PREFACE
— Ne récriminons pas.
C'est le mot d un ministre, sur le jugement de Rennes.
Hâtons-nous de ne pas souscrire à cet avis de politique et de résignation...
Oui, on essaie de justifier :
— Vous avez Dreyfus , gracié. Il était acquitté, moralement.^ par les inexplicables circonstances atténuantes. La réhabilitation juridique est en chemin. Rangez-vous à F apaisement. Songez à l'Exposition, Après des camées aussi crispées, le Pays, ramassé sur soiy a besoin d'aune détente.,.
— Et laissons-nous amnistier des crimes de Mercier et de ses généraux de carnaval, de^ prétoire et de pronuncianiiento , ii est-ce pas ?
Le général de Boisdetiï-e et le capitaiuc Anthoine.
U oubli \ Est-ce que ça se commande, est-ce que ça se promulgue l
Avec le temps, escomptez-vous?...
Nous assisterons à des lassitudes., à des glissements^ à des défections ?
Sa?îs doute.
Biais cela n entamera pas le gy^os des partisans de la justice^ de ceux qui, selon F expression de Michelet, savent « vouloir leur volonté, »
Donc, 710US nous obstinerons à publier les méfaits impunis de r Etat-Major, tant que les hauts criminels continueront de reluire au soleil de tout Cor de leurs képis, tant qu'ails ne seront pas hors d^ état de nuire, sous le rigide écrou de la loi :
i^Nous le disions hier, nous venons, aujourd'hui, Le redire, et demain nous le dirons encore... »
Le général de Ga/liffet même, à la Chambre, ministériellement^ s accuse « de faiblesses » durant le procès .
Nous 71 y contredirons pas.
Eh bien ! il faudrait les réparer 1
Au contraire., les faveurs du chef de T armée se déroulent toutes pour les officiers les plus suspects, pendant que de hideuses représailles s'exercent contre les témoins les plus irréprochables.
Et tout le gouvernement se fait solidaire de
ces vilenies.
Impunément, les Judet et les Sabatier-la Gourde ont pu tronquer les textes officiels ou trafiquer des faux pour égarer des millions de lecteurs^ pour charger délibérément une victime ?
On dé 1ère à la Cour d\issises Urbain Gohier^ l écrivain qui dénonce la canaille militaire.
Alors que le général Mercier préside la commission du monument Henry, du monument qu'ils veulent élever à l'un des plus abjects scélérats dont l'Humanité ait été souillée^ alors que le général Mercier pousse la bravade jusqu'à poser sa candidature au Sénat, — c'est le moment choisi pour ïamnistie, le coup de T éponge...
Tout ce qu'on a trouvé pour pallier les « faiblesses » avérées. C'est peu et c'est
trop !
Mais que l'insolence des grands coupables^ exonérés du bagne ^ jusqu'à présent^ ne triomphe pas par trop. Tôt ou tard, il fondra sur eux, Tinéluctable châtiment»
Et nous ne hisserons pas presser C éponge sans y mêler quelque ardent vinaigre :
(■<■ Ce serait une erreur de croire que ces choses Finiront par des chants et des apothéoses... ^>
19 novembre 1899.
P. S. — Cet ouvrage devait paraître il y a trois mois.
En cours d'impression, Hidée vint de V agrémenter de quelques images^ de là, un long retard, mais non sans profit.
E amnistie peut être votée. Nos mémoires peuvent péricliter. On n effacera pas ces instantanés d'août 1899, respectueux de la hiérarchie, qui nous montrent au sommet du crime, les Judet en à-parté ou en conciliabule avec les Boisdeffre, les Billot, les Gonse, les Cavaignac, les Roget, les Mercier, et, dans les bas- fonds, les Bonnamour en tête-à-tête avec Cernuçky.
Les bandits et leurs aides sont sons nos yeux. Ils ne s'évaderont pas de la galerie où les a fixés le Juste appareil. Quand ils voudront fuir et se fuir — comme au cas cV Ester hazy quils ne connaissent plus après ï avoir pressé sur leur cœur — ce sera^ ici., un endroit pour les
retrouver.
Février 1900.
^ 2^ P. S. — Et nous voici en novembre. Quand ce volume allait paraître, le Théâtre- Français brûla; l'éditeur qui en habitait les galeries^ atteint par le sinistre^ dut surseoir à ses affaires compjlétement enrayées. De là, tous nos retards.
Mais le général Mercier est toujours sénateur, au lieu d'occuper sa place au bagne, et ses complices jouissent toujours de la liberté. Ces pages ont donc toujours leur raison de paraître.
Novembre 1900.
lâ^fcLQUES DESSOUS
DU
lf};^OGÉS DE RENNES
Dans son arrêt du 3 juin 1899, la Cour de cassation disait :
(( Sur le moyen tiré de ce que la pièce » secrète : « Ce canaille de D. . . », aurait été i> communiquée au conseil de guerre :
» Attendu que cel^e communication est » prouvée à la fois par la déposition du 5) président Casimir-Perier et par celles )) des généraux Mercier et de Boisdeffre » eux-mêmes ;
» Que, d'une part, le président Casimir- )) Perier a déclaré tenir du général Mer- )) cier qu'on avait mis sous les yeux du )) conseil de guerre la pièce contenant les
» mots : « Ce canaille de D... » re-
» gardée alors comme désignant Dreyfns ;
» Que, d'autre part, les généraux Mercier
Général Gonse. .M. du Breuil.
M. Couard.
)) et de BoisdelTre, invités à dire s'ils sa- » valent que la communication avait eu » lieu, ont refusé de répondre et cjirils l'ont )) ainsi reconnu implicitemeni. »
Et plus loin :
» Sur le moyen concernant le bordereau :
DU PROCÈS DE REX>y'ES
» Attendu qu'en novembre 1898, l'enquête » a révélé l'existence et amené la saisie de » deux lettres sur papier pelure quadrillé, » dont Fauthenticitén est pas douteuse, datées » l'une du 17 avril 1892, l'autre du 17 août » 1894, celle-ci contemporaine de l'envoi du » bordereau, /o?//^.<? deux émanant d'un autre » officier qui, en décembre 1897, avait expres- » sèment nié s'être jamais servi dcpapier » calque, • ••• ...•. ..«.«
» Attendu que ces faits inconnus du conseil » de guerre qui a prononcé la condamnation )) tendent à démontrer que le bordereau nau- D rait pas été écrit par Dreyfus ;
» Quils sont de nature, pjar suite, à établir )) r innocence du condamné ;
» Casse et annule, etc., et renvoie T accusé devant le conseil de guerre de Rennes, AGE DÉSIGNÉ PAR DÉLIRÉRATIOX SPÉ- GIALE PRISE EN GHAMRRE DU CON- SEIL... D
Le choix de Rennes,
La Cour de cassation croyait renvoyer le capitaine Dreyfus devant un conseil de guerre quelconque.
Elle l'expédiait bonassement dans une ville qu'auraient élue, devant un tribunal qu'auraient choisi les accusés : je parle du général Auguste Mercier, du général Le Mouton de Boisdeffre, et de leurs complices.
Dans le même arrêt qui réhabilitait le capitaine Dreyfus, la Cour de cassation marquait le général Auguste Mercier pour le bagne ; la main du gendarme n'avait qu'à s'abattre sur l'épaulette du bandit.
Il paraît que l'heure n'était pas sonnée; on accordait terme et délai à cet effroyable débiteur de la justice.
Il devait mettre le temps à profit pour contracter de nouveaux méfaits.
Après le jugement de 1894, après le sauvetage d'Esterhazy, après la condamnation de Zola, après l'emprisonnement du colonel Picquart, après les forfaitures et les faux, les mensonges, les impostures, les vilenies et les iniquités de cinq années pour murer l'innocent à l'ile du Diable, le grand chef et ses tristes satellites ne devaient pas désarmer.
Comme ils avaient paré le coup Henry, après le désarroi de quelques jours qui suivit sa mort, ils allaient se relever de l'arrêt de la Cour.
Il s'agissait de sauver leurs os, désormais, et non plus seulement leurs plumes d'autruche et leurs feuilles de chêne. Ils s'y employèrent, on devine !
Si le général Auguste Mercier avait prêté à l'expédition de Madagascar la moindre parcelle du génie de tactique qu'il développa pour la campagne de Rennes, — il n'y aurait pas à pourrir sur la route de Majunga les cadavres de sept mille Français. Ici, rien ne fut laissé au hasard...
C'est par délibération en chambre du conseil que Rennes est désigné...
Par les magistrats ? Non.
Ils manquaient de lumières pour saisir un nouveau conseil militaire. (Et, à moins de vouloir faire recondamner immanquablement l'homme que leur arrêt acquittait, Rennes, foyer sauvage de réaction et de cléricalisme, est la dernière ville qu'ils eussent nommée.)
Par le gouvernement — d'accord avec la Cour de cassation.
Dès lors, parle ministère de la guerre — à qui devait s'en remettre le gouvernement.
C'est-à-dire, par les créatures de Mercier, de Boisdeffre et de leur forte bande, qui, tenant le ministère de la guerre, sous Krantz, comme sous Freycinet, comme sous Chanoine, comme sous Zurlinden, Cavaignac et Billot, n'allaient pas se désintéresser des choses, en l'occurrence...
Il ajDparaît nettemeiiL que Rennes ne fut pas tiré au sort, que Rennes fut soutiré savamment et prestement au clioix gouvernemental.
Le (jd né rai Davignon.
Tenants et aboutissants .
En effet, pas plus que la Cour de cassation, le ministre Krantz ne pouvait être d'une compétence bien pénétrante en ce qui regarde les conseils de guerre. Comme ses prédécesseurs, fatalement, il s'appuya sur son entourage, sur un personnel que le général Mercier pouvait utiliser comme le sien propre.
Les ministres précédents avaient installé leur confiance dans Henry.
Lui, Krantz, logeait la sienne dans le général Davignon — ■ béquille aujourd'hui, encore, de Galliffet.
Or, le général Davignon, c'était toujours un peu, — même beaucoup, — Henry.
C'était toujours Renouard et Boisdeffre.
Davignon, c'était Mercier.
Davignon, c'était Rennes.
Que l'on veuille bien me suivre à travers cette forêt rouge, sans crainte de s'égarer parmi le fouillis de détails où il faut s'aventurer; je connais les chemins, nous reviendrons vite à la lumière.
Oui, le général Davignon était de ce grouillement interlope, Henry, Renouard, Boisdeffre, Mercier — et les bandits pouvaient compter sur son fervent concours.
H faut remonter au Seize Mai pour capter les sources de la fortune imprévue de Renouard et d'Henrv.
C'était à Bourges. Le lieutenant d'infan-
terie Henry, le capitaine d'Etat-Major Renouard, fréquentaient dans les maisons du commandant Mercier, directeur de l'Ecole de Pyrotechnie, et du général de brigade de Miribel, — tous deux de l'artillerie, tous deux du même âge.
Le président du Conseil de coup d'Etat Rochebouët désigne comme chef d'Etat- Major: Miribel, homme à tout faire.
Miribel emmène de Bourges, comme hommes de confiance, le capitaine d'étatmajor Renouard, et le lieutenant Henry, dont il avait fait son officier d'ordonnance.
Henry, fils du garde champêtre de Pogny, est du plus mesquin avenir. Sans fortune, il sait tout juste lire, écrire et compter, et ne rachète pas ce manque total d'instruction par une intelligence supérieure; c'est, de toutes façons, un pauvre hère.
Renouard, — sans fortune, non plus, avec quatre enfants, — - promettait davantage. Cependant, pour lui, aussi, les perspectives semblaient limitées. Des deux catégories,
brillante ou terne : les aides de camp et les officiers de bureau, le capitaine Renouard appartenait à la seconde. C'était le bon officier de l'ancien corps. Il ne connaissait pas de langues étrangères.
Bref, Henry et Renouard ne pouvaient se recommander à Miribel que par leur dévouement à sa personne et à ses intérêts.
Déjà, avant le Seize 3Iai, Renouard lui faisait ses besognes.
Au Seize Mai, Henry et Renouard furent sesaffidés; ils travaillaient aux préparatifs du coup d'État. Ce sont Henry et Renouard qui eurent à recopier les ordres les plus graves.
A la reculade de Mac-Mahon, à la disparition de Rochebouët, Miribel s'évanouit, pour quelque temps dans l'ombre. Mais il lui fallait caser ses acolytes.
Ce fut assez facile pour Renouard, que l'on introduisit dans un bureau de l'Etat- Major. Voilà le point de départ du brillant avenir de celui-ci.
Le cas d'Henry était plus malaisé. On lui
fit un coin à côtédeWALSIX-ESTERHAZY et de Weil, au service des renseiiïnements. D'ailleurs, la dette de Miribel devait être assez élevée, et son créancier ne lui en fît pas remise. Plus tard, Henry, aux zouaves, faisait passer ses blessures de chasse pour des campagnes. En 1890, au choix, fantastiquement, Miribel le poussait au grade de chef de bataillon. Et, de plus, Miribel s'adressait au sfénéral de brioade Gallimard, directeur de l'infanterie, — ^pour le prier de détacher Henry. Mais le règlement s'y opposait absolument : il fallait deux ans de fonctions de major. Le général Gallimard dut dresser toute son énergie, contre l'insistance de Miribel. H dit non, catégoriquement, — et il a payé son refus d'un retard d'avancement énorme — inversement proportionnel à la montée d'Henry .
Cependant Henry, nommé major, est envoyé au 120% à Péronne, qui dépend d'Amiens, où commande alors, le général de division Mercier.
Et le ministre Mercier retrouvera encore
Henry, au bureau des renseignements.
Nous tenons bien, n'est-ce pas, le couple Henry-Renouard, et, ne puis-je pas dire, une sorte de ménage à trois, avec Mercier? à travers toutes les intrigues de sérail du haut commandement, où Renouard, où Henry, depuis Rourges, depuis le Seize Mai, depuis Miribel, sont traités en favoris, dans une scandaleuse ascension parallèle. On n'a jamais pu lâcher Henry. Depuis la préparation du coup d'Etat, depuis Rourges, depuis Miribel, c'a toujours été un cadavre — jusqu'au Mont-Yalérien où ses patrons, enfin, purent souffler, — tout en le couvrant de bouquets, (Madame la générale Renouard expédie, la première, des fleurs,) — en célébrant son patriotisme de faussaire, et en reniant sa veuve.
A présent, il est commode de relier Davignon à Henry, à Renouard, à Mercier, — et Rourges à Rennes.
Renoiiard, chef du 2*^ bureau de l'étatmajor général prend le lieutenant-colonel Davignon comme sous-chef de bureau.
Promu colonel, (le même jour que Roget — ils avaient intrigué ensemble pour ravancementj Davignon va commander pendant deux ans le 95% à Bourges,
Et c'est Renouard qui fait venir ensuite Davignon à l'École de guerre, à Paris, comme commandant en second.
Et Davignon devient l'âme damnée de Renouard, comme celui-ci le fut de Miribel, avec Henrv.
Quand BoisdetTre part, c'est Renouard qui est promu chef d'Etat-Major
Le compte y est-il, les cinq doigts de la main : Mercier, Henrv, Renouard, Boisdeffre, Davi2:non?
Davignon, c'est Rennes, aussi.
Nommé général de brigade, Davignon passe à Rennes. Pourquoi Rennes de préfé-
rence, non de hasard ? Parce qu'il y a là, pour commandant de corps d'armée, le général Lucas (1) — sous qui Davignon avait servi à Bourges î
C'est de Rennes, où il reste quatre ou cinq mois, que Krantz succédant à M. de Freycinet tire Davignon comme chef de cabinet, — de Rennes où Davignon ne s'est pas fait remplacer, où il a conservé son habitation, où il entend retourner.
Il s'y est ménagé les plus puissantes relations, mondaines, religieuses, militaires, politiques. Il y a semé les décorations elles nominations, aujourd'hui, sous GallifPet, comme, hier, sousKranlz, les dupant l'un et l'autre. Une s'est pas oublié dans les distributions. Il s'est fait cravater commandeur, après le procès. Désormais, il n'a plus rien à pêcher dans les eaux troubles
(1) Davignon-GallifTet viennent de nommer le général Lucas inspecteur d'armée. C'est ce général Lucas, qui fit supprimer le service de V Avenir de Rennes, au cercle militaire, pendant le procès. Ce journal avait le tort de donner le compte rendu impartial des audiences.
du ministère. Aussi ne se gêne-t-il plus. Par exemple, il a escamoté le ruban de la Légion d'honneur à Galliffet pour Lauth, le louche témoin, vingt fois convaincu d'atroce mensonge. Il risque de se faire casser aux gages? mais il ne cherche que cela — réintégrer Rennes — où il sera proposé comme général de division... (1). Ainsi, peut-on comprendre pour qui, et pourquoi sous le ministère Davignon-Krantz, fut insinué le choix de Rennes, lorsque la Cour de cassation interrogea, sur le lieu de renvoi, le gouvernement, le ministère de la guerre...
L atmosphère de Rennes.
Donc, à la minute où la Cour de cassation acculait le général Auguste Mercier à toutes extrémités, à l'instant où l'on pou-
(1) Cette phrase était écrite avant les mutations dans le haut commandement à Rennes.
vait parler de sa fuite en Angleterre comme certaine, une chance considérable s'offrait à lui.
Il fautdire qu'il la saisit immédiatement, par la manche des généraux amis.
Il ne songea plus qu'à se batire, sur le magnifique champ de bataille qu'on lui accordait.
N'était-ce pas la moitié de la victoire, déjà, que de pareils avantages de terrain?
Rennes !
Le général Mercier et sa bande y avaient assuré déjà leurs positions, que l'on hésitait encore où faire atterrir le capitaine Dreyfus, — qui débarquait la nuit, dans la tempête...
L'esprit, l'atmosphère religieuse et politique de Rennes, à l'ordinaire, il est inutile de les évoquer. La description serait fastidieuse. Quelques traits seulement d'août 1899.
Le retour vers la maison.
Mercier fils, Général de Suint-Germain, Général Mercier.
Tandis que madame Dreyfus ne trouvait pas à s'y loger, de toutes parts on offrait aux généraux le vivre et le couvert. L'hospitalité était donnée à la famille Mercier chez le général de Saint-Germain, en retraite seulement depuis moins d'un an, ayant conservé toutes ses relations dans l'armée, pendant que madame la générale lui procurait l'appui de la société, où elle est très répandue ! Rennes, capitale de Bretagne, ville de nobles, de soldats et de prêtres, chauffée à blanc, et à rouge ! Le seul endroit de France où ceci pouvait se passer que, j\P Labori, frappé d'une balle, gisant sur le trottoir, des hommes continuèrent leur chemin, sans le secourir, détournant la tête de son appel.
(( Lorsque M" Labori tomba, rapporta » M. Claretie, dans le Temps, près du bec » de gaz du pont de Richemond, à quel- » ques pas d'un café qui devait être ouvert » malgré l'heure matinale, il avisa, lui )) étendu à terre et sanglant, un charretier )) qui venait de son côté :
» — Je suis M^ Labori, lui cria-t-il.
» Allez, je vous en prie, dire à ma femme » que je suis blessé et que, si je meurs, » c'est en pensant à elle et à mes en- » fants !
» Le charretier regarda le blessé :
» — C'est bon, fît-il, on le lui dira!
)) Et, fouettant ses chevaux, il passa.
» Ce n'est pas une anecdote inventée.
» C'est un fait que M° Labori a raconté lui- » même.
» On a certainement modifié — je ne )) sais comment où plutôt je le sais trop » bien — le tempérament généreux de )) notre France. Est-il vrai que lorsque le » docteur Brissaud et le docteur Reclus » voulurent trouver des porteurs pour » prendre les brancards de la civière afin » de transporter de la villa de la place )) Laënnec où il était trop à l'étroit et trop » près du bruit, comme à la merci des vi- » sites et du reportage, le blessé, hier » soir — les deux dévoués médecins se » heurtèrent tout d'abord à un refus à la
DU PROCÈS DE UEX-XES 21
)) porte OÙ ils frappèrent? Transporter » quelqne part nn blessé qui n'est pas de » votre opinion est un acte qui exige trop » de sacrifices. Certaines âmes, parait-il. » ne peuvent pas s'y résigner. »
Rennes !
Voici ce qu'ailleurs écrit encore M. Claretie :
« Voulez-vous une idée de ce qu'on pense » à Rennes? Une dame intellioente et let- » trée me disait, le plus simplement du » monde, en parlant de M. Basch, le pro- » fesseur de littérature étrans^ère à la Fa- » culte des lettres, chez qui est M'^ Labori, » en une chambre occupée jadis, me dit- » on, par Louis-Napoléon Bonaparte, avant » son élection à la présidence :
» — M. Basch? C'est un érudit, soit, )) mais c'est un Allemand î
» — Comment, un Allemand?
» — Oui, sans doute. Regardez, quels » sujets choisit-il pour ses leçons? Ibsen
» et Nietszche. Je sais bien qu'Ibsen est » norvégien. Mais Nietszche! Et cette an- » née, quel est le sujet de son cours, le » savez-vous ?
» — Non.
» — Gœthe^ monsieur! C'est de Gœthe » qu'il entretient la jeunesse de Rennes !
» Je l'ignorais. Peut-être est-ce bien » parce que la tradition veut que Gœthe » mourant ait demandé « plus de lu- » mi ère ».
Et la jeunesse réactionnaire de Rennes avait assailli l'amphithéâtre du professeur, hurlant et saccageant tout; des bandes armées, de plus de mille personnes, tentaient de forcer le portail de la maison, se livraient à une véritable tentative d'assassinat, sans que la police bougeât. Tous les pouvoirs publics, haute administration, magistrature, approuvaient les perturbateurs — à la tête desquels s'illustraient les fils du Procureur vénérai, d'un Président de Chambre et d'un conseiller à la Cour — et les acclamaient comme des héros!
Rennes î Toute férocité peut s'y allier à toute stupidité!
Chez monsieur C..., conseiller général, maire d'une commune des environs de Rennes, ancien député monarchiste, le général Roget et d'autres témoins militaires, en compagnie de personnalités réactionnaires et boulangistes, levaient leur coupe de Champagne « à la condamnation du traître ». Et il peut circuler des légendes telles que celles-ci, proposées par la superstition bretonne ; une horizontale rennaise, Louise G"^"^*, entraînée par des juifs et des dreyfusards — ils l'ont grisée, l'ont fait consentir à vendre son àme au Diable, et le pacte allait être signé avec une plume de poule noire, trempée dans le sang de la victime quand, dégrisée, elle recula et s'enfuit...
Rennes, où un gamin de sept ans, au mot: ^ jeté par un autre, disait: « Les
chrétiens n'ont pas de^...., il n'y a que les chiens et les dreyfusards î »
Rennes d'où le capitaine Gonthier chassait son ordonnance, parce qu'il avait aidé à servir anx Trois-Mcirchesl L'humble auberge fut bientôt réputée le lieu des pires sabbats!
— Moi, qui vous prenais pour une brave femme, je vous retire mon estime, ainsi le général de Saint-Germain, son voisin d'en face, apostrophait la patronne, madame Jarlet!...
Entre mille autres, ces quelques menus traits, d'une si violente signification, disent assez l'état des esprits rennais. Plus que les anecdotes dispersées, un vœu du Conseil «énéral d'Ille-et- Vilaine instruira les lecteurs incrédules. Ce vœu, de décembre dernier, trois mois après le procès, avait pour but : « d'exprimer à M. le général Mercier^ le regret que ce ne soit pas le département d'Ille-et- Vilaine qui ait l'honneur de l'élire aux élections sénatoriales. » Ses représentants ont traduit ici les sen-
timeiits de la région. Rien à ajouter à cela. A Rennes! avec le général de Saint-Germain, Mercier eut le sort favorable, en plus, de rencontrer le général JuUiard, commandant la brigade d'artillerie — chef immédiat des juges artilleurs, qui les note, qui les fait avancer, chef plus immédiat encore du colonel Brongniart, directeur de l'Ecole d'artillerie de Rennes.
Les Saint-Germain.
Le général de Saint-Germain hébergeant le général Mercier et ses fils, cela renseigne assez. Mais, après tout, il eût pu n'avoir pour lui que de l'amitié , ou de la reconnaissance, ou de la déférence, ou de la pitié — et l'hospitaliser sans approuver son rôle dans le procès. Il n'en était pas ainsi. Le général de Saint- Germain n'a laissé ignorer ses opinions à
personne. Il accompagnait Mercier au Lycée, et s'en retournait avec lui. Pendant les séances, le général de Saint- Germain était derrière les juges suppléants, au troisième rang, sur l'estrade, derrière le capitaine Beauvais ainsi qu'on le peut constater sur la première photographie de notre livre. Très petit, hossu, appuyé sur sa canne, aussi haute que lui assis, ce Tom-Pouce ne dérageait pas, scandant de : (( Canaille, misérable, bandit, crapule», non à demi-voix, mais h presque haute voix, les dépositions à décharge.
(Quant à Madame de Saint-Germain, elle allait en ville, propagandiste effrénée, à qui l'on doit, peut-être, le verdict de culpabilité, par ses démarches audacieuses de la dernière heure, entre les deux audiences de la journée du 9 septembre.)
Le général de Saint-Germain, sous-chef d'État-Major avec BoisdefTre sous Miribel, avait été, h la fin de 1881 , chef du 3*^ bureau d'Etat-Major, toujours sous Miribel.
Et le irénéral de Saint-Germain avait
tu
présidé le conseil d'enquête qui a mis le colonel Picquart en réforme!
(Conseil d'enquête où la majorité contre le colonel Picquart était formée d'avance ; c'étaient Boisdeffre et Gonse qui portaient plainte contre leur ancien subordonné!
Ça ne traîne pas! Le général de Saint- Germain, à ce conseil d'enquête, refuse toute communication de pièces et toute confrontation de témoins. Le président Jouaust, lui-même, à comparer, semble piètre...
Le (jénérai Jullkird et le Cercle.
Les tendances du i^énéral Julliard n'étaient pas moins certaines. Il les avait manifestées partout, à tout propos.
En juin 1899, il fut inspecteur général de la 3e brigade, à Versailles.
Quand le général commandant la bri-
gade se présenta à lui, le général JuUiard ne put s'empêcher de le tàter sur l'Affaire:
— Eh bien, y a-t-il beaucoup de ces sales dreyfusards dans vos régiments ?
— Il y en a quelques-uns, à la tête desquels je vous prie de me ranger, répliqua l'autre.
Avant de commander la brigade d'artillerie de Rennes, le général JuUiard était le collègue du général Deloye, au ministère.
JuUiard était chef du bureau du personnel, Deloye, chef de bureau du matériel.
Et Deloye fut le second de Mercier à la Cour de cassation.
A Rennes, le général Mercier, le général Deloye, le général JuUiard devaient former la plus étroite Trinité — qui fut le Dens ex machina des audiences.
Le général Mercier travaillait à l'intérieur, tandis que le général JuUiard faisait les officiers, le Cercle militaire.,.
Nous ne sommes qu'au début. Mais, rien qu'avec cela, peut-on s'étonner que les promenades du général Mercier fussent triomphales, ainsi présenté en liberté, alors qu'il n'eût dû marcher qu'entre deux gendarmes?
La voiture du général de Saint-Germain, à fréquentes reprises, l'après-midi dans ses promenades, était conduite par un artilleur en uniforme, un premier soldat, — à qui ni Thùte ni l'invité n'avaient droit, d'ailleurs.
Et tout cela n'a pas choqué autrement Davignon-Galliffet qui viennent de nommer le général J ullidird dwhio/uudre, en octobre 1899.
(Par contre, le trésorier-payeur général Guéroult, sorti de Polytechnique, dans la promotion de Julliard, qui n'était donc pas un inconnu pour lui, a été mis à la retraite d'office.
Est-il nécessaire d'imprimer qu'il n'abondait pas dans le sens de Julliard et du Tout- Rennes, sur l'honneur de l'armée, et l'innocence du général Mercier?)
On peut concevoir tout de suite l'action importante du général Julliard, à Rennes : il est de la promotion du colonel Jouaust.
Mais le général Julliard ne se contentait pas d'agir seul. Il avait des agents qui fonctionnaient au vu et au su de tous.
C'étaient le lieutenant-colonel Farinaux, et l'officier d'ordonnance capitaine Guède.
Le lieutenant-colonel Farinaux, souschef d'état-major de Lucas, est de la promotion de Brongniart et Gouhard, membres du conseil de guerre.
Farinaux est le protégé du général de Négrier. Le lieutenant-colonel Farinaux a agi de façon scandaleuse. G'est lui qui proposa de mettre en quarantaine tous les officiers qui se refusaient à partager le délire de la majorité contre Dreyfus.
Le lieutenant-colonel Farinaux vient d'être remboursé de ses services, par Davignon-Galliffet. Par une mutation des plus rares, pour laquelle il a fallu l'agrément très exprès, l'acceptation du général Renouard, le lieutenant-colonel Farinaux vient
d'être envoyé à Nantes, pays de madame Farinaux, comme sous-chef d'Etat-Major...
Le capitaine Guède était de la promotion de Beauvais et de Parfait qu'il n'a pas quittés d'une semelle, les chambrant au Cercle.
Auparavant, il n'y allait jamais, pas plus que le lieutenant-colonel Dieudonné, chef d'état-major de JuUiard Ils y furent assidus, tout le long des débats...
Au même cercle, opéraient les fils de Mercier, OFFICIERS, — qui, par conséquent, ne devaient pas séjourner à Rennes, pendant le procès.
Ainsi en avait décidé Galliffet, pour toute l'armée.
Mais exception fut faite pour les fils Mercier.
Par autorisation spéciale de Gallifîet, ils purent assister leur père.
Il y a peut-être lieu de penser que la marche du procès ne les laissait pas indifférents.
Le commandant Rayary, entre deux eulottes dans les tripots, a pris la peine de formuler une fois que :
(( La justice militaire n'est pas la même que l'autre. »
C'est exact, ici plus que partout, et que jamais.
Tout est mis en œuvre pour fausser la frêle balance symbolique.
Même en se roidissant de tout leur courage et de toute leur honnêteté — mais c'est un effort dont quelques-uns préféreront se dispenser — les juges ne seront pas libres ; dirigés à l'audience, à leur insu, par l'implacable hiérarchie, tout yeux, tout oreilles, tout cœur pour les généraux, et,
quand ils s'abandonnaient, parfois, à l'évidence, vite repris, étreints au dehors, ligottés par la famille, la direction occulte du confessionnal, le milieu — avec les camarades sincères ou intéressés qui ruminent : « L'honneur de l'armée,... et que cinq ministres ne se trompent pas,... et que les révisionnistes sont des francs-macons,... vendus aux juifs, à l'étranger, etc., etc. »
Ici, la crédulité des gens va jusqu'à la fable de « la vessie de Labori ». Mals^ré le constat des médecins, du médecin militaire même, le major Renaud, et du médecinlégiste de Rennes, membre de la Patrie Française, M. Perrin de la Touche, on veut que M^ Labori n'ait pas été blessé : le sang provenait d'une vessie cachée sous son gilet, et crevée pendant qu'on tirait sur lui, sans balle.
Sur la déposition du commandant Freysta?tter, on entend un capitaine du 22^^ d'artillerie, portant les aiguillettes, dire t^ « Il faut bien que Freystœtter gagne ses cent mille francs ! »
Dans quelles conditions siégeaient ces juges, comparaissaient certains témoins, réunissant à peu près toutes les incapacités de juger ou de témoigner édictées par les codes.
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Lieuteninf-Goloael Jeanoel Général Gonse et CommaQdant Maisfre et M. Ferret.
Oh ! le serment de juger sans haine et sans crainte — imposé auM jurés !
Ici, l'on ne dépose, l'on ne juge que sous la coupe des frères d'armes et des supérieurs, toujours plus ou moins par ordre.
Sans crainte î
Ici, l'on assassine l'avocat î
Oh ! sans haine !
Au treizième siècle, les Romains faisaient dictateur justicier un étranger, Brancaleone Dandolo, pour étouffer les factions féodales : un étranger, pour qu'il lut pur de toutes compromissions, qui put jurer, à la porte de la ville où il introduisait la loi, qu'il n'y avait ni parents ni amis...'
Mais nous sommes à Rennes, en 1899, devant la justice militaire, toutes ses craintes, toutes ses haines, toutes ses collusions...
Le président chi Conseil de guerre.
Le colonel Jouaust présidait — si l'on peut dire.
On n'y a rien compris, à cet homme — qui a fait condamner Dreyfus, et qui, à
présent, est mis en quarantaine au Cercle militaire de Rennes ; qui a conduit ses asses-
Capif. Juack. Archiv. Giibelin. Capit. Besse. Lieuts.-Cols Gendron. Comm. Cuignet. Comm. Carrière, et Bertin-Mourot.
seurs du conseil de guerre à voter la culpabilité, et qui s'est prononcé pour l'innocence.
Car, le colonel Joiiaiist est l'iiii des deux, de la minorité !
Car, on n'adresse plus la parole à Jouaust, au Cercle!
Et, le 9 septembre même, alors que le colonel Jouaust, lui, deuxième — et dernier — prononçait : Non, quelqu'un pouvait s'écrier :
— Mais c'est une trahison, après la manière dont vous avez mené les débats !
Le colonel Jouaust, d'autre part, se lamente d'avoir été trahi in extremis^ par un autre membre du conseil de guerre.
Quoi qu'il en soit, la gent galonnée de Rennes le tient à l'index.
Au milieu d'octobre, au Cercle, on vovait Jouaust, seul, dans une encoignure... Le général Julliard , Coupois, entraient, lui prenaient les journaux sous le nez, sans mot dire...
— Est-ce que le colonel Jouaust est en quarantaine? demande-t-on à un officier supérieur :
. — Oh ! nous n'avons rien décidé... Mais nous évitons de lui parler. . .
Comment expliquer ce jugement, de Jouaust, après ces débats ?
L'explication la plus banale semble devoir être la plus forte.
Le colonel Jouaust, encore qu'il tentât de s'isoler, devait subir l'ambiance de Rennes — et la fascination des généraux.
Rennes ! Le colonel Jouaust l'a sous la peau, dans le sang, plus qu'un autre.
Il y est né, le 2 janvier 1840,
Il s'y est marié.
Il y fut officier en 1874, en 1887, et en 1894. Il y est nommé colonel en 1895, et maintenu. Il y a toutes ses attaches, et^ près de la retraite, projette de s'y fixer...
(Enfin, comme nous l'avons déjà dit, le colonel Jouaust est de la promotion du général Julliard.)
Comment les choses et les personnes
n'auraient-elles pas pesé lourdement sur lui.
Certes, il voulut faire son devoir — mais sans heurter Rennes dont il savait l'hostilité furieuse, et sans blesser les généraux...
Le prestige de runi forme.
Les généraux n'en doutaient pas du prestige de leur harnais, qu'ils quittaient de temps à autre, mais reprenaient sans faute aux jours orageux.
Entendu à une fin d'audience :
— Mon général, n'y avait-il pas une observation à faire ? Peut-être n'y avez-vous pas pensé?
— Oh ! j'y pensais bien, répondait Mercier. Mais, je ne l'ai pas faite parce que je n^ étais pas en uniforme...
Entre le colonel Jouaust et le général Mercier, il y eut le trait d'union quotidien, par le général Julliard, le général de Saint- Germain.
Et le président du Conseil de guerre reçut directement le général Mercier qui, dès son arrivée, fit visite ou déposa sa carte chez tous les officiers de la garnison !
Plus tard une leçon fut servie là-dessus au colonel Jouaust, par son vieil ami le général Sébert — qui s'abstint de toute visite.
Comme Jouaust , dans la cour du Lycée, lui en faisait s^rief, le s^énéral Sébert répliqua que, témoin, il ne s'était pas cru le droit d'aller chez le président.
De cela, le général Mercier peut toucher sa part, aussi.
S'il n'y avait que de ces incorrections dans son cas !
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