LA LOI SUR LES FABRIQUES
par le manque de surveillance, et par l'état défectueux des machines dans les fabriques.
Par ces dispositions légales, TEtat suisse se constituera le protecteur des ouvriers contre les chefs d'établissements industriels, il s'ingérera dans les affaires industrielles do pays. Il y aura des inspecteurs d'arrondissement qui seront chargés de veiller à l'exécution de la loi fédérale.
Voyez- vous ces inspecteurs fédéraux, se faisant ouvrir les portes des fabriques, faisant trembler sous leurs regards scrutateurs les grands industriels, visitant tous les locaux, s'assurant de l'état des machines, des conditions hygiéniques, prenant sympathiquement note de tous les griefs des ouvrière, des ouvrières et des enfants ?
Quelle plaisanterie !
Voici tout bonnement comment les choses se passeront dans la réalité :
Un Monsieur bien mis, habitué aux manières du monde bourgeois, se fait annoncer auprès du chef d'un établissement comme inspecteur fédéral. Monsieur X., le fabricant, s'empresse de descendre, et, après mille courbettes et un eordial échange de politesses, il entraîne l'inspecteur dans •on appartement particulier. Là, en déjeunant, il explique à son hôte la situation exceptionnellement bonne de rétablissement, les conditions avantageuses où se trouvent les ouvriers, etc. ; il n'y a qu'une ombre au tableau, selon le fabricant, c'est le tort que la limitation des heures de travail a fait à l'industrie. Puis, bras dessus bras dessous, l'intègre inspecteur et Monsieur X. s*en vont faire un tour dans les ateliers. Les esclaves blancs jettent un regard d'espoir |jdu côté de l'inspecteur : celui-ci passe fièrement, et la co- 'inédieest jouée. Le budget de la Confédération suisse a été grevé de quelques milliers de francs de plus pour entre- ^tenir une nouvelle variété de parasites.
la question des services publics devant l'internationale
Rapport présenté au Congrès jurassien tenu à Vevey,Jes 1^' et 2 août 187 5 f par la Section des graveurs et guillocheurs du district de Courtelary [\).
Introduction.
Lq question de l'organisation des services publics dans la société future, mise à Tordre du jour du Congrès général de l'Internationale tenu à Bruxelles l'an derliier, aprè& les débats qui ont eu lieu dans notre Association sur les principes fondamentaux de son existence, a de nouveau attiré l'attention de tous les socialistes sur les problèmes d'une nouvelle organisation sociale. — Les travaux présentés au Congrès de Bruxelles, les délibérations^ les cri-
(1) Brochure in-i6, de 15 pages, sans nom d'imprimeur. Elle fut imprimée à Neuchâtel, à l'imprimerie L.-A. Borel (ancienne imprimerie G. Guillaume fils).
tiques qui s'ensuivirent, ont démontré qu'il était néces» saire de bien établir les termes de la question. En effet, les plans d'organisation des services publics, les détails même^ de cette organisation, se heurtent à cette grande question : Où marchons-nous, quel sera TédîQce social qui sortira de nos luttes ?
Après ce qui a été dit déjà sur la question des services publics, il est manifeste que deux grands courants d'idées, en ce qui concerne la réorganisation sociale, vont se partager le monde socialiste, l'un tendant à TËtat ouvrier, Vautre à la Fédération des communes.
Quelques-uns pensent qu'il n'y a, au fond de ce grand débat, qu'une question d'expressions différentes de la même idée. Mais les discussions relatives à la question des services publics ne peuvent plus laisser de doute à cet égard: il s'agît bien de deux choses différentes.jG'est ce que nous nous efforcerons de démontrer. Nous étudierons la question des services publics au point de vue de l'Etat ouvrier et au point de vue de la Fédération des communes, et nous terminerons en la mettant en présence de l'histoire et de la Révolution sociale.
L'Etat ouvrier.
Le travail le plus important présenté au Congrès de Bruxelles (1874) sur la question des services publics fut celui de la Section bruxelloise, puis vint le travail de la Section de propagande de Genève.
La Section bruxelloise détermine la différence à établir entre service privé et service public, recherche quelles sont
les nécessités qui poussent à ce que telle branche de l'actirité humaine devienne service public, étudie l'organisation st l'administration des services publics par la Commune, l'Etat, la Confédération internationale, suivant l'importance restreinte ou générale de tel service public. Dans la conception des auteurs du mémoire bruxellois, le caractère autoritaire, policier, militaire, religieux, voire même politique et gouvernemental de la Commune et de TËtat aurait disparu, et la Commune et l'Etat, réorganisés fédérativement de bas en haut, ne seraient plus que les agences nécessaires à la coordination de l'activité économique et scientifique des peuples. Mais le mémoire bruxellois ne dit pas ce que seraient cette Commune et cet Etat par rapport à la liberté absolue du groupement, et il est permis, après les débats du Congrès de Bruxelles, de supposer que cette liberté serait sacrifiée à Tordre social, comme elle Test aujourd'hui.
Le mémoire de la Section de propagande de Genève, bien moins détaillé, détermine quels doivent être les services publics dans la société réorganisée, quels sont ceux qui incombent à la Commune et à la Fédération des Communes ; mais ce mémoire ne dit rien quant à la formation de la Commune et des Fédérations de Communes, et nous craignons encore que même la conception des socialistes de la Section de Genève n'aboutisse, par l'organisation des services publics, à la reconstitution de l'Etat autoritaire.
Quelle est l'idée fondamentale des Etats modernes, et parquettes nécessités les partisans de l'Etat justifîent-ils son existence ? C'est que, dans toutes les relations entre les hommes, il y a des rapports purement privés, mais qu'il en existe d'essentiels qui concernent tout le monde ; de là la nécessité d'un ordre public, au moyen duquel on assure le jeu régulier des rapports publics et généraux entre les
hommes. Qu'on médite bien le mémoire bruxellois, et on trouvera que la conception de TËtat ouvrier, qui y domine, est absolument, quant au fond, semblable à celle de TEtat actuel.
Voici venir les objections : L'Etat réorganisé, dirigé, administré par les classes ouvrières, aura perdu le caractère d'oppression, d'exploitation qu'il a actuellement entre les mains de la bourgeoisie ; au lieu d'une organisation politique, judiciaire, policière, militaire qu'il est maintenant, il sera une agence économique, le régulateur des services publics organisés suivant les nécessités sociales et Tapplicalion des sciences.
Mais rendons-nous compte du fonctionnement d'un Etat pareil. L'action politique légale ou la Révolution sociale ont mis entre les mains de la classe ouvrière la direction de la Commune et de l'Etat. Ce que veulent les classes ouvrières, — l'émancipation du travail de toute domination, de toute exploitation du capital, — elles peuvent le réaliser. 11 faut que l'instrument de travail devienne propriété collective, que la production soit organisée, que l'échange se fasse, que la circulation favorise l'échange, qu'une instruction et une éducation scientifiques, humaines, remplacent rignorance actuelle ; que des conditions hygiéniques garantissent l'existence des individus et de la société ; que la sécurité publique remplace l'antagonisme actuel, le jeu criminel des passions haineuses et des rivalités brutales. Le prolétariat, devenu dictateur dans l'Etat, décrète la propriété collective et l'organise, au profit soit des Communes, soit de l'Etat ; il établit les conditions dans lesquelles doivent être utilisés les instruments de travail, pour sauvegarder les intérêts de la production, des groupes producteurs, et ceux des communes et de l'Etat; puis il détermine le fonctionnement de l'échange des produits, organise et développe les moyens de circulation ; élabore un pro-
gramme d'instruction et d'éducation de la jeunesse, en remet l'exécution soit à la Commune, soit à TEtat ; établit un service sanitaire communal et général ; prend les mesures nécessaires pour assurer la sécurité publique dans les Communes et TEtat.
Dans tout ce qui concerne ainsi l'organisation sociale, le prolétariat doit d'abord distinguer ce qui est de Tinitiative privée et ce qui appartient à Tinitiative publique, ce qui est service privé et ce qui est service public, ce qui est du domaine de la Commune, ce qui relève de l'Etal. Exactement comme cela se passe aujourd'hui.
Ce travail de distinction, d'élimination du privé de ce qui est public, d'organisation de tout ce qui est public, de tout ce qui relève de la Commune et de l'Etat, le prolétariat, pris en corps, ne peut l'opérer directement. Il faut que son opinion, sa volonté générale se décomposent, s'analysent, et pour cela il faut les personniGer dans des représentants qui iront, à la tribune parlementaire, défendre l'opinion de leurs commettants. Toujours comme cela se passe aujourd'hui.
Comment ces parlements d'ouvriers seront-ils constitués ? 11 n^'y a pas d'autre moyen que le fameux suffrage universel. II. y aura donc encore la minorité à qui la majorité fera la loi, ou vice versa; car, l'Etat étant reconnu nécessaire pour sauvegarder les intérêts publics, la loi de l'Etat sera obligatoire pour tous, et ceux qui chercheront à s'y soustraire seront traités comme des criminels. Cet Etat ouvrier, qui devait être organisé pour la satisfaction des intérêts économiques de la société, le voilà lancé à pleines voiles dans la législation, la juridiction, la police, l'armée, l'école et l'église officielles. Du moment qu'il y a loi de l'Etat, d'une part, et, d'autre part, diversité d'intérêts à satisfaire^ il est inévitable qu'il y ait majorité ou minorité hostile à cette loi. Si TEtat ne possède pas la puissance de
faire exécuter la loi, celle-ci ne sera pas observée, et Taction de l*£tat sera déconsidérée, annulée. La raison d'Etat nécessite donc la formation d'une puissance capable de réprimer toute tentative de rébellion contre la constitution et les lois de l'Etat. Toute l'organisation judiciaire pour punir les atteintes portées aux bases, à Tordre, aux lois de l'Etat ; la police pour surveiller l'observation des lois ; Tarmée pour comprimer la révolte si elle éclate, pour protéger TEtat contre les atteintes des autres Etats, sont des conséquences nécessaires du principe fondamental de l'existence de TEtat. Si ces services publics, comme on les a appelés jusqu'à ce jour, sont nécessaires à l'existence matérielle de tout Etat, l'école et l'église ofBcielles ne sont pas moins nécessaires à son existence morale. Il faut que les intelligences acceptent cette domination absolue de l'Etat comme la chose la plus naturelle du monde ; aussi tout l'enseignement public, par l'école et l'église, est-il fondé sur le respect absolu de tout ce qui se rattache à l'Etat. Et dans l'Etat ouvrier, auquel on assigne comme caractère essenla fonction de régulateur économique, toute l'organisation de la propriété, de la production, de l'échange, de la circulation sera, entre les mains de la majorité ou de la minorité qui aura la direction des affaires, un moyen de domination Lien autrement puissant que les fonctions politiques, juridiques, policières, militaires exercées actuellement par les bourgeois au pouvoir. — Plus que les bourgeois^ les ouvriers, maîtres de l'Etat, se montreront impitoyables contre toute atteinte portée à leur Etat, parce qu'ils croiront avoir réalisé le plus parfait idéal.
L'Etat ouvrier ne nous paraît donc pas présenter, au problème de réorganisation sociale, une solution qui soit conforme aux intérêts de Thumanité ; celle-ci ne serait point mancipée parce que l'instrument de travail, l'organisation du travail, certains services publics seraient du domaine
de l'Etat ou de la Commune ; la répartition équitable des fruits de la production, lebénéûce d'une meilleure instruction et éducation, les jouissances de la vie sociale seraient certes mieux assurés à chacun 'que dans Tordre de choses actuels, mais l'autonomie complète de l'individu et du groupe ne serait point réalisée, et, pour que l*homme soit émancipé, il faut qu'il le soit comme travailleur et comme individu.
La Fédération des Communes,
L'idée précise de la Fédération des Communes est loin d'être formulée ; et notre travail ne sera qu'une bien faible étape sur la route de défrichement du problème social. Po- ! ser la question de réorganisation sociale en employant la for- [ mule soumise aux délibérations du Congrès de Bruxelles (1), r c'était inévitablement égarer les intelligences sur les véri- • tables termes de la question, c'était dWance conclure à [■ FEtat ouvrier. De même que cet Etat, pour être définitive- ■ ment éliminé des conceptions des travailleurs, devra rece- ' voir de plus complètes atteintes que la critique que nous lui ' consacrons dans le précédent chapitre, de même la Fédération des Communes, pour sortir victorieuse de nos débats, devra être démontrée plus complètement.
Pour résoudre rationnellement le problème de la réorga-
'. ii) La question placée à Tordre du jour du Congrès général de l Bruxelles, en 1874, avait été posée en ces termes : « Par qui et f,^ comment seront faits les services publics dans la nowrelle organi- I sation sociale ? »
124 QUELQUES iSCRITS
DÎsation sociale, il ne fallait pas demander < par qui et comment seront faits les services publics dans la nouvelle organisation sociale d, mais se demander quelles seraient les bases de la société nouvelle.
Une fois la question ainsi posée, nous n'avions qu'à ouvrir l'histoire de TAssocialion internationale des travailleurs, et nous y trouvions la réponse.
En eflet, deux principes, d'une conséquence historique immense, se sont dégagés des débats et des luttes intestines qui ont agité notre Association : le principe de la propriété collective, comme base économique de la nouvelle organisation sociale^ et le principe d'autonomie et de fédération, comme base de groupement des individus et des collectivités humaines. Pour rechercher quelle serait la nouvelle organisation sociale, pourquoi, au lieu de se rendre compte des conséquences nécessaires de Tapplication des deux principes énoncés ci-dessus, se demander ce qui serait service privé et ce qui deviendrait service public, par qui et comment seraient faits ces services publics? En raisonnant rationnellement, on eût dû se dire : Nous nous trouvons en présence de la nécessité de transformer la propriété individuelle en propriété collective : quel est le moyen le plus pratique d'opérer celte transformation ? — C'est que les travailleurs s'emparent directement des instruments de travail, qu'ils ont fait fonctionner au profit des bourgeois et qu'ils doivent désormais faire fonctionner à leur propre proût. Cette mesure révolutionnaire est supérieure en pratique à tous les décrets des assemblées dictatoriales qui se croiraient autorisées à diriger la Révolution ou l'émancipation intégrale des classes travailleuses ; et l'action spontanée des masses populaires, d'où elle peut seule sortir, est, dès les premiers actes de la Révolution, l'affirmation pratique du principe d'autonomie et de fédération, qui devient la base de tout groupement social. Avec les privî-
lèges économiques de la bourgeoisie, ont sombré, dans cette tempête révolutionnaire, toutes les institutions de TEtat au moyen desquelles la bourgeoisie maintient ses privilèges.
Etudions maintenant les conséquences, au point de vue de la réorganisation sociale, d'une pareille révolution. Dans une localité quelconque, les différents corps de métiers sont maîtres de la situation : dans telle industrie, l'outillage utilisé est de minime valeur ; dans telle autre, il est d'une valeur considérable et d'une utilité plus générale; si le groupe des producteurs employés dans cette industrie doit être propriétaire de l'outillage utilisé, cette propriété peut créer un monopole pour un groupe de travailleurs, au détriment des autres groupes. Lqs nécessités révolutionnaires, qui ont poussé les groupes travailleurs à une action identique, leur .dictent également des pactes de fédération, au moyen desquels ils s'assurent mutuellement les conquêtes de la Révolution ; ces pactes, nécessairement, seront communaux, régionaux, internationaux, et contiendront les garanties suffisantes pour qu'aucun groupe ne puisse accaparer à lui seul les bénéfices de la Révolution. C'est ainsi que la propriété co/^fciet?^ nous paraît devoir être tout d'abord communale, puis régionale et même internationale, suivant le développement et l'importance plus ou moins générale de telle branche de l'activité humaine, de telle richosse naturelle, de tels instruments de travail accumulés par un travail antérieur.
Quant à la constitution des groupes de producteurs, la spontanéité des intérêts révolutionnaires qui leur ont donné naissance sera le point de départ de leur organisation, i^t du développement de cette organisation au point de vue de la réorganisation sociale. S'ctant groupés librement pour Faction révolutionnaire, les travailleurs continueront ce libre groupement pour l'organisation de la production, de l'échange, de la circulation, de l'instruction et éducation.
de rhygiène, de la sécurité ; et de même que, dans les luttes révolutionnaires, l'attitude hostile d*un individu dans tel groupe, d'un groupe dans telle Commune, d'une Commune dans telle région, d'une région dans l'internationalité, n'ont pu empêcher la marche triomphante de la Révolution, de même l'isolement, lorsqu'il s'agira du développement des conquêtes de la Révolution, ne pourra arrêter la marche progressive des masses travailleuses agissant librement.
Qu'on remarque bien la différence essentielle entre TEtat ' ouvrier et la Fédération des Communes. L'Etat détermine . ce qui est service public et l'organisation de ce service public : voilà l'activité humaine réglementée. Dans la Fédération des Communes, aujourd'hui le cordonnier travaille chez lui dans sa chambre ; demain, par l'application d'une découverte quelconque, la production des chaussures peut être centuplée et simplifiée à la fois ,: les cordonniers arors s'unissent, se fédèrent, établissent leurs ateliers, leurs manufactures, et entrent ainsi dans ^activité générale. Il en est de même de toutes les branches de Tactivité humaine: ce qui est restreint s'organise d'une manière restreinte, ce qui est général, d^une manière générale, tant dans les groupe» que dans les Communes et les Fédérations. C'est Texpérience, le développement de chaque jour, mis au service de ' la liberté et de l'activité humaines.
Que sont devenus, dans cette organisation, les service» publics de l'Etat actuel, sa législation, sa juridiction, sa police, son armée, son école et son église officielles? Le libre contrat a remplacé la loi ; s'il y a des conflits, ils sont jugée par des tribunaux d'arbitres dans les groupes où éclatent ces conflits ; et quant auxmesures de répression, elles n'ont plus leur raison d'être dans une société fondée sur la libre organisation, l'organisation et l'action de tel groupe ae pouvant en aucune manière me nuire si l'organisation et
FactioD du groupe auquel j'appartiens sont également respectées, et cette organisation et celte action pouvant difGcilement s'écarter des intérêts de Thumanité émancipé^ après que la Révolution sociale aura balayé toutes les conséquences pratiques du bourgeoisisme. Un service de sécurité pourra peut-être encore avoir son utilité temporaire, mais ce ne pourra plus être une institution ayant un caractère général, indispensable, vexatoire, oppressif, comme dans Tordre actuel.
L'humanité pourra s'élancer libre dans les recherches scientifiques, en appliquant les découvertes nouvelles dans l'intérêt de tous.
La question devant P histoire et devant la Révolution sociale.
Il est incontestable que la question, au point de vue pratique, se tranchera suivant le degré de développement socialiste des masses travailleuses dans chaque pays, et aussi suivant les premiers pas, plus ou moins décisifs, de la Révolution sociale. Il n'y a aujourd'hui que les ignorants et les gens de mauvaise foi qui osent affirmer que la solution du problème social peut se produire autrement que par la Révolution. Nous sommes heureux de constater que nos frères d'Allemagne, malgré le caractère légal de leur agitation socialiste actuelle, sont d'accord avec nous sur ce point. Mais la Révolution peut se produire de deux façons : elle peut avoir pour but immédiat, et pour base d'action en même temps, la conquête, par les classes ouvrières, du pouvoir politique dans l'Etat actuel et la transformation de
128 QUBLQUBS ÉCRITS
cet Etat bourgeois en Etat ouvrier ; elle peut, d'un autre côté, avoir pour but immédiat, et également pour base d'action, la destruction de tout Etat et le groupement spontané et fédératif de toutes les forces révolutionnaires du prolétariat. Si l'action révolutionnaire peut varier d'un pays à l'autre, elle est également susceptible de variation dans les Communes d'un même pays ; ici la Commune conservera un caractère autoritaire et gouvernemental, et môme de bourgeoisisnie ; ailleurs le coup de balai sera complet. Si on se rend bien compte de la situation actuelle des peuples dans les différents Etals civilisés, et des conceptions diverses, en ce^ matières, qui ont encore cours, on comprendra qu'il est inévitable que la Révolution présente un caractère extrême de variété. Nous verrons sans doute toutes les théories socialistes, le communisme, le collectivisme, le mutuellisme, recevoir une application plus ou moins restreinte ou générale, selon les grands courants que suivra la Révolution.
Comment en serait-il autrement, quand nous voyons aujourd'hui un grand pays comme l'Allemagne s'attacher à ridée de l'Etat ouvrier, et d'autres, comme l'Italie et TEipagne, à l'idée de la Fédération des Communes? Cette diversité de tendances révolutionnaires a été, pour la bourgeoisie, un sujet d'accuser le socialisme d'impuissance. Avec un peu de clairvoyance, il est facile cependant de constater que, si des divergences existent dans la conception d'une nouvelle organisation sociale, les classes ouvrières sont de plus en plus unies pour faire crouler l'édifice bourgeois. Et cette divergence ne peut pas être une cause d'impuissance, mais, au contraire, une cause de force, dans ce sens que les groupes travailleurs, en réalisant leur conception particulière et en respectant la réalisation des conceptions des autres groupes, auront tous un plus grand intérêt au triomphe de la Révolution.
En quoi cela arrêtern-t-il la marche révolutionnaire du prolétariat, que les Allemands réalisent TEtat ouvrier, tandis que les Italiens, les Espagnols, les Français, réaliseront la Fédération des Communes ? et même qu'en France, certaines communes conservent la propriété individuelle, tandis que la propriété collective triomphera dans d'autres?
Ces réserves faites, nous avons cependant la conviction que l'organisation la plus favorable au développement des intérêts de l'humanité finira par s'imposer partout, et que les premières manifestations révolutionnaires seront déterminantes pour le développement successif des étapes de la Révolution. Cette conviction, nous la poussons jusqu'à afBrmer que ce sera la Fédération des Communes^ qui sortira avec le plus de puissance de la Révolution sociale.
On a reproché à cette Fédération des Communes d'être un obstacle à la réalisation d'une entente générale, d'une union complète des travailleurs, et de ne pas présenter, au point de vue de l'action révolutionnaire, la môme puissance d'action qu'un Etat.
Mais comment se fait-il que les groupes travailleurs, librement fédérés dans l'Internationale, pratiquent la solidarité, s'entendent, se mettent d'accord ? C'est que la même situation économique les pousse à la*pratique de la • solidarité. Que sera-ce, alors que leur action sera débarrassée de toutes les entraves que lui oppose l'ordre actuel ?
Comment se fait-il que l'Internationale augmente en puissance d'action tant qu'elle est une fédération, tandis qu'elle se déchire sitôt qu'un Conseil général veut en faire un Etat? C'est que les travailleurs ont la haine de l'autorité, qu'ils veulent être libres, et qu'ils ne seront puissants que par la pratique de cette large et complète liberté.
Oui, notre Association a été la démonstration de la fécondité du principe d'autonomie et de libre fédération ; et
130 QUBLQUfiS ÉCRITS
c'est par l'application de ce principe que l'humanité pourra marcher vers de nouvelles conquêtes pour assurer le bienêtre moral et matériel de tous.
Les délégués de Berne avaient reçu de leur Section, au sujet de la question des services publics, le mandat suivant, dont le Congrès de Vevey a décidé l'impression à la suite du rapport de la Section des graveurs et guillocheurs du district de Gourtelary : ]
« Considérant que Tobservatron démontre que le travail ] perd tous les jours l'apparence di\ travail individuel pour : se constituer en travail collectif ou social ; . ^
c Que, pour des causes qu'il serait intéressant de recher- .< cher, les services publics ne sont que cette partie du travail ^ social qui la première s'est constituée collectivement ; *
« La Section de Berne pense que la question doit être posée 'en ces termes : .-i
« Quelle sera après la Révolution V organisation du '] travail social? j
« Dans* le cas où le Congrès jurassien aborderait la ques- J tion en ces termes, les délégués de la Section combattront '^{ toute organisation par l'Etat ; ils repousseront l'Etat fédéral ■ comme l'Etat centralisé. » ?
Le Comité central de la Fédération ouvrière du district de Courtelary m'ayant honoré d'une invitation à donner une conférence publique, j'ai choisi comme sujet de cette «onférence le Radicalisme et le Socialisme.
Le parti radical, dans tous les pays, se présente au peuple comme le parti le plus avancé, le plus conforme au^ ~ iatéréts populaires, tandis qu'il veut faire passer les tendances socialistes, soit comme une folle tentative, soit comme une combinaison criminelle de gens misérables et envieux.
Poussé par les événements de ces dernières années, le [ parti radical a fini toutefois par s'affubler d*un manteau socialiste couleur rose, et, selon les circonstances électorales, il fait miroiter aux yeux du peuple certaines réformes so-
(1) Le Radicalisme et le Socialisme, conférence publique, par AdhémarJScflwiTzouÉBEL : brochure de 40 p. in-16; Saint-Imier, 1876. — Cette conférence fut faite à Berne le samedi 26 février 1876, et répétée eosuite à Sonvillier le 28, à Saint-Imier le 29, à Neuchàtel le il mars. C'est le texte de la conférence tel qu'il avait été iu à Saint-Imier qui a été imprimé.
La brochure a été publiée à Neuchâtel, à rimprimerie L.-A. Borel (sans nom d'imprimeur).
ciales des plus anodines, mais que l'on fait passer pour des panacées. Je crois donc qu'il n'est pas inutile de mettre en présence les tendances du radicalisme et celles du socialisme, non seulement d'une manière générale, mais en les examinant parallèlement sur chacun des points essentiels qui constituent notre vie économique et politique.
Il est clair que, dans ce travail, je dois faire abstraction de toutes les petites nuances locales, et m'en tenir aux manifestations générales des partis.
Le parti radical ne porte pas partout la même dénomination ; en Suisse, par exemple, dans la politique fédérale, le parti avancé s'intitule parti radical; dans la politique cantonale, en certains cantons, le parti avancé prend le nom de démocratique, dans d'autres celui de radical, dans la plupari celui de libéral (1). Ces diverses dénominations sont toutes des expressions différentes de celte même tendance à opérer les réformes en conservant les bases actuelles de l'ordre économique et politique.
Le socialisme, aujourd'hui, n'est plus la doctrine de telle ou telle école systématique. Par le mouvement général des classes ouvrières, y)ar l'Association internationale des travailleurs, par la Commune de Paris, le socialisme est devenu l'expression des tendances des masses travailleuses, non seulement à améliorer leur position, mais à s'émanciper complètement de la domination et de l'exploitation bourgeoises.
Maintenant que nous nous sommes reconnus, abordons le terrain pratique ; nous nous reconnuîlrons mieux encore.
(1) Dans le canton de Berne, par exemple, les radicaux se donnent à eux-mêmes le nom de libéraux. Il faut noter toutelbis qu'il y a des cantons, comme ceux de Genève et de Neuchàtei, où le parti qui s'appelle libéral est le parti conservateur et clérical.
Ce qui constitue le fond essentiel de Texistence des individus et de l'humanité, c'est certes la question économique,
. la question du pain. C'est par elle que j'aborderai cette
^ étude.
■ En plaçant en première ligne la question économique,
: nous nous trouvons tout d'abord en contradiction avec
' toutes les nuances du parti radical. Chez les hommes d'Etat comme chez les hommes de l'Eglise, nous constatons un souverain mépris pour ces misérables questions matérielles,
r tandis qu'ils exaltent les questions politiques et religieuses. L'idéal de Thamanité, selon eux, ce n'est pas une constitution scientifique de la propriété, de la production, de
', réchange, de la circulation, c'est un Etat puissant, une Eglise consolatrice des misères de ce monde.
Mais les politiqueurs aussi bien que les théologiens sont impuissants à arrêter la marche des événements, et nous
' constatons que les questions économiques s'imposent chaque jour davantage, tandis que la décadence réelle des Etals et des Eglises, malgré leur puissance artificielle actuelle, devient inévitable.
Qu'entend-on par questions économiques? Ce sont les
■ questions se rattachant à la constitution de la propriété, à la production, à la consommation des richesses.
La question de la propriété est fondamentale. De la solution qu'on lui donne dépendent toutes les notions sur Tor-
. ganisation de la société humaine. Une fois cette question bien élucidée, et toute équivoque devenue impossible sur ce point, les autres questions, loin de nous paraître insolubles,
se présenteront comme des questions secondaires, dont laj solution ne sera plus que la conséquence de la solution donnée au problème de la propriété.
Le parti radical, au point de vue de la propriété, esl aussi conservateur que le parti le plus rebelle à toute amélioration sociale. La propriété individuelle est un dogme consacré du parti radical, et nous avons vu, dans ces dernières années, l'association radicale par excellence, la Ligue de la paix et de la liberté (1), se montrer, sur ce terrain, aussi conservatrice que n'importe quel congrès d'économistes bourgeois. G*est à cette occasion qu'eut lieu la rupture définitive entre les socialistes révolutionnaires et les radicaux de la Ligue de la paix et de la liberté (2).
La propriété n'est pas considérée, par les radicaux, comme un fait qui se modifie, qui se transforme : c'est à leurs yeux une chose immuable, et la forme d'appropriation individuelle est estimée comme absolument légitime, en dehors de loute contestation. £n effet, disent les radicaux si aussi bien que les conservateurs, si vous enleviez au travail le stimulant de l'appropriation individuelle, vous ar- j rèteriez la production, et l'humanité retomberait dans la j plus sauvage barbarie. \
C'est l'argument essentiel, contenant en lui toutes les { autres objections, qu'on oppose à une transformation de la ] propriété. .
Si nous observons les choses, nous remarquons que les ; faits démentent absolument l'argumentation des partisans de la propriété individuelle. Nous laisserons de côté les di-
(1) C'est une association international^ qui fut fondée au Ck>n^è8 de la paix tenu à Genève en septembre 1867.
(2) Au congrès de Berne, en septembre 1868. Ceux des socialistes révolutionaires qui, comme Bakounine, Elisée Reclus, FaneUi, etc., taisaient partie de la Ligue de la paix, sortirent alors de cette Ligue et fondèrent TAUiance de la démocratie socialiste, qui adhéra à rinternationaie.
LE RÀDICALISMB BT LE SOCIALISME 135
verses transformatioas qu'a subies la constitution de la propnété durant Thistoire, et nous étudierons ce que nous pouvons voir de nos propres yeux.
Prenons les deux manifestations essentielles de l'activité humaine : Tagriculture et l'industrie.
Si les paysans n'étaient pas propriétaires individuels du sol qu'ils cultivent, nous dit-on, ils n'auraient point d'intérêt à faire fructiOerle sol, et Tune des sources essentielles de l'existence humaine serait tarie. D'après celte argumentation, tous les cultivateurs sont censés être propriétaires du sol qu'ils cultivent. Les statistiques de tous les pays nous apprennent cependant que le paysan propriétaire devient de plus en plus une exception, et que dans certains pays la grande propriété est le fait dominant. Dans d'autres, où la petite propriété est encore dominante, l'agriculture est dans un état d'infériorité frappante, les propriétés des paysans sont grevées d'hypothèques, et peu à peu le grand capital ruine les petits propriétaires et s'enrichit de leurs dépouilles.
La science condamne irrévocablement la petite culture (i), et démontre, par une observation rigoureuse et par l'expérimentation, les avantages de la grande culture. Or, la grande ealture n'est possible qu'avec la grande appropriation. Voici à ce sujet un passage remarquable d'un rapport présenté par la Section bruxelloise au Congrès général de l'Internationale tenu à Bruxelles en septembre 1868 :
a Pourquela terre fournisse aux hommes son maximum de produits, il est nécessaire d'appliquer au travail agricole toutes les connaissances acquises sur le reboisement des montagnes, le défrichement des landes, le dessèche-
(i) Cette afiirmation nous parait aujourd'hui trop absolue, et Kropotkine a montré, par des faits, que dans certaines conditions la petite culture intensive, aidée par U science, réalise des mer- Teilles.
ment des terres marécageuses, Tirrigation des terres arides, les assolements, les amendements, les engrais, les prairies tant naturelles qu'artificielles. Or, l'application de ces connaissances n'est possible qu'avec la culture en grand. Ainsi, pour ne parler que des assolements, on sait aujourd'hui que chaque plante, ou du moins chaque famille de plantes prend au sol un ou plusieurs sels particuliers : la bourrache çt les solanées prennent surtout au sol du salpêtre ou nitrate de potasse, les légumineuses, du plâtre ou sulfate de chaux^ et ainsi de suite ; c'est ce qu'on a appelé la sélection végétale. On sait aussi que les excrétions de certains végétaux sont favorables à d'autres végétaux : que, par exemple, les excrétions des légumineuses sont très favorables à la bonne venue des céréales ; quel est le cultivateur qui ne sait qu'un champ \ qui aura porté du trèfle est très propre à donner une belle- ^ récolte de froment ? C'est sur ces données expérimentales, expliquées du reste par la physiologie botanique, qu'est fondée la théorie des assolements ; mais cette théorie ne peut être appliquée à la petite culture, parce que le petit cultivateur est forcé de planter dans son champ ce qui lui est le plus immédiatement nécessaire, des céréales et des pommes de terre, puis des pommes de terre et des céréales ; il ne peut faire alterner ces cultures avec celles des raves, des turneps et des plantes fourragères, dont il n'a que faire.
« Et ce que nous disons des assolements est vrai aussi pour les engrais. Les troupeaux de bœufs et de moutons, en même temps qu'ils fournissent par leur chair un des aliments essentiels de l'homme, et par leur cuir ou leur laine d'utiles vêtements, restituent encore à la terre leur fumier, qui est une des p ri rr^i pales matières premières de l'agriculture. Or, les troupi ciux exigent de grandes prairies naturelles et artificielles, c'est-à-dire la grande culture.
« Envisagez ainsi séparément chacun des grands besoins
de l'agriculture moderne, et vous verrez de plus en plus que la satisfaction de ces besoins est impossible avec la petite culture, et que celle-ci conduit directement, malgré tout le courage et Ténergie du paysan, à la stérilisation du sol. Que ceux qui douteraient de ces faits lisent les belles études comparatives de M. Léonce de Lavergne surPéconomie rurale de TAnglelerre, où dominent la grande propriété et la grande culture, et sur l'économie rurale de la France, où dominent la petite propriété et la petite culture.
« Ensuite, la grande culture seule peut donner lieu à de précieuses économies de terrain, de temps et de travail, tandis que la petite culture occasionne une grande déperdition de ressources. Par exemple, le petit cultivateur, propriétaire de plusieurs petits lopins de terre, disséminés à travers les champs des voisins, est obligé de perdre une grande partie de son temps à se transporter d'un lopin à Fautre par des chemins excessivement multipliés. Ainsi, dans les pays de petite propriété et de petite culture, les passages et servitudes emportent, avec les haies, murai P'îs, clôtures, derrière lesquelles se cantonne le propriétaire raé- 6ant et farouche, une grande partie du sol.
tt Ce n'est pas tout. Un des faits dominants de la phase économique que nous traversons, c'est l'application de plus en plus étendue de deux grandes forces économiques à la production, dans tous les travaux où ces forces économiqué's peuvent augmenter la somme des produits : nous voulons parler de la force collective et de la machine. Devant celte tendance irrésistible, nous avons déjà vu, dans l'industrie proprement dite, une foule de petits patrons et d'hommes établis disparaître devant la concurrence de grands entrepreneurs ou d'associations de capitalistes, qui seuls peuvent employer les grands engins mécaniques et profiter du surcroît de production que fournit le manœuvrement avec ensemble et avec unité d'une légion de travailleurs salariés,
combinant leurs efforts. Or, s'il est une industrie où la force collective est d'une application nécessaire, c'est à coup sûr Pagriculture ; certains travaux agricoles, tels que le défrichement, les vendanges, la moisson, la fenaison, sont même les types par excellence de l'application de cette force. El s'il est aussi une industrie où Tintroduction de la machine soit nécessaire et doive se faire invinciblement, c'est encore Tagriculture. Mais l'application sur une vaste échelle de ces deux grandes forces économiques aux travaux agricoles n'est guère possible avec la petite culture parcellaire, tandis qu'avec la grande culture rien n'est plus facile.
(( C'est ce qui fait que l'agriculture anglaise est la seule qui, jusqu'à maintenant, se soit servie généralement des nouveaux engins mécaniques, u La terre ne demande pas « seulement des engrais et des amendements », dit M. de Lavergne, € elle a encore besoin d'être creusée, ameublie, ni- « velée, sarclée, assainie, travaillée dans tous tes sens, pour « que l'eau la traverse sans y séjourner, pour que les gaz oc atmosphériques la pénètrent, pour que les racines des « plantes utiles s'y enfoncent et s'y ramifient aisément. Une « foule (le machines ont été imaginées pour lui donner ces « dernières façons. On a pu se convraincre de l'immense « importance de l'industrie des machines aratoires en An- (( gleterfe et des débouchés qu'elle y rencontre, par l'éten- « due qu'elle occupait à l'Exposition universelle ; on comp- « tait près de trois cents exposants de cette catégorie, venus « de tous les points du Royaume-Uni, et, parmi eux, il en « est, comniie les Garrett et les Ranson, dans le comté de « Suffolk, qui emploient des milliers d'ouvriers et font tous c les ans pour des millions d'affaires (1). »
La statistique est non moins concluante :
« En Angleterre, — où le servage avait déjà cessé de fait
(l) Troisième Congrès de l'Association internationale des trtk~ vailleursy Compte-rendu officiel; Bruxelles, 1868, page 36.
Yers la fin du quatorzième siècle, et où dès le quinzième siècle la plus grande partie de la population se composait de paysans libres et propriétaires ; où même, d'après Mdcaalay, à la fin du dix-septième siècle, la population agricole formait les quatre cinquièmes de la population totale, — l'œuvre du capital accapareur de la terre, accompagnée des aliénations arbitraires, a marché à si grands pas, que des villages entiers d'agriculteurs ont disparu sans laisser * de traces, et que le sol de l'Angleterre appartient aujourd'hui presque tout entier à quelques centaines de familles. En 1770, il y avait encore en Angleterre, en Ecosse et en Irlande 250.000 propriétaires fonciers ; aujourd'hui il y en a 30.000, et sur ce nombre il en revient 9.000 à l'Irlande. En Ecosse, le quart du territoire du pays est la propriété de cinq particuliers ; parmi ces propriétaires, Lord Sutherland figure en première ligne avec 1.326.453 acres.
« A l'époque où l'industrie de la laine se montrait plus productive que la culture du blé, 15.000 paysans du comté de Sutherland, qui cultivaient 794.000 acres de terre, en furent chassés de la manière la plus barbare pendant les années 1814 à 1820, pour faire place à un troupeau de 130.000 moutons. Ces pauvres gens, refoulés au bord de la mer, se livrèrent h la pêche pour gagner leur vie ; au bout de quelque temps, la» pèche leur ayant donné quelque profit, les propriétaires vinrent de nouveau les chasser plus loin, leur enlever leur pêcherie et s'installer à leur place.
€ Les registres d'impôt présentés à la Chambre des Communes le 20 juillet 1864 établissent que trois mille particuliers se partagent à eux seuls un revenu annuel de 625 millions de francs, ce qui fait une somme plus considérable que le revenu de toute la population agricole de l'Angleterre et du pays de Galles.
« De 1851 à 1861, la concentration de la propriété foncière dans un petit nombre de mains a augmenté en Angle-
terre de 11 7o* Dans un meeting qui a eu Ueu à Londres le 13 octobre 1869, et où a été fondée une Ligue des travailleurs de Tagriculture, un orateur a signalé le fait suivant : l'aristocratie terrienne en Angleterre compte cinq mille individus, et ces individus reçoivent chaque année de leurs fermiers une somme totale de deux milliards et sept cent cinquante millions de francs, ce qui fait pour chacun d'eux un revenu moyen de 550.000 francs (1). »
a Si la concentration de la propriété foncière dans la main d'un petit nombre, dit à ce sujet un manifeste des travailleurs anglais, suit toujours le même progrès, la question de la propriété territoriale sera singulièrement simplifiée, comme elle Tétait dans l'empire romain, quand Néron laissa errer sur ses lèvres un féroce sourire à la nouvelle que la moitié de la province d'Afrique appartenait à six chevaliers» Arrivée à ce degré extrême déconcentration, la question de la propriété terrienne ne peut guère souffrir de difficultés en Angleterre ; et elle doit irrévocablement s'y résoudre dans le sens de la propriété collective du sol, parce que le peuple anglais, habitué à la grande culture avec tous ses avantages au point de vue agricole, les assolements, les machines, les amendements^ les prairies, les engrais animaux, ne peut pas revenir au morcellement agricole avec ses conséquences : la jachère, la culture à la bêche, le manque. d'engrais, la suppression des bestiaux et, par suite, de la' viande.
« Eu Belgique, la propriété territoriale tend aussi à se concentrer, bien que dans une progression infiniment moindre qu'en Angleterre, où l'existence du droit d'aînesse favorise énormément cette concentration. Parcourez-y les
(1) Manifeste aux travailleurs des campagnes, publié par le Comité de propagande des Sections allemandes de rAssociation internationale des travailleurs (rédigé parJoh.-Ph. Becker, traduit de l'allemand par James Guillaume) ; dans le Progrès du Locle,da 25 décembre 1869, et dans l'Egalité de Genève, nos io et 13 de 1870.
communes rurales, et presque toujours vous y trouverez " un grand propriétaire foncier à qui appartiennent presque toutes les terres du village ; le plus souvent ce grand pro- ; priétaire terrien commande en maître au village, car il est i; presque toujours, non seulement le principal propriétaire '- des terres arables, mais propriétaire des maisons, bourgmestre et cbef d'industrie; c'est un véritable seigneur féodal. ; Lorsque par hasard un lopin resté libre se trouve en vente, c'est le seigneur qui en fait l'acquisition à vil prix, car i nul n'oserait lui faire concurrence pour cet achat (1). »
Voilà ce que nous enseigne la statistique sur les pays de î grande production et de propriété concentrée. Examinons ! maintenant la situation des pays de petite propriété : ! « Nous lisons dans un article du Courrier Français, du i 28 février 1868, que le nombre des parcelles de terre en , France était alors de plus de 140 millions. Les cotes foncières, réunissant les parcelles que chaque contribuable possède dans une même commune, étaient, en 1858, , de 13.118.723, et ellesse sont élevées, en 1866, à 14.123. 117. « Et en même temps que le morcellement continue et 1^ que le sol s'émiette, l'hypothèque vient grever de plus en t. plus le lopin du paysan, de sorte que le paysan n'est sou- • vent que le propriétaire purement nominal du coin de terre i qu'il cultive péniblement à la bêche, et dont ses efforts ne j parviennent qu'à grand'peine à arracher de quoi payer 5^ Fintérét du capital emprunté pour l'achat de la terre. Aub jourd'hui encore, comme du temps où Michelet écrivait le L Peuple, on peut dire que lorsque son champ lui rapporte 2, \ l'usure demande 8, c'est-à-dire que l'usure combat contre ' lui comme quatre hommes contre un, et que chaque année I d'intérêt enlève quatre années de travail. Quant à Thypo-
f (1) Troisième Congrès de l'Association internationale des tra-
i vailleurs. Compte-rendu officiel^ page 37.
thèque, on sait que près de 12 milliards sont hypothéqués! sur le sol français, qui en vaut 48.
< En considérant cet appauvrissement de la terre, cet envahissement de l'hypothèque, cette insatiabilité de l'usurv, on peut dire que le sol échappe au paysan, que la terre lai glisse des mains, et que la propriété fuit devant lui comme une ombre. El voici qu'eu même temps un phénomène nouveau se manifeste : c'est l'association des capitaux appliquée à Tachât du sol, l'anonymat agricole; c'est h constitution d'une nouvelle féodalité terrienne analogue à la féodalité industrielle. Naguère M. Hubert Delisle faisait, en pleine séance du Sénat français, cette déclaration enthousiaste, dont il ignorait probablement la véritable portée : a Le moment vient où le capital français ne se décc pensera plus que pour la France ; l'argent revient au sol. « Ainsi dans la Gironde on a acheté tout récemment pour. <( douze millions de propriétés, et presque tous les acqué- « reurs sont de grands noms financiers. Il y a autant « millions que de propriétaires, n
« Et les faits de ce genre se multiplient. Encore quelque» années, et les chefs féodaux de la Qnance seront redevenu! les chefs féodaux du territoire français. Contre la concup-' rence que va lui faire l'industrie agricole en grand, le petit cultivateur propriétaire ne peut lutter ; il faut qu'il dispa* raisse, comme a déjà disparu deTindustrie extractive'le petit propriétaire de gisements houillers et de carrières, el^ comme disparaît chaque jour de l'industrie manufacturière le petit patron ou le travailleur indépendant. Pourtant il lui reste peut-être, à lui aussi, comme aux travailleurs ur-i bains, une dernière planche de salut : c'est Tassociation. Déjà nous voyons quelques premières lueurs d'association! apparaître au sein des populations rurales de la France ij ce sont quelques sociétés pour l'achat en commun d'engraii ou d'un outillage perfectionné. Si une nouvelle organisa-'
Uon du crédit pouvait favoriser ce mouvement (1), tout nous porte à croire que, malgré l'esprit routinier du ';; paysan, l'association s'étendrait bientôt à des objets de plus •L eo plus importants : c'est que nécessité fait loi ! Mais rassoie dation agricole, si elle vent réaliser tous les avantages de I la grande propriété et lutter contre elle, doit absolument ^ appliquer à la culture nos connaissances sur les assolet ments, les irrigations, l'élevage du bétail, les prairies arti- I ficielles^ les abris, les constructions rurales, etc. Or, pour cela, il faut que les parcelles de terre soient réunies en un domaine plus ou moins vaste, c'est-à-dire que la petite propriété morcelée fasse place à la propriété collective.
€ Alors disparait, il est vrai, ce désir de possession exclusive et de libre et absolue disposition que l'on dit être si profondément inné au cœur du paysan français, et que Michelet a cherché à poétiser en l'appelant « le mariage ff mystique de Thomme et de la terre » ; mais, devant la loi impérieuse de la nécessité, le paysan français finira par oublier cette utopie ; il se trouvera heureux, somme toute, d'avoir troqué son vain titre de propriétaire exclusif et son ; droit de jouissance égoïste et solitaire contre l'avantage d^ètre le co-propriétaire d'un sol dont lés produits auront ▼ingtuplé avec un travail vingt fois moins pénible, a II nous est donc permis de poser ce dilemme : c Ou bien le paysan français triomphera de la nouvelle féodalité terrienne qui se constitue, et alors il faut qu'il accepte l'association agricole et par suite la propriété collective ; I c Ou bien il ne triomphera pas de cette féodalité, il re-
(1) L'auteur de ce rapport, César De Paepe, était encore, en 1868, à demi proadhonien, et croyait à l'organisation du crédit gratuit, qae se garantiraient mutuellement les producteurs industriels et agricoles. Le Congrès de Bruxelles s'était occupé du projet d'une Banque d'échange présenté par la Section bruxelloise.
tombera dans le salariat agricole, et alors la concentration de la propriété foncière en quelques mains peu nombreuses amènera tôt ou tard, en France comme en Angleterre, comme en Allemagne, une révolution sociale d'où sortiront l'association agricole et la propriété collective (1). »
Je terminerai cet exposé par quelques faits se rattachant à la situation en Suisse :
« Dans la partie allemande du canton de Berne, qui compte environ 350.000 habitants, et dont la population, il n'y a que vingt ans, avait une si grande réputation d'aisance et de prospérité, les documents ofQciels établissent qu'il y a eu en quatre ans 8390 ventes aux enchères, savoir : en 1864, 1230; en 1865, 1830; en 1866, 2139 ; et en 1867, 3141 ; on voit avec quelle effrayante rapidité le chiffre s'en accroît chaque année. En 1857, il y avait eu 735 faillites, et en 1867 on en acompte 1341, c'est-àdire presque le double! Dans les onze années de 1857 à 1867, le nombre total des faillites a été de 7789 ; Tannée 1868 a ajouté à cette somme un nouveau contingent de 3991 faillites ; et pendant Tan de grâce 1869, jusqu'au 13 novembre, les faillites ont déjà atteint le chiffre de4935 ! Cela montre que dans ce petit endroit béni, la classe moyenne se voit chaque année expropriée et dépouillée par le capital d'après une progression qui croit, non pas en raison arithmétique, mais en raison géométrique. Ainsi ce canton, dernièrement encore réputé Tsi riche et si prospère, comptait en 1868 le nombre effrayant de 36.000 faillis, de 36.000 citoyens, appartenant à la classe rurale, déshonorés par la loi et frappés de mort civile, la plupart pères de famille. Qui pourrait compter en outre le nombre de ceux qui, pendant ce même laps de temps, ayant réussi à
(1) Troisième Congrès de V Association internationale des tra^ vailleurs. Compte-retidu officiel, pages 37-38.
: éviter le scandale de la faillite et des enchères publiques, ont abandonné sans tambour ni trompette l'ancien héritage j de la famille pour aller vivre comme mercenaires dans des ? logements étrangers ? El tout cela se passait pendant que [ les gros bonnets du pays créaient banque sur banque, soi- I; disant pour venir en aide aux agriculteurs et aux petits ^ industriels, en réalité pour s'enrichir de leurs dépouilles (i). »
'^ La Suisse, qui possède, dans plusieurs cantons, sur 100 familles, 88 propriétaires, avait en 1873 une dette hypothécaire de 2.300 millions de francs, dont les intérêts se montaient à 106 millions.
Dans l'industrie proprement dite, nous constatons trois phases essentielles du développement de la production, qui correspondent à trois formes d'appropriation du capital qui sert d'agent de production : la petite, la moyenne, la grande industrie. Dans la première, presque toujours ' le producteur '.travaille chez lui, utilisant un matériel de \ peu de valeur et lui appartenant ; il emploie quelquefois \ deux ou trois ouvriers, mais les bénéfices qu'il réalise ^ ainsi sont peu de chose en comparaison des exigences de la lutte qu'il doit soutenir pour se maintenir. Tant que l'industrie est dans cette première période, Tantagonisme des classes n'apparaît pas encore, carie petit patron est luimême un travailleur comme les ouvriers qu'il peut utiliser;
(1) Manifeste aux travailleurs des campagnes (déjà cité) ; dans le Progrès du Locle, du 25 décembre 1869, et VEgalitè de Genève, no 9 de 1870.
il vit de leur vie, il partage leurs souiïrances, et son existence est réellement celle d'un prolétaire. Nous ne savons si un certain nombre de métiers, qui sont encore dans cette première phase de développement, sont condamnés à rester station naires ou à disparaître, ou bien si le développement économique les entraînera dans la moyenne et grande industrie.
La moyenne industrie présente déjà d'autres caractères plus tranchés. C^est encore Tatelier, le petit chantier, la petite manufacture, mais on voit déjà d'un côté le patron propriétaire exclusif des instruments de travail, et de l'autre un nombre plus ou moins grand d'ouvriers salariés, î Les forces économiques, qui sont le levier par lequel se constitue le grand capital, la division du travail, la machine, la puissance collective, fonctionnent dans des proportions plus ou moins grandes, et, suivant les capitaux. : disponibles, l'intelligence, l'activité, le discernement et l'habileté dans les spéculations du patron, de l'entrepreneur, du directeur, l'entreprise se fraiera la route qui conduit à la grande industrie, ou périclitera.
La grande industrie présente tous les caractères d'une 'J féodalité. Dans une usine, dans une manufacture travaillent infatigablement des centaines, des milliers d'ouvriers,-; faisant mouvoir un gigantesque outillage, confectionnant i d'innombrables produits. Cette usine, cette manufacture', ' avec l'outillage que chacune d'elles contient, sont la pro-. priété exclusive d'un seul individu ou de quelques actionnaires. Cette armée de prolétaires, qui par son travail arrache au sous-sol la matière première, qui transforme celte matière en puissantes machines, puis qui fait mouvoir ce<^ machines et inonde le monde de richesses, elle doit ' croupir dans le dénuement et la misère, en vendant son ■' travail à ceux qui ont accaparé le capital produit par l'effort * des masses populaires façonnant la matière. £t tous les :
Lfi RADICALISME ET LE SOGIALISMB 147
- petits métiers, toutes les industries qui. sont susceptibles ^ d'être transformés par l'application des découvertes scien- ^^ tifiques, par l'introduction des machines et la division du travail, sont irrévocablement condamnés;! le grand capital s'en emparera et en fera la proie des grands spéculateurs.
'- Si nous parcourons les pays civilisés, dans les cités, dans les vallons, partout nos yeux sont frappés du spectacle d'une infatigable activité ; le retentissement des usines, le bruit des machines mues par la vapeur, le bourdonnement
'. qui s'échappe des fabriques, les richesses variées étalées
''dans les magasins, tout annonce le bien-être. Le soir un peuple immense se traîne fatigué dans les rues, s'engouffre dans de sombres quartiers, va prendre à la hâte un modeste repas et se reposer, pour recommencer le lendemain, tandis que quelques somptueux équipages entraînent rapidement à de splendides jouissances les familles bourgeoises propriétaires de tout, même de la vie du travailleur.
' C'est cet état de choses que l'on décore du nom de « pro-
! priété légitimée par le travail » !
Dans l'agriculture comme dans rindustrîe, nous constatons que le travail individuel cède la place au travail collectif;
• que ce sont les forces économiques, la machine, la division du travail, qui deviennent les principaux agents de la
i production. La statistique nous apprend que la grande .propriété est déjà un fait dominant dans certains pays, i.que d'autres pays sont en voie d'arriver rapidement à la ^méme situation, et que la production, dans les pays de petite propriété, est inférieure, et par conséquent la ruine inévitable. Ces faits importants, qui sont la clef de l'avenir de notre civilisation, laissent le parti radical parfaitement ^indifférent, et les socialistes qui sonnent la cloche d'alarme, qui indiquent le remède, sont considérés comme
• des cerveaux brûlés.
Un parti qui a la prétention d'être le représentant le
plus sérieux du progrès, et qui obstinément se refuse à examiner le problème le plus grave des temps modernes, lorsque la science l'appelle à cet examen, ce parti, s'inlilulât-il parti radical, et eût-il pour lui rapprobation momentanée de la masse des citoyens, n*est pas le représentant des vrais intérêts populaires.
Après avoir examiné la question dé la propriété, nous aborderons les problèmes de la production, de la consommation, de rechange et de la circulation.
Les économistes bourgeois» qui se sont occupés de rechercher les lois qui président à la production et à la dÎ8> ; tribution des richesses, ont cru tout expliquer en invoquant la loi de l'offre et de ta demande, en lançant leur fameux : <( Laissez faire, laissez passer ». La liberté est un des dogmes vénérés de la Révolution bourgeoise. Mais en proclamant la liberté, la bourgeoisie a oublié une chose essentielle, c'est de donner à tous les moyens de la pratiquer : c'est là le fond du débat qui partage le monde bourgeois et le monde socialiste. Les radicaux, tout comme les écooomistes bourgeois, nous diront : « Chacun n'est-il pas libre de parvenir à la plus brillante position? Avec du travaili chacun peut devenir patron, propriétaire de manufactures, . commander aux autres après avoir obéi ; c'est le seuri moyen d'établir, dans les limites du possible, l'équilibre social. 7>
Quelqu'un a dit que la parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée ; le meilleur moyen de savoii jusqu'à quel point la parole exprime la vérité, c'est d'exaiïiiner les faits.
De par la Révolution de 1789 et les conséquences qu'elle a eues en Europe, je suis un homme libre, mais je suis en :; , même temps un ouvrier rubanîer. Je vais offrir mon tra- ^ vail à la porte d'une fabrique de rubans. Deux bras de plus I ou de moins importent peu au manufacturier ; pour moi, f au contraire, la question est vitale, car, si je n'ai pas de r travail, ma famille devra subir des privations, la misère. On accepte mes bras à la condition d'une réduction de salaire ; or, j'ai vainement frappé, auparavant, à la porte de ; plusieurs établissements : la crainte du lendemain, la nécessité du moment me font vendre mon travail à meilleur marché. Voilà pour l'ouvrier toute la pratique de la liberté. D'un côté, un riche manufacturier, propriétaire de tous les instruments de travail dont ont besoin une quantité considérable d'ouvriers pour faire fructifier leur labeur, et, en fait, arbitre des destinées de ses ouvriers ; de l'autre côté, la masse des travailleurs, représentant l'élément essentiel de la production, le travail, mais dénués de tout capital, n'ayant aucune part dans la possession de l'instrument de travail, et contraints de vendre leur travail au prix qu'on veut bien leur donner. En présence de cette situation, on se demande comment l'économie bourgeoise et tous ceux qui vivent de l'application de ses théories peuvent invoquer la fameuse liberté d'arriver aux conditions sociales les plus élevées? Tant que l'une des branches de l'industrie est dans la première phase de son développement, pn conçoit que l'ouvrier, par un travail assidu et par des privations, puisse devenir petit patron ; \ on peut admettre encore qu'un petit patron puisse déve- [' lopper son entreprise jusqu'aux conditions de la moyenne \ industrie et, une fois là, si les spéculations lui sont favo- ' râbles, transformer son atelier en manufacture. Les exemples de ce genre sont assez nombreux dans l'histoire de la bourgeoisie, et on conclut généralement que l'ouvrier
ISO QUELQUES ECRITS
qui le voudrait sérieusement pourrait s'affranchir et parvenir.
Nous devons reconnaître que, tant qu'il s'agit des petits métiers, la chose est possible. Mais sitôt qu'il s'agit de la moyenne industrie, cela devient difficile, et il faut que des circonstances extraordinaires favorisent l'ouvrier qui veut *se faire une position. En présence de la grande industrie, la chose devient impossible. Or, pour toutes les industries constituées sur l'échelle de la moyenne et de la grande production, il ne peut plus être question de passer parla filière des petits métiers ; il faut tout de suite se placer sur le pied des grands chefs d'ateliers et des manufacturiers. Comment l'ouvrier, qui n'a d'autres ressources que son travail personnel, parviendrait-il à réaliser pareille entreprise? Admettons encore que cela soit possible pour quelques-uns. Mais pour un qui sera parvenu, quelle masse innombrable reste en route et sert de marchepied à l'activité et à l'ambition de celui qui parvient? Et dans le système économique actuel, il n'en peut pas être autrement. Dans les petits métiers, si tous étaient patrons, la concurrence extrême qui en résulterait rendrait la position de cette foule de petits patrons plus misérable encore que celle des ouvriers ; dans la moyenne et grande industrie, si tous étaient patrons, la moyenne et grande industrie n'existeraient plus. Telles sont les splendides contradictions où aboutissent les théories bourgeoises sur la pratique de la liberté.
Mais enfin, nous dit-on, s'il n'y avait pas dans les entreprises industrielles cette direction unique d'un patron, toute la production serait paralysée, et notre civilisation n'aurait pas à son avoir les richesses que nous admirons. Nous ne faisons aucune difficulté de reconnaître qu'une intelligente direction dans les entreprises est un facteur important, et nous examinerons dans un instant s'il n'est pas possible de constituer plus avantageusement l'admi-
l ^ nistration des entreprises industrielles, agricoles, commerbV ciales, qu'elle ne Test aujourd'hui. Mais il faut que le i monde bourgeois soit arrivé à un degré d'impudeur bien : développé, pour pr(>ner avec tant de suffisance son ordre - économique, quand de toutes parts les débâcles succèdent aux débâcles, lorsque les crises sont en permanence, que la misère grandit et se généralise dans le peuple, tandis que la richesse publique passe adroitement dans les mains d'habiles spéculateurs. Gomment les grandes faillites ne seraient-elles pas à l'ordre du jour, quand la grande exploitation, les spéculations fabuleuses sont une nécessité économique pour les entrepreneurs et les directeurs ? Il faut parvenir au haut de Téchelle ou tombera moitié chemin. Nous disons que c'est une nécessité économique, et nous allons le prouver : existe- t-il, en ce moment-ci, un moyen 4e proportionner la production aux nécessités de la consommation ? La loi de roiïre et de la demande, nous dira-t-on. Dans les conditions actuelles, lorsque le produit est fabriqué, s'il n'est pas demandé, il ne s'écoulera pas ou se vendra à perte ; en cela la loi de l'offre et de la demande exprime la réalité, mais elle ne prévoit rien ; elle ne dit pas par quels moyens on peut prévoir, elle nie même qu'il
(soit possible de prévoir. Cependant, par l'établissement général et régulier de la statistique du travail, il serait possible d'établir d'une manière positive les bases de la [ production sur les nécessités de la consommation. Mais i' les spéculateurs ont précisément intérêt à opérer sur l'imprévu, à exagérer la production, pour surcharger les mar- , chés et déprécier les produits, et faire ainsi ce qu'on appelle ; une magniQque affaire. Si l'entreprise coule quelques con- . currents, elle devient splendide ; qu'une foule de fabricants soient entraînés dans la faillite, qu'une industrie ;. tout entière soit en souffrance pendant des années^ il 1 n'importe, l'orgie des grandes spéculations va son train,
152 QTJBLOtJBS ECRITS
cherchant et trouvant de nouvelles victimes. C'est le peuple travailleur qui, en définitive, supporte les conséquences de cette application de la liberté telle qu'elle est comprise par la bourgeoisie. Et il en sera ainsi tant que le peuple laissera passer entre les mains des accapareurs la richesse qu'il produit, tant qu'il laissera la direction de la production aux mains des classes dirigeantes,
La distribution des richesses, par Tintermédiaire du corn* merce, présente les mêmes caractères d'accaparement, de spéculation que nous oiïre la production. Une hiérarchie innombrable d'intermédiaires, qui s'interposent entre le producteur et le consommateur, renchérissent les produits et se livrent à des spéculations lucratives, tout comme le font les chefs de l'industrie. C'est une féodalité mercantile qui se partage, avec les féodalités industrielle et financière, le gâteau préparé par le travail du peuple.
Pour compléter ce système économique, les principaux moyens de circulation sont la propriété de grandes compagnies capitalistes, et le public paie cher les services que lui rend ainsi le capital. Le capital, par contre, ne paie rien ou presque rien pour la concession de toute la richesse naturelle qui lui a été faite pour rétablissement de son exploitation.
Enfin, une organisation puissante du crédit aide au fonctionnement de tous les rouages de cette machine économique, au moyen de laquelle la bourgeoisie attire à elle la plus grande partie de la richesse créée par le travail des < masses populaires. 1
Les radicaux, qui sont en adoration devant le citoyen» j ont compris pourtant qu'il y avait contradiction à traiter J l'ouvrier comme citoyen, en tant que membre du corps po- '] litique, et à rexploiter en tant que machine économique. . On a trouvé un système de juste milieu qui sauve les apparences. Les sociétés coopératives de production, de cou-
sommation, de crédit, Texploitation par l'Etat des voies de circulation, seraient, au dire des radicaux, la panacée universelle. Nous ferons remarquer à Messieurs les radicaux que, lors de la naissance des sociétés coopératives, qui furent Tune des étapes du mouvement socialiste, ils en furent tout d'abord les ennemis, et n'en devinrent les amis que lorsqu'ils s'aperçurent qu'elles ne pouvaient pas constituer un danger pour Tordre actuel.
On peut concevoir les coopérations de production dans la petite et moyenne industrie, et encore entourées de difficultés telles que l'insuccès est certain. Les expériences faites sont concluantes. Le milieu actuel, dont l'atmosphère est imprégnée de notions bourgeoises qui pénètrent l'existence de chacun, n'est pas propre à développer ^les principes de solidarité nécessaires à la bonne marche d'une coopération, et les difficultés économiques sont considérables en présence des moyens de lutte à la disposition des entrepreneurs bourgeois. Quant à la coopération dans la grande industrie, les uns en ont fait leur deuil, parce qu'ils l'ont reconnue impraticable ; les autres ont imaginé le crédit de l'Etat pour l'installer. Ce dernier moyen est sérieux ; nous ferons seulement remarquer qu'il conduit inévitablement au communisme d'Etat ; les radicaux ont trop horreur du communisme au profit de la masse, et sont trop amoureux du communisme au profit d'une minorité, pour vouloir sérieusement user de ce moyen.
Ceux qui ont fait leur deuil de la coopération dans la grande industrie échapperont difficilement à ce dilemme : ou bien la coopération est pour eux un moyen sérieux d'opérer l'émancipation du prolétariat, et alors ils doivent en vouloir l'application pour la grande masse des prolétaires, pour ceux qui travaillent dans la grande industrie; ou bien ils ne veulent pas l'émancipation de cette grande masse, et alors la coopération est pour eux une blague.
Les sociétés coopéralives de consommation, les sociétés de crédit, ojat eu plus de succès, mais c'est grâce à l'introduction dans leUr organisation de Tun des principes chers à la bourgeoisie, — le prélèvement de bénéfices en faveur du capital. Nous ne connaissons, dans notre contrée, qu'un exemple de coopération de consommation fondée sur le principe nouveau de Télimination des bénéfices en faveur du capital, c'est le magasin institué à Saint-Imier par la fédération ouvrière du district de Courlelary. Je suis heureux de constater la bonne marche de cetlp entreprise, et je me permets d'émettre le vœu de voir les ouvriers du district acquérir suffisamment d'énergie et d'initiative pour donner à cette institution toute Texlension possible.
La remise entre les mains de l'Etat des voies de circulation ne changera en rien les conditions économiques du peuple. Pour TEtat, l'exploitation des chemins de fer et autres voies de communication sera un moyen de prélève-* ment d'impôt, et le travail en supportera les frais comme auparavant.
Les réformes économiques projetées par les radicaux ne sont donc pas un moyen d'émanciper le travail, et cette tactique nouvelle des radicaux doit démontrer aux ouvriers qu'ils doivent apprendre à distinguer la réalité des apparences.
II nous reste, pour terminer ce chapitre traitant des ' questions économiques, à exposer le programme du parti socialiste.
Nous voulons la propriété collective, comme résultat de l'évolution économique qui a transformé toutes les conditions sociales dans les temps modernes.
Comme moyen pratique de transformation delà propriété, individuelle en propriété collective, nous pensons que le moyen le plus direct, le plus simple, est l'expropriation des ' détenteurs actuels, par les masses Insurgées,
Comme moyen de conslitution organique de la propriété collective, nous proposons que chaque corps de métier prenne possession du capital-instrument qu'il a à utiliser ; ,que les capitaux industriels soient la propriété de la Commune, ou, si leur importance Texigeait, de la Fédération des Communes, et que ces capitaux soienL.concédés, moyennant certaines garanties, aux groupes producteurs ; que le sous-sol, le sol, les forêts, rivières, voies de communications soient la propriété des Fédérations de Communes, et soient également concédés, sousles garanties suffisantes, aux associations de producteurs respectives ; que la Fédération internatfonale organise l'exploitation des grandes voies de circulation ayant un caractère d'internationalité.
Comme organisation de la production et de rechange, nous proposons la constitution, dans chaque localité, de groupes producteurs constitués librement, suivant les branches de production existant dans la localité ; la fédé-* ration locale de ces groupes producteurs constituant la Commune, déterminant les rapports entre les groupes, les obligations générales à Tégard de la Commune, et installant un comptoir d'échange pour l'achat et la vente des subsistances. Les différents groupes locaux d'un métier constitueraient des fédérations régionales d'un même métier, comme les Communes constitueraient la Fédéra* tion des Communes ; cette organisation embrasserait ainsi la totalité des intérêts existants.
Comme moyen de préparation à cette transformation « nous proposons la création des corps de métier et leur fédération, tant locale que régionale; l'organisation de l'assurance mutuelle pour les accidents qui peuvent frapper l'ouvrier, et surtout de la résistance, pour la défense des intérêts ouvriers ; l'initiative d'entreprises industrielles et commerciales qui seraient la propriété des organisations ouvrières et constitueraient une école de pratique admi-
nistrative ; rorganisation de l 'étude de toutes les branches utiles des connaissances humaines, et surtout des questions sociales ; une propagande active, par la presse et la parole» des principes socialistes.
Cette organisation préparatoire contient tous les éléments constitutifs de la nouvelle organisation sociale, et n'auraiti si elle était généralisée, qu'à s'imposer pour opérer la révolution sociale.
Nous venons de voir que, sur la question du pain, le parti radical représente absolument les intérêts- bourgeois, ne veut pas de Témancipation du travail. Pour rouvrier, c'est la pierre de touche au moyen de laquelle il peut reconnaître amis et ennemis. Le socialisme reprend l'œuvre de la Révolution de 1789, et à la conquête de la liberté vient ajouter la conquête des moyens à donner à tous pour la pratiquer. Pour que le travailleur soit libre, il faut qu'il possède l'instrument de travail. La situation économique actuelle ne permet celle appropriation que collectivement, -i Travailleur, prépare-tdi à la Révolution sociale, et, si tes. j ennemis. et leurs ignorants complices t'accusent de vouloir ] le vol et le partage, expose leur simplement la situation ^; actuelle : Tu es pauvre, et les grands voleurs sont consi- * dérés. 3
La question politique, tout aussi bien que les questions économiques, est envisagée d'une manière complètement opposée par les radicaux et par les socialistes.
Les radicaux prétendent que sans une organisation puissante des Etals, l'ordre public serait constamment menacé, .. et qu'aucune sécurité n'exislerail ni pour les individus nî '. pour la société humaine. '^
LB RâDIGàLISME BT LB SOCIALISME 157
Si nous examinons d'une manière approfondie le rôle de FËtat, si nous éludions les institutions au moyen desquelles il manifeste son action, nous constatons que, dans la réalité des choses, il n*est pas le gardien de Tordre public, la sauvegarde de la sécurité de chacun et de tous, mais la synthèse organique de tous les privilèges économiques de la bourgeoisie et le vigilant gardien des intérêts de cette classe. Les expressions à! ordre 'public, àe sécuritéfUe signifient pas autre chose que « consécration publique des intérêts des classes dominantes » ; Tordre public est troublé lorsqu'une atteinte quelconque est portée aux intérêts dominants; la sécurité publique n'existe plus lorsque le privilège est menacé.
Nous analyserons le principe fondamental de TEtat, sa constitution organique, et enfin les institutions qui lui sont inhérentes.
Il pourrait être très intéressant de rechercher, au point de vue de la civilisation des sociétés humaines, comment se constituèrent primitivement les Etats, et Taction qu'ils exercèrent durant Thistoire. Mais notre travail est surtout une critique de ^Taction actuelle, et nous prendrons les choses telles qu'elles nous apparaissent dans toute leur réalité vivante.
Puisqu'il s'agit d'établir un parallèle entre les tendances. du radicalisme et celles du socialisme, nous ne pouvons nous arrêter à Texamen de l'Etat absolutiste ; nous étudierons l'Etat démocratique, à l'édification duquel travaillent, dans les différents pays, toute» les nuances du parti radical.
Le principe londamental de cet Etat démocratique, c'est la souveraineté du peuple. Le peuple est souverain ! Il ne s'agit pas seulement d'affirmer ce principe démocratique, il faut que cela soit une réalité. Or, précisément par l'organisation de TElat, au moyen duquel aurait dû être assurée la pratique de cette souveraineté populaire, elle a été en-
158 QUELQUES icniTS
terrée. La souveraineté du peuple peut-elle se manifester directement y ou bien sa manifestation n'est-elle possible que par des intermédiaires? Le radicalisme ne va pas au , delà de cette dernière conception, tandis que le socialisme affirme nettement la possibilité de Texercice direct de la souveraineté.
Dans Texamen de cette question, nous nous heurtons tout d'abord au fait des Etats territoriaux, au parquement arbitraire des peuples dans des frontières arrêtées par la volonté des tyrans qui ont dominé le monde durant Thistoire. Tous les citoyens originaires de tel territoire constituent Tensemble du peuple, et c'est la souveraineté de ce peuple qu'il s'agit de faire valoir. Nous ferons remarquer que tous les Etats modernes, terri torialement parlant, sont loin d*être constitués scientifiquement au point de vue du groupement national, soit géographique, soit humain, ai l'on examine la chose au point de vue soit des langues et des intérêts existants, soit de la configuration du territoire. Lé peuple habitant tel territoire est considéré comme corps soial de l'Etat, et c'est sa volonté qui est censée dominer dans l'organisation et l'administration de l'Etat. De là Vex* pression populaire : « L'Etat, c'est nous! » C'est précisément h par cette conception, qui nous montre l'ensemble du peuple 'j devant manifester collectivement sa souveraineté par l'Etat, : que les radicaux ont préparé la fosse où ils ont enterré la ^ souveraineté populaire.
Pour que la souveraineté du peuple [soit une réalité, il faut que les divers intérêts qui constituent la vte populaire puissent se faire valoir, et cette manifestation directe . des intérêts n'est possible que par la spécialisation scienti* fique et le libre jeu de tous les intérêts existants, et non pas par leur confusion générale dans un Etat.
Le moyen imaginé pour manifester la souveraineté du ' peuple dans l'Etat fut le suffrage universel. Tous les ci- ^
LB RÂDICâLISHB et LB SOCIALISME 139
toyens l'un pays furent ainsi appelés à votersur les destinées de rEtnl. C'était bien là la confusion générale de tous les intérêts dans TEtat, et la constilutiôn du peuple en majorité et en minorilé électorales. Par ce fait, la souveraineté du peuple n'est plus la souveraineté de l'ensemble des citoyens, mais seulement de ceux qui composent la majorité. La première manifestation pratique de la conception du principe de la souveraineté populaire selon le radicalisme est déjà un enterrement. C^est l'abdication du peuple au bénéfice de la majorité électorale. Les abdications vont se succéder, et l'enterrement sera complet.
Comment veut-on, en effet, que la volonté directe de ceux qui constituent la majorité électorale se fasse valoir? Cette majorité n'est constituée que parce que toutes les volontés individuelles, partielles, se sont confondues dans une volonté collective. Et remarquez que cette volonté collective de la majorité est une chose abstraite, à laquelle il faut donner un corps pour qu'elle puisse s'imposer dans l'Etat. Ce corps, c'est le parlementarisme. C'est la formation des parlements, des constituantes, des assemblées législatives. La majorité délègue ainsi sa souveraineté à des représentants qui iront, dans les parlements, défendre ses intérêts et confectionner des lois pour leur sauvegarde. Enfin l'assemblée nationale, ainsi constituée, délègue au gouvernement le pouvoir de l'exécution des lois et des décrets de l'assemblée.
Les radicaux ont compris qu'il y avait contradiction entre le principe théorique et cette abdication par degrés de tous les attributs de la souveraineté populaire : ils ont imaginé un correctif, le référendum.
A certains intervalles réguliers, ou lorsque le peuple, par voie de pétition, en fait lui-même la demande, on soumet au scrutin, pour le rejet ou l'acceptation, les lois et décrets votés par l'assemblée nationale. Mais ce vole populaire
n'esl pas plus une manifesta lion vraie de la souveraineté du peuple, que le vote pour la formation de l'assemblée^ législative : les mêmes phénomènes de division en majorité et en minorité écartent toute manifestation des intérêts divergents ; c'est une noyade générale dans une majorité ou une minorité.
Et cette constitution de la majorité et de la minorité, dans les conditions économiques actuelles^ est loin de se faire avec toute la liberté d'action qu'afûrme le parti radical. Les classes possédantes ont, d'une manière générale, entre leurs mains, tous les moyens de façonner Topinioa publique conformément à leurs intérêts : la presse entière, à l'exception de quelques rares organes socialistes, est au service de la bourgeoisie ; elle a ses orateurs qui, au moyen d'une habile phraséologie démocratique, exercent à la tribune un puissant ascendant sur le peuple; le clergé de tous les cultes est dévoué à Tordre actuel ; enfin il y a les intimidations de toute espèce : pression du patron sur ses ouvriers, du propriétaire sur ses fermiers et journaliers ; des entrepreneurs, des fabricants, des commerçants sur leurs employés, des créanciers sur leurs débiteurs, des administrations sur les administrés ; dans maints endroits, et le fait a eu lieu dans le canton de Berne, on ne recule pas devant l'intimidation militaire. Aussi la plupart des agitations électorales présentent-elles un caractère absolument vil, où les ambitions personnelles et de coteries sont habilement voilées par les déclamations du plus pur patriotisme.
Nous avons vu que l'exercice de la souveraineté du peuple, dans l'état actuel, aboutissait à la nomination d'une assemblée nationale chargée d'élaborer la constitution de l'Etat et les lois qui en découlent, et à la composition d'un gouvernement chargé de veiller à l'application de la constitution et à l'exécution des lois.
Si on se place au point de vue purement humain, dé-
LU RADICÀLieMB ET LE SOCIALISME 161
gagé de toutes préoccupations d'orgueil et de vanité nationale, on est dominé par un pénible sentiment en constatant, d*un côté, combien les constitutions les plus démocratiques, et l'assemblage des lois qui les accompagnent, sont le tombeau de toutes les libertés populaires, et, de l'autre, avec quel enthousiasme la majorité du peuple accepte encore ces constitutions et ces lois comme le gage le plus sérieux de sa liberté, de son indépendance, de son bien-être.
Et cependant la vérité est facile à découvrir : il suffit de lire attentivement la constitution démocratique la plus prônée en ce moment, celle de la Confédération suisse. A côté de quelques déclarations de principes, de quelques affirmations sur les droits du peuple, la pensée dominante qui se dégage de cette œuvre, c'est la préoccupation de la centralisation, de la constitution d'un pouvoir fort, de restrictions à apporter à la pratique des principes démocratiques affirmes, c'est la copie des tendances des grands Ëtats monarchiques, avec l'étiquette républicaine.
Et il n'en pouvait pas être autrement, et il n'en sera pas autrement tant que le peuple suivra la routine politique. Par la situation économique, en Suisse comme partout, la bourgeoisie est dominante. Sa domination économique implique sa domination politique. En fait^ qui siège dans nos Grands-Conseils, à l'Assemblée fédérale, qui compose nos autorités cantonales et fédérales? Ce sont les hauts barons de la finance, les grands et moyens entrepreneurs et propriétaires, les avocats; c'est la bourgeoisie. Et vous voudriez que cetle classe, possédant le pouvoir, n'en fît pas usage pour sanctionner ses privilèges et donner satisfaction à ses intérêts ?
Toute l'organisation politique de l'Etat, depuis la commune, le district, le canton jusqu'au gouvernement fédéral, tout est constitué en vue de la subordination à l'Etat, c'oslà-dire, en apparence, à la majorité de la nation, mais en
réalité à la minorité bourgeoise que la majorité a portée an pouvoir.
L'organisation judiciaire est censée assurer Texercice régulier des droits de chacun dans Tordre public ; mais rinterprétalion des lois, la procédure, la constitution des organes chargés de prononcer dans les conflits, tout est fait par et pour la bourgeoisie.
L*organisation militaire n'a pas seulement pour but la défense du pays contre l'étranger, mais aussi la répression des mouvements insurrectionnels qui pourraient surgir. Les événements de Gœschenen (!) n'ont que trop prouvé qu'en Suisse, comme partout, l'armée saurait être employée pour faire taire les revendications du travail.
Et les questions économiques qui se rattachent à la vie de l'Etat, dans quel sens sont-elles tranchées, sinon dans l'intérêt des législateurs qui appartiennent à la bourgeoisie et la représentent? S'agît-il de concessions à accorder pour la construction d'une ligne de chemin de fer qui sera la propriété d'une compagnie de capitalistes, c'est à pleines mains qu'on puise dans les coffres de l'Etat, tandis qu'on lésine misérablement chaque fois qu'il s*agit des intérêt directs des ouvriers ou des paysans.
Il serait utile qu'un spécialiste voulût bien entreprendre un travail d'analyse des constitutions, des codes, des lois, des moyens de procédure et de juridiction qui régissent les peuples. Quel amas d'absurdités, quel tissu de contradictions, quelle négation du principe même qui a donné naissance à toutce fatras judiciaire ! Vous voulez assurer l'ordre public, et vous élaborez une telle quantité de codes, de lois, qu'il faut l'existence d'un homme pour s'y reconnaître : vous entassez dans ces codes et ces lois de telles contradictions, qu'ils deviennent précisément une cause de disputes!
(1) Il y avait eu à Gœschenen, le 28 juillet 1875, un massacre d'ouvriers. *
— Pardon ! nous répond-on : la religion a ses prêtres ; la jurispludence ne peut rester en atrière. L'avocat est là qui prend fait et cause pour vous et qui se charge défaire valoir les articles des code^ét des lois qui peuvent vous être favorables. Un aulreavocat invoquera contre vous d'autres articles, et u n tribunal , composé des citoyens aussi peu au courant des lois et des codes que les comparants, est chargé de prononcer.
Toute cette organisation judiciaire, quel est son but? C'est d'assurer l'ordre économique régnant et l'inféodation -/absolue de la personnalité humaine à l'Etat. Ce qui concerne la partie purement criminelle de la juridiction n'en est qu'une faible portion, en comparaison de l'importance delà partie civile et des garanties de la propriété.
Les radicaux ont commencé à se préoccuper des difficultés qui naissent de ce labyrinthe de codes et de lois, et demandent généralement la simplification des lois, des moyens de procédure. Tant que là situation économique et politique existante sera ce qu'elle est, il y aura nécessité d'une organisation judiciaire compliquée ; le seul résultat , ^ qui pourrait être atteint, c'est l'unification, parce que les faits économiques qui donnent lieu à la juridiction deviennent partout identiques.
Le militarisme est non moins une plaie inhérente à l'ordre actuel. Les Etats, par leur constitution territoriale, sont antagonistes ; de là, nécessité d'une force militaire, au moyen de laquelle les Etats peuvent se défendre des attaques de leurs voisins et entrer dans la voie des conquêtes. Celte nécessité de l'organisation militaire résulte également de la situation intérieure des Etats.
Pour que la machine gouvernementale, administrative, juridique de l'Etat fonctionne régulièrement, il faut qu^elle soit préservée de toute attaque intérieure. Depuis que la lutte entre les classes s'accentue, nous voyons que l'armlp est partout employée au profit de la bourgeoisie contre le
prolétariat. On fait grand bruit autour des systèmes d^or* ganisatioD militaire, et le parti radical attend des merveilles de la transformation des- armées permanentes en milices nationales. Pour que les milices nationales aient leur raison d'être, il faut qu'elles soient à la hauteur des armées permanentes. Le résultat ne peut être atteint que par des sacrifices économiques identiques à ceux qu'exige l'armée permanente ; quant à la sauvegarde des traditions démocratiques, par la transformation des armées permanentes en milices, nous assistons en ce moment même à une expérience instructive : depuis que la Suisse est entrée dans la voie de la prussification de son organisation militaire, tout observateur peut constater l'abandon de nos traditions démocratiques au profit de préoccupations toutes militaires ; cette fièvre de militarisme sera l'un des agents de la destruction de Tordre de choses actuel. Tous les Etats ont une dette publique considérable, et la banqueroute est inévitable. La Suisse n'a pu échapper à cette situation, et elle sera fatalement entraînée sur la même pente que les autres Etats.
L'examen de Ja question politique nous permet de constater que la constitution des Etats, môme démocratiques, ne sauvegarde ni les intérêts, ni les libertés du peuple, mais les intérêts de classe de la minori^ qui domine. Les réformes que les radicaux cherchent à réaliser dans l'Etat ne peuvent [pas en modifier la constitution fondamentale, '• ni les institutions qui en sont la conséquence pratique.
Il nous reste à formuler le programme politique du parti socialiste.
Le socialisme veut l'organisation de la souveraineté du peuple d'une manière réelle, par la reconnaissance complète de l'autonomie et de la liberté des individus, des groupeSp '; des communes, des fédérations.
LB RApiGALISMB ET LE SOCIALISME 165
Les organes au moyen desquels le peuple manifeste sa souveraineté ne sont plus TËtat et les institutions qui en découlent, mais le corps de métier, la Commune et la Fédération.
Le peuple ne délègue plus sa souveraineté, mais Texerce directement dans chacun des organes nécessaires à la satisfaction de ses intérêts. Les délégations qui pourront encore être nécessaires n'auront qu'un caractère purement administratif, toute action gouvernementale et autoritaire étant supprimée.
La formule au moyen de laquelle les individus, les groupes, les Communes s'engagent réciproquement, ne sera plus la loi unique, mais le contrat librement débattu et consenti dans les groupes et n'engageant que les contractants.
Les conflits qui surgiront seront réglés dans les groupes intéressés par des tribunaux d'arbitres. Les affaires criminelles qui pourront se produire seront de la compétence de la Commune ou de la Fédération, suivant leur importance.
Comme moyen de réalisation de ce programme, nous proposons :
Le soulèvement des Communes contre la centralisation de l'Etat, pour la conquête de leur autonomie, puis la Fédération révolutionnaire des Communes pour la défense générale-;
La révolution économique suivant le programme développé au chapitre traitant de la question économique;
La prise immédiate de mesures extraordinaires pour empêcher loule manifestation contre- révolutionnaire;
L'organisation de toutes les forces révolutionnaires, non seulement pour la défense du foyer révolutionnaire, mais pour étendre le cercle d'action de la révolution, la généraiser :
La permanence de l'action révolutionnaire^ et, par œ fait, la destruction des anciennes organisations militaires;
Des mesures' immédiates pour sauvegarder l'existence da peuple.
Comme moyen de préparation à cette action révolutionnaire, nous proposons :
La constitution du parti ouvrier sur les bases indiquées au programme économique du parti socialiste ; cette seule organisation est déjà un fait révolutionnaire, puisqu'elle a • pour but la défense des intérêts du travail contre ceux du capital ;
Puis, la pratique générale de l'abstention électorale ; cette abstention générale aurait pour conséquence d'isoler les classes gouvernantes de la masse du peuple, qui, se con-* stituant au point de vue économique, pourrait, lorsque l'heure de la débâcle aurait sonné, faire crouler Tédifîce de l'Etat et y substituer son organisation préparatoire. De plus, par son organisation, le peuple serait en mesure de résister à toutes les mesures réactionnaires que seraient tentés de prendre contre lui les gouvernements.
Dans les questions d'instruction et d'éducation comme dans les questions religieuses, nous ne sommes pas davantage d'accord avec le parti radical.
On ne peut nier que notre siècle, au moins dans certains pays, n'ait fait un gigantesque effort pour généraliser Tinstructiony et le parti radical revendique comme l'une des réformes essentielles l'instruction primaire laïque et obli-v] gatoire. Ce sujet, pour être approfondi, demanderait une;^;
série de conférences ; nous devons nous borner à énoncer *
Ll itADEGALISMB BT LE S(K!IALISUE
les diiTéri^nces essentielles, sous ce rapport, eulre le programme radical et le programme socialiste»
Ce que ïes radicaux désî refît de mieux, pour le momeot, Ipour la masse des enfants du peuple, c'est une instruetion élémentaire et primaire^ c'est-à-dire la connaissance des 'notions qui peuvent servir à Facquisitioii de connaissances fiupérieurea. Pour les enfants privilégiés de la forlnne ou babilanl les villes, l'école secondaire complétera cette prefFLiére instruction, et un bien petit nombre pourra étudier les sciences. Cette seule orgarnsalion- de l'instruction coo- Rlitue une subordination morale de la masse à ceux qui auront été favorisés d*éludes seientifîqueSt Nous laîsisons (lo cûlé toutes les critiques spéciales qui pourraient ôlre
idressêes à leMe marche de renseignement, pour mentionner simplement cette inégalité devant les mnyensd'instruc- ;îon, Un autre vicô essentiel dans le système d'éducation btctuel, c'est le mode d'apprentissage. Après avoir fré«
uenté l'école jusqu'à quatorze ans, Tenfant doit apprendre
n métier ; presque toujours il est vendu à un patron pour un certain nombre d'années, et il faut qu^au bout de son ipprenlissage il soit un ouvrier. Le choix de la profession 1 été dicté par les nécessités économiques ; le patron voit [ans son apprenti une jeune machine productive^ et le ïlus souvent l'ouvrier, c'est une triste vérité, considère cet idolesceni, non pas comme un futur compagnon de travail^ nais comme un gamin pour lequel il n*a aucun égard ; out dans celte existence d'apprenti contribue à tuer de Kinne heure te sentiment de la dignité humaine. Ils sont ares ceux qui sortent avec quelque vigueur morale de etle fatale atmosphèie. De culture ialollecliîellej il n'en
l pas question, et rapprenti* devenu ouvrier* suivra exemple général.
Comme premier pas vers une réforme sérieuse dans mstructioQ et Féducation, tes socialistes réclament Taf*
168 QUELQUES éCEITS
franchissement économique des classes ouvrières, car, tant quelle milieu social actuel existera, on pourra opérer, peut-être^ quelques réformes scolaires, mais qui n'auront d'eflef que partiellement ; la masse du peuple restera sous le poids de la misère qui Pétreint et de l'ignorance» sœur de la misère. Ensuite nous proposons un changement radical dans le programme d'instruction populaire. Il ne faut pas seulement apprendre à lire et à écrire aux enfants : l'instruction et Téducation doivent être combinées avec la connaissance des sciences et l'enseignement professionnel. Dès les premiers pas dans la vie, le développement de l'enfant doit être dirigé dans ce sens.
11 en résultera alors l'égalité devant les moyens d'instruction, l'alliance de la science et du travail. L'affranchissement intellectuel et moral du peuple couronnera l'émancipation économique et politique.
Lorsque les socialistes afGrment la nécessité d'une révolution sociale, les radicaux ripostent qu'il faut d'abord instruire le peuple avant de songer à autre chose. Mais l'ignorance actuelle, la démoralisation, la dissolution d^ mœurs, sont des conséquences de l'organisation sociale existante, et ce n'est qu'en transfortoant cette organisation qu'il sera possible de supprimer l'ignorance et les conséquences qui en résultent.
Dans les affaires religieuses, les radicaux, pris individuellement, sont libres-penseurs, et en masse ils sont les 1^ ennemis de l'ultramontanisme et de l'orthodoxie protes- \ tante. Ils traitent les prétentions de ces deux sectes religieuses d*absurdes, par la simple raison qu'elles travaillent à dominer le peuple au seul proGt de la religion, taudis que les radicaux veulent que le peuple n'ait pas d'autre préoccupation que le salut de l'Etat. Mais les radicaux se regardent comme supérieurs à la masse, et, s'ils admettent pour eux-mêmes la vérité scientiQque, ils pea- ^
sent que le peuple n'est pas mûr pour celle vérité. Ils ont en conséquence inventé un système religieux de juste milieu, assez élastique pour que les préoccupations de ce monde puissent y trouver place, tout en maintenant la vie religieuse pour la masse du peuple. Us tonnent à la fois contre les ultramonlains et les orthodoxes, qui poussent la religion jusque dans ses dernières conséquences, et contre le parti socialiste, qui, en ce moment-ci, tend à devenir le parti, non seulement de l'émancipation politique et économique du peuple, mais de la science indépendante.
Mais le christianisme libéral n'a été qu'un feu d'artiQce ; il est déjà en ce moment en pleine décadence, et nous n'aurons bientôt plus en présence que deux partis : celui de la réaction bourgeoise, autoritaire, militaire, religieuse, et celui de la révolution sociale ou de Témancipation humaine, de la fin de toute domination de classe, de toute exploitation politique, économique et religieuse.
Il nous reste à examiner un dernier point : Le progrès s'opère-t-il par voie de réformes successives, ou par voie de révolution ? Dans ces temps-ci, le cri général est : « La période des révolutions est passée, c'est par de sages réformes qu'on réalise des progrès ; aussi le parti radical, qui agit dans ce sens, est-il le parti de Tayenir, tandis que le parti socialiste, qui affirme la nécessité d'une révolution, est impuissant )>.
Toute l'histoire de Thumanitç, et tout spécialement This-
';toîre de la bourgeoisie, nous fournit la preuve que chaque
■fois qu'un nouveau principe a dû s'introduire dans les faits
asociaux, c'est par voie de révolution qu'il s'est implanté.
Les conséquences pratiques du principe ont pu être iaUc^-
170 OUBLQUBS ÉCRITS
duites par voie de réformes successives, mais le principe luimême s'est implanté révolufionnairement.
L'affranchissement du prolatariat n'aura pas lieu autre* .] ment ; tout ce qui est hostile à cet aiïranchissement est groupé sous le drapeau de la bourgeoisie, qui s^oppose par tous les moyens possibles à l'avènement du prolétariat, et tout ce qui est favorable à cet avènement se groupera autour du socialisme révolutionnaire.
D'ailleurs, en faisant abstraction de la puissance révolationnaire des classes ouvrières, nous constatons que l'ordre actuel manifeste par luî-méme des signes visibles de décadence, de dissolution ; il sauterait de ses propres excès lors ] même que le prolétariat n'interviendrait pas.
La Révolution sociale est donc inévitable.
C'est à la masse des ouvriers à hâter le trit)mphe deh; révolution en intervenant d'une manière permanente danstout ce qui concerne l'organisation et l'action du parti so-, cialîste. ;
Aux endormeurs qui affirment que rémancipation da^ travail ne sera jamais réalisée, il faut citer l'histoire dm partis politiques. Comment ont-ils été capables de réaliser leurs buts égoïstes, sinon par le concours de la masse dei citoyens? Que cette masse populaire abandonne ces partv politiques à leurs propres forces, qu'elle cesse d'envisager U Révolution sociale comme un but lointain, que celte révo^ lution devienne à ses yeux le but immédiat, et alors toutfll les préoccupations populaires et l'action publiée dH peuple changent radicalement de situation. i
11 suffît d'un bien faible etlort dans ce sens : Vou^ vrier, cessant d'envisager sa. société de métier comme um simple société d'assurance mutuelle, doit la considéff comme le levier d'une nouvelle organisation sociale, I consacrer toute l'intelligence, les préoccupations, l'actir qu'il a jusqu'à ce jour dépensées soit pour les religio
" soit pour les partis politiques, ou les dissipations. Il doit se considérer comme un membre actif, sous tous les rapports,
" . de son organisation ouvrière. Qu'une faible minorité seulement agisse dans ce sens, et les organisations ouvrières de-
■ viendront tout de suite une puissance réelle et entraîneront dans leur sein tout ce qu'il y a de vivant dans la classe ouvrière.
Tant que les sociétés ouvrières hésiteront à entrer dans cette voie, qu'elles s'obstineront dans le système mi -bourgeois, mi-socialiste qu'elles ont adopté pour attirer la masse sans l'effrayer, elles ne constitueront pas un centre d'action sérieux, et resteront impuissantes.
La logique des événements est plus forte que la volonté des individus et des groupes. Les timides et les timorés
; seront entraînés malgré eux. Il y aura sans doute quelques.
I natures d'esclaves qui trouveront mieux leur place au ser-
I vice de la bourgeoisie que dans les rangs du prolétariat ré-
^ volutionnaire. Mais ceux d'entre vous qui ressentent la
nécessité d'un changement, pourquoi hésiteraient-ils à
rompre avec l'indifférence et à venir grossir les rangs de
ceux qui luttent déjà? Le seul obstacle sérieux pourrait
être la persécution ; nous n'avons, chez nous du moins, pas
■ de persécution publique à subir (1) ; quant aux persécutions
- privées, avec de la dignité et la pratique de la solidarité, il
\ est possible de les braver. Par l'éducation morale qu'on
; nous a inculquée, nous avons appris qu'il était du devoir
du citoyen de se sacriQer pour le salut de la patrie. L'horizon
s'est élargi ; nous avons une plus grande cause à faire
triompher: celle de l'humanité.- Il faut savoir lui faire le
sacriûce de notre existence.
(1) On ne pourrait plus parler de la sorte dans la Suisse de 1908.