TC
Le président ne sait rien ,
Et puis l'ignorance des faits de la cause — dont le colonel Jouaust se vantait — que nous retrouverons chez d'autres membres du conseil de guerre :
— Le Conseil ne connaît rien. Il ne connaît que ce qu'on lui dit, objecte le colonel Jouaust à un témoin — confondant l'ignorance coupable de la cause et des dossiers avec l'indépendance de penser du juge.
Le président ne veut rien scwoir.
Le colonel Jouaust ne sait rien — et, ce qui est pis, ne veut rien savoir.
Le lieutenant-colonel Jeannel prétendait que Dreyfus lui avait emprunté un Manuel de tir. Dreyfus contestait les souvenirs du
témoin et lui remémorait qu'il s'agissait du Manuel de tir allemand, et non pas du Manuel de tir français. Et il en donnait pour preuve qu'à cette époque, lui, Dreyfus, s'occupait précisément d'une étude sur l'artillerie allemande.
(( Le travail dont je parlais, dit-il, doit exister au ministère de la guerre et doit, si mes souvenirs (qui datent de cinq ans) ne me trompent pas, exister également en minute dans les pièces qui ont été saisies chez moi.
» Il serait très intéressant de savoir ce qu'il y a dans ce travail. »
A ce moment, le colonel Jouaust interrompt l'accusé :
— Nous 71 avons pas le temps de faire une recherche.
Ailleurs, le général Mercier ayant nié l'authenticité de la lettre d'Henry à M. Papillaud pour aviser la Libre Parole de l'arrestation du juif, M'" Labori en réclame l'expertise :
Le PRÉSIDENT. — Cela allongerait de beau-
coup les débats ! Quel intéf'él y a-i-il à ceci ? Il le demande !
Enfin, le colonel Jouanst ne brusquait pas seulement les témoins de la défense parce qu'ils attaquaient forcément la horde criminelle des accusateurs, mais encore parce qu'il cherchait impatiemment « la preuve de ï innocence. »
Cela, pour lui, ne pouvait résulter de la discussion. Cela devait se produire matériellement, en chair, en os, en bois, en nickel !
(La parole du général Roget :
— Si j'étais accusé d'une trahison que je n'aurais pas commise, je trouverais des arguments.)
Mais, pour les preuves de culpabilité, le colonel Jouaust était moins exigeant. 11 faut rappeler sa phrase sur (( toutes les choses réimies qui forment des présomptions... »
Ainsi, tout d'une pièce, d'une partialité continue, intolérant pour tous les témoins de la défense et les avocats, d'une courtoisie sans un pli pour les généraux qui peuvent, à l'aise, saturer de mensonge les membres du Conseil.
C'est tout gracieusement qu'il invite les uns à déposer, qu'il rudoie les autres. Et, avec quelle hâte il vole au secours de ceuxlà contre ceux-ci !
Après avoir accordé toutes complaisances, sans restrictions, aux réquisitoires des ministres Mercier, Billot, Cavaignac,. Zurlinden. Chanoine, et des féroces volontaires
de l'accusation comme le général Roget, la patience du président Jouaust s'évanouit, au premier témoin adverse, avant qu'il ouvre la bouche, et sa défiance se formule.
A M. Bertulus :
Le président. — Veuillez faire votre déposition sur ce qui a rapport directement ou indirectement avec l'affaire Dreyfus , sans y mêler des choses n ayant rapport qu à d'autres affaires.,.
Le colonel Picquart n'a pas commencé de parler depuis deux minutes qu'il est interrompu :
Le président. — N'abitsez pas. Vous êtes ici, avant tout^ pour nous éclairer sur l'affaire Dreyfus l
Le colonel Picquart. — Très bien, mon
52 QLELQLES DESSOUS
colonel, mais je défends la valeur de mon témoignage. .
Le président. — Sa?is doNie, mais enfin ^ n abusez pas. (Mouvements divers).
Une seconde, exactement, après.
Le président. — Ne perdez pas de vue la question Dreyfus !
Et le président Jouaust s'exclame quand le colonel Picquart répond au général Roget, qui a pu l'attaquer tout à sa guise :
Le président. — Je vous ferai remarque?' que cest une question personnelle. Aussi Je vous engage à être brefl
Et le président Jouaust est bien contraint de laisser s'expliquer le témoin, si maître de soi, — mais non sans arrêt :
Le président. — Vous traitez^ en ce nwment-ci, une question à côté. Serrez la question Dreyfus déplus près l
Le président. — Vous entrez da?is des
explications qui paraissent s'éloigner de l'affaire Dreyfus.
Le président. — Veuillez ne pas parler des choses exclusivement personnelles.
Le président. — Ne pjour riez-vous pas résumer un peu ?
Le général Mercier, le général Roget se précipitent ponr répliquer au lieutenantcolonel Picquart.
Le général Roget demande à déposer sur ce qui lui est personnel. Le président se garde bien de lui refuser de déposer sur des choses exclusivement personnelles l
Le commandant Lautli, comme le général Roget, a toute latitude.
Le lieutexant-colonel Picquart. — Je tiens à protester d'un mot.
Le président. — La chose n'a qu'un intérêt très indirect avec f affaire qui nous occupe.
Le lieutenant-colonel Picquart. — ... Je
tiens seulement à protester par un mot contre l'accusation de cambriolage.
Le PRÉSIDENT. — Cela nappas un intérêt direct avec l'affaire.
Le lieutenant-colOxNel Picquart. — ... Je n'ai jamais organisé de cambriolage.
Le président. — // iiest pas question de cela.
Enfin, comme après ladéposition baveuse et truquée du capitaine Junck,le lieutenantcolonel Picquart réclamait la parole :
Le lieutenant-colonel Picquart. — Un mot, un seul mot?
Le Président. — ENCORE ! {Murmures),
N'insistons pas.
Tout le procès serait à repasser. Arrêtons. Mais il était nécessaire de ressusciter dans les mémoires des souvenirs précis.
Sans cette précaution, les notes les plus vé-
ridiqiies^tout à l'heure, paraîtraient extravagantes. Car, glissant sur la pente, clans son désir de faire respecter les généraux, même au plus fort de leurs embarras, de leurs bafouillages, de leurs mensonaes ou de leurs faux, le colonel Jouaust est tombé de l'agacement et de l'humeur à la brutalité, jusqu'à la mauvaise foi, jusqu'à l'étranglement des débats.
Quand les avocats pressent le général Mercier, le colonel Jouaust se jette entre, hérissé et aT02:nant :
Le président. — Je ne poserai pas la question .
C'est le refrain, à toutes les questions gênantes.
Nous l'avons déjà entendu, pour cette alfaire, en d'autres enceintes !
Quand M^ Labori accule le général Mercier et le général Chamoin, sur la fausse pièce de du Paty, qu'ils ont tenté de loger
au dossier secret, dans un huis-clos, la tactique est pareille.
Le président. — ... J e crois toute cette discussion inutile.
...La question a été posée à fond.
... Je ne poserai pas la question.
Etc., etc.
De même, pendant la confrontation Freysteetter-Mercier-Maurel, où, les choses tournant mal pour Mercier-Maurel, le colonel Jouaust coupe le questionnaire :
A M"" Démange :
Le PRÉSIDENT. — Mais cela vient d'être dit. (Rumeurs.)
A M'' Labori, qui constate :
M'' Labori. — Toujours le mort î Le colonel Sandherr est mort ! Le colonel Henry est mort ! M. du Paty de Clam ne vient pas ! (^Mouvement prolongé .)
Le PRÉSIDENT. — ^ M Labori.^ je vous retire la parole . Ceci est de la discussion.
QUELQUES DESSOUS DU PROCÈS DE RENDES o9
A M. Paraf-Javal :
Le président. — Posez votre théorie sans entrer dans des considérations personnelles.
La déposition du lieutenant-colonel Cordier est toute hachée :
Le PRÉSIDENT. — Dites seulement le nécessaire. . .
Veuillez iious indiquer brièvement...
C'est inutile...
Passez sur ces détails.. .
Cette affaire^ au fond, na pas d'intérêt pour Fa/faire que nous avons à juger...
Abrégez, abréqez . . .
Je ne dois pas laisser dévier le débat. . .
Répondez plus brièvement. . .
Nous ne pouvons pas i?isister sur cette question qui n'a aucune espèce d'intérêt dans l'affaire qui nous occupe.
Soyez bref.
Je vais couper court à cet incident... En' vertu de T article 21^, j'écarte absolument cette question.
Or, la déposition du lieutenant-colonel Gordier est un chef-d'œuvre de lucidité et de bonhomie. Les autres avaient eu tout loisir de l'attaquer ignoblement, comme Picquart.
Quand ces deux témoins se défendent contre des attaques produites à l'audience, ça devient « des choses personnelles ».
Aussi, les dépositions de M. Paul Meyer, de M. Molinier, de M. Giry sont ponctuées de « Inutile^ n'insistez pas)}.
M. Giry. — Il me semble précisément que c'est le moyen de faire se manifester la vérité que de faire des observations sur les mêmes mots !
Le président. — Cela peut ?ious amener des répliques l
Au commandant Forzinetti :
Le président. — Soi/ez le plus bref possible.. .
Vous pourriez.^ je crois, passer toutes ces choses...
Vous y arrivez un peu trop lentement.,.
Le capitaine Lebrnn-Renault, le général Roget interrompent le témoin — et c'est au commandant Forzinetti que s'adresse ainsi le colonel Jouaust :
Le président. — Vous n avez pas la parole l
Au général Gonse, serré dans Tétau des questions de M^ Labori, le colonel Jouaust porte secours :
Le président. — Je ?ie ]poserai pas cette question.
Le général cleBoisdefîre, le général Mercier, le général Roget s'élancent, à la déposition de M. de Fonds-Lamothe — qui, seul, ne peut plus parler :
Le PRÉSIDENT. — Je vous interdis de parle?' sans me demander la parole ! Qu'est-ce que vous avez à dire ?
Plus tard, déposition Hirschauer. M. de Fonds-Lamothe demande la parole :
Le président. — Je ne vous la donne pas l (Rumeurs.)
Enfin, M»^ Labori ne pouvait plus intervenir aux débats, sans exciter l'ire du colonel Jouaust. Il ne se contentait plus de refuser de poser les questions. Il refusait à M« Labori le droit de les lui proposer, lui reprochant le timbre de sa voix.
Toutefois, témoins, avocats pouvaient se révolter.
Mais quand le colonel Jouaust dirigeait sa brutalité efïrovable sur l'accusé ?
Car, le jeudi 31 août, à huis clos, comme, à la suite d'insinuations du général Deloye, Dreyfus s'écriait, très émotionné, les pleurs aux yeux :
« On ne produit que des insinuations contre moi, mon colonel ; qu'on apporte des preuves ! Je suis innocent. »
Le colonel Jouaust dit :
— N'oubliez pa.s que nous sommes à huis clos. Réservez ça pour r audience !
De là à la mauvaise foi, consciente ou non, il n'y a pas loin.
Un jour, M*^ Démange sortait consterné d'un de ces huis-clos, avouant :
— C'est la condamnation !
Le commandant Hartmann avait fait remarquer que l'archiviste Boutonnet, condamné en 1890, avait eu à sa disposition les documents relatifs à l'obus Robin et au chargement des obus à mélinite, ajoutant qu'il avait donc pu le livrer.
— Affirmation audacieuse ! proférait le commissaire Carrière !
— Avez-vous une preuve ? exigeait Jouaust.
— L'accusation en a-t-elle contre Dreyfus ? répondait le témoin. Ce que je dis, c'est que la probabilité est infiniment plus grande contre Boutonnet, condamné pour trahison, à un moment où il disposait des documents livrés, que contre Dreyfus entre les mains duquel ces documents ne se sont jamais trouvés !
Ce sont les mêmes hommes à qui, pour incriminer Dreyfus, il suffisait que l'accusé eût passé parl'Ecole de Pyrotechnie de Bourges /
— C'est la condamnation, gémissait M*" Démange — avec raison !
Les Juges.
Le colonel Joiiaiist, qui portera le fardeaii du jugement du 9 septembre 1899, fut efficacement secondé par les membres du conseil de guerre. Nous les rejoindrons au moment du verdict. Quelques notes seulement, pour éclairer leurs physionomies aux audiences.
Le commandant Prolillet, le commandant Merle, sont de la promotion de Cavaignac et de Ducassé — (le bras droit du général de Pellieux au procès Zola) — de l'Ecole polytechnique.
Le capitaine Beauvais, le capitaine Par-
fait sont de la promotion de Guède, officier d'ordonnance du généralJulliard, et d'Uzac, officier d'ordonnance du général Deloye — de l'École polytechnique.
Le commandant Merle a ses habitudes de cercle ; pour d'autres, c'est le vermouth ou l'absinthe ; chacun son vice; lui, l'//?transigeant ç^iXd^ Libre Parole ; le garçon les lui apporte, sans commander.
Le capitaine Parfait?
Avant le procès, il disait à l'un de nos
amis :
— Voyez-vous, moucher, c'est une aiîaire dont il ne faut considérer que les grandes lignes !
Pendant le procès, sa femme éclatait :
— Quel menteur que ce Gasimir-Perier !
Mais le général Mercier lui a rudement rivé son clou !
Cela a valu au ménage Parfait son intronisation dans la société rennaise — où il n'allait guère jusqu'alors.
Le capitaine Beauvais ?
Tout ce qu'il y a de plus bizarre.
Passa d'abord pour un vrai juge. Travaillait, questionnait. Déjà, on l'accusait d'avoir été acheté. On commençait à répandre de scandaleuses histoires d'armoire, etc.. Il a condamné Dreyfus : le voici devenu un modèle de correction publique et de vertus privées.
D'autre part, on s'est aperçu — que ses questions étaient souvent des pièges, et que sa manière de faire pouvait bien n'avoir été que du battage \
Et l'on a failli lui élever une statue, comme à XUn des Deux l
Le lieutenant-colonel Brongniart, lui, a dirigé tout, en artillerie, suppléé Jouaust qui n'avait pas daigné se mettre au courant.
Le parti pris et l'ignorance, là, sont caractéristiques.
Par exemple, dans la discussion sur le point de savoir si le frein hydropneumatique peut être appelé frein hydraulique, il se blouse comme un civil de troisième classe — d'avant l'affaire Dreyfus. Car, depuis, quel est le civil qui!...
Il cultive le parti pris, indéracinable.
Ainsi, l'auteur du bordereau écrit qu'il adresse à son correspondant le « projet du manuel de tir de l'artillerie de campagne».
Le lieutenant-colonel Bronmiiart veut que l'auteur envoie certainement le document même, authentique, ce qui n'est rien moins que prouvé! alors qu'il circule quantité de copies, entre lesquelles
C» Guignet, Gl Merci, r.
Greffier Coupois.
Dans le fond : O Carrière. Ci Fleur,
M. Cavaiguac.
Gi Rogot.
Esterliazy n'aurait su ni pu distinguer.
Pourquoi le lieutenant-colonel Brongniart s'entète-t-il ainsi ?
Parce qu'à l'Etat-Major, on avait dix exemplaires du document — à proximité de Dreyfus — et qu'il faut démontrer que c'est un de ces dix exemplaires-là qui est envoyé...
Tout pour démontrer a le défaut d'inno-
cence î ))
Le Commissaire du Gouvernement.
Aux lianes du conseil de guerre, l'ineffable commandant Carrière, qui fut commandant de gendarmerie en Algérie, à Blidah, où il se signalait par la plus combative intolérance religieuse, punissant sous des motifs hypocrites les hommes qui ne pratiquaient pas. De là à l'antisémitisme, il n'y a pas l'épaisseur d'une pelure d'orange.
Sans doute, le doyen des étudiants de France. Il occupe ses loisirs à suivre les cours de droit de la Faculté de Rennes.
Etudiant de deuxième année, quand l'honneur lui échut de représenter le gouvernement.
On cite des mots de lui.
Quand on apprend que le rapport Ballot- Beaupré conclut à l'innocence de Dreyfus :
X... — Eh bien! mon commandant, la Cour de cassation va décider la revision ?
Carrière. — Allons donc, tous les conseillers ne sont pas des canailles comme Ballot-Beaupré !
Quand il fut officiel que la Cour de cassation renvoyait TalTaire à Rennes, Carrière, qui était à l'Ecole de droit, se serait
M. le Général de Boisdeffre et le greffier Coupois
précipité dans la chaire du professeur pas arrivé, s'é criant ;
— C'est ici que Dreyfus sera jugé ; il est condamné d'avance.
Pendant le procès, le lieutenant-colonel de gendarmerie Lohé étant mort^ Carrière proclame :
— • Encore un que ce cochon de Dreyfus a tué.
Les Comparses.
Le greffier Coupois est fort trouble,
comme Beauvais.
Le greffier Coupois était le familier de M'' CoUenot, secrétaire de M'' Démange ; il donnait des tuyaux aux habitués des Trois- 3Iarc/ies, courtisait les dreyfusarch.
A d'autres, il s'est vanté d'avoir fait la déposition de son protecteur BoisdefTre!
Dans BoisdefTre, il y a Le Mouton.
Et le commandant Carrière était doublé de son substitut enragé, le commandant Mayence, son souffleur, qui lisait les lettres que le commissaire du gouvernement affirmait ne pas lire...
Et Tun et l'autre étaient assistés de M' Jules AufPrav...
Le capitaine Jacquier, rapporteur, n'a pas cessé de manifester son hostilité à la revision.
On tient de lui un renseignement, qui
Le colonel Jourdy, président-suppléant du Coaseil de guerre^ et le général llozet.
prend une valeur sérieuse, — - avalisé par le général Chamoin.
Huit jours avant le verdict, dans la cour du Lycée, le capitaine Jacquier disait :
— Dreyfus ne retournera pas à Tîle du Diable : il sera enfermé à Corte.
— Pas de trahison... Grosses imprudences, aurait prétendu Chamoin... Ça vaut cinq ans de prison.,.
Le jugement du conseil de guerre est couramment appelé : la Solution Chamoin.
Parmi les suppléants, féroces, qui manœuvrèrent commeun seul homme, sous la présidence d'honneur du général Mercier,
et SOUS le Gommandement effectif de sa cohorte rennaise, — le colonel Jourdy.
Sous un petit arbre affectionné du général Boisdeffre, le colonel Jourdy, aux suspensions d'audience, prenait sa récréation au milieu des généraux, et, comme les petits qui se mêlent aux grands, leur faisait la cour.
Cela commençait ainsi :
— J'ai été dreyfusard ; je ne le suis plus... (On peut croire qu'il se vantait. 11 serait le seul dans l'univers à avoir varié dans ce sens — tant chaque jour de l'affaire apportait des motifs nouveaux de conviction aux partisans de la revision — et, plus tard, de l'innocence î)
C'est le même colonel Jourdy qui, accusé d'affiliation à la franc-maçonnerie, réunit ses officiers pour leur affirmer qu'il n'en faisait pas partie.
Un officier, en sortant, s'écriait :
— Eh bien î il a un sacré toupet !
Le colonel Jourdv le serait donc, francmaçon, malgré son démenti ?
Larchiviste Gribelin. Le colonel Jourdy p.-e.i.i.-suppleant du Cons.I
et le General Zurlindea.
Les Grands chefs.
L'architecte du procès de Rennes, le général Mercier, et le gros entrepreneur à forfait, le général Roget, avaient donc dans Rennes, et les Rennais militaires ou civils, tous les matériaux et la main-d'œuvre souhaitables, pour édifier ce monument d'infamie, la recondamnation de Dreyfus.
Par la note ci-dessous, qu'on veuille bien se rendre compte de la force compacte, des solidarités serrées de (( l'Etat-Major ».
L'Etat-Major, créé en 1818, sur l'initiative de Gouvion Saint-Cyr, était un corps fermé. L'officier qui y entrait n'en sortait plus. C'était, sans plus jamais de contact avec les troupes, l'abrutissement dans les bureaux — ou la carrière, servile et bril-
lante, de courtisan, dans les fonctions d'aide de camp ; l'intrigue avançait mieux que le pur mérite.
1870 montra ce que valait cet Etat- Major.
Les aides de camp furent supprimés.
Ils reparurent, souvent, comme officiers d'ordonnance.
Le corps d'Elat -Major, lui-même, fut supprimé, en 1880, réparti dans les troupes.
Supprimé, sur le papier, seulement.
Ce corps était trop fortement organisé, son recrutement opéré avec trop de soin par ses grands chefs mêmes, pour que ses éléments dispersés ne restassent pas jalousement reliés. Les officiers de l'ancien corps à qui l'on conservait le privilège de leur situation, les Brevetés de droit divin^ comme on les surnomma, réoccupèrent vite les hautes places, et celles qui furent dévolues à des officiers du nouveau recrutement, les Sang-Nouveau, les brevetés issus de l'Ecole supérieure de guerre, ne le furent
DL PROCES DE UEXXES 8r3
qu'à des gens sûrs, à de fidèles amis de rancien corps, ayant adopté de cœur ses traditions et ses errements.
La plupart des officiers, qui ont tenu les emplois les plus néfastes dans l'affaire Dreyfus, sont des brevetés de droit divin. Sortent du vieux corps d'Etat-Major de 1870, disséminé en 1880, — et toujours là :
Général Billot ;
Général de Torcy, son chef de cabinet, (qui, par ordre de Billot accuse réception à Esterhazy du document libérateur);
Général de Boisdefîre — type de l'ancien aide de camp ;
Général Gonse, type de l'ancien officier de bureau ;
Général Fabre ;
Colonel d'Aboville;
Général de Pellieux ;
Général Roaet ;
Lieutenant-colonel du Patv de Clam ;
Lieutenant-colonel Bertin-Mourot ;
Commandant Curé.
Qui le général de Boisdefîre, désireux de former les nouvelles générations à l'image de l'État-Major de ses rêves, avait-il placé à la tête de l'Ecole supérieure de guerre, — pépinière des futurs officiers d'Etat-Major? Comme commandant de l'Ecole de guerre, le général Renouard, comme commandant en second le colonel Davi^non — avant bien la tradition de l'ancien corps, oui.
Les officiers de l'ancien corps d'Etat- Major n'étaient guère plus de cinq cents, — à peine de quoi suffire, tant on en a vu, dans l'affaire Drevfus î
Cependant, ils s'étaient fait remarquer déjà, laissant pas mal des leurs en route :
Général Caffarel ;
Général d'Andlau;
Capitaine Voyer...
Etc. Etc.
Le général Mercier fut le chef de l'équipe acharnée sur Dreyfus — les Bois-
deffre, les Gonse, les Roget, — qu'on baptisa si pittoresquement la Compagnie des chargeurs réunis.
Coupable de forfaiture et de faux témoignage — et tombant sous combien d'articles du Code , personnellement, le général Mercier avait, en outre, charge d'àmes : Henry, Du Paty, Esterhazy.
Il a bien travaillé pour quatre.
Le Général Mercier.
Le général Mercier avait à démontrer à la Libre Parole et à V Intransigeant, qu'il n'était pas ce que prétendaient Rochefort et Drumont, en 1894 — le lourd crétin au flair cF artilleur . Il y a réussi.
Il a vaincu la légende qui, déjà, le représentait comme une sombre bête.
L'histoire verra en lui la plus claire canaille.
Pourtant, les difficultés n'étaient pas minces. Il les a toutes abattues. Mais il n'épargnait pas sa peine. Un de ses fils
M. JaJet et le général de Boisdeffre.
disait à deux autres jeunes gens, ses commensaux, dans la salle commune d'un hôtel : (( Quand papa voyait que les juges du Conseil de guerre étaient ébranlés par les dépêches et les témoignages, il passait sa journée à courir chez chacun deux pour les ramener. »
Général Mercier. Colonel d'AIjovilie. M. Judet. G' de Boisdeffie.
La famille Mercier.
Des plus sauvages nationalistes, le général Mercier s'est fait pardonner sa femme, anglaise, qui, au ministère, ne parlait pas couramment français ; il s'est fait pardonner ses biens en Angleterre, et ses fils qui disaient volontiers au milieu de leurs camarades officiers français :
— Nous autres, en Angleterre...
-—Si je ne suis pas reçu à l'Ecole, je me ferai officier, en Angleterre.
Oh ! ves, Judet.
Le général Mercier et Cavaignac.
On ne lui reproche ni l'Angleterre, et c'est avec raison; ni Madagascar, c'est plus grave; ni ses crimes avérés dans l'affaire
92 QL'ELOLES DESSOLS
Dreyfus; ni d'avoir licencié 60,000 hommes, par le plus coupable abus d'autorité, à l'heure où l'Allemagne pouvait nous attaquer.
Tout ce qu'il fait est bien fait.
Ne touchez pas à l'honneur de l'armée Et, s'il veut aller de l'avant, nos patriotes offrent de le suivre... contre la République.
C'est le chef qu'il leur faut. Comment cet homme douterait-il de soi-même? Aussi, avec quel mépris il contemple les autres !
— Qui est-ce qui va vous remplacer? lui demandait son officier d'ordonnance d'Offry de La Monnoye (une de ses victimes, mort à Majunga, sans avoir débarqué), quelques jours après le procès Dreyfus, à la chute du ministère, en janvier 1895.
— Me remplacer? Coco ou Caca...
— Cochery ou Cavaignac !
Telle est l'estime et la cordialité que publiait Mercier pour Cavaignac — avant de l'avoir pour allié et complice !
Une poignée de mains.
Cependant, à Rennes, on se méprisait moins, Mercier et CACAvaignac, l'homme du faux Henrv et l'homme du faux Schneider — entre tant d'autres titres à une estime réciproque.
Pendant la suspension d'audience qui suivit la nouvelle de la tentative d'assassinat contre Lahori, que l'on croyait frappé à mort, les assistants refluaient, houleversés, dans la cour et sous les promenoirs. Dans un couloir de la salle des fêtes au réfectoire, où ils se croyaient seuls, Mercier et Cavaignac échangèrent une longue poignée de mains...
En étaient-ils à la première ou à la seconde de la journée ?
C'est à rapprocher de ce que rapporte le colonel Picquart, au procès de M'' Lahori contre la Liôre Parole — qu'il n'ouhliera
jamais de quels yeux, à son retour au lycée après une vaine poursuite de l'assassin, de quels regards de défi et de triomphe le fixa le général Mercier.
Toujours des communications secrètes.
On a vu comment le géîiéral Mercier a couvé le procès de Rennes ; le choix de Rennes grâce au général Davignon; la main mise sur Rennes à son profit, par le général JuUiardet le général de Saint-Germain; ses travaux d'approche, ses visites à Jouaust, ses promenades triomphales avec les juges dans sa voiture...
Ce sont hien, n'est-ce pas, les allures d'un témoin qui n'a souci que de produire la vérité, qui témoigne, qui s'en va?...
Lui, garda sa place réservée à l'audience d'où il marchait à la barre, pour éperoiiner la mollesse des juges, épauler les té-
moins branlants, parer à l'effet des dépositions adverses.
Contre ces témoins-ci, l'intimidation, l'insulte pour décontenancer, et, quand ils avaient tourné le dos, le mensonae, l'imposture, la diffamation.
Tout lui est bon, comme à Roget, pour ruiner les preuves de l'adversaire.
Le général Mercier ne pouvait renoncer ici aux moyens qui, depuis cinq ans, lui avaient assuré la victoire et l'impunité.
Le moyen le plus certain de la condamnation de Drevfus en 1894 avait été la communication de pièces secrètes, qui étaient des faux, en outre.
Le général Mercier n'a pu se déshabituer de ces communications scélérates qui, émanant d'un chef, constituent des ordres.
On sait que le général Mercier possédait tout le dossier secret.
Comment? A quel titre?
Cela tombe sous le coup de la loi de 1886, sur l'espionnage.
Mais ce n'est pas pour son usage personnel que le général Mercier détenait, criminellement, tout le dossier secret. Il n'avait rien à y apprendre. Il en connaissait l'insanité. Mais les juges mêmes qui avaient pu être convaincus de l'insanité et de la vacuité de ce dossier, par Texamen et la discussion à huis clos, on pouvait les troubler, les influencer au dehors. Des copies, des photographies, habilem^ent produites, sans critique, rassérénaient des consciences inquiètes, surexcitaient les
ignorants de bonne foi, au Cercle, dans les salons, en ville.
A Rennes, le général Mercier faisait encore colporter la fameuse lettre de l'Empereur d'Allemagne.
Pour ces travaux souterrains, le général Mercier comptait des ouvriers actifs.
Un des plus ardents était le capitaine Valério, l'émule de Bertillon, qui avait toujours quelque pièce mystérieuse à communiquer aux gens — comme les marchands de cartes léo^ères...
Aussi, à Rennes, devant toutes évidences, avec quel dédain et quel air entendu les gens tuyautés par les salutistes de l'État- Major insinuaient :
— Vous ne savez pas tout !
Nous ne savons pas tout, non. Mais, pa-
tience. Ce dont nous sommes instruits forme un assez joli lot.
La brochure.
Quelques jours après sa déposition, le général Mercier qui l'avait fait imprimer en hâte, la fît distribuer en brochure, à Rennes et à Paris, gratuitement.
C'était déjà d'une correction, d'une loyauté plutôt douteuses — publier une déposition sans les objections qu'elle a soulevées.
3Iais la brochure fut REMISE aux membres du Conseil de guerre, couverture JAUNE pour les juges titulaires, BLEUE pour les suppléants.
Au civil, en cour d'assises, au tribunal de commerce, les magistrats n'eussent pas
manqué de retourner son papier à l'auteur — avec l'expression de leurs sentiments les plus étonnés.
Mais, au militaire... Décidément, Ravary ne nous trompait pas : /^?/r justice n'est pas la même que la notre.
Il n'y a pas que par la couleur de la couverture que les brochures des membres du Conseil de guerre se distinguent de celles distribuées dans les rues.
Le texte aussi diffère — par des rémaniements nombreux — et importants.
Déjà, la brochure vulgaire ne reproduisait pas exactement le langage de l'audience.
Il y a de notables difTérences.
(Pour juger combien la déposition orale a été revisée et retravaillée, pour la bro-
chure, il suffit de consulter l'édition sténographique^ quasi-officielle du procès, collection Stock. Les principales divergences y sont signalées par des notes au bas de chaque page, et il y en a !...)
La brochure ; le compte rendu revisé»
Dans le texte révisé de la brochure, on ne compte pas moins de cent cinquante variantes. Elles ne sont pas de pure forme. Ce ne sont pas de simples corrections de typographie ou de langage. Quand le général Mercier rectifie, à tête reposée, la plume à la main, son langage de l'audience, ce n'est pas par coquetterie de style ; il opère sur le fond même de sa déposition. Il la modifie. Il la diminue ou il l'aggrave, pour sa défense propre, ou contre Dreyfus. Il précise des points qu'il a laissés incertains à l'audience, pour ne pas subir de ripostes immédiates. Il remet dans le vague des affir-
mations qu'il a produites à la barre, qui ont coulé dans le flot de sa déposition, mais qu'on repêcherait trop facilement, immobilisées par l'imprimé. Enfin, non content d'ajouter, de retrancher, sans le moindre scrupule, il a altéré les textes — jusqu'à les falsifier.
Il faudrait un volume pour tout relever. Ici, nous devons nous limiter : quelques remarques cursives, au hasard (1).
Page 78. — Le général Mercier dit avoir remis une lettre de « Schwartzkoppen à Suskind », la lettre dite de l'Homme des forts de la Meuse, à M. Casimir-Perier. Cette lettre n'a pas reparu : « Je crois quelle a été égarée lorsque M. Casimir-Perier a quitté la présidence du Conseil et a pris successivement la présidence de la Chambre et la présidence de la République , »
(1) Les indications de pagination sont celles de la Sténographie du Procès de Rennes, édition Stock.
C'était, dans la manière du général Mercier, insinuer que la perte — ou le détournement de l'original, incombait à M. Casimir-Perier, qui l'aurait fait voyager du ministère à l'Elysée.
Cette allégation est supprimée dans la brochure. Il est vrai que, d'une audience à l'autre, le général Mercier a été prévenu que cet original existait au ministère des Affaires étrangères. Si le texte primitif avait été maintenu dans la brochure, même avec la rectification du lendemain, cela eût permis de contrôler le procédé calomnieux et la fantaisie d'assertions du témoin. Mieux valait faire sauter le passage et le correctif. Et le général Mercier est bien de force à prétendre que c'est un trait de loyauté de sa part, d'avoir biffé l'erreur reconnue. Peccadille ! Les peccadilles réunies peuvent former un ensemble pas mal criminel.
Hî
PcKje 79. — Le général Mercier parle de
la composition du bureau des renseignements : « Généralement, c étalent des Alsaciens, ou bien qui avaient servi dans le 2^ hureau de T Etat-Major , etc. »
Dans la brochure, cela devient : ... «^ C'étaient des officiers qui conxaissaiem la
MOBILISATION, etc. ))
Donc Dreyfus, etc., etc.
Pafje 81. — A propos de la lettre Davignon, le général Mercier dépose : «... Il y a donc intérêt à ce que le colonel Davignon ne connaisse pas les relations qui existent entre le colonel Sclnvartzkoppen et un ami INCONNU qu'il a au deuxième bureau. Et cet intérêt ne peut être justifié que par des relations illicites AVEC DES AMIS dont est le capitaine Dreyfus. »
Dans la brochure, le mot INCONNU et le membre de phrase AVEC DES AMIS, etc., disparaissent.
Dans la version sténographiée, Tinter-
prétation laissait planer le doute : wi ami inconnu^ des relations illicites AVEC DES AMIS.
Dans la brochure, il n'y a plus que Dreyfus en cause, tout seul.
Page 85. — Le greffier Coupois donne lecture de la pièce suivante :