‹ Quelques dames du XVIe siecle et leur peintresChapitre 5 sur 15 · Mathieu de Vaucelles, Blason des cheveux · texte numérisé non relu

Mathieu de Vaucelles, Blason des cheveux

Deux ans après la misérable odyssée de son père, Diane de Poitiers a été portraite dans le célèbre album de M™*^ de Boisy. Elle a vingt-cinq ans, elle est toute rayonnante de jeunesse, niais elle n'est point encore célèbre. Coiffée du chaperon à templette, qui allait devenir l'ajustement ordinaire des coquettes pendant près de vingt ans, décolletée au carré et laissant paraître sa gorge arrondie, la grand'sénéchale est une bourgeoise qui ne rit pas; rien ne peut faire prévoir la future damed'Anet, la duchesse de Valentinois, la maîtresse redoutée du roi Henri. Au bas du dessin, l'auteur des devises écrit cette phrase ambiguë :

Belle à la voir, Honiieste à la hanter.

Honneste à la hanter ne signifie malheureusement pas grand'chose dans la langue de Brantôme.

Tant que son mari vécut, elle fit peu parler d'elle. Le sénéchal de Normandie n'était point homme à porter facilement l'infamie; on prétend d'ailleurs que Diane aimait son mari et qu'elle lui sacrifiait ses ambitions. Mais elle tenait à la cour un rang prépondérant; elle â\ait cette grâce suprême des femmes à la mode, une langue suffisamment affilée pour paraître spirituelle. Les poètes aimaient à jouer sur le nom de Diane, cher aux amis de l'antiquité. A trente ans, l'âge terrible, elle perdit Louis de Brézé et mena un deuil bruyant, éleva des mausolées dignes d'Artémise, sema ses tapisseries et ses livres de devises où l'on voyait un arbrisseau sortir d'une tombe avec la légende « sola vivit in illo », Elle vit en lui seul. Et puis l'apaisement se fit; elle reprit des charges à la cour, rentra dans la vie, plus libre, recherchée de tout le monde, assaillie d'amoureux trop médiocres pour qu'elle songeât de leur sacrifier la mémoire du sénéchal.

Et tout à coup, vers les trente-six ou trente-sept ans, au moment précis oii fut dessinée, par Jean Glouet peut-être^ la figure ici reproduite, on la donna comme compagne au jeune Dauphin Henri, qui était demeuré un enfant triste et doux, sans volonté et sans initiatiative. Son rôle devait être de le dégourdir, ou comme on disait alors, de « moyenner » son éducation mondaine. Qu'y avait-il à craindre d'une dame dont les deux filles,

à peu près du même âge que le prince, cherchaient des épouseurs depuis une ou deux années? Les relations commencèrent en tout bien tout honneur; le prince se laissa doucement caresser par cette opulente matrone qui avait le mot gai et la phrase leste, peu ou point de scrupules, et que les ambitions de l'âge mûr mordaient cruellement. Elle eût pu être sa mère, elle devint sa confidente, sa conseillère intime, et s'abandonna certain jour au jouvenceau, en pesant les conséquences probables de sa chute.

C'est l'automne de sa vie, mais un automne plein de soleil et de fleurs; Marot le lui dit en vers charmants pour les étrennes de Tannée 1538 : .

. , ' Que voulez-vous, Diane bonne, Que vous donne ?

Vous n'eustes, comme j'entends, Jamais tant d'heur au printemps - Qu'en automne !

Elle est encore fraîche et agréable, mais elle a recours aux artifices italiens pour conserver son teint rose et ses joues rondes. Brantôme prétend qu'elle buvait des bouillons d'or pur; d'autres soutiennent qu'elle avait des philtres spéciaux, des herbes magiques. Le poète Vulteius, inféodé à son ennemie terrible, la duchesse d'Étampes, maîtresse de François P'', l'appelle « la Poitiers, vieille femme de la cour » et lui décoche en latin cette épigramme sanglante : « Tu es folle de te peindre le visage, de te mettre de fausses dents, de cacher la neige de ton poil sous un cheveu rapporté dans l'espoir de tromper la jeunesse. » Quant à M'"'^ d'Étampes, elle dit négligemment : « Je suis née l'année où M'"" la grand'sénéchale s'est mariée », ce qui était d'ailleurs absolument faux.

Mais si conservée et agréable qu'elle fût, quand même son hiver, suivant Brantôme, eut valu « plus certes que les printemps, estez et automnes des autres », elle donnait mal l'idée de la Diane fine, distinguée, sortie du ciseau de Jean Goujon. Quand Henri II fut monté sur le trône, et qu'il l'eut faite duchesse de Valentinois, on frappa une médaille en son honneur. Quelle désillusion ! Une commère grasse, replète, lourde, une figure banale et flasque, une duègne en un mot, qui ne saurait plus tromper personne. Les moins prévenus cherchent à comprendre quelle faiblesse

ELISABETH D'AUTRICHE, Reine de France, en costume de deuil Crayon d'Antoine Caeox (?) pour Thomas de Leu

ET LEURS PEINTRES. il

tient le roi pour lui faire préférer cette femme de quarante-neuf ans, cette vieille coquette, cette grand'mère, à la reine Catherine de Médicis si désirable et si bien en point. On la croit maîtresse d'un charme, d'un talisman, et de Tliou se fera plus tard l'écho de cette niaiserie. Quant à la reine, en bonne Italienne, elle suppose que Satan se mêle à l'histoire, qu'il est le serviteur très humble de la duchesse. Et elle sait à quoi s'en tenir sur l'amour du roi. Un jour, raconte Brantôme, la cour' étant à Saint-Germain et la grand'sénéchale ayant son appartement au-dessous de celui de Catherine', colle-ci fit un trou au plancher pour assister aux ébats de Henri II et de sa maîtresse. La pauvre délaissée en vit apparemment plus qu'elle n'eût voulu, car elle se releva les larmes aux yeux, et se prit à sangloter et à maudire cette créature si heureuse au prix d'elle !

Arrivée au faîte de la puissance, la grand'sénéchale eut ses artistes spéciaux, ses peintres attitrés qui prodiguèrent ses effigies. Par une singulière anomalie, ses portraitures sont toutes antérieures à sa période d'influence, ou postérieures à elle. J'ai cité la plus ancienne, celle du recueil d'Aix; celle que nous donnons ici vient après, comme aussi celles de la collection Lallemand de Betz à la Bibliothèque nationale, celle de la Bibliothèque des arts et métiers (Me 3, vol. I, fol. G), celle de Castle Howard, en Angleterre, publiée par lord Ronald Gower {Fre7ich portt'aits, I, fol. 76). Tous les autres nous montrent Diane dans le costume de veuve qu'elle adopta à la mort de Henri II, avec le béguin sur le front, et ce corsage noir « en soye tousjours, assurait Brantôme, affln qu'elle peust mieux adombrer et cacher son jeu. Et y paroissoit plus de mondanité que de refformation de veufve, et surtout monstroit tousjours sa belle gorge ». Un crayon de Castle Howard la représente ainsi ° (French po?^traits, I, 39),

'1. Ce détail de Brantôme est rigoureusement vrai. On lit, en effet, dans les Comptes du château de Saint-Germain pour 1548, que l'on remet des verrières ornées d'H couronnés et de fleurs de lis « en la chambre et salle de 31°^^ de Vallantinoys estant soubz la chambre et salle de laRoyne », De Laborde, Comptes des bâtiments, II, 312.

2. Je vais citer ici les quelques portraits de Diane de Poitiers, véritablement authentiques, dont j'ai eu connaissance jusqu'ici : 1° Celui d'Aix, à vingt-quatre ans environ; 2" celui de la Bibliothèque nationale (Na 21, fol. 16) ; 3° ibidem, collection Lallemand de Betz, XI-167 (médiocre) ; 4° ibidem, Na 26, fol. 34 (très médiocre); S" un à Castle Howard, en Angleterre, publié par L. Ronald Gower, French portraits, t. T, p. 76; 6» un autre dans un cahier appartenant à M. Helsetius (London, 196 queen's gâte s.w.); 7" un autre dans le prétendu recueil de Brantôme à

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mais elle n'a rien gardé de ses fleurs printanières, son front s'est ridé, ses yeux se sont plissés, de longs sillons creusent les joues ; c'est une vieille belle qui n'a plus guère conservé que ses épaules et se raccroche à cette branche suprême de la splendeur passée.

Elle mourut en 1506, « aussi belle, aussi fraîche et aussi aimable comme en l'âge de trente ans ». Mais Brantôme qui donne, par politesse pour les filles, cette entorse énorme à la vérité, ne l'avait guère vue que préparée, éniaillée, poudrée et gauderonnée comme une enseigne do coiffeur. Les ennuis avaient laissé leur trace ineffaçable. A la mort de Henri II, elle s'était enfuie, chassée de la cour, en grand danger de malheur pour elle. Tavannes voulait qu'on lui coupât le noz, ce qui était excessif, d'autres qu'on l'emprisonnât, ce qui ne l'était pas moins. ]\^me 1^ grand'sénéchale, dame d'Anet, duchesse de Valentinois, pseudoreine de France, ne valait plus l'honneur de ces rigueurs outrées; seule, délaissée, punie de rides et de couperoses, méprisée de ses anciens amis, elle s'éteignit dans son palais d'Anet où un mausolée fut élevé qui racontait ses vertus. Une statue agenouillée, — son dernier portrait, — ■ la montrait dans ses atours de duchesse, combien changée hélas! ou mieux, combien différente de la déesse nue idéalisée par Jean Goujon dans un moment d'enthousiasme! Ainsi passent les gloires, les rêves des poètes, les hautaines conceptions des artistes, qu'il se faut bien garder de prendre à la lettre quand on veut prudemment écrire...

Liverpool ; 8'' un à Saiut-Pétersbourg (Ermitage) ; 9° un à Versailles (catalogue du Musée n» 3119, sous le nom de Claude de France). Ces neuf portraits sont antérieurs à ses relations avec Henri II. — Pendant ces relations, je citerai : 10" La médaille en duchesse de Valentinois; 11° une cire à Breslau en Silésie; 12" une cire au Musée de Cluny. Après la mort de Henri U: 13" Portrait peint à M. J. Roman, correspondant du ministère de l'instruction publique; 14° portrait de Castle Howard publié par L. Ronald Gower, French portraits, I, fol. 39 ; 13° un à Chantilly, provenant d'A. Lenoir, et publié, en 1874, par L. Ronald Gower, The Lenoifs collection, fol. 24; 16° ibidem, fol. 2o; 17° la statue d'Anet.

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