IV G
SCOTTISH CHURCH HISTORY SOCIETY
de l’Université, dont dix-sept professeurs écossais seront tour à tour recteurs.1
David de Moray. — Vers 1313 vivait au bord d’un firth au nord-est de l’Ecosse un prélat, David, évêque de Moray ; il voulut aider quatre pauvres écoliers de son diocèse à aller étudier la théologie à Paris. Les bourses devaient être alimentées souvent alors par les revenus de maisons ou de terres cultivées. David de Moray fit acheter plusieurs pièces de terre et maisons du village de Grisy, qui se trouve à quelques kilomètres au sud-est de Paris. Non loin de là, à Corbeil, en 1326, fut signé le traité qui renouvelait la vieille alliance entre la France et l’Ecosse de Robert Bruce, redevenue indépendante.
J’ai le regret de constater que pendant les guerres entre la France et l’Angleterre, après l’assassinat du Duc d’Orléans en 1407, les Ecossais ont été chassés de l’Université de Paris en 1409, au temps du Concile de Pise, jusqu’après le traité d’Arras en 1440. Mais, tandis que les étudiants sont momentanément éloignés, d’autres Ecossais arrivent, des soldats.
La Garde écossaise. — En 1419 débarquent 150 hommes d’armes et 300 archers. La garde écossaise fut désormais parmi les troupes les plus fidèles au roi de France. Elles l’escortent avec Jeanne d’Arc à Reims. Au milieu de XVe siècle remonte une miniature du Musée de Chantilly où pour la première fois des Ecossais et des Français sont représentés côte à côte. Les archers, de haute taille, sont de beaux hommes en uniforme vert, rose et blanc, avec cuirasse et casque empanaché.
Les Boursiers de Grisy. — Les pauvres étudiants du quartier latin n’étaient pas aussi élégants avec leurs robes et leurs bonnets noirs. Ils avaient d’abord été parmi les premiers habitants d’un collège récemment fondé par le cardinal Lemoine tout contre le mur de Philippe Auguste, à la porte Saint-Victor (aujourd’hui extrémité de la rue des Ecoles qui passe devant la Sorbonne). Mais bientôt ces jeunes Ecossais, qu’on appelait " boursiers de Grisy,” ne furent plus admis au collège du cardinal Lemoine (1333). Ils se logèrent où ils purent au quartier latin, les nobles écossais de passage à Paris donnant souvent quelques fonds pour subvenir aux besoins de ces étudiants. Les fils de la Calédonie étaient ainsi professeurs et élèves dans divers collèges. William Elphinstone professe le droit canon en Sorbonne avant d’aller collaborer puissamment au développement de l’université d’Aberdeen.
La Rue d’Ecosse.-— En haut de la Montagne Ste Geneviève, le quartier préféré des Ecossais du commencement du XVIe siècle, semble avoir été celui qui s’étend aujourd’hui entre le Panthéon et l’Ecole polytechnique. Là se trouve encore, débouchant 5 rue Lanneau, une rue dénommée 1 P. Mellon, Trans. of the Franco-Scot. Society, 1907, p. 272.
“ rue d’Ecosse.” Elle n’est ni grande ni belle, mais c’est le vestige respectable d’un grand et beau passé.
Tout près, rue des Sept-Voies, aujourd’hui rue Vallette, au collège Fortet, habita Jean Calvin en 1533. On montre encore sa chambre traditionnelle en haut d’une tourelle ; une petit pièce fort étroite et peu confortable. Or en 1526 l’évêque de Moray, Robert Shaw, avait délégué à un Ecossais résident à Paris, George Lockhart, le droit de désigner le principal du collège Fortet.
Archibald Hay, prévôt de Saint Mary’s College, St Andrews, de 1539 à 1540, avait été " maître ” au Collège de Montaigu à Paris ; vers 1537 il écrivit une Oratio panegyrica pro fundatione collegii Sanctae Mariae, qu’il a dédiée à son oncle Beaton, archevêque de St Andrews, ouvrage dont le professeur J. H. Baxter, de St Mary’s College, a retrouvé récemment un exemplaire unique dans la Bibliothèque de la cathédrale d’York.
Dans le voisinage du Collège Montaigu et du collège de Reims nous trouvons, après 1550, les deux fils de David d’Edzell, 9e comte de Crawford, logés avec leur précepteur John Lawson, qui plus tard sera collègue de John Knox.1
Réformés français et presbytériens Ecossais. — En effet nous voici au siècle de la Réformation, et il est intéressant de noter une filiation spirituelle plus forte que jamais entre penseurs français et écossais. John Major, du diocèse de St Andrews, fut disciple des doctrines d’un autre John, Jean Gerson, chancelier de l’Université de Paris, qui désirait faire réformer l’Eglise et les mœurs par un concile, et est mort il y a cinq siècles (1428). John Major devint docteur de Sorbonne. En 1493 il avait à Paris une bourse. A son tour il eut pour élève à St Andrews un 3e John, John Knox, en 1531, il y a exactement quatre siècles. Le grand réformateur écossais était né près de Haddington quatre ou cinq ans après que Calvin (un quatrième John), le grand réformateur français, était né à Noyon en Picardie. Mais Knox n’apprit le grec qu’après sa 40e année (en 1554 au plus tôt), et ce fut un professeur venu de France qui le lui enseigna. Hélas, c’est de France aussi qu’étaient venues les galères sur lesquelles l’ardent prédicateur de St Andrews fut prisonnier et condamné à ramer en 1547-8-9, pendant dix-neuf mois.
Sur le continent son ministère s’exerça en particulier en 1557 et 1558 à Dieppe, prêchant en écossais et en français dans cette ville où débarquaient la plupart des Ecossais allant de Londres à Paris. Sans doute, à cette époque, Knox, allant à Genève ou en revenant, traversa la capitale, mais sans s’y arrêter, car les hérétiques avaient beaucoup à y souffrir. C’était le temps où un archer de la garde écossaise, Robert Norvell, emprisonné à la Bastille en 1555, composait dans son cachot un livre de piété intitulé The Miroure of an Christian : composed and drawn from th& 1 Lord Lindsay’s Lines of the Lindsays, I, 331.
SCOTTISH CHURCH HISTORY SOCIETY
Holy Scripture, by Robert Norvell, man of armis, during the tyme of his captivitie in Paris in the Bastillie for the testimonie of our Saviour Jésus Christ. Ces 62 feuillets in 4° furent imprimés à Edimbourg en 1561. Si leur auteur n’était pas un vrai scholar, cependant cet archer mérite de figurer dans notre galerie d’étudiants à Paris, puisqu’il étudiait la Parole de Dieu dans cette salle d’étude qui était un cachot. Il écrivait dans sa langue maternelle.
Knox, lui, prêchait à Dieppe non seulement en écossais, mais en français. Sans doute aussi fut-il amené à parler cette langue mixte (analogue à l’anglais que j ’ai entendre parler par les indigènes à Bombay) : ce que Rabelais appelait ironiquement le langage " éscosse-français. ” Un controversiste catholique à Paris, vers la fin du XVIe siècle, se faisant fort de discuter avec Théodore de Bèze et autres pasteurs en leur citant la Parole de Dieu " en anglais et en écossais.” 1
Buchanan. — Bien avant Knox, était venu à Paris un autre illustre réformateur, George Buchanan, un peu plus âgé que Calvin. Il est né en 1506, et n’avait que quatorze ans lorsqu’il vint étudier à Paris de 1520 à 1522, puis de nouveau après un séjour à St Andrews. Et en 1528 nous le trouvons jusqu’en 1535, professeur au collège Ste Barbe, précisément au temps où Calvin étudiait à Paris dans les collèges tout voisins, Montaigu et Fortet. Durant ces sept années ils ont eu mainte occasion de se recontrer et sans doute alors d’échanger leurs sentiments, profonds et ardents, sur la nécessité d’un retour à la doctrine et à la morale purement évangélique.
En 1566 c’est à Paris que Buchanan a fait imprimer la traduction latine des psaumes qu’il avait commencée dans les prisons de Coïmbra.
Melvill. — En 1564 un jeune Ecossais de 19 ans, déjà gradué de St Andrews, André Melvill, né à Baldovie dans le Forfarshire, vient étudier le grec au Collège royal des trois langues — aujoud’hui Collège de France. Il fait tant de progrès que l’année suivante il parle grec couramment. Il suit aussi les cours de Pierre Ramus, et y prend quelques unes des idées pédagogiques qu’il appliquera plus tard dans son plan d’études pour l’Université de Glasgow. Jamais il n’oublia ce qu’il devait à l’Université de Paris ; témoin ce vers :
“ Scotia mi aima parens, mater pia Gallia alumno.2
Pendant les temps troublés qui vont du premier quart du XVe siècle au troisième quart du XVIe, le séjour des Ecossais à Paris n’était pas toujours des plus agréables, comme se montre la captivité de Robert Norvell ; il n’y eut alors que peu de professeurs et d’étudiants écossais sur les rives de la Seine. Mais nous arrivons à une période où est institué
1 Cayer, Remontrance, 1600, p. 71.
2 Mellon : Académie de Sedan, p. 122.
un établissement plus fixe. Aujourd’hui, grâce à Dieu, catholiques et protestants vivent en paix côte à côte, soit à Paris soit à Edimbourg ou Glasgow. Mais il était loin d’en être de même au temps de la reine Marie Stuart. Nous avons vu Knox chassé d’Ecosse en raison de son adhésion à la Réforme ; nous allons voir des catholiques chassés d’Ecosse venir, à leur tour, reçevoir l’hospitalité en France.
Beaton. — En 1560 l’archevêque catholique de Glasgow, James Beaton, est forcé de fuir sur le continent. Il emporte les archives de son Eglise, et où les dépose-t-il à Paris ? Dans le Collège écossais dont nous allons parler, et en partie aussi dans le couvent des Chartreux situé également au sud de la ville. Bientôt nommé ambassadeur en France, il eut le rare privilège de rester en charge plus de quarante ans, jouissant de la confidence de souverains protestants tels que la reine Elisabeth et le roi Jacques.
Son nom est écrit tantôt Beaton, tantôt Bethoun : et le duc de Sully, ministre de Henri IV, s’appelant Maximilien de Béthune, prétendait descendre d’une famille écossaise.
Sur les pentes du quartier latin l’archevêque se trouve voisin d’un compatriote qui fut recteur de l’Université de Paris en 1585 : John Fraser. Le roi de France Henri IV, grand ami des Ecossais, leur reconnut à tous, en 1599, le droit de “ naturalité,” ce qui les soustrayait à certaines mesures sévères prises contre les biens des étrangers.
L’archevêque-ambassadeur Beaton reçut, dit-on, des dons importants de la reine Marie Stuart, et d’autres catholiques écossais, en faveur des étudiants qui voudraient venir à Paris. Leurs nombre augmenta considérablement. Beaucoup de ces jeunes gens étaint exilés en raison de leur foi catholique romaine ; ils desiraient devenir prêtres et retourner en Ecosse pour y exercer leur ministère.
Le collège de Grisy, comme on appelait le collège écossais, devint de plus en plus une sorte de séminaire où les étudiants en théologie catholique étaient instruits.
Le Collège rue des Amandiers. — Beaton voulut l’installer dans un bâtiment spécial : il acquit une maison non loin de la rue d’Ecosse, rue des Amandiers (aujourd’hui rue Laplace, entre le Panthéon et l’Ecole polytechnique). Au No. 12 on voit encore la porte monumentale d’un collège — le Collège des Grassins, fondé en 1569, vers la même époque que le Collège écossais. Où se trouvait exactement celui-ci, dans le très proche voisinage du No. 12 ? Je n’ai encore pu le déterminer exactement. Dans ce quartier, au dessus d’une porte, sur une grille en fer forgé, un petit personnage adossé à la croix traditionelle en X, sans doute Saint André, rappelle encore le séjour des Ecossais dans ces parages au temps jadis.
Beaton demeurait dans la commanderie de St Jean de Latran, au sud
SCOTTISH CHURCH HISTORY SOCIETY
de la rue des Ecoles actuelle. Mort à 83 ans, il fut inhumé dans l’église aujoud’hui détruite qui se trouvait entre la rue de Latran actuelle et le Collège de France. C’était le 29 avril 1603. L’oraison funèbre fut prononcée par un ancien pasteur français devenu prêtre, Cayer. Par testament Beaton léguait au Collège écossais la majeure partie de ses biens, notamment la maison située rue des Amandiers. Puisque David de Moray est considéré comme le fondateur du premier collège écossais au XIVe siècle, Beaton, trois cents ans plus tard, doit être nommé comme le second fondateur, car il donna à cet établissement les cadres dans lesquels, en des résidences successives, il est resté jusqu’à la Révolution française.
Durant les soixante premières années du XVIIe siècle, les étudiants vécurent paisiblement rue des Amandiers, sous la direction d’un principal et d’autres supérieurs toujours nommés par les évêques de Moray, restés patrons de la maison, quoique, depuis longtemps, les bourses fussent accordées aussi à de jeunes gens originaires d’autres diocèses catholiques d’Ecosse.
Hamilton. — L’archevêque avait eu pour voisin et comme collaborateur dans le défense ardente de la cause catholique romaine un compatriote, John Hamilton, docteur en théologie en 1586, curé de l’église St Côme aujourd’hui détruite : son emplacement se trouvait vers l’angle de la rue de l’Ecole de médecine et de la rue Racine, entre les Nos. 26 et 28 du boulevard St Michel.
Ce prêtre écossais fut un des plus fougueux prédicateurs de la Ligue, excitant la populace contre les huguenots. Il faisait office de “ sergent de bande ” dans une fameuse procession de 1593, et disait parfois la messe sans quitter sa cuirasse.
L’Université de Paris étant au XVIIe siècle une des fortresses du catholicisme romain il n’est pas surprenant que les hérétiques y aient été souvent l’objet des effort des convertisseurs. Quelques noms écossais se trouvent sur la liste des dons et pensions faits par la caisse de l’Assemblée du clergé : ainsi en 1610 mille livres sont accordées aux prêtres anglais et écossais ; en avril 1612 André Cretton, “ gentilhomme escossois,” reçoit 300 livres, en 1615 “ Andresson, Escossois,” 150 livres seulement.
Deux Barclay Catholiques. — Parmi les zélés adversaires tant des ligueurs que de l’ultramontanisme comment ne pas nommer le jurisconsulte William Barclay d’Aberdeen, en France dès 1573, professeur dans un collège de Jésuits, publiant en 1600 à Paris, contre son compatriote Buchanan, un traité De La Puissance Royale (De regno et regale potestate) ; son fils, John Barclay, né en France, publiera un autre traité de son père, De la puissance du pape, et le Parlement de Paris défendit en 1610 de vendre la réponse faite par le cardinal Bellarmin : les
doctrines du juriste écossais sur l’indépendance de l’autorité royale
étaient donc agréables à la plus haute magistrature parisienne. A Paris encore John Barclay publia en 1603 une partie de son ouvrage satirique intitulé Euphormion, et plus tard son roman Argenis y sera également publié.
Visiteurs presbytériens au XVIIe Siècle. — Tandis que la cause catholique trouvait ainsi parmi les Ecossais à Paris de si ardents défenseurs, la capitale, d’autre part, à la même époque recevait des partisans convaincus de la Réforme et des Eglises qui s’appelaient en Ecosse presbytériennes, sœurs des Eglises réformées de France. Par exemple, en Ocotobre 1601, lorsque la propre sœur du roi, Henri IV, Catherine de Bourbon, fervente huguenote, veut opposer un controversiste de valeur à l’évêque qui cherche à la convertir (Du Perron), elle fait venir au Louvre le docteur “ François Gordon, gentilhomme escossois,” mais on ne peut s’entendre pour une conférence. Gordon “ prend congé ” de la princesse, qui est “ contente ” de lui.1
L’année suivante (1602) Archibald Adair assiste à une conférence de controverse entre un pasteur et un catholique, et il en publie le compte rendu ou Narré.2
Du Moulin. — Le pasteur était un fidèle ami de la Grande Bretagne, notamment de l’Ecosse. Il s’appelait Pierre du Moulin, et sans doute reçut maint professeur et étudiant écossais de passage à Paris, dans sa maison située hors de la ville, au faubourg Saint-Germain, dans une étroite petite rue, où il y avait tant de protestants qu’on l’appelait “la petite Genève” (alors rue des Marais, aujourd’hui rue Visconti). La maison de Pierre du Moulin était sans à l’autre extrémité, contre les jardins et l’hôtel du duc de Bouillon, prince protestant dont le voisinage était une garantie de sécurité pour ses coreligionnaires. Le futur pasteur, alors qu’il n’était qu’un étudiant de 19 ans, chassé par les persécutions, avait une première fois traversé la Manche de Dieppe à Rye (entre Newhaven et Folkstone, où débarquent aujourd’hui les passagers des paquebots). Après trois ans d’études à Cambridge, il était allé à Leyde, où il avait été élève, puis successeur d’un Ecossais, professeur de philosophie, nommé Ramsay.3
En correspondance avec le roi Jacques, il publia une Défense de la Confession de foi de ce monarque, et, en récompense, fut invité à venir à la cour de Grande Bretagne. Le voilà en 1615 à Londres, puis docteur à Cambridge, chanoine de Canterbury, recteur de Llanarmon in Yale, dans le comté de Denbigh, au pays de Galles.4 Il semble même qu’il
1 Chronique de Morey, Bull. hist. prot., 1856, p. 228.
2 Une ré-édition a paru en 1625 à Genève : Narré de la Conférence verbale et par escrit, tenue entre M. P. du Moulin et M. Cayer.
3 Autobiographie de P. du Moulin, Bull. hist. prot., 1858.
4 Cf. J. Pannier : Proc, of the Huguenot Soc. of London, 1925.
SCOTTISH CHURCH HISTORY SOCIETY
ait poussé jusqu’à Edimbourg, où les réfugiés français célébraient alors leur culte dans la grande salle de l’Université.1
Après son retour à Paris six ans s’écoulèrent jusqu’au jour de décembre 1621, où, menace d’être arrêté, il se réfugia chez l’ambassadeur d’Angleterre, puis quitta la France. Durant ces six années il reçut sans doute rue des Marais la visite de plus d’un Ecossais, étudiant, archer de la garde, ou voyageur de passage, qui le dimanche allaient au culte dans le beau temple édifié à deux lieues de la capitale, sur les bordes de la Marne à Charenton.
Cameron. — Quelques uns de ces Ecossais au début du XVIIe siècle venaient à Paris comme réfugiés : ainsi après Noël 1606 six pasteurs débarqués à Dieppe, secourus par le consistoire de cette ville, et recommandés à celui de Paris.2 Il purent y rencontre un jeune théologien de grand avenir, né à Glasgow en 1560, John Cameron, qui depuis 1604 était à Paris précepteur des fils du chancelier de Navarre, Soffrey de Calignon ; conseiller très écouté du roi Henri IV, il mourut en septembre 1606. Cameron ramena sans doute alors dans la capitale les jeunes élèves avec lesquels il était à Genève en mai.3
Jeune pasteur à Bordeaux, Cameron épousa une Française des bords de la Garonne. Il avait pour collègue un autre Ecossais, Gilbert Primrose, en France dès 1601. A partir de 1618 il professa à l’Académie protestante de Saumur où un autre Ecossais encore, Marc Duncan, enseignait la philosophie. Cameron faisant trois leçons de théologie par semaine. Recteur au début de 1621, il dut quitter la ville quelques mois tard et vint habiter Paris. Le pasteur Drelincourt l’accueillit notamment comme “ un homme docte, et d’une bonne et sainte vie.” 4 Le pasteur Durent le fit prêcher à sa place dans le temple de Charenton le 11 juillet. Il se trouvait encore à Paris en septembre 1621, lorsque fut brûlé le temple par une populace fanatique.5 Il se réfugia alors promptement à Londres, puis à Glasgow. De là il écrit au roi Jacques : “ J’ai dû m’enfuir de Paris. En effet à peine avais-je échappé à la funeste émeute que mon hôte, excellent homme, m’annonça que le lieutenant de police l’avait averti que le peuple me cherchait pour me tuer.” 6 Moins de deux plus tard il est de retour à Paris (juillet 1623). Le Synode le charge de persuader un certain pasteur E. de Courcelles qui ne voulait par signer les “ canons ” du Synode de Dordrecht. Le 2 août ils se
1 Fr. Michel : Les Français en Ecosse, II, 118.
2 Daval : Hist. de la Réformation à Dieppe, 1878, I, 176.
3 Fr. prot., 2nd édition, III, 492, 658. “Le professeur Bonet-Maury a consacré à John Cameron deux intéressantes notices.’’ — Etudes ... en hommage à la Faculté de Montauban (1901), p. 77; Sc. Hist. Review, July 1910, p. 325.
4 Lettre du 20 Sept. 1648, à A. Rivet ( Bibl . Univ. de Leyde).
B J. Pannier : Eglise de Paris sous Louis XIII, I, 634.
6 Boney-Maury : Cameron, p. 100.
rencontrent chez un docteur en médecine, M. Arbault, et Courcelles se déclare convaincu. Le pasteur Durant déclara qu’en fait de controverse tous les autres théologiens n’étaient que des enfants en comparaison de Cameron.
Voilà en quelle estime on tenait dans la capitale l’ancien principal du collège de Glasgow, qui venait d’être réintégré dans les fonctions de professeur à Saumur. “ La France était pour lui une seconde patrie,” remarque avec raison M. Bonet-Maury.
Mais, hélas, le gouvernement du roi, Louis XIII, le considérait toujours comme étranger ; et à ce titre une lettre de cachet du 25 Septembre 1623 interdit à Cameron d’enseigner en France. En 1624 le voilà de nouveau à Paris ; on lui annonce que la défense est retirée ; il peut professer à Montauban. Il s’y marie en secondes noces, encore avec une Française (1625), mais y meurt bientôt, des suites de coups reçus dans une émeute.
Davisson. — En ce temps là le médecin des Ecossais à Paris était, depuis 1624 environ, un de leurs compatriotes, gradué d’Aberdeen, William Davisson, fils de Duncan d’Ardmakrone près Aberdeen, d’une vieille famille des Highlands. Venu en France vers 1614, docteur de la faculté de Montpellier, Davisson avait débuté à Paris comme médecin d’un évêque, prieur de S. Martin des champs, qui meurt en 1616. Des lettres patentes données à Edimbourg en 1629 à ce nobilis Scotus le qualifient “ homme adonné à l’étude des lettres, et d’un esprit tellement supérieur que déjà les etrangers connaissent son nom.” En 1634 le recteur d’Aberdeen lui écrit pour obtenir une copie des droits de l’Université de Paris, parceque les rois d’Ecosse ont naguère garanti les mêmes privilèges à l’Université d’Aberdeen. Davisson fait visite au recteur de Paris et envoie au Dr Gordon à Londres le document désiré.
Il s’occupe de plus en plus de chimie, fait un cours particulier, publie en 1640 chez un imprimeur voisin du collège de Reims, une Philosophia pyrotechnica, seu Cursus chymiatricus , en près de 700 pages. La première partie est dédiée à Jacques Stuart, duc de Lennox, la seconde à ses trois frères, clients du Dr Davisson à Paris. Davisson, de plus en plus célèbre, est nommé médecin du roi, puis intendant du Jardin des plantes médicinales (1647). L’année suivante il ouvre dans un cours public “ la fontaine chimique et botanique aux amateurs de science.” Ainsi s’exprime le texte de l’affiche. In 1650 le fils du professeur, Charles Davisson, devient enseigne à la compagnie de gendarmes.1 En 1651 William Davisson part pour la Pologne, où il passe dix-sept ans, mais en 1669 il est de retour à Paris, premier maître d’hotel du prince de Condé.
Il y a quelques années un membre de l’Institut de France a publié dans les Archives du Muséum d’histoire naturelle une notice rendant 1 Cf. Dr Hàmy : Davisson dans Nouv. archives du Muséum, X, 1905.
SCOTTISH CHURCH HISTORY SOCIETY
compte des travaux d’un savant qui, s’il se livra aux vaines recherches des alchimistes, créa un des premiers laboratoires connus à Paris et mérite à ce titre d’être rappelé à mémoire des Ecossais aussi bien que des Parisiens.
Une fillette de Davisson, Pénélope, avait été enterrée en 164g au cimetière protestant de la rue des Saints Pères (le docteur demeurait semble-t-il, près de là, à côté du couvent des Augustins). Lui même fut enterré à la lisière de la forêt de Fontainbleau, dans le cimetière protestant de Bois-le-Roi (1673).
La Situation ecclésiastique du Collège écossais. — Revenons maintenant à ce qui était le centre de ralliement des Ecossais à Paris, le Collège écossais, dont nous n’avons plus parlé depuis qu’en 1603 l’archevêque Beaton lui avait légué la maison de la rue des Amandiers. Elle se trouve trop petite lorsque, au moment de la Révolution d’Angleterre, les réfugiés anglais et écossais affluèrent en France. Un agrandissement fut décidé après la Restauration de 1660.
Quelle était à cette époque la situation du Collège au point de vue ecclésiastique ? Cette importante question n’a pas encore été entièrement élucidée. Elle nous a valu l’intéressante communication ci-après de sir Thomas Barclay, un des fondateurs de la Franco-Scottish Society, qui appartient, en ligne collatérale, à la famille du principal du Collège en 1662, Robert Barclay :
“ In 1896., when M. Briand was Minister of Public Instruction, I brought before him a proposai to get a fund together in Scotland for the purchase of the building and its return to the Scottish nation. M. Briand instructed his Chef de Cabinet to go into the matter with me. At my suggestion we sent to the Archives for the dossier of Scots College papers. We went through it together. We found no reference of its being an ecclesiastical foundation, but on the contrary that it was open to ail Scottish students, many of whom were Protestants. This we ascertained from the Iconographie of Paris, which gives the inscriptions on ail the plaques in the chapel.
“ We were also unable to ascertain who appointed the Principal, as the Roman Catholics Primate of Scotland seemed to hâve nothing to do with the College, and we came to the conclusion that each successive Principal, or the teachers, appointed his successor who was all-powerful during his tenure of office. This accounts for the Principal Robert Barclay building the new College on the fossés St Victor.
“ Among the students in Principal Barclay’s time was his nephew and namesake, who belonged to a Quaker family, and who himself wrote the famous Apology of Quaker theology. His father would not hâve allowed his son to be educated for the Roman Catholic priesthood.
“ In the middle of the seventeenth century the Papal Nuncio in Paris denounced the College as a hot-bed of Jansenism. The letter is to be seen in the Vatican library. It seems more than probable that if the College had any ecclesiastical attachment, steps would hâve been taken against it, but
nothing happened. If it had Jansenist leanings in the middle of the seventeenth century, it probably fell under the influence of Port Royal when that influence was at its height. Principal Barclay probably wished his nephew to grow up in the spirit of liberal theology which distinguished the Jansenists. This would account for the Apology, which was the first and last expression of Quaker ‘ doctrine.’
“ Under Louis XVIII. the College was treated as a Roman Catholic foundation, and so far as we could ascertain came for the first time under the juridiction of the Roman Catholic Primate of Scotland.”
Dernière Etape du Collège. — C’est du 9 août 1662 que date l’achat du terrain sur lequel, aujourd’hui encore, existent les batiments alors édifiés. Le Principal du Collège, Robert Barclay, acheta à un marchand de bois, membre de l’Eglise réformée de Paris, Etienne Girardot,1 ce terrain le long du chemin bordant au dehors les vieux murs d’enceinte. C’était au sud du Collège du Cardinal Lemoine où, au XIVe siècle, avaient logé les premiers boursiers écossais. Et on appelle maintenant rue du Cardinal Lemoine cette rue qui précédemment (après 1685) se nomma rue des Fossés Saint-Victor. Le haut portail cintré est bien dans le style majestueux contemporain de l’extension de Versailles. Au premier étage, de plain pied avec la cour derrière la maison, les deux fenêtres cintrées le plus septentrionales sont celles de la chapelle. Au dessus de deux étages assez élevés se trouve une attique, puis le toit avec mansardes. Le deuxième étage et l’attique ont chacun 11 fenêtres éclairant un nombre de pièces assez considérable, pour le logement des étudiants. Les travaux de construction durèrent trois ans, de 1662 à 1665. La chapelle, placée sous le vocable du patron de l’Ecosse, fut-elle consacrée le jour de sa fête, le 30 novembre 1665 ? Ce serait à rechercher.
Déclaration royale au Sujet du Collège. — Un quart de siècle passe. De graves changements ont lieu dans la situation politique et religieuse en France et en Grande Bretagne. Tandis que les protestants français sont forcés de s’expatrier après la Révocation de l’Edit de Nantes (1685), le roi Jacques doit quitter l’Angleterre, et Louis XIV, en 1688, lui donne un asile dans le château de Saint-Germain. Il s’intéresse vivement au collège, et en ce même mois de décembre, où le royal exilé a débarqué en France, Louis XIV confirme l’institution du Collège écossais, en lui donnait un sens que nous n’avions pas encore vu préciser ainsi jusqu’alors. Naguère, aux approches de la Révocation de l’Edit de Nantes, les Académies et Collèges protestants français avaient été supprimés et souvent remplacés par des institutions catholiques ; voici le Collège écossais qui, lui aussi, apparaît formellement comme un établissement spécifiquement catholique romain. Louis XIV déclare que le Collège a été fondé tant pour instruire et former des ecclésiastiques
1 Dumolin, Etudes de Topographie, 1929, I, 343.
SCOTTISH CHURCH HISTORY SOCIETY
missionnaires qui seraient envoyés en Ecosse, que pour élever la jeunesse de ce pays dans l’amour de la science et la pratique de la vertu.
A l’imitation du monarque, la ville de Paris voulut donner aux Ecossais catholiques un témoignage d’amitié. Elle leur affecta en 1689 un terrain situé juste en face du Collège, entre la rue des Fossés Saint- Victor et l’ancien mur de Philippe Auguste. Paris s’étendait de ce côté : la porte Saint-Victor venait d’être démolie (1684). Un panneau sculpté, avec le chardon d’Ecosse, rappelle cette origine, sur la maison moderne édifiée contre l’ancienne enceinte (1 rue Clovis : voie percée en 1807 après la démolition de la basilique Sainte Geneviève).
Epilogue : Destinées ultérieures du Collège. — En 1701, lorsque Jacques II mourut, on trouva dans son testament une clause ordonnant qu’on remît au Collège écossais ses manuscrits et “la partie de son corps où siège la vigueur de l’esprit,” comme dit l’épitaphe. Son cerveau fut donc placé dans une urne et déposé dans la chapelle. Bientôt y furent inhumées la fille, puis la veuve du roi (Louis-Marie Stuart en 1712, Marie d’Este en 1718) ; le chancelier James Drummond, duc de Perth, qui avait fait élever le monument royal ; sa femme Mary Gordon, et l’aumônier de Jacques II, Louis Innese, qui fut principal du Collège et mourut en 1738, etc.
Le collège, établissement exclusivement ecclésiastique et exclusivement écossais, subsista jusqu’à la Révolution française. En 1793 il fut transformé en prison. En 1800 le premier consul, Bonaparte, le fit rendre aux Ecossais. L’urne renfermant le cerveau du roi avait disparu, mais on retrouva le petit obélisque de marbre blanc sur lequel elle reposait, et un soubassement de marbre noir. On les voit aujourd’hui encore sur un côté de la chapelle.
Ce ne fut pas l’Eglise établie d’Ecosse (presbytérienne) ni l’Eglise épiscopale d’Ecosse, à qui fut remis ce qui restait des biens primitifs, mais à l’Eglise catholique romaine.
Les revenus étaient fort diminués. Les boursiers ne furent pas regroupés dans la maison fermée en 1793 après quatre tiers de siècle. On revint au système primitif du XIVe siècle. Les étudiants en théologie écossais, catholiques romains, furent placés dans d’autres établissements : au séminaire des Irlandais (dans la rue de ce nom, près de l’Ecole normale de la rue d’Ulm), puis au séminaire du diocèse de Paris. D’après certains renseignements, c’est en 1824 seulement (lorsque la réaction cléricale était très forte autour du roi de France) que le collège écossais fut replacé sous l’autorité de la hiérarchie catholique d’Ecosse.1
De 1815 à 1914 l’immeuble fut loué à une école libre, et on a vu, jusqu’à la guerre, sur la façade, cette inscription : Institution Chevalier.
1 Cf. John Ritchie, Reflections on Scottish Church History.
Depuis 1924 l’évêque catholique de Dunkeld (au nord de Perth), dont le vicaire-général réside à Dundee, loue cet immeuble aux sœurs de Saint- Vincent de Paul. D’après leur tradition, ici même s’élevait précisément au XVIIe siècle la maison de Louise de Marillac, qui installa chez elle, pour s’occuper des pauvres du quartier, les premières dames charitables devenues ensuite “ sœurs de Saint Vincent de Paul.”
Ecossais et Français, catholiques et protestants, continuent à visiter avec un respectueux intérêt cette maison où furent instruits des étudiants, où furent inhumés des rois en exil et leurs fidèles serviteurs, venus tous, dans des circonstanses bien diverses, bénéficier de la cordiale hospitalité qu’était heureuse de leur donner la France.
La lettre qui sir Thomas Barclay m’a fait l’honneur de m’addresser en mars 1931, et dont j’ai cité plus haut quelques lignes, renfermait encore celles-ci :
“ Under Louis XVIII the College, . . . so far as we could ascertain, came for the first time under the jurisdiction of the Roman Catholic Primate of Scotland, and its rental thereafter was applied exclusively for the éducation of the Scottish Catholic priesthood.
“ In the same year, 1896, 1 brought these facts with surmises to the notice of Jules Simon, Ribot, Léon Bourgeois, Léon Say and many others, and they assured me of their support, and I obtâined a similar support in Scotland. ... A joint-meeting was held at the new Sorbonne, where a banquet was given at the end of our proceedings, the only one, I believe, ever given in the Sorbonne itself. Léon Bourgeois presided at the banquet, and Jules Simon did the honours of the Sorbonne and gave us, I believe, his last public speech. It was a very touching farewell. I made a record of his speech from memory in my book Thirty Years, and in the translation of it, L'Entente cordiale, published by Lafitte (now Hachette).”
Un Témoignage français sur les Ecossais. — Pour terminer notre promenade dans les quartiers fréquentés à Paris par des Ecossais au cours de sept siècles, j’aime à rappeler deux appréciations formulées par représentant de chacun des deux peuples sur la nation amie.
Un auteur français du XVIe siècle, Etienne Perlin, exprime ainsi son estime pour les Ecossais :
“ Ceux qui se mettent à étudier deviennent volontiers bons philosophes et bons artiens (étudiants et docteurs de la faculté des arts) ; j’en ai connu autrefois à Paris deux docteurs en théologie des plus savants qu’on pût voir, et principalement en philosophie, ils tenaient les livres d’Aristote sur le doigt (c’est à dire, les connaissaient à fond). L’un s’appelait notre maître Simon Samson, demeurant au collège de Sorbonne, l’autre M. (Janeson) Evanston, qui avait été recteur ; ils sont aujourd’hui évêques en Ecosse et en grand crédit d’honneur, et amplifient le royaume de leur honneur et vertu.” 1
1 Cité par Bonet Maury : C amer on, p. 80.
SCOTTISH CHURCH HISTORY SOCIETY
Un Témoignage écossais sur les Français. — D’autre part voici en quels termes, au siècle suivant, le Dr Davisson a témoigné son amour envers la France :
“Je n’ai rien trouvé de différent entre elle et mon pays natal, que le nom, même dans ce temps où la meilleure partie de ma vie s’est écoulée, et où les années m’ont passé comme des jours ; en sorte que je puis me vanter d’avoir reçu dans le progrès de ma conversation (c’est à dire plus je m’entretenais avec les Français), et d’avoir toujours pratiqué parmi eux un contentement incroyable, conforme à la haute réputation que la France s’est acquise de tout temps, d’être très courtoise et généreuse envers les étrangers, mais particulièrement affectionnée à la nation écossaise, qui depuis neuf cents ans lui a été adoptée (attachée) par la plus ancienne alliance du monde. C’est donc à la mémoire de ses bienfaits que je consacre le léger témoignage de mon affection, ainsi que je suis prêt à lui consacrer mon bien, ma vie et mon être, pour la gloire de son état.” 1
Le Dr Davisson trouvait qu’en France les années lui semblaient aussi brèves que des journées, tant il s’y plaisait ; je pourrais dire avec une égale vérité qu’en Ecosse, pour le visiteur français si aimablement accueilli, les journées semblent aussi brèves que des heures, tant je trouve, parmi les Ecossais, “ un contentement incroyable,” conforme à la haute réputation que l’Ecosse s’est acquise de tout temps, d’être très courtoise et généreuse envers les étrangers, mais particulièrement envers les Français.
Et je terminerai comme le savant médecin d’Aberdeen : “ C’est à la mémoire de la vieille alliance que je consacre le léger témoignage de mon affection.”
1 Cité dans le Bull. hist. prot. fr., 1906, p. 78.