‹ Quelques considérations sur une épidémieChapitre 6 sur 11 · L'ÉPIDÉMIE · texte numérisé non relu

L'ÉPIDÉMIE

Il ÿ avait environ un mois que nous occupions le secteur de Berle au Bois, nous faisions alors six jours de tranchées et trois jours de repos au village voisin, quand brnsquementlenombre de malades augmenta. Ils venaient timidemeni-le soldat même malade a toujours peur d’être pris pour un fnmiste-nous montrer une langue blanchätre, un faciès terreux et le thermomètre, notre fidèle et indispensable auxiliaire, nous révélait des températures sensiblement supérieures à la normale. Nous diseutions sur le mal dont les victimes devenaient tous les jours plus nombreuses et pour en avoir le cœur net une infirmerie fut crée dans une vieille étable où de la paille fraîche réalisa des lits improvisés.

Il faut bien se figurer qu’à ce moment de la guerre le médecin de bataillon avait un rôle très ingrat et tout à fait spécial sur lequel nous voudrions dire deux mots.

En 1914 le médecin de troupe était partagé entre deux devoirs : son devoir de militaire et son devoir de médecin. Le commandement demandait aux majors de veiller à la santé des hommes sans les sépa-

F, Cottin L

rer de leur unité, c’est toujours avec regrel que nos chefs voyaient de nombreuses évacualions. Dans ces conditions nous ne pouvions évacuer sans êlre à peu près certain de ne pas nous trouver en présence d’un malade qui nous reviendrait guéri quatre jours après son départ,

Pour concilier ces deux devoirs dont je parlais plus haut notre médecin chef avait trouvé une formule heureuse & il faut, disait-il, une sévérité bienveillante. »

C’est pour ces raisons qu’il fut décidé de créer un poste de secours où les malades furent mis en observation, ainsi ils n'étaient ni évacués, ni délaissés.

Nous avons dit de quoi se composait alors notre infirmerie, elle était bien misérable, et pourtant les soldats semblaient y goûter un grand bien-être. Il est vrai que la température du dehors était glaciale et ils avaient encore le souvenir des froides nuits passées dans la tranchée.

H fallait fournir à tous ces malades une nourriture convenable un peu différente de la soupe grasse, du … bœuf, menu invariable pendant les premiers mois de la guerre. Nous n’avions pas alors du lait concentré, nous étions liÿré à nos propres ressources, il fallait donc se débrouiller, c’est ce que nous fimes,

Les habitants de Berle au Bois avaient fui le bombardement et avaient oublié quelques vaches dans ne « le village, elles furent adoptées et nous eûmes ainsi

le lait bienfaisant qui devint avec le café le menu habituel de notre infirmerie.

Les températures était prises régulièrement matin et soir el les résultats consignés sur un cahier ; elles n'étaient pas très élevées. Nous nous demandions pendant ces premières journées si la maladie en cours n’était pas celle décrite dans une récente circulaire sous le nom de « mal des tranchées » maladie dont un des principaux caractères était de pouvoir être soigné au régiment sans évacuation.

Cependant les malades continuaient d’affluer. Nous ne pouvions pas les garder tous, les locaux étaient insuffisants et certaines températures nous

donnaient de l’inquiètude.

Sije porte les yeux sur notre registre de bataillon

je vois que l'évacuation fut insignifiante pendant le mois d'octobre, elle prit une certaine ampleur à partir du 12 novembre, ce jour en effet nous avons sept évacués avec le diagnostic de fièvre ou d’entente fébrile. |

Du 13 au 18 novembre une période d’accalmie. Les malades alors à l’infirmerie semblaient atteints de fièvre typhoïde ou paratyphoïde. Un rapport fut fait el adressé au médecin divisionnaire. Il vint le lendemain faire une visite d'inspection accompagné du médecin Inspecteur du X° corps d'armée. Nous étions alors au repos à Bailleulmont et notre infirmerie ne différait guère de celle de Berle au Bois. MM. les Inspecteurs entrèrent dans la grange où reposaient les fébricants. La nuit tombait, les

languesinspectées n'avaient pas à cette heure l’aspecl rôti ou saburral qui nous nous apparaissait au jour.

Ces Messieurs étaient optimistes,les bonnes paroles pleuvèrent « c’est de la courbature fébrile» disait l’un, « c’est le mal des tranchée » annonçait l’autre. Notre médecin chef voulut parler de ses craintes, il prononça le mot de fièvre typhoïde et il expliqua ses raisons d’y croire. On ne le laissa continuer plus avant «ce ne pouvait être çà » Ils nous quittèrent sur ce pronostic qui ne répondait hélas qu’à leurs désirs !

Il fallut bien déchanter,le 17 novembre nous avons 11 évacués, le 23 novembre recrudescence subite, le nombre de malades transportés à l’ambulancc pour fièvre persistante est de 21. Nous étions fixés désormais sur la nature de ces maux de tranchées, de ces courbatures fébriles, un examen attentif de plusieurs jours ne nous avait plus laissé de doute.

Chez ces malades en effet la rate était percutable, la diarrhée ou la constipation étaient la règle la langue rôtie ou très blanche et étalée et enfin quelques taches rosées venaient confirmer le diagnostic de dothienentérie. Je dois ajouter que le symptôme | d’épistaxis n’exista pas au début et fut d’ailleurs très rare chez les derniers malades.

Notre devoir était tracé, il fallait évacuer ces soldats sur une ambulance où des soins plus sérieux pourraient leur être donnés. Et Pexode commença :

Le 24 novembre, 7 malades sont évacués sous les ordres d’un caporal malade lui-même, nous n'avions

St de

pas alors de voiture d’ambulance, notre bataillon séparé du régiment n'avait pas de train d'équipage médical, c’est à pied que ces malades se rendirent à Wanquelin où un hôpital fut installé dans l'Eglise.

Le 26 novembre, nous avons 6 départs, le 28 le nombre de malades évacués atteint le maximum nous devons en effet faire 26 fiches. Un nouveau rapport est adressé à l’autorité médicale supérieure et cette fuis le régiment est retiré du secteur et placé en réserve d'armée à Simencourt.

La visite était toujours copieusement fournie, voiei le tableau des évacuations à partir du 30 no-

vembre.

30 novembre............ 11 Evacuations 2 décembre] ........... 4 — 3 — 6 — 4. - de > 5 à Rev 6 5 Se 7 - 4 — 8 — 6 — 9 6 Ce 10 — 13 — | IT — ï — 15 —— 3 — 13 -- e — 14 x 7 Le 15 0 LS

A partir du 15 décembre le nombre d’évacués baisse très sensiblement et je retrouve seulement quelques malades isolés avec des températures | variant entre 38 et 40 degrés.

L'autorité militaire s'était émue de cette épidémie soudaine et comme la mortalité était assez forte la vaccination anti typhoïdique fut décidée. Elle comwença chez nous le 14 décembre et fut faite au vaccin T de Vincent.

Première injection : 1 centimètre cube.

Deuxième injection : 1 centimètre cube et demi.

Troisième injection : 2 centimètres cubes.

La réaction chez les vaccinés fut assez forte, nous avons enregistré des températures dépassant 40 degrès mais jamais une mort, ces accidents furent en général très bénins et tombèrent après quelques jours de traitement à l'infirmerie du corps.

Le lendemain de la première piqûre nous arriva l'ordre de départ, nous avions à faire 4 kilomètres à pied et les soldats réussirent — sauf de très rares exceptions — à faire ce parcours à pied avec sur le dos le chargement complet : fusil et sac. Ce ne fut pas sans grognement, l'épaule piquée la veille était douloureuse mais enfin ce voyage accompli dans des conditions pénibles n'amena aucun incident sérieux.

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