CULPABILITÉ
Il était bien temps.
Le vacillant commandant Merle — sur
qui le colonel Jouaust avait compté pour la minorité de faveur — fut retourné^ entre les deux séances du dernier jour.
Il avait abondamment pleuré, pendant la suspension fatale, en déjeunant, avec un ami, de son régiment.
U application de la peine.
Après le vote sur la culpabilité et les circonstances atténuantes, on a discuté sur l'application de la peine.
Le colonel Jouaust proposa cinq ans.
Le capitaine Beauvais, le capitaine Parfait, le commandant Profillet se ralliaient à vingt ans.
Et le commandant Profillet spécifiait :
— Vingt ans en France, parce que, aux colonies, sa femme pourrait le rejoindre — et ce serait une diminution de peine.
Mais Profillet n'est pas que féroce. Des officiers de Rennes dirent sur ce :
— C'est un peu excessif. Mais ça n'a rien d'étonnant. Profillet n'a rien compris au procès.
11 y avait déjà Carrière dans cette situation. Mais il n'avait pas voix délibérative du moins!
Le lieutenant-colonel Brongniart voulait dix ans.
Il y eut donc trois voix pour cinq ans, trois pour vingt, une pour dix. On prit cette mo venue.
L'attitude du capitaine Beauvais, que l'on prit pour un désaveu, à la lecture du jugement, n'aurait été encore que du battage, comme tous ses jeux d'audience.
S'il s'est écarté, s'il ^décollé du Conseil, à ce moment, c'est par dégoût, indignation contre la minorité.
Aussi, devant leurs camarades, Beauvais et Parfait se tordaient devant le numéro du Siècle^ qui projetait un monument en leur honneur.
Le verdict.
Dix ans...
C'est le télégraphiste de la Croix qui sort, le premier, crie la condamnation...
Les petits officiers, qui commandent le service d'ordre, dansent de joie...
On dit que madame Jouaust attend le verdict dans une maison voisine (1)...
(1) Voici à titre de curiosité, parmi les milliers de télégrammes qui ont couru, à la suite de l'arrêt, quelques lignes de la reine d'Angleterre pour lui valoir les injures nationalistes.
La reine d'Angleterre avait chargé son ambassadeur de lui télégraphier le résultat du procès de Rennes. L'ambassadeur s'est acquitté de sa mission et voici quel a été l'accusé de réception de la Reine» mot pour mot, en clair :
<( Thanks for your télégram witli the verdict against
Contre la dégradation.
Tout de suite, le remords tourmentait le colonel Jouaust. Le dimanche, c'est à peine s'il reçut le général Mercier. Il n'y eut pas d'entretien. Un bref adieu, si sec que le général Mercier confia aux amis qui l'attendaient en voiture :
— Il m'a presque mis à la porte... Je suis sûr qu'il n'a pas marché...
Mais qu'importait au général Mercier, désormais !
Le lundi, le colonel Jouaust a rédigé lui-
the poor martyr. I trust lie will appeal against this dreadful sentence.
<( Merci pour votre télégramme avec le verdict contre le pauvre martyr. J'espère qu'il va appeler contre cette terrible sentence.
même, de sa main, la lettre demandant que Dreyfus ne fût pas soumis une seconde fois à la dégradation.
Il l'a signée, le premier.
Il l'a portée, lui-même, dahord chez de Bréon, en dernier lieu chez le capitaine Parfait, qui racontait au Cercle :
— Cette canaille a fini par moi, pour que je sois obligé de signer... Sans cela, je me serais singularisé...
Récompenses.
Après le procès de Rennes, comme après toutes les grandes manœuvres, il y a eu des récompenses. Les choix du général Mercier n'eussent pas été autres que ceux de Davignon-Galliffet.
(Au début et au cours de ces notes, j'ai rappelé quelques décorations, quelques avancements scabreux.)
Le comité des Inspecteurs généraux d'ar-
tillerie a maintenu au tableau des candidats à la Légion d'honneur, les capitaines Beauvais, Parfait et Valerio.
(Ce comité est présidé par le général Gras qui fut secrétaire général de Cavaignac. — Le général Julliard est de ce comité — où il a soutenu les deux capitaines de sa brigade.)
Le commandant Carrière vient d'être proposé pour officier de la Légion d'honneur — sans doute pour avoir enfreint à tant de reprises les instructions du gouvernement.
Le lieutenant-colonel Picquart est toujours sous le coup de cinq ans de prison pour avoir pris une consultation juridique à son ami, l'avocat Leblois, sur une question de pigeons voyageurs.
L addition.
Les frais du procès ont été liquidés, à la charge du condamné...
Les témoins de la défense ont refusé de toucher l'indemnité ; évidemment ils sont dédommagés par le Syndicat.
Aux témoins civils il était alloué cent sous par jour.
Les militaires, en plus de leur solde d'activité et des indemnités, recevaient : les officiers subalternes, douze francs par jour, et les officiers d'un grade plus élevé jusqu'à trois ou quatre fois plus.
Mais il faut avouer qu'ils en donnaient largement pour l'argent.