

laireS, et dans d’autres , au contraire, les contusions les plus profondes , les plus étendues , ne seront suivies d’aucun accident grave? Comment ne pas reconnaître , dans tous ces cas , l’influence fâcheuse d’une disposition innée , d’un vice quelconque affectant toute l’économie (1). Quoique foutes les diathèses soient capables de donner naissance aune tumeur blanche , il est vrai de dire que toutes ne jouissent pas de cette funeste prérogative au même degré ; et , sous ce rapport, ces affections se rencontrent si souvent chez des individus atteints d’une constitution scrophuleuse ou rhumatismale, qu’on serait presque tenté de n’admettre que ces deux vices comme capables de produire une tumeur blanche ; de là , leur division en deux classes, selon leur cause : 1° tumeurs blanches rhumatismales ; 2° tumeurs blanches scrophuleuses. M. Delpech niait l’existence de la première espèce. Malgré l’autorité d’un si grand nom , nous ne partagerons pas son opinion , et nous appuierons notre sentiment à cet égard sur des faits pratiques. Nous avons vu plusieurs fois des altérations profondes des

(i) Cette remarque sera d’une grande utilité dans la cure de ces affections. Nous insisterons principalement sur la présence d’une affection morbide générale et sur la nécessité de l’emploi d’un traitement interne, parce que souvent , loin d’attaquer le vice général, on tourne toutes ses vues du côté de l’affection de l’articulation, qui n’est qu’un symptôme delà maladie générale.

tissus articulaires , constituant les affections qu’on appelle tumeurs blanches, sur des sujets robustes , d’un tempérament pléthorique , n’ayant jamais présenté aucun symptôme d’une constitution lymphatique , et ayant été , à diverses reprises , atteints de phlegmasies rhumatismales dans plusieurs articulations. De plus, si l’on considère que, dans ces cas , l’altération siégeait dans des parties molles , comme il arrive ordinairement dans les tumeurs blanches rhumatismales , pourra-t-on nier l’existence des affections de cette nature produites uniquement par le vice rhumatismal ?

On a quelques exemples de tumeurs de cette nature produites par un vice syphilitique. Sans nier l’influence de cette cause sur la production d’une telle maladie , nous dirons que cette affection seule produit rarement une véritable tumeur blanche , et que souvent on a pris pour telle un engorgement de la synoviale ou autres tissus articulaires , survenu à des individus atteints d’une syphilis constitutionnelle ; et, comme dans ces cas les moyens anti-vénériens sont suivis de la disparition de tous les symptômes , on a beaucoup vanté l’action des mercuriaux dans le traitement de cette espèce de tumeurs blanches. Au sujet de la syphilis , nous ferons observer qu’elle a une prédilection particulière pour s’allier à la diathèse scrophuleuse ; quand ces deux maladies sont réunies sur le même individu , elles semblent se prêter mutuellement une plus grande activité , et les accidens qui

en sont le résultat, parviennent promptement à un haut degré d'intensité.

Quant aux autres vices internes, leur action nous a paru entièrement secondaire , et n’avoir sur la production 'de la maladie , que la même influence que les autres causes occasionelles. Ainsi , tout ce qui pourrait exercer une action fâcheuse sur l’économie et activer de plus en plus la diathèse scrophuleuse ou rhumatismale, comme l’habitation dans des lieux bas et humides voisins des marais , dans des vallées ou autres pays situés de manière que des montagnes voisines s’opposent à l’accès du soleil (1) ; une mauvaise nourriture ; l’abus immodéré des plaisirs vénériens, surtout la masturbation , et tout ce qui tend à affaiblir d’une manière sensible l’énergie économique ; certaines professions qui forcent les individus à rester sans cesse exposés aux intempéries de l’atmosphère , ou à tenir constamment dans l’eau leurs membres

(1) On ne saurait croire avec quelle facilité les habitans des pays très-humides et environnés de collines qui s’opposent au libre accès du soleil, contractent des affections articulaires ; et , sous ce dernier point de vue, il n’y aurait qu’à parcourir les hôpitaux des villes situées dans de telles conditions , et l’on verrait le grand nombre d’individus présentant de telles maladies. En visitant les salles de l’Hôtel-Dieu de Lyon , nous avons été surpris de la quantité de sujets attaqués de tumeursblanohes ou autres symptômes scrophuleux.

supérieurs ou inférieurs : ainsi , les bergers , les tanneurs, les lessiveuses, les travailleurs de terre, etc. , nous ont paru très-sujets à contracter cette maladie. Voilà tout autant de causes qui peuvent diminuer la force originelle de l’individu, et hâter le développement de quelques symptômes de l’affection générale qu il porte en lui. On a vu un assez grand nombre de tumeurs blanches se manifester à la suite de la répercussion intempestive d’une exanthème quelconque , dartres , petite- vérole , etc.

Il est plusieurs maladies qui ne se rencontrent ordinairement que dans certaines circonstances relatives à l’âge, à la constitution de l’individu , ou à certaines époques de l’année. Dans les tumeurs blanches nous ne retrouvons pas ces mômes propriétés; aucune condition d’âge , de sexe , de climat , de tempérament, ne met à l’abri des affections de cette nature. Nous avons observé des tumeurs blanches chez des sujets de deux ans comme sur des individus d’un âge avancé , sur les femmes comme sur les hommes , sur des sujets robustes comme sur des sujets cacochymes , enfin nous en avons vu dans toutes les saisons de l’année.

Cependant, loin de nous l’intention de nier que toutes ces circonstances n’exercent aucune influence sur la production de telle ou telle espèce de tumeurs blanches; ainsi, par exemple, les enfans encore impubères , les femmes , les babitans des pays bas et humides , ou d’un tempérament lymphatique , paraissent très-sujets aux tumeurs de celte nature,

dites scrophuleuses , c’est-à-dire celles qui résident surtout dans les parties osseuses , tandis que nous voyons, au contraire , les tumeurs blanches rhumatismales , c’est-à-dire celles qui siègent le plus souvent dans les parties molles , se rencontrer surtout chez les individus robustes ayant passé l’âge de la puberté, et soumis aux intempéries des saisons ou aux autres causes capables de produire des affections rhumatismales.

Toutes les articulations sont sujettes à ces maladies: toutefois il en est certaines qui paraissent jouir d’une prédilection toute particulière à devenir le siège de ces affections, et, sous ce rapport, les articulations du genou , de la hanche , peuvent être rangées en première ligne. On trouve la raison de cette circonstance, dans la structure et les fonctions de ces articulations. Par exemple , pour l’articulation du genou ; les membranes synoviales sécrètent une grande quantité de synovie, proportionnée à l’étendue des surfaces articulaires et à la fréquence des mouvemens que le tibia et le fémur exercent sans cesse l’un sur l’autre dans la déambulation. Cette articulation est souvent le siège de phlegmasies rhumatismales ; elle est trèsexposée à l’action des causes extérieures , au froid , cause occasionelle d’un grand nombre de tumeurs blanches. Si nous considérons toutes ces circonstances , nous ne serons plus étonnés de la fréquence des cas dans lesquels l’articulation tibio-fémoro-rotulienne est le siège de la maladie.

Comme nous avons pu observer un assez grand nombre de ces affections dans plusieurs articulations du corps , nous croyons utile de donner un tableau comparatif propre à faire connaître quelles sont les jointures le plus souvent affectées , et quelles sont les proportions qui existent entre elles à cet égard. Ainsi , nous avons vu :

22 exemples à l’articulation du genou.

14 coxo-fé morale.

8 tibio-tarsienne.

6 tarso-métatarsienne.

8 coude.

9 scapulo-humérale.

5 poignet.

4 carpo-métacarpienne.

15 colonne vertébrale.

En examinant ce tableau', on verra que les articulations sont d'autant plus sujettes à devenir le siège désaffections de cette nature, qu’elles sout plus exposées à l’action des causes extérieures , que leurs mouvemens sont plus fréquens et plus étendus , les membranes synoviales douées d’une plus grande activité de sécrétion. On voit, en effet, une grande différence entre les articulations des membres supérieurs et celles des membres inférieurs : les premières, outre qu’elles sont moins exposées à l’action des lésions mécaniques , sont aussi moins exposées au froid , et partant , aux affections rhumatismales , qui, le plus souvent, paraissent être le point de départ des tumeurs blanches.

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