‹ Quelques dessous du procès de RennesChapitre 1 sur 10 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

— Ne récriminons pas.

C'est le mot dun ministre^ sur le jugement de Rennes.

Hâtons-nous de ne pas souscrire à cet avis de politique et de résignation...

Oui, on essaie de justifier :

— Vous avez Dreyfus , gracié. Il était acquitté, moralement., par les inexplicables circonstances atténuantes. La réhabilitation juridique est en chemin. Rangez-vous à l'apaisement. Songez à l'Exposition, Après des années aussi crispées^ le Pays, ramassé sur soi^ a besoin d^une détente.,.

— Et laissons-nous amnistier des crimes de Mercier et de ses généraux de carnaval^ de prétoire et de pronunciamiento , n est-ce pas ?

Le général de Boisdeffi-e et le capitaine Anthoine.

L oubli l Est-ce que ça se commande, est-ce que ça se promulgue !

Avec le temps, escomptez-vous?...

Nous assisterons à des lassitudes^ à des glissements^ à des défections ?

Sans doute.

Mais cela n entamera pas le gros des partisans de la justice^ de ceux qui, selon Pexpressionde Michelet^ savent « vouloir leur volonté. »

Donc, nous nous obstinerons à publier les méfaits impunis de r Etat-Major, tant que les hauts criminels continueront de reluire au soleil de tout Cor de leurs képis, tant qu'ils ne seront pas hors d'état de nuire, sous le rigide écrou de la loi :

« Nous le disions hier, nous venons, aujourd'hui, Le redire, et demain nous le dirons encore... »

Le général de Galliffet méme^ à la Chambre, ministériellement.^ s'accuse « de faiblesses » durant le procès.

Nous ny contredirons pas.

Eh bien ! il faudrait les réparer ?

Au contraire, les faveurs du chef de P armée se déroulent toutes pour les officiers les plus suspects, pendant que de hideuses représailles ^exercent contre les témoins les plus irréprochables.

Et tout le (jouvernement se fait solidaire de ces vilenies.

Impunément, les Judet et les Sabatier-la Gourde ont pu tronquer les textes officiels ou trafiquer des faux pour égarer des millions de lecteurs^ pour charger délibérément une victime ?

On défère à la Cour d'assises Urbain Gohier^ F écrivain qui dénonce la canaille militaire.

Alors que le général Mercier préside la commission du monument Henry ^ du monument qu'ils veulent élever à l'un des plus abjects scélérats dont l'Humanité ait été souillée, alors que le général Mercier pousse la bravade jusqu'à poser sa candidature au Sénat, — c'est le moment choisi pour l'amnistie, le coup de T éponge,..

Tout ce qu'on a trouvé pour pallier les « faiblesses » avérées. C'est peu et c'est trop !

Mais que l'insolence des grands coupables^ exonérés du bagne, jusqu'à présent, 7ie triomphe pas par trop. Tôt ou tard, il fondra sur eux, T inéluctable châtiment.

Et 7101/s ne lo.issero)is pas presser C éponge sans y mêler quelque ardent vinaigre :

« Ce serait une erreur de croire que ces choses Finiront par des chants et des apothéoses... ->>

19 novembre 1899.

P, S. — Cet ouvrage devait paraître il y a trois mois.

Encours d'impression, F idée vint de V agrémenter de quelques images, de là, un long retardy mais non sans profit.

. U amnistie peut être votée. Nos mémoires peuvent péricliter. On ii effacera pas ces instantanés d'août 1899, respectueux de la hiérarchie, qui nous montrent au sommet du crime, les Judet en à-parté ou en conciliabule avec les Boisdeffre, les Billot, les Gonse, les Cavaignac, les Roget, les Mercier, et, dans les bas-fonds^ les Bonnamour en tête-à-tête avec Cernuçky.

Les bandits et leurs aides sont sous nos yeux. Ils ne s'évaderont pas de la galerie où les a fixés le juste appareil. Quand ils voudront fuir et se jiiir — comme au cas d' Ester hazy quils ne connaissent plus après l'avoir pressé sur leur cœur — ce sera^ ici, un endroit pour les retrouver,

J. A, Février 1900.

2*^ jP. s. — Et nous voici en novembre. Quand ce volume allait paraître, le Théâtre- Français brûla; l'éditeur qui en habitait les galeries, atteint par le sinistre, dut surseoir à ses affaires complètement enrayées. De là, tous nos retards.

Mais le général Mercier est toujours sénateur, au lieu d'occuper sa place au bagne, et ses complices jouissent toujours de la liberté. Ces pages ont donc toujours leur raison de paraître.

Novembre 1900.

DU

Dans son arrêt du 3 juin 1899, la Cour de cassation disait :

« Sur le moyen tiré de ce que la pièce » secrète: (( Ce canaille de D... )),auraitété » communiquée au conseil de guerre :

» Attendu que cette communication est » prouvée à la fois par la déposition du » président Casimir-Perier et par celles )) des généraux Mercier et de Boisdefïre » eux-mêmes ;

)) Que, d'une part, le président Casimir- » Perier a déclaré tenir du général Mer- )) cier qu'on avait mis sous les yeux du » conseil de guerre la pièce contenant les

» mots : « Ce canaille de D... » re-

» gardée alors comme désignant Dreyfus ;

» Que, d'autre part, les généraux Mercier

General Gonse. M. du Breuil.

M. Couard.

» et de Boisdeifre, imités à dire s'ils sa- » vaient que la communication avait eu )) lieu, ont refusé de répondre et qiiils Font » ainsi reconnu implicitement. »

Et plus loin :

» Sur le moyen concernant le bordereau :

» Attendu qu'en novembre 1898, l'enquête » a révélé l'existence et amené la saisie de » deux lettres sur papier pelure quadrillé, » dont ï authenticité n est IMS douteuse , datées » l'une du 17 avril 1892, l'autre du 17 août » 1894, celle-ci contemporaine de l'envoi du » bordereau, /o?/^^^ deux émanant d\oi antre » officier qui, en décembre 1897, avait expres- » sèment nié s'être jamais serv depapier » calque, • ••• ••••• •••••

» Attendu que ces faits inconnus du conseil » de guerre qui a prononcé la condamnation » tendent à démontrer que le bordereau nau- » rait pas été écrit par Dreyfus ;

» Quils sont de nature, par suite, à établir » T innocence du condamné ;

D Casse et annule, etc., et renvoie l'accusé devant le conseil de guerre de Rennes, A CE DÉSIGNÉ PAR DÉLIRÉRATION SPÉ- CIALE PRISE EN CHAMRRE DU CON- SEIL... »

Le choix de Rennes.

La Cour de cassation croyait renvoyer le capitaine Dreyfus devant un conseil de guerre quelconque.

Elle l'expéd'ait bonassement dans une ville qu'auraient élue, devant un tribunal qu'auraient choisi les accusés : je parle du général Auguste Mercier, du général Le Mouton de Boisdeffre, et de leurs complices.

Dans le môme arrêt qui réhabilitait le capitaine Dreyfus, la Cour de cassation marquait le général Auguste Mercier pour le bagne ; la main du gendarme n'avait qu'à s'abattre sur l'épaulette du bandit.

Il paraît que l'heure n'était pas sonnée; on accordait terme et délai à cet effroyable débiteur de la justice.

Il devait mettre le temps à profit pour contracter de nouveaux méfaits.

Après le jugement de 1894, après le sauvetage d'Esterhazy, après la condamnation de Zola, après l'emprisonnement du colonel Picquart, après les forfaitures et les faux, les mensonges, les impostures, les vilenies et les iniquités de cinq années pour murer l'innocent à l'ile du Diable, le grand chef et ses tristes satellites ne devaient pas désarmer.

Comme ils avaient paré le coup Henry, après le désarroi de quelques jours qui suivit sa mort, ils allaient se relever de l'arrêt de la Cour.

Il s'agissait de sauver leurs os, désormais, et non plus seulement leurs plumes d'autruche et leurs feuilles de chêne. Ils s'y employèrent, on devine !

, Si le général Auguste Mercier avait prêté à l'expédition de Madagascar la moindre parcelle du génie de tactique qu'il développa pour la campagne de Rennes, — il n'y aurait pas à pourrir sur la route de Majunga les cadavres de sept mille Français. Ici, rien ne fut laissé au hasard...

C'est par délibération en chambre du conseil que Rennes est désigné...

Par les magistrats ? Non.

Ils manquaient de lumières pour saisir un nouveau conseil militaire. (Et, à moins de vouloir faire recondamner immanquablement l'homme que leur arrêt acquittait, Rennes, foyer sauvage de réaction et de cléricalisme, est la dernière ville qu'ils eussent nommée.)

Par le gouvernement — d'accord avec la Cour de cassation.

Dès lors, parle ministère de la guerre — à qui devait s'en remettre le gouvernement.

C'est-à-dire, par les créatures de Mercier, de BoisdeiYre et de leur forte bande, qui, tenant le ministère de la guerre, sous Krantz, comme sous Freycinet, comme sous Chanoine, comme sous Zurlinden, Cavaignac et Billot, n'allaient pas se désintéresser des choses, en l'occurrence...

Il apparaît nettemoiiL que Rennes ne fut pas tiré au sort, que Rennes fut soutiré savamment et prestement au choix gouvernemental.

Le (jè né rai Davlgnon.

Tenants et aboutissants.

En effet, pas plus que la Cour de cassation, le ministre Krantz ne pouvait être d'une compétence bien pénétrante en ce qui regarde les conseils de guerre. Comme ses prédécesseurs, fatalement, il s'appuya sur son entourage, sur un personnel que le général Mercier pouvait utiliser comme le sien propre.

Les ministres précédents avaient installé leur confiance dans Henry.

Lui, Krantz, logeait la sienne dans le général Davignon — béquille aujourd'hui, encore, de Galliffet.

Or, le général Davignon, c'était toujours un peu, — même beaucoup, — Henry.

C'était toujours Renouard et Boisdefîre.

Davignon, c'était Mercier.

Davignon, c'était Rennes.

Qu e l'on veuille bien me suivre à travers cette forêt rouge, sans crainte de s'égarer parmi le fouillis de détails où il faut s'aventurer; je connais les chemins, nous reviendrons vite à la lumière.

Oui, le général Davignon était de ce grouillement interlope, Henry, Renouard, Boisdeffre, Mercier — et les bandits pouvaient compter sur son fervent concours.

H faut remonter au Seize Mai pour capter les sources de la fortune imprévue de Renouard et d'Henrv.

C'était à Bourges. Le lieutenant d'infan-

terie Henry, le capitaine d'Etat-Major Renouard, fréqnentaient dans les maisons du commandant Mercier, directeur de l'Ecole de Pyrotechnie, et du général de brigade de Miribel, — tous deux de l'artillerie, tous deux du même âge.

Le président du Conseil de coup d'Etat Rochebouët désigne comme chef d'Etat- Major: Miribel, homme à tout faire.

Miribel emmène de Bourges, comme hommes de confiance, le capitaine d'étatmajor Renouard, et le lieutenant Henry, dont il avait fait son officier d'ordonnance.

Henry, fils du garde champêtre de Pogny, est du plus mesquin avenir. Sans fortune, il sait tout juste lire, écrire et compter, et ne rachète pas ce manque total d'instruction par une intelligence supérieure; c'est, de toutes façons, un pauvre hère.

Renouard, — sans fortune, non plus, avec quatre enfants, — promettait davantage.

Cependant, pour lui, aussi, les perspectives semblaient limitées. Des deux catégories,

brillante ou terne : les aides de camp et les officiers de bureau, le capitaine Renouard appartenait à la seconde. C'était le bon olTicier de l'ancien corps. Il ne connaissait pas de langues étrangères.

Bref, Henry et Renouard ne pouvaient se

recommander à Miribel que par leur

dévouement à sa personne et à ses intérêts.

Déjà, avant le Seize Mai, Renouard lui

faisait ses besognes.

Au Seize Mai, Henry et Renouard furent sesaiïidés; ils travaillaient aux préparatifs du coup d'État. Ce sont Henry et Renouard qui eurent à recopier les ordres les plus graves.

A la reculade de Mac-Mahon, à la disparition de Rochebouët, Miribel s'évanouit, pour quelque temps dans l'ombre. Mais il lui fallait caser ses acolytes.

Ce fut assez facile pour Renouard, que l'on introduisit dans un bureau de l'État- Major. Voilà le point de départ du brillant avenir de celui-ci.

Le cas d'Henry était plus malaisé. On lui

DU PliOCÈS DE RENNES II

lit un coin à cotédeWALSIN-ESTERHAZY et de Weil, au service des renseignements.

D'ailleurs, la dette de Miribel devait être assez élevée, et son créancier ne lui en fît pas remise. Plus tard, Henry, aux zouaves, faisait passer ses blessures de chasse pour des campagnes. En 1890, au choix, fantastiquement, Miribel le poussait au grade de chef de bataillon. Et, de plus, Miribel s'adressait au général de brigade Gallimard, directeur de l'infanterie, — pour le prier de détacher Henry. Mais le règlement s'y opposait absolument : il fallait deux ans de fonctions de major. Le général Gallimard dut dresser toute son énergie, contre l'insistance de Miribel. Il dit non, catégoriquement, — et il a payé son refus d'un retard d'avancement énorme — inversement proportionnel à la montée d'Henry.

Cependant Henry, nommé major, est envoyé au 120*^, à Péronne, qui dépend d'Amiens, où commande alors, le général de division Mercier.

Et le ministre Mercier retrouvera encore

Henry, au bureau des renseignements.

Nous tenons bien, n'est-ce pas, le couple Henry-Renouard, et, ne puis-je pas dire, une sorte de ménage à trois, avec Mercier? à travers toutes les intrigues de sérail du baut commandement, où Renouard, où Henry, depuis Bourges, depuis le Seize Mai, depuis Miribel, sont traités en favoris, dans une scandaleuse ascension parallèle. On n'a jamais pu làcber Henry. Depuis la préparation du coup d'Etat, depuis Bourges, depuis Miribel, c'a toujours été wi cadavre— jusqu'au Mont-Valérien où ses patrons, enfin, purent souffler, — tout en le couvrant de bouquets, (Madame la générale Renouard expédie, la première, des fleurs,) — en célébrant son patriotisme de faussaire, et en reniant sa veuve.

xV présent, il est commode de relier Davignon à Henry, à Renouard. à Mercier,

et Bourges à Rennes.

DU rnocÈs de rennes 13

Renouard, chef du 1^ bureau de l'étatmajor général prend le lieutenant-colonel Davignon comme sous-chef de bureau.

Promu colonel, (le môme jour que Roget — ils avaient intrigué ensemble pour l'avancement) Davignon va commander pendant deux ans le 95% à Rourges,

Et c'est Renouard qui fait venir ensuite Davignon à l'École de guerre, à Paris, comme commandant en second.

Et Davignon devient l'âme damnée de Renouard, comme celui-ci le fut de Miribel, avec Henrv.

Quand RoisdefTre part, c'est Renouard qui est promu chef d'État-Major

Le compte y est-il, les cinq doigts de la main : Mercier, Henry, Renouard, Roisdeffre, Davignon?

ïj- * *

Davignon, c'est Rennes, aussi.

Nommé général de brigade, Davignon passe à Rennes. Pourquoi Rennes de préfé-

rence, non de hasard ? Parce qu'il y a là^ pour commandant de corps d'armée, le général Lucas (1) — sous qui Davignon avait servi à Bourges !

C'est de Rennes, où il reste quatre ou cinq mois, que Krantz succédant à M. de Freycinet tire Davignon comme chef de cabinet, — de Rennes où Davignon ne s'est pas fait remplacer, où il a conservé son habitation, où il entend retourner.

Il s'y est ménagé les plus puissantes relations, mondaines, religieuses, militaires, politiques. Il y a semé les décorations et les nominations, aujourd'hui, sous Galliffet, comme, hier, sousKranlz, les dupant l'un et l'autre. Une s'est pas oublié dans les distributions. Il s'est fait cravater commandeur, après le procès. Désormais, il n'a plus rien à pécher dans les eaux troubles

(1) Davignon-Galliffet viennent de nommer le général Lucas inspecteur d'armée. C'est ce général Lucas, qui fit supprimer le service de Y Avenir de Renne.'i, au cercle militaire, pendant le procès. Ce journal avait le tort de donner le compte rendu impartial des audiences.

du ministère. Aussi ne se gêne-t-il plus. Par exemple, il a escamoté le ruban de la Légion d'honneur à Galliffet pour Lauth, le louche témoin, vingt fois convaincu d'atroce mensonge. Il risque de se faire casser aux gages? mais il ne cherche que cela — réintégrer Rennes — où il sera proposé comme général de division... (1). Ainsi, peut-on comprendre pour qui, et pourquoi sous le ministère Davignon-Krantz, fut insinué le choix de Rennes, lorsque la Cour de cassation interrogea, sur le lieu de renvoi, le gouvernement, le ministère de la guerre...

U atmosphère de Rennes,

Donc, à la minute où la Cour de cassation acculait le général Auguste Mercier à toutes extrémités, à l'instant où l'on pou-

(1) Cette phrase était écrite avant les mutations dans le haut commandement à Rennes.

vait parler de sa fuite en Angleterre comme certaine, une chance considérable s'offrait à lui.

Il fautdire qu'il la saisit immédiatement, par la manche des généraux amis.

11 ne songea plus qu'à se battre, sur le magnifique champ de bataille qu'on lui accordait.

N'était-ce pas la moitié de la victoire, déjà, que de pareils avantages de terrain?

Rennes !

Le général Mercier et sa bande y avaient assuré déjà leurs positions, que l'on hésitait encore où faire atterrir le capitaine Dreyfus, — qui débarquait la nuit, dans la tempête...

L'esprit, l'atmosphère religieuse et politique de Rennes, à l'ordinaire, il est inutile de les évoquer. La description serait fastidieuse. Quelques traits seulement d'août 1899.

Le retour vers la maison.

Mercier fils, Général de Saint-Germain, Général Mercier.

QUELQUES DESSOUS DU PliOCÈS DE RENNES 19

Tandis que madame Dreyfus ne trouvait pas à s'y loger, de toutes parts on offrait aux généraux le vivre et le couvert. L'hospitalité était donnée à la famille Mercier chez le général de Saint-Germain, en retraite seulement depuis moins d'un an, ayant conservé toutes ses relations dans l'armée, pendant que madame la générale lui procurait l'appui de la société, où elle est très répandue ! Rennes, capitale de Bretagne, ville de nobles, de soldats et de prêtres, chauffée à blanc, et à rouge ! Le seul endroit de France où ceci pouvait se passer que, M*" Labori, frappé d'une balle, gisant sur le trottoir, des hommes continuèrent leur chemin, sans le secourir, détournant la tête de son appel.

(( Lorsque M*' Labori tomba, rapporta )) M. Claretie, dans le Temps, près du bec » de gaz du pont de Richemond, à quel- )) ques pas d'un café qui devait être ouvert )) malgré l'heure matinale, il avisa, lui » étendu à terre et sanglant, un charretier » qui venait de son côté :

» — Je suis M*" Labori, lui cria-t-il. » Allez, je vous en prie, dire à ma femme » que je suis blessé et que, si je meurs, )) c'est en pensant à elle et à mes en- » fants !

» Le charretier regarda le blessé :

» — C'est bon, fît-il, on le lui dira!

» Et, fouettant ses chevaux, il passa.

» Ce n'est pas une anecdote inventée.

)) C'est un fait que M" Labori a raconté lui- » même.

» On a certainement modifié — je ne » sais comment où plutôt je le sais trop » bien — le tempérament généreux de » notre France. Est-il vrai que lorsque le » docteur Brissaud et le docteur Reclus » voulurent trouver des porteurs pour » prendre les brancards de la civière afin » de transporter de la villa de la place » Laënnec où il était trop à l'étroit et trop » près du bruit, comme à la merci des vi- » sites et du reportage, le blessé, hier » soir — les deux dévoués médecins se » heurtèrent tout d'abord à un refus à la

» porte où ils frappèrent? Transporter » quelque part un blessé qui n'est pas de » votre opinion est un acte qui exige trop » de sacrifices. Certaines âmes, parait-il, » ne peuvent pas s'y résigner. »

Rennes !

Voici ce qu'ailleurs écrit encore M. Claretie :

« Voulez-vous une idée de ce qu'on pense » à Rennes? Une dame intelligente et let- » trée me disait, le plus simplement du » monde, en parlant de M. Rasch, le pro- » fesseur de littérature étrangère à la Fa- )) culte des lettres, chez qui est M"" Labori, » en une chambre occupée jadis, me dit- » on, par Louis-Napoléon Ronaparte, avant » son élection à la présidence :

» — M. Rasch? C'est un érudit, soit, » mais c'est un Allemand !

» — Comment, un Allemand?

)) — Oui, sans doute. Regardez, quels )) sujets choisit-il pour ses leçons? Ibsen

» et Nietszche. Je sais bien qu'Ibsen est » norvégien. Mais Nietszche! Et cette an- » née, quel est le sujet de son cours, le » savez-vous ?

» — Non.

)) — GœthC;, monsieur! C'est de Gœthe » qu'il entretient la jeunesse de Rennes !

» Je l'ignorais. Peut-être est-ce bien » parce que la tradition veut que Gœthe » mourant ait demandé « plus de lu- )) mi ère ».

Et la jeunesse réactionnaire de Rennes avait assailli l'amphithéâtre du professeur, hurlant et saccageant tout; des bandes armées, de plus de mille personnes, tentaient de forcer le portail de la maison, se livraient à une véritable tentative d'assassinat, sans que la police bougeât. Tous les pouvoirs publics, haute administration, magistrature, approuvaient les perturbateurs — à la tête desquels s'illustraient les fils du Procureur général, d'un Président de Chambre et d'un conseiller à la Cour -- et les acclamaient comme des héros !

Rennes ! Toute férocité peut s'y allier à toute stupidité!

Chez monsieur C..., conseiller général, maire d'une commune des environs de Rennes, ancien député monarchiste, le général Roget et d'autres témoins militaires, en compagnie de personnalités réactionnaires et boulangistes, levaient leur coupe de Champagne « à la condamnation du traître ».

Et il peut circuler des légendes telles que celles-ci, proposées par la superstition bretonne ; une horizontale rennaise, Louise G***, entraînée par des juifs et des dreyfusards — ils l'ont grisée, l'ont fait consentir à vendre son âme au Diable, et le pacte allait être signé avec une plume de poule noire, trempée dans le sang de la victime quand, dégrisée, elle recula et s'enfuit...

Rennes, où un gamin de sept ans, au mot: (/ jeté par un autre, disait: « Les

chrétiens n'ont pas de^...., il n'y a que les chiens et les dreyfusards ! »

Rennes d'où le capitaine Gonthier chassait son ordonnance, parce qu'il avait aidé à servir aux Trois- Marches l L'humble auberge fut bientôt réputée le lieu des pires sabbats !

— Moi, qui vous prenais pour une brave femme, je vous retire mon estime, ainsi le général de Saint-Germain, son voisin d'en face, apostrophait la patronne, madame Jarlet!...

Entre mille autres, ces quelques menus traits, d'une si violente signification, disent assez l'état des esprits rennais. Plus que les anecdotes dispersées, un vœu du Conseil 2:énéral d'Ille-et- Vilaine instruira les lecteurs incrédules. Ce vœu, de décembre dernier, trois mois après le procès, avait pour but : « d'exprimer à M. le général Mercier^ le regret que ce ne soit pas le département d'I lie -et- Vilaine qui ait r honneur de l'élire aux élections sénatoriales. »

Ses représentants ont traduit ici les sen-

timents de la région. Rien à ajouter à cela. A Rennes ! avec le général de Saint-Germain, Mercier eut le sort favorable, en plus, de rencontrer le général JuUiard, commandant la brigade d'artillerie — chef immédiat des juges artilleurs, qui les note, qui les fait avancer, chef plus immédiat encore du colonel Rrongniart, directeur de l'Ecole d'artillerie de Rennes.

Les Saint- Germain.

Le général de Saint-Germain hébergeant le général Mercier et ses fils, cela renseigne assez. Mais, après tout, il eût pu n'avoir pour lui que de l'amitié , ou de la reconnaissance, ou de la déférence, ou de la pitié — et l'hospitaliser sans approuver son rôle dans le procès. Il n'en était pas ainsi. Le général de Saint- Germain n'a laissé ignorer ses opinions à

20 orELorr.s dessous du puoces de rexxes

personne. 11 accompagnait Mercier au Lycée, et s'en retournait avec lui. Pendant les séances, le général de Saint - Germain était derrière les juges suppléants, au troisième rang, sur l'estrade, derrière le capitaine Beauvais ainsi qu'on le peut constater sur la première photographie de notre livre. Très petit, bossu, appuyé sur sa canne, aussi haute que lui assis, ce Tom-Pouce ne dérageait pas, scandant de : « Canaille, misérable, bandit, crapule >v, non à demi-voix, mais à presque haute voix, les dépositions à décharge.

(^Quant à Madame de Saint-Germain, elle allait en ville, propagandiste elYrénée, à qui Von doil. peut-être, le verdict de culpabilité, par ses démarches audacieuses de la dernière heure, entre les deux audiences de la journée du 9 septembre.)

Le général de Saint-Germain, sous-chef d'Etat-Major avec BoisdetTre sous Miribel, avait été. à la !ln de 1881. chef du 3" bureau d'Etat-Major. toujours sous Miribel.

Et le o:énéral de Saint-Germain avait

présidé le conseil crenquete qui a mis le colonel Picquart en réforme!

(Conseil d'enquête où la majorité contre le colonel Picquart était formée d'avance ; c'étaient Boisdeffre et Gonse qui portaient plainte contre leur ancien subordonné!

Ça ne traîne pas! Le général de Saint- Germain, à ce conseil d'enquête, refuse toute communication de pièces et toute confrontation de témoins. Le président Jouaust, lui-même, à comparer, semble piètre...

Le (je né rai Jalliard et le Cercle,

Les tendances du général JuUiard n'étaient pas moins certaines. Il les avait manifestées partout, à tout propos.

En juin 1899, il fut inspecteur général de la 3^ brigade, à Versailles.

Quand le général commandant la bri-

gade se présenta à lui, le général JuUiard ne put s'empêcher de le tâter sur l'Affaire :

— Eh bien, y a-t-il beaucoup de ces sales dreyfusards dans vos régiments ?

— Il y en a quelques-uns, à la tête desquels je vous prie de me ranger, répliqua l'autre.

Avant de commander la brigade d'artillerie de Rennes, le général Julliard était le collègue du général Deloye, au ministère.

Julliard était chef du bureau du personnel, Deloye, chef de bureau du matériel.

Et Deloye fut le second de Mercier à la Cour de cassation.

A Rennes, le général Mercier, le général Deloye, le général Julliard devaient former la plus étroite Trinité — qui fut le Deus ex machina des audiences.

Le général Mercier travaillait à l'intérieur, tandis que le général Julliard faisait les officiers, le Cercle militaire.,.

Nous ne sommes qu'au début. Mais, rien qu'avec cela, peut-on s'étonner que les promenades du général Mercier fussent triomphales, ainsi présenté en liberté, alors qu'il n'eût dû marcher qu'entre deux gendarmes?

La voiture du général de Saint-Germain, à fréquentes reprises, l'après-midi dans ses promenades, était conduite par un artilleur en uniforme, un premier soldat, — h qui ni l'hôte ni l'invité n'avaient droit, d'ailleurs.

Et tout cela n'a pas choqué autrement Davignon-GallifTet qui viennent de nommerle général J uWidir d divisminaire, en octobre 1899.

(Par contre, le trésorier-payeur général Gnéronlt, sorti de Polytechnique, dans la promotion de Julliard, qui n'était donc pas un inconnu pour lui, a été mis à la retraite d'office.

Est-il nécessaire d'imprimer qu'il n'abondait pas dans le sens de Julliardet du Tout- Rennes, sur l'honneur de l'armée, et l'innocence du général Mercier ?)

On peut concevoir tout de suite l'action importante du général Julliard, à Rennes : il est de la promotion du colonel Jouaust.

Mais le général Julliard ne se contentait pas d'agir seul. Il avait des agents qui fonctionnaient au vu et au su de tous.

C'étaient le lieiitenaiit-coloiielFarinaux, et l'officier d'ordonnance capitaine Guède.

Le lieutenant-colonel Farinaux, souschef d'état-major de Lucas, est de la promotion de Brongniart et Gouhard, membres du conseil de guerre.

Farinaux est le protégé du général de Négrier. Le lieutenant-colonel Farinaux a agi de façon scandaleuse. G'est lui qui proposa de mettre en quarantaine tous les officiers qui se refusaient à partager le délire de la majorité contre Dreyfus.

Le lieutenant- colonel Farinaux vient d'être remboursé de ses services, par Davignon-Gallifîet. Par une mutation des plus rares, pour laquelle il a fallu l'agrément très exprès, l'acceptation du général Renouard, le lieutenant-colonel Farinaux vient

d'être envoyé à Nantes, pays de madame Fai'inaux, comme sous-chef d'Etat-Major...

Le capitaine Guède était de la promotion de Beauvais et de Parfait qu'il n'a pas quittés d'une semelle, les chambrant au Cercle.

Auparavant, il n'y allait jamais, pas plus que le lieutenant-colonel Dieudonné, chef d'état-major de JuUiard Ils y furent assidus, tout le long des débats...

Au même cercle, opéraient les fils de Mercier, OFFICIERS, — qui, par conséquent, ne devaient pas séjourner^ à Rennes, pendant le procès.

Ainsi en avait décidé Galliffet, pour toute l'armée.

Mais exception fut faite pour les fils Mercier.

Par autorisation spéciale de Galliffet, ils purent assister leur père.

Il y a peut-être lieu de penser que la marche du procès ne les laissait pas indifférents.

Le commandant Ravary, entre deux culottes dans les tripots, a pris la peine de formuler une fois que :

« La justice militaire n'est pas la môme que l'autre. »

C'est exact, ici plus que partout, et que jamais.

Tout est mis en œuvre pour fausser la frêle balance symbolique.

Même en se roidissant de tout leur courage et de toute leur honnêteté — mais c'est un effort dont quelques-uns préféreront se dispenser — les juges ne seront pas libres ; dirigés à l'audience, à leur insu, par l'implacable hiérarchie, tout yeux, tout oreilles, tout cœur pour les généraux, et,

quand ils s'abandonnaient, parfois, à l'évidence, vite repris, étreints au dehors, ligottés par la famille, la direction occulte du confessionnal, le milieu — avec les camarades sincères ou intéressés qui ruminent : « L'honneur de l'armée,... et que cinq ministres ne se trompent pas,... etque les révisionnistes sont des francs-maçons, . . vendus aux juifs, à l'étranger, etc., etc. »

Ici, la crédulité des gens va jusqu'à la fable de « la vessie de Labori ». Malgré le constat des médecins, du médecin militaire même, le major Renaud, et du médecinlégiste de Rennes, membre de la Patrie Française, M. Perrin de la Touche, on veut que M^ Labori n'ait pas été blessé : le sang provenait d'une vessie cachée sous son gilet, et crevée pendant qu'on tirait sur lui, sans balle.

Sur la déposition du commandant Freysteetter, on entend un capitaine du 22^ d'artillerie, portant les aiguillettes, dire : « Il faut bien que Freystœtter gagne ses cent mille francs ! »

Dans quelles conditions siégeaient ces juges, comparaissaient certains témoins, réunissant à peu près toutes les incapacités de juger ou de témoigner édictées par les codes.

Lieuten.int-Golonel Jeannel Général Goiise et CommaQdant Maisire et M. Ferret.

Oh ! le serment de juger sans haine et sans crainte — imposé aux jurés !

Ici, l'on ne dépose, l'on ne juge que sous la coupe des frères d'armes et des supérieurs, toujours plus ou moins par ordre.

Sans crainte !

Ici, l'on assassine l'avocat !

Oh ! sans haine !

Au treizième siècle, les Romains faisaient dictateur justicier un étranger, Brancaleone Dandolo, pour étoufler les factions féodales : un étranger, pour qu'il fût pur de toutes compromissions, qui pût jurer, à la porte de la ville où il introduisait la loi, qu'il n'y avait ni parents ni amis...

Mais nous sommes à Rennes, en 1899, devant la justice militaire, toutes ses craintes, toutes ses haines, toutes ses collusions...

Le président du Conseil de guerre.

Le colonel Jouaust présidait • — si l'on peut dire.

On n'y a rien compris, à cet homme — qui a fait condamner Dreyfus, et qui, à

:vj

présent, est mis en quarantaine au Cercle militaire de Rennes ; qui a conduit sesasses-

Capi'. Juuck. Archiv. Giibelin. Capit. Besse. Lieuts.-Cols. Gendron. Comm. Cuignet. Comm. Carrière, et Bertin-Mourot.

seurs du conseil de guerre à voter la culpabilité, et qui s'est prononcé pour l'innocence.

Car, le colonel Joiiaust est l'un des deux, de la minorité !

Car, on n'adresse plus la parole à Jouaust, au Cercle!

Et, le 9 septembre même, alors que le colonel Jouaust, lui, deuxième — et dernier — prononçait : Non, quelqu'un pouvait s'écrier :

— Mais c'est une trahison, après la manière dont vous avez mené les débats !

Le colonel Jouausl, d'autre part, se lamente d'avoir été trahi in extremis^ par un autre memJ)re du conseil de guerre.

Quoi qu'il en soit, la gent galonnée de Rennes le tient à l'index.

Au milieu d'octobre, au Cercle, on voyait Jouaust, seul, dans une encoignure... Le général JuUiard , Coupois, entraient, lui prenaient les journaux sous le nez, sans mot dire...

— Est-ce que le colonel Jouaust est en quarantaine? demande-t-onà un officier supérieur :

— Oh ! nous n'avons rien décidé... Mais nous évitons de lui parler. . .

Comment expliquer ce jugement, de Jouaust, après ces débats ?

L'explication la plus banale semble devoir être la plus forte.

Le colonel Jouaust, encore qu'il tentât de s'isoler, devait subir l'ambiance de Rennes — et la fascination des généraux.

Rennes ! Le colonel Jouaust l'a sous la peau, dans le sang, plus qu'un autre.

Il y est né, le 2 janvier 1840.

Il s'y est marié.

Il y fut officier en 1874, en 1887, et en 1894. Il y est nommé colonel en 1895, et maintenu. Il y a toutes ses attaches, et, près de la retraite, projette de s'y fixer...

(Enfin, comme nous l'avons déjà dit, le colonel Jouaust est de la promotion du général Julliard.)

Comment les choses et les personnes

ii'auraient-elles pas pesé lourdement sur lui.

Certes, il voulut faire sou devoir — mais sans heurter Rennes dont il savait l'hostilité furieuse, et sans blesser les généraux...

Le prestige de r uni forme.

Les généraux n'en doutaient pas du prestige de leur harnais, qu'ils quittaient de temps à autre, mais reprenaient sans faute aux jours orageux.

Entendu à une fin d'audience :

— Mon général, n'y avait-il pas une observation à faire ? Peut-être n'y avez-vous pas pensé?

— Oh ! j'y pensais bien, répondait Mercier. Mais, je ne l'ai pas faite parce que je rt étais pas en uniforme...

Entre le colonel Jouaust et le général Mercier, il y eut le trait d'union quotidien, par le général Julliard, le général de Saint- Germain.

Et le président du Conseil de guerre reçut directement le général Mercier qui, dès son arrivée, fit visite ou déposa sa carte chez tous les officiers de la garnison !

Plus tard une leçon fut servie là-dessus au colonel Jouaust, par son vieil ami le général Sébert — qui s'abstint de toute visite.

Comme Jouaust , dans la cour du Lycée, lui en faisait grief, le général Sébert répliqua que, témoin, il ne s'était pas cru le droit d'aller chez le président.

De cela, le général Mercier peut toucher sa part, aussi.

S'il n'y avait que de ces incorrections dans son cas !

QUELQUES DESSOUS DU PROCÈS DE llENiNES 47

Le président ne sait rien .

Et puis l'ignorance des faits de la cause — dont le colonel Jouaust se vantait — que nous retrouverons chez d'autres membres du conseil de guerre :

— Le Conseil ne connaît rien. Il ne connaît que ce qu'on lui dit, objecte le colonel Jouaust à un témoin — confondant l'igno^ rance coupable de la cause et des dossiers avec l'indépendance de penser du juge.

Le président ne veut rien savoir.

Le colonel Jouaust ne sait rien — • et, ce qui est pis, ne veut rien savoir.

Le lieutenant-colonel Jeannel prétendait que Dreyfus lui avait emprunté un Manuel de tir. Dreyfus contestait les souvenirs du

témoin et lui remémorait qu'il s'agissait du Manuel de tir allemand, et non pas du Manuel de tir français. Et il en donnait pour preuve qu'à cette époque, lui, Dreyfus, s'occupait précisément d'une étude sur l'artillerie allemande.

(( Le travail dont je parlais, dit-il, doit exister au ministère de la guerre et doit, si mes souvenirs (qui datent de cinq ans) ne me trompent pas, exister également en minute dans les pièces qui ont été saisies chez moi.

» Il serait très intéressant de savoir ce qu'il y a dans ce travail. »

A ce moment, le colonel Jouaust interrompt l'accusé :

— Nous iH avons pas le temps de faire une recherche.

Ailleurs, le général Mercier ayant nié l'authenticité de la lettre d'Henry à M. Papillaud pour aviser la Libre Parole de l'arrestation du juif, M'' Labori en réclame l'expertise :

Le président. — Cela allongerait de beau-

coup les débats l Quel intérêt ij a-t-il à ceci 1 Il le demande !

Enfin, le colonel Jonanst ne brusquait pas seulement les témoins de la défense parce qu'ils attaquaient forcément la horde criminelle des accusateurs, mais encore parce qu'il cherchait impatiemment « la preuve de rinnocence, »

Cela, pour lui, ne pouvait résulter de la discussion. Cela devait se produire matériellement, en chair, en os, en bois, en nickel !

(La parole du général Roget :

— Si j'étais accusé d'une trahison que je n'aurais pas commise, je trouverais des arguments.)

Mais, pour les preuves de culpabilité, le colonel Jouaust était moins exigeant. 11 faut rappeler sa phrase sur « toutes les choses réunies qui forment des présomptions ,. . »

Ainsi, tout d'une pièce, d'une partialité continue, intolérant pour tous les témoins de la défense et les avocats, d'une courtoisie sans un pli pour les généraux qui peuvent, à l'aise, saturer de mensonge les membres du Conseil.

C'est tout gracieusement qu'il invite les uns à déposer, qu'il rudoie les autres. Et, avec quelle hâte il vole au secours de ceuxlà contre ceux-ci !

Après avoir accordé toutes complaisances, sans restrictions, aux réquisitoires des ministres Mercier, Billot, Cavaignac, Zurlinden, Chanoine, et des féroces volontaires

de l'accusation comme le général Roget, la patience du président Jouaust s'évanouit, au premier témoin adverse, avant qu'il ouvre la bouche, et sa défiance se formule.

A M. Bertulus :

Le président. — Veuillez faire votre déposition sur ce qui a rapport directement ou indirectement avec l'affaire Dreyfus, sans y mêler des choses n"* ayant rapport qu'à d'autres affaires.,.

Le colonel Picquart n'a pas commencé de parler depuis deux minutes qu'il est interrompu :

Le président. — N'abusez pas, Yous êtes ici, avant tout, pour 7ious éclairer sur l'affaire Dreyfus î

Le colonel Picquart. — Très bien, mon

colonel, mais je défends la valeur de mon témoignage. .

Le président. — Sa?}s doute, mais enfin ^ 71 abusez pas. (Mouvements divers).

Une seconde, exactement, après.

Le président. — Ne perdez pas de vue la question Dreyfus !

Et le président Jouaust s'exclame quand le colonel Picquart répond au général Roget, qui a pu l'attaquer tout à sa guise :

Le président. — Je vous ferai remarquer que c'est une question "personnelle. Aussi je vous engage à être bref l

Et le président Jouaust est bien contraint de laisser s'expliquer le témoin, si maître de soi, — mais non sans arrêt :

Le président. — Vous traitez^ en ce moment-ci^ une question à côté. Serrez la question Dreyfus de plus près!

Le président. — Vous entrez dans des

explications qui paraissent s éloigner de l'affaire Dreyfus,

Le président. — Veuillez ne pas parler des choses exclusivement personnelles.

Le président. — Ne pourriez-vous pas résumer im peu ?

Le général Mercier, le général Roget se précipitent pour répliquer au lieutenantcolonel Picquart.

Le général Roget demande à déposer sur ce qui lui est personnel. Le président se garde bien de lui refuser de déposer sur des choses exclusivement personnelles l

Le commandant Lautli, comme le général Roget, a toute latitude.

Le lieutenant-colonel Picquart. — Je tiens à protester d'un mot.

Le président. — La chose n'a qu'un intérêt très indirect avec F affaire qui nous occupe.

Le lieutenant-colonel Picquart. — ... Je

tiens seulement à protester par un mot contre raccusation de cambriolage.

Le PRÉSIDENT. — Cela 7iapas un intérêt direct avec l'affaire.

Le LIEUTENANT-COLONEL PiCQUART. — ... Je

n'ai jamais organisé de cambriolage.

Le PRÉSIDENT. — // nest pas question de cela.

Enfin, comme après la déposition baveuse et truquée du capitaine Junck,le lieutenantcolonel Picquart réclamait la parole :

Le LIEUTENANT-COLONEL PiCQUART. — Un

mot, un seul mot?

Le Président. — ENCORE ! {Murmures)*

N'insistons pas.

Tout le procès serait à repasser. Arrêtons. Mais il était nécessaire de ressusciter dans les mémoires des souvenirs précis.

Sans cette précaution, les notes les plus vé-

ridiques, tout à l'heure, paraîtraient extravagantes. Car, glissant sur la pente, dans son désir de faire respecter les généraux, même au plus fort de leurs embarras, de leurs bafouillages, de leurs mensonges ou de leurs faux, le colonel Jouaust est tombé de l'agacement et de l'humeur à la brutalité, jusqu'à la mauvaise foi, jusqu'à l'étranglement des débats.

Quand les avocats pressent le général Mercier, le colonel Jouaust se jette entre, hérissé et grognant :

Le président. — Je ne poserai pas la question.

C'est le refrain, à toutes les questions gênantes.

Nous l'avons déjà entendu, pour cette affaire, en d'autres enceintes !

Quand M^ Labori accule le général Mercier et le général Chamoin, sur la fausse pièce de du Paty, qu'ils ont tenté de loger

au dossier secret, dans un huis-clos, la lactique est pareille.

Le PRÉSIDENT. — ... Je crois toute cette discussion inutile.

...La question a été posée à fond.

... Je ne iioserai pas la question.

Etc., etc.

De même, pendant la confrontation Freystœtter-Mercier-Maurel, où, les choses tournant mal pour Mercier-Maurel, le colonel Jouaust coupe le questionnaire :

A M^ Démange :

Le PRÉSIDENT. — Mais cela vient d^être dit. (Rumeurs.)

A M'' Labori, qui constate :

M'' Labori. — Toujours le mort î Le colonel Sandherr est mort ! Le colonel Henry est mort ! M. du Paty de Clam ne vient pas ! [Mouvement prolongé.)

Le président. ■ — M'' Labori.^ je vous retire la parole. Ceci est de la discussion.

aj .5 -3 rt

A M. Paraf-Javal :

Le PRÉSIDENT. — Posez votre théorie sans entrer dans des considérations personnelles.

La déposition du lieutenant-colonel Gordier est toute hachée :

Le président. — Dites seulement le nécessaire.,.

Veuillez nous indiquer brièvement,.,

C est inutile ,. .

Passez sur ces détails...

Cette affaire, au fond, n'a pas d'' intérêt pour l'affaire que nous avons à juger...

Abrégez, abréqez...

Je ne dois pas laisser dévier le débat. . .

Répondez plus brièvement. . .

Nous ne pouvons pas insister sur cette quesiion qui n^a aucune espèce d'hitérêt dans l'affaire qui nous occupe.

Soyez bref.

Je vais couper court à cet incident. . . En vertu de l'article 27 S, j'écarte absolument cette question.

Or, la déposition du lieutenant-colonel Cordier est un chef-d'œuvre de lucidité et de bonhomie. Les autres avaient eu tout loisir de l'attaquer ignoblement, comme Picquart.

Quand ces deux témoins se défendent contre des attaques produites à l'audience, ça devient « des choses personnelles ».

Aussi, les dépositions de M. Paul Meyer, de M. Molinier, de M. Giry sont ponctuées de (( Inutile, 7i insistez pas)).

M. Giry. — Il me semble précisément que c'est le moyen de faire se manifester la vérité que de faire des observations sur les mêmes mots !

Le PRÉSIDENT. — Cela peut nous ame?ier des répliques î

Au commandant Forzinetti :

Le président. — Soi/ez le plus bref possible...

Vous pourriez.^ je crois, passer toutes ces choses...

Vous y arrivez un peu trop lentement.,.

Le capitaine Lebrun-Ren'ault, le général Roget interrompent le témoin — et c'est au commandant Forzinetti que s'adresse ainsi le colonel Jouaust :

Le président. — Vous navez pas la parole !

Au général Gonse, serré dans l'étau des questions de M*" Labori, le colonel Jouaust porte secours :

Le président. — Je ne poserai pas cette question.

Le général deBoisdelTre, le général Mercier, le général Roget s'élancent, à la déposition de M. de Fonds-Lamothe — qui, seul, ne peut plus parler :

Le président. — Je vous interdis de parler sans me demander la parole ! Qu est-ce que vous avez à dire ?

Plus tard, déposition Hirschauer. M. de Fonds-Lamothe demande la parole :

Le président. — Je ne vous la donneras l (Rumeurs.)

Enfin, M*^ Labori ne pouvait plus intervenir aux débats, sans exciter l'ire du colonel Jouaust. Il ne se contentait plus de refuser de poser les questions. Il refusait à M^ Labori le droit de les lui proposer, lui reprochant le timbre de sa voix.

Toutefois, témoins, avocats pouvaient se révolter.

Mais quand le colonel Jouaust dirigeait sa brutalité efïroyable sur Taccusé ?

Car, le jeudi 31 août, à huis clos, comme, à la suite d'insinuations du général Deloye, Dreyfus s'écriait, très émotionné, les pleurs aux yeux :

« On ne produit que des insinuations contre moi, mon colonel ; qu'on apporte des preuves ! Je suis innocent. »

Le colonel Jouaust dit :

— N'oubliez pas que nous sommes à huis clos. Réservez ça pour r audience î

De là à la mauvaise foi, consciente ou non, il n'y a pas loin.

Un jour, M^ Démange sortait consterné d'un de ces huis-clos, avouant :

— C'est la condamiiaiioii !

Le commandant Hartmann avait fait remarquer que l'archiviste Boutonnet, condamné en 1890, avait eu à sa disposition les documents relatifs à l'obus Robin et au chargement des obus à mélinite, ajoutant qu'il avait donc pu le livrer.

— Affirmation audacieuse ! proférait le commissaire Carrière !

— Avez-vous une preuve ? exigeait Jouaust.

— L'accusation en a-t-elle contre Dreyfus ? répondait le témoin. Ce que je dis, c'est que la probabilité est infiniment plus grande contre Boutonnet, condamné pour trahison, à un moment où il disposait des documents livrés, que contre Dreyfus entre les mains duquel ces documents ne se sont jamais trouvés !

Ce sont les mêmes hommes à qui, pour incriminer Dreyfus, il suffisait que l'accusé eût passé par l'Ecole de Pyrotechnie de Bourges /

— C'est la condamnation, gémissait M*" Démange — avec raison !

Les Juges.

Le coloiiei JouaiisL, qui portera le fardeau du jugement du 9 septembre 1899, fut efficacement secondé par les membres du conseil de guerre. Nous les rejoindrons au moment du verdict. Quelques notes seulement, pour éclairer leurs physionomies aux audiences.

Le commandant Prolillet, le commandant Merle, sont de la promotion de Cavaignac et de Ducassé — (le bras droit du général de Pellieux au procès Zola) — de l'École polytechnique.

Le capitaine Beauvais, le capitaine Par

fait sont de la promotion de Gnède, officier d'ordonnance dugénéralJulliard, et d'Uzac, officier d'ordonnance du général Deloye — de l'École polytechnique.

Le commandant Merle a ses habitudes de cercle ; pour d'autres, c'est le vermouth ou l'absinthe ; chacun son vice; lui, Vl/itram?geant eildi Libre Parole; le garçon les lui apporte, sans commander.

Le capitaine Parfait?

Avant le procès, il disait à l'un de nos amis :

— Voyez-vous, mon cher, c'est une affaire dont il ne faut considérer que les grandes lignes !

Pendant le procès, sa femme éclatait :

— Quel menteur que ce Gasimir-Perier !

Mais le général Mercier lui a rudement rivé son clou !

Gela a valu au ménage Parfait son intronisation dans la société rennaise — où il n'allait guère jusqu'alors.

Le capitaine Beauvais ?

Tout ce qu'il y a de plus bizarre.

Passa d'abord pour un vrai juge. Travaillait, questionnait. Déjà, on l'accusait d'avoir été acheté. On commençait à répandre de scandaleuses histoires d'armoire, etc.. Il a condamné Dreyfus : le voici devenu un modèle de correction publique et de vertus privées.

D'autre part, on s'est aperçu — que ses questions étaient souvent des pièges, et que sa manière de faire pouvait bien n'avoir été que du battage!

Et l'on a failli lui élever une statue, comme à l' Un des Deux l

Le lieutenaiit-colonei Brongniart, lui, a dirigé tout, en artillerie, suppléé Jouaust qui n'avait pas daigné se mettre au courant.

Le parti pris et l'ignorance, là, sont caractéristiques.

Par exemple, dans la discussion sur le point de savoir si le frein hydropneumatique peut être appelé frein hydraulique, il se blouse comme un civil de troisième classe — d'avant l'affaire Dreyfus. Car, depuis, quel est le civil qui!...

Il cultive le parti pris, indéracinable.

Ainsi, l'auteur du bordereau écrit qu'il adresse à son correspondant le « projet du manuel de tir de l'artillerie de campagne».

Le lieutenant-colonel Brongniart veut que l'auteur envoie certainement le document même, authentique, ce qui n'est rien moins que prouve! alors qu'il circule quantité de copies, entre lesquelles

C Guignet. G^ Mercùr. M. Cavuiguac.

Greffier Coupois.

Dans le fond : C Carrière. G^ Fleur.

Qi Rogut.

Esterliazy n'aurait su ni pu distinguer.

Pourquoi le lieutenant-colonel Brongniart s'entête-t-il ainsi ?

Parce qu'à TEtat-Major, on avait dix exemplaires du document — à proximité de Dreyfus — et qu'il faut démontrer que c'est un de ces dix exemplaires-là qui est envoyé...

Tout pour démontrer « le défaut d'innocence ! »

Le Commissaire du Gouvernement,

Aux flancs du conseil de guerre, l'ineffable commandant Carrière, qui fut commandant de gendarmerie en Algérie, à Blidah, où il se signalait par la plus combative intolérance religieuse, punissant sous des motifs hypocrites les hommes qui ne pratiquaient pas. De là à l'antisémitisme, il n'y a pas l'épaisseur d'une pelure d'orange.

Sans doute, le doyen des étudiants de France. Il occupe ses loisirs à suivre les cours de droit de la Faculté de Rennes. Etudiant de deuxième année, quand l'honneur lui échut de représenter le gouvernement.

On cite des mots de lui.

Quand on apprend que le rapport Ballot- Beaupré conclut à l'innocence de Dreyfus :

X-. .. — Eh hien! mon commandant, la Cour de cassation va décider la revision ?

Carrière. — Allons donc, tous les conseillers ne sont pas des canailles comme Ballot-Beaupré !

Quand il fut officiel que la Cour de cassation renvoyait FalTaire à Rennes, Carrière, qui était à l'Ecole de droit, se serait

M. le Général de Boisdeiïre et le greffier Coupois

précipité dans la chaire du professeur pas arrivé, s'écriant :

— C'est ici que Dreyfus sera jugé ; il est condamné d'avance.

Pendant le procès, le lieutenant-colonel de gendarmerie Lohé étant mort^ Carrière proclame :

— Encore un que ce cochon de Dreyfus a tué.

Les Comparses,

Le greffier Coupois est fort trouble, comme Beauvais.

Le greffier Coupois était le familier de M^ Collenot, secrétaire de M^ Démange ; il donnait des tuyaux aux habitués des Trois- Marches^ courtisait les dreyfusards.

A d'autres, il s'est vanté d'avoir fait la déposition de son protecteur Boisdeffre!

Dans BoisdefTre, il y a Le Mouton.

Et le commandant Carrière était doublé de son substitut enragé, le commandant Mayence, son souffleur, qui lisait les lettres que le commissaire du gouvernement affirmait ne pas lire...

Et l'un et l'autre étaient assistés de j\P Jules Auffrav...

Le capitaine Jacquier, rapporteur, n'a pas cessé de manifester son hostilité à la revision.

On tient de lui un renseignement, qui

Le cobnel Jourdy, président-suppléant du Goaseil de guerre^ et le général Roget.

prend une valeur sérieuse, — avalisé par le général Ghamoin.

Huit jours avant le verdict, dans la cour du Lycée, le capitaine Jacquier disait :

— Dreyfus ne retournera pas à l'île du Diable : il sera enfermé à Corte.

— Pas de trahison... Grosses imprudences, aurait prétendu Ghamoin... Ça vaut cinq ans de prison,,.

Le jugement du conseil de guerre est couramment appelé : la Solution Chamoin.

Parmi les suppléants, féroces, qui manœuvrèrent commeun seul homme, sous la présidence d'honneur du général Mercier,

cl SOUS le commandement effectif de sa cohorte rennaise, — le colonel Jourdy.

Sous un petit arbre affectionné du général Boisdeffre, le colonel Jourdy, aux suspensions d'audience, prenait sa récréation au milieu des généraux, et, comme les petits qui se mêlent aux grands, leur faisait la cour.

Cela commençait ainsi :

— J'ai été dreyfusard ; je ne le suis plus... (On peut croire qu'il se vantait. Il serait le seul dans l'univers à avoir varié dans ce sens — tant chaque jour de l'affaire apportait des motifs nouveaux de conviction aux partisans de la revision — et, plus tard, de l'innocence !)

C'est le même colonel Jourdy qui, accusé d'affiliation à la franc-maçonnerie, réunit ses officiers pour leur affirmer qu'il n'en faisait pas partie.

Un officier, en sortant, s'écriait :

— Eh bien î il a un sacré toupet !

Le colonel Jourdy le serait donc, francmaçon, malgré son démenti ?

L'archiviste Gribelin, Le colonel Jourdy, présiii. -suppléant du Conseil,

et le Général Zurlinden,

QUELQUES DESSOUS DU PROCÈS DE RENNES 8;i

Les Grands chefs.

L'architecte du procès de Rennes, le général Mercier, et le gros entrepreneur à forfait, le général Roget, avaient donc dans Rennes, elles Rennais militaires ou civils, tous les matériaux et la main-d'œuvre souhaitables, pour édifier ce monument d'infamie, la recondamnation de Dreyfus.

Par la note ci-dessous, qu'on veuille bien se rendre compte de la force compacte, des solidarités serrées de (( l'Etat-Major ».

L'État-Major, créé en 1818, sur l'initiative de Gouvion Saint-Gyr, était un corps fermé. L'officier qui y entrait n'en sortait plus. C'était, sans plus jamais de contact avec les troupes, l'abrutissement dans les bureaux — ou la carrière, servile et bril-

8i. QUELQUES DESSOUS

lanle, de courtisan, dans les fonctions d'aide de camp ; l'inlrigue avançait mieux que le pur mérite.

1870 montra ce que valait cet Etat- Major.

Les aides de camp furent supprimés.

Ils reparurent, souvent, comme officiers d'ordonnance.

Le corps d'Elat- Major, lui-même, fut supprimé, en 1880, réparti dans les troupes.

Supprimé, sur le papier, seulement.

Ce corps était trop fortement organisé, son recrutement opéré avec trop de soin par ses grands chefs mêmes, pour que ses éléments dispersés ne restassent pas jalousement reliés. Les officiers de l'ancien corps à qui l'on conservait le privilège de leur situation, les Brevetés de droit divin ^ comme on les surnomma, réoccupèrent vite les hautes places, et celles qui furent dévolues à des officiers du nouveau recrutement, les Sang-Nouveau, les hrevetés issus de l'Ecole supérieure de guerre, ne le ^furent

qu'à des gens sûrs, à de fidèles amis de l'aiicieii corps, ayant adopté de cœur ses traditions et ses errements.

La plupart des officiers, qui ont tenu les emplois les plus néfastes dans l'affaire Dreyfus, sont des brevetés de droit divin. Sortent du vieux corps d'État-Major de 1870, disséminé en 1880, — et toujours là:

Général Billot ;

Général de Torcy, son chef de cabinet, (qui, par ordre de Billot accuse réception à Esterhazy du document libérateur);

Général de Boisdeffre — type de l'ancien aide de camp ;

Général Gonse, type de l'ancien officier de bureau ;

Général Fabre ;

Colonel d'Aboville;

Général de Pellieux ;

Général Roget ;

Lieutenant-colonel du Paty de Clam ;

Lieutenant-colonel Bertin-Mourot ;

Commandant Curé.

Qui le général de Boisdeffre, désireux de former les nouvelles générations à l'image de l'Etat-Major de ses rêves, avait-il placé à la tête de l'Ecole supérieure de guerre, — pépinière des futurs officiers d'Etat-Major? Comme commandant de l'Ecole de guerre, le général Renouard, comme commandant en second le colonel Davignon — ayant bien la tradition de l'ancien corps, oui.

Les officiers de l'ancien corps d'Etat- Major n'étaient guère plus de cinq cents, — à peine de quoi suffire, tant on en a vu, dans l'affaire Dreyfus !

Cependant, ils s'étaient fait remarquer déjà, laissant pas mal des leurs en route :

Général Caffarel ;

Général d'Andlau;

Capitaine Voyer...

Etc. Etc.

Le général Mercier fut le chef de l'équipe acharnée sur Dreyfus — les Bois-

defîre, les Gonse, les Roget, — qu'on baptisa si pittoresqiiement la Compagnie des chargeurs réunis.

Coupable de forfaiture et de faux témoignage— et tombant sous combien d'articles du Code , personnellement, le général Mercier avait, en outre, charge d'âmes:

Henry, Du Paty, Esterhazy.

Il a bien travaillé pour quatre.

Le Général Mercier.

Le général Mercier avait à démontrer à la Libre Parole et à Y Intransigeant^ qu'il n'était pas ce que prétendaient Rochefort et Drumont, en 1894 — le lourd crétin au flair (T artilleur. Il y a réussi.

Il a vaincu la légende qui, déjà, le représentait comme une sombre bête.

L'histoire verra en lui la plus claire canaille.

Pourtant, les difficultés n'étaient pas minces. Il les a toutes abattues. Mais il n'épargnait pas sa peine. Un de ses fils

M. Juiet et le sénéral de Boisdeffre.

disait à deux autres jeunes gens, ses commensaux, dans la salle commune d'un hôtel : (( Quand papa voyait que les juges du Conseil de guerre étaient ébranlés par les dépêches et les témoignages y il passait sa journée à courir chez chacun d'eux pour les ramener. »

Général Mercer, Colouel d'Aboville. M. Judet. G' de Boisdeffn

La famille Mercier.

Des plus sauvages nationalistes, le général Mercier s'est fait pardonner sa femme, anglaise, qui, au ministère, ne parlait pas couramment français ; il s'est fait pardonner ses biens en Angleterre, et ses fils qui disaient volontiers au milieu de leurs camarades officiers français :

— Nous autres, en Angleterre...

— Si je ne suis pas reçu à l'Ecole, je me ferai officier, en Angleterre.

Oh ! ves, Judet.

Le général Mercier et Cavaignac.

On ne lui reproche ni l'Angleterre, et c'est avec raison; ni Madagascar, c'estplus grave; ni ses crimes avérés dans l'affaire

Dreyfus ; ni d'avoir licencié 60,000 hommes, par le plus coupable abus d'autorité, à l'heure où l'Allemagne pouvait nous attaquer.

Tout ce qu'il fait est bien fait.

Ne touchez pas à l'honneur de l'armée î Et, s'il veut aller de l'avant, nos patriotes offrent de le suivre... contre la République.

C'est le chef qu'il leur faut. Comment cet homme douterait-il de soi-même? Aussi, avec quel mépris il contemple les autres !

— Qui est-ce qui va vous remplacer? lui demandait son officier d'ordonnance d'Offry de La Monnoye (une de ses victimes, mort à Majunga, sans avoir débarqué), quelques jours après le procès Dreyfus, à la chute du ministère, en janvier 1895.

— Me remplacer? Coco ou Caca...

— Cochery ou Cavaignac !

Telle est l'estime et la cordialité que publiait Mercier pour Cavaignac — avant de l'avoir pour allié et complice !

Une poignée de mains.

Cependant, à Rennes, on se méprisait moins, Mercier et CiVCAvaignac, l'homme du faux Henry et l'homme du faux Schneider — entre tant d'autres titres à une estime réciproque.

Pendant la suspension d'audience qui suivit la nouvelle de la tentative d'assassinat contre Labori, que l'on croyait frappé à mort, les assistants refluaient, bouleversés, dans la cour et sous les promenoirs. Dans un couloir de la salle des fêtes au réfectoire, où ils se croyaient seuls, Mercier et Cavaignac échangèrent une longue poignée de mains...

En étaient-ils à la première ou à la seconde de la journée ?

C'est à rapprocher de ce que rapporte le colonel Picquart, au procès de M*^ Labori contre la Libre Parole — qu'il n'oubliera

jamais de quels yeux, à son retour au lycée après une vaine poursuite de l'assassin, de quels regards de défi et de triomphe le fixa le général Mercier.

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Toujours des communications secrètes.

On a vu comment le général Mercier a couvé le procès de Rennes ; le choix de Rennes grâce au général Davignon; la main mise sur Rennes à son profit, par le général Julliard et le général de Saint-Germain; ses travaux d'approche, ses visites à Jouaust, ses promenades triomphales avec les juges dans sa voiture...

Ce sont bien, n'est-ce pas, les allures d'un témoin qui n'a souci que de produire la vérité, qui témoigne, qui s'en va?...

Lui, garda sa place réservée à l'audience d'où il marchait à la barre, pour éperonner la mollesse des juges, épauler les té-

moins branlants, parer à l'effet des dépositions adverses.

Contre ces témoins-ci, l'intimidation, l'insulte pour décontenancer, et, quand ils avaient tourné le dos, le mensonge, l'imposture, la diffamation.

Tout lui est bon, comme à Roget, pour ruiner les preuves de l'adversaire.

Le général Mercier ne pouvait renoncer ici aux moyens qui, depuis cinq ans, lui avaient assuré la victoire et l'impunité.

Le moyen le plus certain de la condamnation de Dreyfus en 1894 avait été la communication de pièces secrètes, qui étaient des faux, en outre.

Le général Mercier n'a pu se déshabituer de ces communications scélérates qui, émanant d'un chef, constituent des ordres.

On sait que le général Mercier possédait tout le dossier secret.

Comment? A quel titre?

Cela tombe sous le coup de la loi de 1880, sur l'espionnage.

Mais ce n'est pas pour son usage personnel que le général Mercier détenait, criminellement, tout le dossier secret. Il n'avait rien à y apprendre. Il en connaissait l'insanité: Mais les juges mêmes qui avaient pu être convaincus de l'insanité et de la vacuité de ce dossier, par Texamen et la discussion à huis clos, on pouvait les troubler, les influencer au dehors. Des copies, des photographies, habilem?ent produites, sans critique, rassérénaient des consciences inquiètes, surexcitaient les

ignorants de bonne foi, au Cercle, dans les salons, en ville.

A Rennes, le général Mercier faisait encore colporter la fameuse lettre de l'Empereur d'Allemagne.

Pour ces travaux souterrains, le général Mercier comptait des ouvriers actifs.

Un des plus ardents était le capitaine Valério, l'émule de Bertillon, qui avait toujours quelque pièce mystérieuse à communiquer aux gens — comme les marchands de cartes légères...

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Aussi, à Rennes, devant toutes évidences, avec quel dédain et quel air entendu les gens tuyautés par les salutistes de l'Etat- Major insinuaient :

— Vous ne savez pas tout !

Nous ne savons pas tout, non. Mais, pa-

tience. Ce dont nous sommes instruits forme un assez joli lot.

La brochure.

Quelques jours après sa déposition, le général Mercier qui l'avait fait imprimer en hâte, la fît distribuer en brochure, à Rennes et à Paris, gratuitement.

C'était déjà d'une correction, d'une loyauté plutôt douteuses — publier une déposition sans les objections qu'elle a soulevées.

Mais la brochure fut REMISE aux membres du Conseil de guerre^ couverture JAUNE pour les juges titulaires, BLEUE pour les suppléants.

Au civil, en cour d'assises, au tribunal de commerce, les magistrats n'eussent pas

manqué de retourner son papier à l'auteur — avec l'expression de leurs sentiments les plus étonnés.

Mais, au militaire... Décidément, Ravary ne nous trompait pas : leur justice n'est pas la même que la notre.

Il n'y a pas que par la couleur de la couverture que les brochures des membres du Conseil de guerre se distinguent de celles distribuées dans les rues.

Le texte aussi diffère — par des remaniements nombreux — et importants.

Déjà, la brochure vulgaire ne reproduisait pas exactement le langage de l'audience.

Il y a de notables différences.

(Pour juger combien la déposition orale a été revisée et retravaillée, pour la bro-

clîiire, il suffit de consulter l'édition sténographique^ quasi-offîcielle du procès, collection Stock. Les principales divergences y sont signalées par des notes au bas de chaque page, et il y en a !...)

La brochure ; le compte rendu revisé*

Dans le texte revisé de la brochure, on ne compte pas moins de cent cinquante variantes. Elles ne sont pas de pure forme. Ce ne sont pas de simples corrections de typographie ou de langage. Quand le général Mercier rectifie, à tête reposée, la plume à la main, son langage de l'audience, ce i/est pas par coquetterie de style ; il opère sur le fond même de sa déposition. Il la modifie. Il la diminue ou il l'aggrave, pour sa défense propre, ou contre Dreyfus. Il précise des points qu'il a laissés incertains à l'audience, pour ne pas subir de ripostes immédiates. Il remet dans le vague des affir-

mations qu'il a produites à la barre, qui ont coulé dans le Ilot de sa déposition, mais qu'on repêcherait trop facilement, immobilisées par l'imprimé. Enfin, non content d'ajouter, de retrancher, sans le moindre scrupule, il a altéré les textes — jusqu'à les falsifier.

11 faudrait un volume pour tout relever. Ici, nous devons nous limiter : quelques remarques cursives, au hasard (1).

Page 78. — Le général Mercier dit avoir remis une lettre de « Schwartzkoppen à Suskind », la lettre dite de l'Homme des forts de la Meuse, à M. Gasimir-Perier. Cette lettre n'a pas reparu : « Je crois (pi elle a été égarée lorsque M. Casimir-Perier a quitté la présidence du Conseil et a yris successivement la jirésidence de la Chambre et la présidence de la République, »

(1) Les indications de pcigination sont celles de la Sténographie du Procès de Rennes, édition Stock.

C'était, dans la manière du général Mercier, insinuer que la perte — ou le détournement de l'original, incombait à M. Casimir-Perier, qui l'aurait fait voyager du ministère à l'Elysée.

Cette allégation est supprimée dans la brochure. Il est vrai que, d'une audience à l'autre, le général Mercier a été prévenu que cet original existait au ministère des Affaires étrangères. Si le texte primitif avait été maintenu dans la brochure, même avec la rectification du lendemain, cela eut permis de contrôler le procédé calomnieux et la fantaisie d'assertions du témoin. Mieux valait faire sauter le passage et le correctif. Et le général Mercier est bien de force à prétendre que c'est un trait de loyauté de sa part, d'avoir biffé l'erreur reconnue. Peccadille ! Les peccadilles réunies peuvent former un ensemble pas mal criminel.

Pa(/e 79. — Le général Mercier parle de

la composition du bureau des renseignements : (( Généralement^ c'étaient des Alsaciens^ ou bien qui avaient servi dans le .2® hureau de T Etat-Major , etc, »

Dans la brochure, cela devient : ... « C'étaient des officiers qui connaissaient la

MOBILISATION, ctc. ))

Donc Dreyfus, etc., etc.

Page 81. — A propos de la lettre Davignon^ le général Mercier dépose : « ... Il y a donc intérêt à ce que le colonel Davignon ne connaisse pas les relations qui existent entre le colonel Schwartzkoppen et un ami INCONNU qu'il a au deuxième bureau. Et cet intérêt ne peut être justifié que par des relations illicites AVEC DES AMIS dont est le capitaine Dreyfus. »

Dans la brochure, le mot INCONNU et le membre de phrase AVEC DES AMIS, etc., disparaissent.

Dans la version sténographiée, Tinter-

prétation laissait planer le doute : un ami mconnu^ des relations illicites AVEC DES AMIS.

Dans la brochure, il n'y a plus que Dreyfus en cause, tout seul.

Pmje 85. — Le greffier Coupois donne lecture de la pièce mwante :

communications verbales de X...

1° A l'agent Guénée, mars 1894.

« // faut vous rappeler ce que je vous ai déjà dit au sujet des relations qui existent entre Schwartzkoppen et Panizzardi, Dites bien à ces messieurs que ces relations prennent chaque jour un caractère qui semble plus intime^ ET TOUT CE QUE EAIT LUN EST IMMÉDIATEMENT TRANSMIS A L AUTRE.

Dans la brochure, le général Mercier, pour renforcer, ALTERE ainsi le texte versé au dossier: <l Tout ce qui est APPRIS par ïun est communiqué à F autre... »

Le général Mercier n'est pas sans avoir

mesuré la distance entre les deux phrases.

Page 85. — Le général Mercier argumente de la pièce ci-dessus : Ces renseignements nous indiquent quau commencement de 1894...

Dans la brochure, il affirme : D'AUTRES RENSEIGNEMENTS CONCORDAIENT AVEC CEUX-LA. Au commencement de 1894, etc.

S'il y avait d'autres renseignements concordants, pourquoi ne l'avoir pas dit à la barre ?

Page 88. — Voici ce que, de l'audience à la brochure, devient l'entrevue avec l'expert Gobert, racontée ou écrite, par le général Mercier : « A première vue, il {Gobert) dit que le doute NE LUI PARAISSAIT PAS POSSIRLE et qu'il croyait pouvoir affirmer que le bordereau était DE LA PERSONNE INCRIMINÉE... »

Dans la brochure : « A première vue, il dit que le doute N'ÉTAIT PAS POSSIRLE et qu'il croyait pouvoir affirmer que c'était de la MAIN DE DREYFUS! »

Page 92. — A propos d'une lettre de M. Charles Dupiiy, le général Mercier s'exprime ainsi : ce Par conséquent^ vous voyez que M. Dupuy me demande dans cette lettre un certificat d'anti-dreyfusisme, certificat que je me suis empressé de lui envoyer^ car il le méritait complètement à cette époque. . . »

Dans la brochure, cet alinéa est modifié de la sorte : « Ainsi, M, Charles Dupuy me demandait de lui décerner, pour lui ET POUR LE CABINET qu'il présidait^ un certificat d' anti-drey fusisme que je m' empressai de lui donner^ car il y avait entièrement droit à cette époque. »

La modification a son importance. Si le général avait mis en cause à l'audience le cabinet., qui comprenait MM. Poincaré et Barthou, cela aurait pu amener quelques questions de la défense.

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Page 95. — A l'audience, le général Mercier n'ose pas trop s'avancer, en ce qui touche à l'empereur d'Allemagne qui (( s'occupe SOUVENT personnellement des affaires exceptionnelles cF espionnage,.. »

Dans la brochure, l'empereur d'Allemagne (( s'occupe personnellement., etc. »

SOUVENT est supprimé. C'est-à-dire que l'empereur d'Allemagne s'occupe régulièrement, etc.

Il est donc certain que M. Mertian de MuUer a vu dans un château de Potsdam, dans le cabinet de travail de l'empereur, sorti tout exprès pour laisser aux touristes le temps de fouiller sa correspondance, un numéro de la Libre Parole qui portait au crayon rouge : Capitan Dreyfus ist gefangen.,.

Page 95. — Sur la communication de pièces secrètes, le général Mercier prononce cette phrase : D'autre part, la Cour de cassation se base sur ce que J'AI REFUSÉ DE RÉPONDRE.

Dans la brochure, on lit : ...La Cour de cassation se base sur ce que JE iY'A/ FA IT' AUCUNE RÉPONSE...

La seconde version est moins près de la vérité que la première. M. le général Mercier a le sens des nuances.

Page 97. — M. le général Mercier n'aime pas tous les jours les parenthèses. Confrontez la sténographie et la brochure : « ...Nous sommes restés pendant quatre heures et demie à attendre si la paix ou la guerre allait sortir de cet échange de communications (entre M. de Miinster et l'empereur d'Allemagne).

{M. Casimir-Perier fait un GESTE DE DÉNÉGATION. Sensation.)

Dans la brochure, toute la parenthèse

tu Se '5

est supprimée, supprimé le GESTE DE DÉNÉGATION...

Et M. le général Mercier continue : Vous voyez, messieurs^ que nous avons été à deux doigts de la guerre,

{M. Casùnir-Perler fait un geste pour demander la parole.)

Dans la brochure, la parenthèse encore s'évanouit, et pour cause.

Page 103. — Sur des aveux qui auraient été faits en présence de Du Paty, le général Mercier n'est pas solidement fixé. Il prête à Dreyfus ces paroles : « Ces deux attachés militaires, je voudrais leur planter un poignara DANS LA TÊTE. »

A la réflexion, qu'il ne s'agissait pas de Rochefort aux araignées empoisonnées ou de Drumont aux chemises soufrées, mais du capitaine Dreyfus, le général Mercier change la place du poignard et imprime dans la brochure : « ...Je voudrais leur plonger un poignard DANS LA GORGE l » Ce qui est bien banal, pour un nationaliste — mais plus vraisemblable.

Page 103. — Toujours sur les aveux :

(( Tai envoyé M. Lebrun- Renault au président de la République et au président du Conseil pour leur répéter la scène des aveux. Or, cette scène extraordinaire ne leur a p^as été répétée. Pourquoi! Parce que 31. le président de ta République et M. le président du Conseil, encore sous r émotion très vive de la scène que je vous ai racontée et des menaces de guerre imminente avec l'Allemagne y étaient hypnotisés... »

[M. Casimir-Perier proteste...)

Cette parenthèse, naturellement, est allée rejoindre ses aînées.

Dans la brochure, vous en chercherez vainement la trace.

Page 104. — Et les parenthèses de Jaurès étaient traitées comme celles du président de la République. Ecoutez le général Mercier : (( Le gouvernement était attaqué en particulier par M. Jaurès. »

(il/. Jaurès se lève POUR PROTESTER et /ait de VIVES DÉNÉGATIONS.)

Ces vives dénégalioas n'ont pas snrvécu à l'andience, enterrées par le général Mercier qni n'en souffle mot dans la brochure.

Page 115. — Dans une lettre au général Mercier du général Yanson, lue à l'audience, il y a : « Le capitaine Dreyfus, ENTRE AUTRES, critiquait... »

Dans la brochure, c'est : (( Le capitaine Dreyfus critiquait... »

Le général Mercier a déchargé la sténographie des mots « ENTRE AUTRES », pour charger le capitaine Dreyfus !

Page IIG. — Toujours ce souci de l'exactitude, de l'heure militaire. Devant les membres du Conseil de guerre, le général Mercier rapporte : (( Le témoignage du commandant Cuignet, qui têmoigneia devant vous que le capitaine Dreyfus est venu lui demander de lui faire une conférence QUL A DURÉ

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