‹ Quelques dessous du process de RennesChapitre 8 sur 10 · PLAIDÉ · texte numérisé non relu

PLAIDÉ

M^ Démange, respectueux et faible, est allé si loin dans les atténuations des pires forfaits, que madame Henry, désormais, invoque sa plaidoirie pour défendre la mémoire du faussaire et du traître, complice d'Esterliazv!

De là à dire que M'^ Démange ne croit pas à l'innocence de Dreyfus, il n'y a pas

loin. C'est ce qui se produit dans le milieu militaire à Rennes, où l'on raconte que M® Démange éprouvait un tel dégoût pour son client qu'il n'a pas voulu aller lui annoncer la sentence, besogne dont M' Labori a dû se charger ! ! !

Mouches du coche,

II y avait trop de gens, à Rennes, dans le prétendu secret des dieux; des gens renseignés sur l'opinion des juges, sur l'opinion du gouvernement, sur l'opinion de rOpiNiON.

Pauvre ministère de l'acquittement ! Il fut roulé avec prestesse ! Il n'était pas de force, aussi — c'est jeune, ça ne sait pas ! — contre de vieux renards, des procéduriers endurcis, des professionnels de toutes les traîtrises, de tous les crocs-en-jambe, de toutes les hontes bues...

La presse encensait Jouaust, escomp-

tait Tacquittement « mathématique » ; les amis du ministère ruisselaient d'optimisme... de Viviani à M. de Rodays. Et Galliffet répondait de tout ! . . .

Le mimstère.

Au début, pourtant, le ministère eût préféré une solution immédiate ; il avait le droit strict de précipiter les choses.

Le gouvernement pouvait enjoindre à son commissaire d'abandonner l'accusation, de ne pas faire citer des témoins.

Cette motion, soutenue à un conseil des ministres, fut repoussée.

Mais la défense, les partisans de Dreyfus lui-même, préféraient de larges débats, le grand jour, la discussion totale...

Les débats engagés, le gouvernement ne devait plus intervenir. ^:

Et le général Mercier, qui aurait dû être

au bague, et le général Roget, qui aurait dû être sous les verrous, purent évoluer à l'aise — avec le général Chamoin à leur service...

Comment le général Mercier, le général Chamoin, et Du Paty de Clam, ne furentils pas arrêtés, lorsqu'il était prouvé que le délégué du ministre de la guerre s'employait à glisser criminellement au dossier secret le faux fabriqué par Du Paty de Clam pour le compte du général Mercier?

Le général Chamoin prit le train, lila au ministère de la guerre, et, dans une entrevue qui ne put être qu'une escroquerie morale, arracha à GallifTet-Davignon une lettre qui le couvrait...

Le général Chamoin, un aide de Galliffet, en 1871 — dont la lâcheté et l'insolence ne sont pas effacées de toutes les mémoires. Alors, il eut l'occasion de se montrer odieux et vil, tout à l'aise. Est-ce en souvenir de ces temps glorieux que le ministre Galliffet le couvre aujourd'hui ?

En 1871, Chamoin insultait des prison-

niers, dont Henrv Baûer. Et récemment, dans une soirée, il abordait notre ami ainsi :

— Nous avons fait du chemin tous les

deux...

— Vous ne vous rappelez pas ? le lieutenant Chamoin?

Oui, l'un a fait du chemin, le maître écrivain qui s'est battu pour toutes les nobles causes de l'art et de la pensée.

L'autre n'a pas beaucoup changé. Général, il fait le trafic des faux contre un accusé, comme sous-lieutenant, il bafouait les vaincus.

Le lendemain, le Conseil fut mouvementé, le tumulte orageux; on s'apercevait que décidément, Galliffet avait l'éponge facile... Mais c'était fait. .. Pas à revenir là-dessus...

Même chose, à peu près, pour le com-

mandant Cuignet, ancien officier du cabinet de Cavaignac.

Malgré l'ordre formel, le commandant Cuignet, dans sa déposition, donna des indications de nature à mettre en cause un officier étranger chargé alors d'une mission diplomatique en France.

Le ministère, devant un pareil scandale, émit la prétention de frapper le commandant Cuignet.

On dut essuyer le refus de Galliffet-Davignon.

La contre-épreuve.

Un\fait rétrospectit, qui montrera une fois de plus avec quelle légèreté l'Etat- Major agissait vis-à-vis de l'étranger — tout en se défendant de le mêler à nos affaires, et tout en accusant les partisans de la légalité de faire courir à la France un

risque de guerre, par la divulgation des dossiers secrets.

On a parlé de la contre-épreuve faite par Sandherr pour acquérir la certitude que le chiffre découvert par le ministère des affaires étrangères était bien celui employé par Panizzardi dans la fameuse dépêche du 2 novembre, mais on n'a pas dit ce qu'avait été cette contre-épreuve.

Voici :

Sandherr envoya un émissaire offrir à Panizzardi de lui livrer les noms des officiers italiens qui donnaient des renseignements aux officiers français. Après hésitation^ l'attaché italien accepta. L'homme lui remit un rapport très étudié dans la rédaction duquel les mots utiles à connaître figuraient de façon à être fatalement employés. Panizzardi n'y manqua pas. Le chiffre était bien celui que l'on croyait. La traduction officielle de la fameuse dépêche était donc exacte. On exultait.

Oui — mais dès le reçu de la communication de Panizzardi, de l'autre côté des

Alpes, on constata qu'il avait été dupé, et on le lui télégraphia.

Cependant, l'émissaire se présenta pour se faire payer. On devine l'accueil de Panizzardi. Mais l'autre insistait, élevait la voix, menaçait... L'attaché prévint simplement son ambassadeur — M. Resmann — qui fit la démarche nécessaire — et les réclamations cessèrent...

On n'avait pas envisagé une seconde la gravité des incidents diplomatiques que pouvait soulever la découverte, à laquelle il fallait s'attendre pourtant, d'une telle supercherie.

La poigiie de Galliffet.

Cependant, Galliffet a montré de la poigne à l'occasion, affirment ses admirateurs.

Eh ! les soldats qu'il frappe, le plus gé-

néralement, reçoivent le coup sans trop de douleur...

On se rappelle qu'il eut à punir le général Hartschmidt, et le colonel de Saxcé...

Quelques jours après, comme le général Peigné se présentait à lui, Galliffet plaisanta :

— On n'est pas mécontent de moi, hein? j'ai donné à Hartschmidt et à Saxcé ce qu'ils désiraient.

En effet, le premier allait commander à Reims une diA^sion double de celle qu'il avait, et l'autre était envoyé à Poitiers — qu'il avait demandé, jadis !

Galliffet n'avait pas reconnu le général Peigné — qui se fît reconnaître.

Embarras de Galliffet — car le général Peigné n'est pas de ce bord...

A la veille d'être mis en quaraniaine dans son régiment, le commandant Hartmann a été nommé directeur-adjoint de

l'usine de Puteaux, avec succession éventuelle.

Le Directeur actuel, d'après les instructions du général Deloye, a refusé de lui laisser occuper ce poste. Le commandant Hartmann était bien sous-directeur de Puteaux — mais plus spécialement détaché au Mont-Valérien, où il n'y a pas à proprement parler d'ateliers. D'ailleurs, ce poste était précédemment occupé par un capitaine.

Le commandant Hartmann n'accepta pas.

Finalement, il a gardé son titre. Mais il. a été mis à la disposition du ministère du Commerce...

Le capitaine Freysteetter, proposé quatre fois pour le gradé de commandant, dont une proposition spéciale par son chef hiérarchique, n'est pas inscrit sur le tableau d'avancement.

Dl PROCÈS DE RENNES 2o9

Mais, à la date du 28 octobre dernier, il y figure trois capitaines sortis de Saint- Maixent, plus jeunes de grade, et un capitaine inscrit après une seule proposition...

Mais le capitaine Freysteetter relève de la marine.

Rendons à M. de Lanessan ce qui n'est pas de Galliffet.

Les journaux.

Les journaux furent absurdes, les nôtres, c'est quand ils voulurent composer avec les juges.

Alors qu'il fallait aller de l'avant, plus que jamais, on temporisa.

Il V eut une sorte de mot d'ordre : (( N'attaquez pas les juges. Vous allez faire condamner Drevfus ! »

Les plus indépendants flécliirent. C'était grave, aussi.

On écoutait les amis du ministère...

Ils étaient renseignés, eux, n'est-ce pas? La partialité brutale du président Jouaust, on prenait mille précautions pour la déguiser.

C'était un bourru, un brave homme, au demeurant...

Et les juges, quelles consciences ! Quand quelque Beauvais posait une question, l'éloge ne tarissait plus ! Comme il recherchait la vérité ! . . .

Pour ceux qui se taisaient, on notait leurs allées et venues, au greffe, où ils pâlissaient sur les dossiers...

Et, pourtant, n'était-ce pas les condamner, d'avance, ces juges, que de croire leur justice si fragile, leur balance susceptible de se fausser, sous l'appréciation des journalistes !

Clôture des dé bais.

Tout le long des débats, le président

Jouaiist ne s'adressa à Dreyfus qu'en l'appelant : (^ACCUSÉ... »

A la dernière audience, après les derniers mots de M® Démange, le président Jouaust a posé la dernière question ainsi :

— CAPITAINE Dreyfus, avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense ?

Il n'est pas à croire que ce soit un lapsus.

En dérogeant, in extremis^ à son habitude de quatre semaines, le président Jouaust n'indiquait-il pas qu'il considérait d'ores et déjà Dreyfus comme acquitté et rentré en possession de son grade?

Le président Jouaust a voté l'acquittement.

Ceci ne rachète pas cela.

Qu'importe qu'il ait voté ainsi — puiscju'il a fait condamner Dreyfusl

Le mensonge, le faux témoignage, le faux n'ont pas mérité une fois sa réprobation. Les pires délits d'audience ont pu se perpétrer impunément sous sa présidence. Dans les huis-clos, son attitude fut plus détestable encore. Son pouvoir discrétionnaire

ne s'est exercé que pour refuser de poser les questions capitales au général Mercier et à ses complices — et pour couper la parole à la défense, sans danger.

L'assassin de M^ Labori, du moins, lui, risquait sa peau.

Le second, qui vota l'acquittement, est le commandant de Bréon.

Au restaurant, à Dinard, un fils Mercier a dit :

— 11 n'y a pas eu moyen de faire marcher ce sale calotin de Bréon.

— Un imbécile et une canaille, qualifiait les deux votants le colonel Demolon.

Les votes.

Oh ! dans la chambre des délibérations,

le colonel Jouaust se démenait, fort asfité maintenant! Cela peut même être prouvé par un curieux recoupement, méthode chère aux accusateurs de Dreyfus ! On le voyait d'une fenêtre, en face.

Après la culpabilité, on votait sur les circonstances atténuantes.

Il y eut quatre voix pour... dont la voix du colonel Jouaust.

L'obtention des circonstances atténuantes montre assez l'influence du président. Et cela confirme son horrible responsabilité.

En quelques minutes, il gagnait deux voix à Dreyfus, celles du commandant Merle et du lieutenant-colonel Brongniart — dans un discours où il faisait ressortir que les deux voix de la minorité précédente avaient été pour l'innocence et non contre la

Page 1