TROISIÈME PARTIE
(Communiqué à la Société de biologie, dans la séance de mars 1867.)
1.1 ne faut pas toujours juger la nourrice par les perles ou par les acquisitions de l’enfant. Il y a des enfants de bonne qualité, il y a des enfants de mauvaise qualité. On nous accordera la singularité de l’expression en raison de sa justesse.
Un enfant est de bonne qualité, lorsque, sous l’influence d’une alimentation moyenne, mais régulière, il gagne tous les jours. Les pesées indiquent mieux que tous les moyens possibles cette acquisition qui est à peine visible, car il est difficile de se rendre compte par l’inspection, meme au bout de huit à quinze jours, de l’accroissement que l’enfant peut éprouver.
Nos observations nous ont démontré qu’un enfant est de bonne qualité, lorsque son poids a doublé au bout de cinq mois, quel que soit d’ailleurs le poids initiai.
Si l’on suit le développement successif de l’enfant, on doit trouver encore un poids double à l’âge de 16 mois.
Chez l’enfant de mauvaise qualité, l’accroissement ne se fait ni dans ces proportions, ni d’une manière aussi régulière. Vers l’âge de 15 jours, après un faible accroissement, il reste stationnaire, puis la courbe de son développement remonte et parait au premier coup d’œil très-satisfaisante. Il ne faut cependant pas s’y tromper : à l’âge de 6 mois, le poids n’a pas doublé; à l’âge de 16 mois, il n’a pas quadruplé, il ne tant pas toujours accuser la mauvaise qualité de la nourrice, ni son impéritie; il faut reconnaître aux jeunes sujets une faiblesse radicale et initiale; l’enfant peut avoir une bonne alimentation ; mais l’atonie de ses organes met obstacle à une bonne élaboration et à une bonne assimilation.
Dans d’autres circonstances, on crée de toute pièce ces conditions défectueuses en donnant à l’enfant, d’une manière prématurée, des aliments qui agissent sur la muqueuse intestinale à la façon des corps irritants. Ainsi, l’usage trop hâtif du bouillon, des panades, des soupes, des jus de viande, font dépérir un enfant, lorsque ces aliments sont employés avant l’éruption des premières dents (8 à. 9 mois, et non pas 6 mois, comme on le dit trop généralement).
Comme nous venons de le dire, il ne faut donc pas juger de J a nourrice d'apres ces enfants qui sont dans des conditions variables ; leur état de faiblesse, de lan-
gueur, d’inanition même leur appartenant en propre. La balance est précisément un puissant moyen de contrôle; elle montre que l’enfant perd, par exemple, de 10 à 20 grammes par jour, tandis que la nourrice lui fournit 1,000 grammes de lait en vingt-quatre heures.
La thérapeutique n’est pas entièrement désarmée en présence de ces cas désastreux : plusieurs moyens concourent à rétablir les puissances digestives, ce sont les excitants de la peau, malheureusement proscrits par des préjugés enracinés; nous avons bien des fois mis en usage avec succès des frictions d’eau-de-vie ou de rhum étendus d’eau, et plus tard d’eau-de-vie presque pure, devin aromatique, d'eau-devie camphrée, et des frictions ammoniacales d’après la formule suivante :
Huile blanche . 60 grammes.
Ammoniaque liquide .... 8 —
Camphre . 4 —
Nous avons encore trouvé un grand avantage dans l’usage des bains excitants ou modificateurs de la peau. En premier lieu, nous citerons les bains sulfureux :
Foie de soufre liquide
50 grammes
pour une baignoire de 40 à 50 litres de liquide.
Température : 29° à 30° centigrades (au-dessous de la température du corps) ; réchauffer le bain toutes les cinq minutes avec une casserole d’eau chaude. Durée du bain, quinze à vingt minutes. Placer autour du cou de l’enfant une bavette ou une serviette maintenue au pourtour de la baignoire, afin que l’enfant ne respire pas de vapeurs sulfureuses.
On peut facilement renouveler le bain tous les deux jours. Après le bain, faire manger l’enfant et le faire dormir.
Les bains alcalins produisent également des effets très-avantageux; leur action spéciale se porte sur le foie, indirectement sur les fonctions de l’estomac, et enfin ils sont éliminés par les reins en produisant une sécrétion très-abondante d'urine. On désignait autrefois cette médication sous un nom qui a cessé d’avoir cours en médecine pour être devenu trop général : on la désignait par l’épithète de dépurative. Ce mot pourrait être repris, car il représente une idée juste et vraie : l’élimination d’un certain nombre de matériaux ou de mauvaise nature ou accumulés en trop grande quantité dans l’économie.
3° Le bain simple n’a pas moins d’importance que les précédents, mais il a une indication spéciale : on doit le mettre en usage dans les cas d’inflammations manifestes, lesquels se caractérisent de la manière suivante : vomissements fréquents, diarrhée verte, ballonnement du ventre, urines très-colorées et peu abon-
dantes, chaleur dépassant la température de 37° centigrades, chaleur appréciable par l’introduction du doigt dans la bouche; rougeur, état vernissé de la langue et disparition des papilles linguales; érythème du dos, des fesses, et même de l’extrémité des doigts et des orteils ; érythème déterminant souvent la chute des ongles par suite de l’inflammation de leur matrice.
Les bains simples peuvent d’ailleurs être employés non-seulement comme moyen de traitement, mais encore comme préservatifs de maladie. Nous voudrions pouvoir faire prédominer cette idée qu’une routine inintelligente et des préjugés (1) sans fondement sont les causes de la proscription des bains dans l’hygiène de l’enfance.
L’enfant a la peau éminemment perspirable et également très-absorbante; il ne faudrait donc pas laisser à la surface de la peau des produits de transpiration, des poussières, des matières de toute nature dont les enfants s’enveloppent pendant leurs jeux et qui forment ce qu’un auteur allemand, Canstadt, a désigné sous le nom expressif de scories. L’usage de l’eau est donc de la plus grande nécessité dans les soins de la toilette des enfants. Seulement, nous n’entendons pas qu’on l’emploie selon la méthode vulgaire : on a l’habitude de placer un enfant debout dans une baignoire vide, et devant le feu ; on le débarbouille rapidement avec une éponge imbibée d’eau tiède, et on s’empresse de l’essuyer. Le résultat est absolument nul. Sans doute la peau est nettoyée, mais elle est restée ferme, rigide. Si l’enfant avait séjourné pendant dix à quinze minutes dans un bain, les téguments seraient devenus souples, les follicules se seraient dilatés, le sang aurait afflué, une partie de l’épiderme serait tombée et l’autre se serait ramollie de manière à permettre à l’exhalation et à l’absorption de se faire avec énergie pendant un certain nombre d’heures.
A la suite du bain, il ne faut jamais manquer de se conformer à la double prescription suivante, aussi bien recommandée par les mères de famille qui ont élevé beaucoup d’enfants que par les médecins eux-mêmes : il faut faire manger le jeune sujet, puisqu’il a dû prendre naturellement son bain à jeun, et ensuite le coucher et le laisser dormir pendant une heure et demie (2).
Ces prescriptions sont d’ailleurs aussi bonnes à prendre chez un adulte que chez l’enfant.
Nous devons insister sur un point d’une grande importance : Après la propreté générale du corps, il y a à considérer la propreté locale. Un très-grand nombre de
(1) Madame Alliot exige, dans le service qu’elle dirige, que les enfants soient baignés tous les jours depuis leur naissance; il est difficile de trouver dans un hôpital des enfants plus beaux que ceux de la crèche de la Maternité.
(2; M. le docteur lilachc, membre de l’Académie de médecine, n’est pas de l’avis de coucher tous les enfants après leur bain journalier, par suite de l’affaiblissement que produit la transpiration obligatoire-
mères de famille et presque toutes les nourrices ont la funeste habitude de laisser s’accumuler sur le cuir chevelu des croûtes d’un gris jaunâtre, épaisses, convergentes, et qui finissent par former une sorte d’enduit qui empâte les cheveux et que l’on désigne sous le nom de croûte de lait ou de chapeau. Quelquefois, cette, production s’étend jusqu’à la partie postérieure du cou, derrière les oreilles et même dans les oreilles. On considère ce fait comme une preuve de la vigueur et de la santé de l’enfant. Malgré les observations et les conseils des médecins, on prétend conserver ce produit. Notre opinion est que cela est nuisible à la santé générale et à la santé locale. Cette croûte s’oppose à la transpiration de la tête; aussi voit-on les enfants porteurs de cette malpropreté être pris, sans cause connue, d’oplithalmie, de coryza et d’otites. La santé générale souffre elle-même par suite de l’état fébrile que produisent ces trois maladies. Notre avis est donc qu’il faut faire tomber cette matière d’excrétion; il faut laver la tête avec de l’eau tiède pour y maintenir une propreté constante; et l’on est récompensé de ce soin hygiénique par l’observation d’un fait normal, mais dont on n’avait pas la moindre idée : plusieurs fois par jour on trouve que le cuir chevelu perle de sueurs exactement comme le front; ce n’est pas un caractère de faiblesse, c’est un phénomène exclusivement physiologique.
La question de rhabiliement vient nécessairement après la précédente. Dans la crainte que les enfants se refroidissent, on les couvre de vêtements chauds et lourds, et, par une singulière contradiction pour suivre les modes étrangères, on laisse les jambes nues : tel est le mode d’habillement des enfants à partir de 2 à 3 ans; erreur regrettable! selon le conseil de Boerhaave, l'enfant, comme l’adulte, a besoin d’avoir chaud aux pieds et aux jambes, parce que ce sont les parties qui sont spécialement en rapport avec les causes de refroidissement. Le vêtement doit présenter des conditions opposées.
Nous avons dit que la peau de l’enfant exhale et absorbe plus que celle de l'adulte, que la peau agit comme succédané du poumon ; il ne convient donc pas de lui enlever ces conditions de fonctionnement. L’application de vêtements trop chauds, trop lourds, imperméables, est une des causes les plus fréquentes des maladies infantiles; aussi conseillons-nous des vêtements légers extrêmement perméables. L’enfant nouveauné est soumis à la loi de la perspiration cutanée; en conséquence, nous ne saurions trop recommander de vêtir les très-jeunes enfants avec des étoffes légères et ne déterminant pas de charge. L’emmaillottement tel qu’il se pratique encore trop souvent en France est la pratique la plus absurde que nous connaissions. Le maillot retient les effluves du corps; de plus, il condense les émanations mauvaises, de sorte que l’enfant se trouve très-ordinairement dans des conditions miasmatiques.
Parmi les émanations, il y en a surtout qu’il faut éviter et dont on a de la peine à garantir les enfants : nous voulons parler des émanations de la nourrice elle-
même; les nourrices venant de la campagne exhalent habituellement une odeur aigre ou sudorale, ou d’une malpropreté traditionnelle. Lorsqu’on entre dans une nurcerie, on est toujours frappé d’un mélange d’odeurs diverses dont une partie vient de l’enfant et l’autre de la nourrice; l’air est tiède, fade et épais; aucune observation ne peut faire changer cette triste condition atmosphérique ; les parents eux-mêmes n’ont ni la force ni le pouvoir de modifier cet état. En présence de la nourrice, ils ne sont plus les maîtres; de telle façon que l’enfant languit, s’étiole et jaunit dans un air à peine respirable. Cette mauvaise condition d’existence ne changera que lorsque l’enfant aura 2 ans, pourra marcher et respirer l’air extérieur.
Et qu’il nous soit permis de dire ici qu’on 11e doit avoir dans les nourrices qu’une confiance extrêmement limitée. La meilleure, au point de vue de l’allaitement, peut être involontairement la cause de la mort d’un enfant par soins mal entendus, et surtout par ignorance. O11 devrait songer, avant de prendre une nourrice, qu’en lui donnant un enfant, on lui confie le bien le plus cher qu’on puisse avoir au monde. Cette réflexion vient rarement à l’esprit, parce que l’on pense qu’une nourrice élève un enfant avec des principes sensés et bien arrêtés. Dans l’immense majorité des cas, il n’en est rien : la nourrice donne trop de lait à l’enfant pour le faire dormir et pour être libre; elle le laisse dans son berceau dormir des heures entières, tandis qu’elle devrait le promener au grand air; la nuit, elle le couche dans son lit pour ne pas être obligée de se lever, afin de lui donner à teter. Toutes ces conditions sont meurtrières pour les enfants, et il faut véritablement que ces jeunes êtres soient doués d’une bien grande résistance vitale pour supporter les conditions qui
leur sont faites, par l’ignorance et la routine.
Les hygiénistes et les économistes n’ont jamais fixé leur attention sur une question aussi grave, et c’est pourtant une question de population. La question de la lactation est plus importante encore que toutes les questions agricoles. Nous avons l’habitude de la formuler dans les termes suivants : Une nourrice est un verre de lait de bonne qualité!
Nous appelons encore l’attention des familles sur une cause de maladie, d’épuisement et de mauvaise constitution ultérieure; nous voulons parler de la compression que subit le corps des enfants par le maillot et les langes employés selon la méthode ancienne; ce sont les nourrices qui continuent à maintenir cette mode, parce qu’il en résulte pour elles un grand nombre d’heures de repos pendant le jour et pendant la nuit. 11 y a pourtant dans cette pratique un grand inconvénient : la compression du thorax gêne la respiration et, par conséquent, l’hématose; les enfants pâlissent et perdent les belles couleurs qu’ils avaient en venant au monde; la compression des jambes arrête l’évolution musculaire par suite de l’impossibilité des mouvements; et alors les enfants marchent à l’âge de 2 ans; or, un enfant en liberté peut marcher à l’âge de 10 à 12 mois.
Ces conditions hygiéniques se trouvent, dans la ville, chez les particuliers et même, au besoin, chez les ouvriers nécessiteux, mais qui entourent leurs enfants de soins et d’affection.
Malgré l’attention la plus vigilante des administrations hospitalières dans tous les pays du monde, on n’est pas parvenu à réaliser des conditions à peine équivalentes : la mortalité dans les hôpitaux, dans les hospices, chez les enfants élevés dans les crèches ou dans les asiles, est toujours plus considérable que dans les quartiers les plus défectueux d’une grande ville.
Nous sommes obligés de le répéter : les mauvaises conditions hygiéniques se multiplient et foisonnent à mesure de l’accumulation des enfants dans un local restreint. Les causes morbides semblent être imprégnées dans les murs, et si l’on a pu dire autrefois à tort que le mercure suintait des murs de l'hôpital du Midi, on peut dire aujourd’hui, sans risque d’être démenti, que les causes miasmatiques des maladies de l’enfance s’échappent de toutes les parois des salles où ils sont enfermés en trop grand nombre.
Quel remède apporter à des conditions morbides si sérieuses, d’une action aussi rapide, d’une gravité si grande?... V isolement. Comment prévient-on aujourd’hui les ravages du typhus, de la peste d’Orient, du choléra?... Par la séparation des malades, par leur dissémination sur une très-grande surface. Les chirurgiens ont obtenu par une louable insistance de pratiquer les opérations graves, non plus dans les hôpitaux, non plus dans les centres infectieux de la ville, mais à la campagne, dans des maisons louées aux dépens de l’Administration. Et c’est cela qui a rendu possible, dans ces derniers temps, la grave opération de l’ovariotomie et d’obtenir des succès égaux à ceux de Kœberlé (de Strasbourg), Simson (d’Edimbourg). Il résulte de ces considérations que l’infection est une cause réelle de maladie et que cette cause doit avoir une plus grande puissance morbifique sur l’enfant que sur l’adulte, en raison de la plus forte puissance d’absorption du premier.
Ne serait-il donc pas possible d’exprimer le vœu que les administrations hospitalières et les municipalités, partageant les vues scientifiques des médecins, diminuassent dans une large proportion les agglomérations d’enfants? Il conviendrait d’établir un plus grand nombre d’écoles, de crèches, d’asiles, d’hospices et d’hôpitaux, pour diminuer la population de chacune de ces maisons. Il faudrait des cours, des jardins non resserrés, de grandes plantations d’arbres pour obtenir de l’ozone, c’est-à-dire de l’oxygène actif, le seul qui puisse être absorbé par la respiration.
Les mémoires que nous avons eu l’honneur de présenter à l’Académie de médecine, ainsi qu’à la Société de biologie, ont été accueillis avec faveur, non-seulement
par ces Sociétés savantes, mais aussi par le Corps médical. C’est un honneur auquel nous sommes profondément sensibles et pour lequel nous exprimons à nos maîtres et à nos lecteurs nos sentiments de gratitude et de reconnaissance.
En terminant, nous adressons une demande à tous nos confrères. Nous les prions de vouloir bien venir en aide à nos forces, et à notre bonne volonté, limitées par la difficulté même des recherches. Une question d’humanité, une question de famille, une question d’économie sociale, c’est-à-dire d’accroissement ou de diminution de la population. Voilà les trois termes du problème que nous nous sommes posé. Puissions-nous entraîner nos collègues à coopérer à notre oeuvre !
Si nous formulons cette opinion, c’est que nous croyons qu’il n’y a de bonne statistique médicale que celle qui s’appuie sur la pathologie. La statistique prise dans les registres de naissance et de décès de l’état civil et faite par des gens étrangers à notre art est illusoire .
Paris. — Imprimerie Félix Malteste et Ce, rue des Deux-Portes-St-Sauveur, 22.