DÉDICACE
A mon excellent ami B. G.,
en témoignage de reconnaissante
sympathie,
(( Deux lettres... Deux iuitiales... C'est mystérieux », dira le lecteur. — Mais qu'importe ce mystère, puisque notre amitié l'a depuis longtemps pénétré...
EMILE POITEAU.
MAURICE BARRES
Je viens de fermer un livre de Maurice Barrés, et le mot de Longin monte à ma mémoire : « Le sublime est le son que rend une grande âme... »
Barrés, en effet, est la synthèse d'un beau talent et d'un beau caractère. 11 fait songer à ces hommes qui entrent dans la mêlée sociale, portant bien intact le lot héréditaire de leurs vertus et tenant leur talent comme un rayonnement; à ces hommes qui ne connaissent pour les combats de la vie ni désespoir, ni lassitude, qui ne savent pas plier leur conscience au seuil d'une préfecture ou du premier tyran venu, qui sont des fanatiques de l'indépendance et portent leur fierté comme une décoration.
A l'âge de huit ans, Maurice Barrés vit passer dans la grande rue de Gharmes-sur-Moselle, son
village natal, les débris de l'armée française. Il vit passer des zouaves, des fantassins, des turcos, des cuirassiers, des chasseurs, des hussards, des artilleurs... tous nos héros de la défaite! qui se traînaient confondus, sans pain et sans souliers, et qui marchaient muets, pâles, amaigris, éreintés, avec des trous dans les joues et de la haine plein le cœur. C'était comme un immense troupeau de soldats en guenilles et sans armes, sales et couverts de sang, criblés de balles et de coups de sabre, et que poussaient brutalement des cuirassiers prussiens.
Un jour on tenta un coup de force : la douleur et la rage firent partir les fusils!... Des coups de feu sortirent des fenêtres, des soupiraux, de derrière les haies, de partout. C'était noble, c'était sublime, mais c'était fou ! Les Allemands demeurèrent les plus forts. Leurs représailles furent horribles. Des paysans furent massacrés ; des fermes furent incendiées et le petit Maurice Barrés vit son père traîné comme otage pendant que son grand-père, brutalisé par les vainqueurs, achevait de mourir.
De telles impressions dans l'âme d'un enfant sont comme des fissures au flanc d'un rocher. Pour les effacer, c'est le rocher qu'il faut détruire.
La mémoire de Barrés déborde encore des visions de 1870, et son cœur porte toujours la plaie profonde que le deuil a creusée, que la rancune a ulcérée. Tant que Maurice Barrés aura un souffle de vie le patriotisme français aura une fleur de plus.
MAURICE BARRES
Les années de collège laissent souvent de mauvais souvenirs et quand, à vingt ans, les yeux pleins du mirage de la vie, nous regardons en arrière jusque vers notre enfance, il nous semble qu'il y a comme du brouillard sur le chemin parcouru... quelque chose comme de la tristesse et de la vie perdue.
Maurice Barrés a du ressentir cela plus douloureusement que d'autres, car son âme essentiellement indépendante a du souffrir de la réclusion du collège de la Malgrange et de la férule des maîtres du lycée de Nancy. La vie réelle n'a dû commencer pour lui quWec la vie d'étudiant, lorsqu'il put, sans être inquiété ou puni par un surveillant d'étude, dévorer à son aise Flaubert et Montesquieu, et s'endormir en lisant à la lumière d'une chandelle un roman moderne.
Quand il arrive à Paris, le petit Maurice Barrés a déjà tracé le plan de sa vie. 11 n'y a rien de flou ni d'incertain dans ses décisions : puisque sa famille veut qu'il soit magistrat, et comme la vie a des exigences matérielles, il fera son droit, c'est entendu; mais aux heures de loisir, il doublera cette vie-là d'une vie plus idéalisante, plus conforme aussi avec ses goûts et ses aspirations. Pendant que ses camarades, à la sortie des cours, se disperseront dans les cafés en fumant de grosses pipes bourrées jusqu'à la garde, ou dans les music-halls, il s'enfermera dans sa chambre avec
ses livres, sa plume, ses rêves et ses pensées... Devant les bustes de César et de Napoléon qu'il a placés sur sa table de travail, il échafaudera son œuvre. Sous le regard de ces grands hommes, professeurs d'énergie par excellence, il s'adonnenera à la culture intensive de son « moi ».
Leconte de Lisle et Anatole France encouragent de leur sympathie ses premiers efforts. Mais Maurice Barrés fait en vain antichambre chez les éditeurs. Conscient de sa valeur, froissé d'être éconduit avec les formules de politesse accoutumées, Maurice Barrés se redresse de toute la hauteur de son amour-propre et prend le parti de s'imprimer lui-même afin de pénétrer de force dans la forteresse des gens de lettres.
Les Taches d'encre que publie Maurice Barrés ont peu de lecteurs, mais elles révèlent le talent si personnel et si original du jeune littérateur. Bientôt la Vie moderne, la Bévue illustrée, la Bévue des Lettres et des Arts lui ouvrent leurs colonnes et Maurice Barrés y donne des pages fortement écrites. Le jeune écrivain, croyant à la solidité de sa pensée, a, sans modestie, taquiné la renommée : la renommée vient à lui et, quand il publie Sous l'œil des Barbares, F Homme libre, on s'aperçoit que les lettres françaises comptent un talent nouveau qui a tout le parfum d'un printemps.
Le bon vent était dans sa voile. Maurice Barrés demeura au gouvernail. Jamais son étoile ne cessa de le guider jusqu'au seuil de l'Académie où il entra en 1906, en même temps qu'il était élu député du premier arrondissement de Paris.
MAURICE BARRÉS
Quand il arriva dans la phalange des étudiants, Maurice Barrés était long et mince comme une barre de fer, mais il en avait la résistance.
Il connut, comme tout adolescent, cette phase critique où la sensibilité tourbillonne autour de la raison, où les passions font dans le cœur un tintamarre assourdissant et où les sens s'exaltent au contact de la vie, mais il ne devint jamais le désœuvré qui trouve les journées trop longues pour le travail et trop courtes pour les rires, ni le flâneur qui baille avec la même aisance le matin que le soir. Ce passionné d'indépendance, ce mystique qui ne savait pas prier, « cet analyste perpétuel de son « moi » , « cet analyste de sa propre mélancolie », comme l'appelle Bourget, monta dans la vie en foulant aux pieds la religion, en riant aux étoiles, mais en gardant toujours à son âme deux parapets inébranlables : la tradition et le souci de la dignité.
Il y a des esprits qui acceptent sans contrôle les principes de la famille. Il en est d'autres qui, plaçant leur idéal infiniment haut, trouvent sans cesse des imperfections dans la perfection humaine, et dans le dogme des quantités de fissures ouvertes à la critique. Ces esprits-là ont le doute méthodique de Descartes et ne consentent à admettre qu'après avoir contrôlé et démoli pierre à pierre. Au fond, ils ne sont nullement anarchistes. Ce sont tout simplement des esprits travaillés par
la passion d'un idéal, des âmes inquiètes de leur origine et de leur destinée, ballottées sans cesse entre la foi et la raison et qui, tôt ou tard, finissent par exhaler le grand aveu de Michelet : « Je ne peux me passer de Dieu ! »
L'éminent auteur de Colette Baudoche le proclamera un jour si sa conscience ne l'a déjà dit tout bas...
Maurice Barrés est né pour l'action. Il la désire, la cherche et la prend sous toutes ses formes. Souvent chez lui le politique, le penseur, le moraliste, l'écrivain et l'artiste luttent côte à côte. Tout le monde se souvient de sa courageuse attitude dans la seconde affaire Dreyfus : avant la naissance de la Patrie française et de l'Action française, avant le coup d'épaule des Jules Lemaître, des François Goppée et des Drumont, Maurice Barrés fut seul à tenir tète aux intellectuels dreyfusards. Il fit de la lumière où d'autres exploitaient les ténèbres... Tout le monde se souvient aussi de ce magistral plaidoyer qu'il fit pour les églises de France et pour nos clochers artistiques. — Notre cher maître doit certainement avoir inscrit dans sa profession de foi les deux vers de Brieux :
S'il me vient un appel de ma terre natale, Soudain j'accours, pieux chanteur.
La tribune, le livre, le journal, Maurice Barrés a tout accaparé. 11 l'a fait avec aisance, presque familièrement.
MAURICE BARRÉS 7
Pour tenir son rang dans la vie publique il s'est solidement campé dans les anciennes mœurs et dans l'ancienne France, il s'est fortement enraciné dans les vertus d'autrefois. Sa tactique de combat est celle des anciens féodaux : il n'attaque pas le premier, mais il défend sa citadelle fièrement, du haut du rempart. Il fatigue l'hostilité avec ses arguments irréfutables qu'il lance comme de la mitraille; et il repousse allègrement l'invasion ridicule des « petits messieurs » et des « aliborons » qui, pour aller au Progrès, montent sur le char branlant de la démocratie et ne s'aperçoivent pas qu'ils vont à reculons!...
Maurice Barrés possède un esprit très fertile, qui déborde de sève ; mais il possède surtout une grande facilité d'assimilation. Quand il revient dans sa chère Lorraine, il contemple les vertes prairies « transfigurées par un rayon de lumière antique ». Mais il voit la nature avec d'autres yeux qu'un Sully- Prudhomme ou qu'un Paul Verlaine. Il ne s'emplit pas l'œil de beautés, par plaisir, pour tuer le temps, en jouisseur égoïste: il emmagasine ses impressions pour les transmettre à d'autres. Il étudie les âmes et met à nu le fond des cœurs pour connaître la vitalité de l'idée française et pouvoir, par exemple, dans une conférence sur r Alsace et la Lorraine à la Patrie française, s'écrier en toute sincérité : « En vingtcinq ans, l'Allemagne n'a pas su se faire aimer. La France, même malheureuse, inspire de l'amour. » Quelque part, dans une page de jeunesse, Maurice Barrés a dit par la bouche de Sturel : « Et
nous, allons-nous déjà glisser sous la vie?... Nos études vont se terminer. Nous contenterons-nous d'exploiter nos titres universitaires ? Serons-nous de simples utilités anonymes dans notre époque ? Rangés, classés, désignés, laisserons-nous échoir à d'autres le dépôt de la force ? »
Certes, Maurice Barrés n'a pas « glissé sous la vie ». Il a été et reste toujours un militant à la façon de Léon Daudet. Chaque fois qu'il y a un geste à faire, Maurice Barrés ne le laisse pas pour d'autres. Ce n'est pas un soldat; c'est un chef. Il lui faut toujours la première place. Il est gourmand des premières balles... Quand, au milieu de la valetaille du Palais-Bourbon, il dresse sa haute taille et défie les « primaires » qui prodiguent leur inutilité, il me semble revivre une page de l'énergie française que Barrés lui-même a écrite avec un jour de sa vie... — C'était à la sortie d'une réunion publique et contradictoire où Maurice Barrés avait cinglé ferme les sophismes de ses adversaires. On arrête ses chevaux, on renverse sa voiture; une foule immonde se l'arrache... Il est blessé, foulé aux pieds, roulé dans le ruisseau. Il se relève, disloqué, avec quelques centaines de contusions!... Mais l'âme n'est pas atteinte... Elle se retrouve, fière comme auparavant. Maurice Barrés ne perd pas son sang-froid : pendant que les apaches mettent le feu à la voiture, le jeune député allume paisiblement un cigare... — Décidément, Maurice Barrés est bien en France celui qui avait le droit d'écrire de si belles pages sur l'Energie française.
MAURICE BARRÉS
La République a laissé passer le moment de décorer l'auteur des Déracinés... Mais ce dernier, par son attitude et sa crànerie, s'est décoré luimême tout le long de sa vie.
Une jeune fille ravissante, à laquelle j'avais prêté Colette Baudoche, me disait dernièrement : « Barrés m'exalte! » Et comme j'attardais mon regard dans ses jolis yeux noirs, je compris tout ce que cette déclaration exprimait dans sa concision. Ce qui exaltait cette enfant ce n'était pas le profil d'aigle du grand écrivain, ni ses cheveux lisses et raides retombant sur le col, ni son front osseux et fuyant, ni sa taille élancée; ni même son sourire courtois, ses yeux vifs et ardents... mais c'étaient les reflets de sa pensée.
Barrés est, en effet, un délicieux écrivain qui fait chanter les mots, un psychologue charmant qui connaît toutes les facettes du cœur, tous les recoins de l'âme, mais c'est surtout un cérébral. Pour l'auteur du Jardin de Bérénice, la phrase doit être une gerbe d'idées et dire avec splendeur de fortes pensées. Barres est une sorte de Tacite moderne. Il martèle les idées en mots simples et concis et laisse souvent à la porte les enluminures du dessin. Ses livres ressemblent à ces escaliers en fer forgé qui sont jolis et rudes tout ensemble, sobres et riches, d'un dessin brusque et contourné,
d'une allure tourmentée, où les fioritures ellesmêmes sont solides et où les coups de marteau on laissé une empreinte durable.
Il y a des hommes de lettres qui, une fois la porte de la gloire enfoncée, font courir leur plume du l®*" janvier au 31 décembre et qui, spéculant sur leur célébrité, amoncellent des tas de volumes sans couleur ni relief, qu'on peut ranger au rayon des livres bâclés. Il en est d'autres qui mettent toute leur joie à ciseler de jolies pages dont la musique est si caressante qu'elle fait pâmer les femmes, mais qui oublient de donner à ces pages coloriées la solide charpente de l'idée. Ce sont de jolies fleurs lorsqu'on les regarde, mais si on les respire on s'aperçoit qu'elles n'ont point de parfum. Barrés, moins soucieux de la popularité que d'avoir du génie, a façonné sa carrière comme Dieu l'univers. Il a mis dessous du roc et de la terre fertile, et, par-dessus, il a semé des fleurs... Les frondaisons du style agrémentent dans ses livres la noblesse de l'inspiration.
On peut reprocher à Barrés des teintes de romantisme, des aspirations indéfinies et indéfinissables portées quelquefois sur un style glacial et par des phrases heurtées, cadencées, comme si de temps en temps il y avait des points d'ankylose. On peut lui reprocher une perpétuelle nostalgie que sa plume traîne de page en page, certaines complications de syntaxe qu'il semble rechercher avec joie, mais on ne peut lui refuser d'être un analyste très délicat qui parle une langue aiguë et fluide à la manière de Stendhal.
MAURICE BARRÉS 11
Qu'il ait visé, comme certains critiques l'ont prétendu, à donner un pendant au Contrat sociat en écrivant le Homan de i Energie nationale et une chi([uenaude à i Emile par les Amitiés françaises^ il n'en reste pas moins certain que Barrés a donné un couj) d'épaule à la vie sociale. Ses livres, où il y a de l'amour, de l'enthousiasme, de l'énergie, ont porté du souffle et de l'espérance dans certains cœurs indécis et desséchés. Son patriotisme militant a réveillé beaucoup de consciences qui sommeillaient ou qui s'enlisaient dans de ridicules conceptions humanitaires. Ses efforts en faveur de la décentralisation ont donné une vive impulsion au régionalisme, et le cri d'alarme qu'il a jeté au milieu des plaines abandonnées a rassemblé beaucoup de déracinés qui avaient oublié de jeter un regard sur leurs avantages et les beautés de leur province.
Pour faire sa moisson de gloire Maurice Barrés n'a pas voulu suivre la multitude, mais la conduire. Pour s'attirer la faveur du public il n'a pas pris une âme de domestique ni consenti à faucher les élévations de son esprit.
Barrés s'est toujours souvenu que l'idée est faite pour planer et que chaque battement de ses ailes doit briser une erreur ou un préjugé. C'est pourquoi, dans son œuvre, il y a plus que du talent d'écrivain : il y a du souffle, de l'enthousiasme, cette fermeté et cet entrain que donnent les convictions. Chez Barrés la voix est chaude et puissante parce qu'elle prend ses expressions dans la noblesse du cœur, le style a de l'allure et
souvent de belles envolées parce qu'il transcrit toute une harmonie de sentiments.
Barrés a voulu l'action sous toutes ses formes. L'activité cérébrale ne lui a pas suffi : il a voulu affronter le tournoi politique et rompre en visière. Ce grand propriétaire d'idées, ce grand patriote, cet homme ardent et généreux est allé se noyer là-bas... tout au fond de la place de la Concorde, au milieu des déracinés sans valeur mais pleins d'appétit et d'orgueil que la province vomit tous les quatre ans sur Paris... Dans cette foule tumultueuse qu'enflamme l'amour des convictions négatives et du bien-être, notre grand ami Maurice Barrés me fait l'effet d'une magnifique perle tombée dans un tas de cailloux...
Hier, Henry Bordeaux était l'adolescent timide et rêveur qui grimpait le chemin de la vie, une plume à la main, et qui traçait son sillon dans l'espérance; aujourd'hui, il est l'homme de lettres estimé sur lequel la renommée laisse choir des étoiles; demain il sera de l'Académie française...
Ce jour-là ce sera une joie pour les amis des lettres, pour tous ceux qui aiment la musique des mots et la caresse des idées ; mais ce sera une joie surtout pour ses intimes, pour ceux qui ont éprouvé les bienfaits de sa camaraderie, les douceurs de son amitié.
Henry Bordeaux a maintenant quarante ans. C'est une physionomie très ouverte, très calme, où la franchise ne vieillit jamais.
Causeur ravissant, à la voix délicate et pre-
nante, sobre dans sa mise, sans coquetterie ni recherche, il est de ceux dont on peut dire :
Rien qu'à le regarder on lui devient ami.
Il porte le col droit, et cette ligne blanche égaie seule la sévérité du costume. Tous les trésors d'Henry Bordeaux sont drapés de modestie. Il n'aime ni l'éclat ni les chamarrures. Il sait que sa valeur et sa vigueur intellectuelle suffisent à l'imposer.
Jadis Henry Bordeaux portait dans les cheveux une ligne qui venait mourir sur la tempe gauche. Les années l'ont presque effacée. C'est maintenant un front d'automne...
L'œil est profond, très grand, sous un orbite bien dessiné. Le front est découvert, bien modelé, large et osseux. Les pommettes sont saillantes, le menton rasé, volontaire, énergique, et sa jolie moustache brune que l'écrivain relève très élégamment, à la manière des officiers, achève de donner à cette physionomie une allure martiale.
Toujours calme dans le succès, dédaigneux des injures qui s'égarent de son côté, Henry Bordeaux prend toute son allégresse dans l'effort. Il sait que la vie ne vaut que par l'action et qu'un homme doit vivre dans son milieu et par son milieu.
Catholique convaincu, patriote et terrien, il prend des racines profondes dans l'histoire de la Savoie, dans tout le passé qui fut grand parce qu'il eut pour trépied : Dieu, la patrie, la famille, il doit souvent redire la phrase qu'il mettait
sur les lèvres d'un de ses personnages : « Je supporte mal un monde qui rapetisse ce que nous admirons et persifle nos enthousiasmes. »
Gomme Ta dit Amédée Britsch, Henry Bordeaux n'écrit « ni en amuseur, ni on baladin ». 11 a conscience de la mission sociale de l'écrivain.
L'hérédité morale pèse sur les cœurs comme l'hérédité physique sur les corps. Elle ennoblit ou elle tue. — Pour Henry Bordeaux l'hérédité morale plonge au sein de vies simples mais sublimes. Petit-fils de magistrats savoisiens, porte-drapeau d*un nom respecté et chéri des montagnards, Henry Bordeaux reçut un sang puissant et généreux. Il grandit, ferme et droit, respirant « avec volupté l'air natal )),et se formant une àme forte et sereine, avec des convictions et des douceurs... un peu comme la Savoie elle-même, avec ses montagnes inébranlables et ses vallées enchanteresses. Il comprit très jeune la pureté du ciel, les cimes neigeuses des Alpes, le miroir des grands lacs. 11 aima la Savoie, sa petite patrie, comme on aime une fiancée à vingt ans. Il la trouva plus belle que toutes les autres, et bientôt la joie du cœur déborda sur les lèvres : un jour, toute frémissante dans le souffle du vent, sa muse se mit à chanter les choses de la campagne, les montagnes, les bois et les eaux, les champs, les jardins et les fleurs... Et dans les vers que les lèvres du poète
exhalaient, c'était tout son cœur qui passait.
A dix-huit ans Henry Bordeaux vient à Paris pour faire ses études de droit. Mais l'amour du berceau l'accompagne dans la capitale. La fièvre des boulevards ne peut atteindre la mansarde où, chaque soir, après les cours et les heures de bibliothèque, le jeune étudiant joue avec sa plume. Ce que décrit cette plume, ce n'est ni Paris et son luxe, ni sa fièvre et ses misères, ni ses femmes et ses splendeurs... Son inspiration, Henry Bordeaux l'a emmagasinée au fond de sa mémoire, et tout ce qu'il brode vient de la Savoie.
Il publie quelques nouvelles, quelques pages de critique littéraire qui sont remarquées, et en 1889 il est chargé de rédiger au Petit Journal la chronique de l'Exposition Universelle. Il s'en acquitte à merveille, et la Critique, si sévère et si dure souvent pour les jeunes, regarde avec bienveillance ce jeune homme presque imberbe, à la tenue simple mais impeccable, sans bagues ni chaîne de montre, qui a pour toute parure deux yeux très beaux qui fascinent et attachent.
Alors s'éveille dans le cœur d'Henry Bordeaux ce petit être espiègle et tourmentant qu'on a appelé le démon littéraire. Ecrire encore, écrire toujours, ciseler des phrases à coups d'idées, remuer des idées à l'aide de mots, mettre sur le papier les vibrations de la pensée, vivre et vibrer d'une vie intellectuelle, suave, intense... c'est désormais toute l'ambition du jeune homme.
Déjà le Figaro, le Correspondant, ei la Revue Blanche accueillent sa copie. Emile Faguet l'en-
courage et l'envoie à la terrasse du café Vachette lier amitié avec René Boylesve, Hugues Rebell, Jean Moréas, Charles Maurras, Antoine Albalat, Jacques des Gâchons... Et Henry Bordeaux est joyeux, car la gloire semble se lever, souriante, à l'aurore de ses vingt-six ans. — Puis, un beau jour, il revient définitivement au pays natal. U sait qu'il y ^i là « un nom et un poste à garder, une tradition à continuer », et un chef de famille à remplacer.
Il se fait inscrire au barreau de Savoie, et la reconnaissance de ses concitoyens le charge bientôt de présider aux destinées de son village. Mais l'avocat et le maire conservent la plume pleine d'espérances du petit étudiant parisien, et cette plume fine, alerte, élégante, continue la moisson commencée ; les épis tombent successivement lourds et bien mûrs : Sentiments et Idées de ce temps, tes Ecrivains et les Mœurs, le Pays natal, la Voie sans retour, la Peur de vivre, le Lac noir. Vies intimes, la Petite Mademoiselle, Jeanne Michelin, les Roquevillard, Pèlerinages littéraires, etc.
Dans les études qu'il a consacrées à certaines personnalités littéraires comme Jules Lemaître, Pierre Loti, José-Maria de Heredia, Edouard Rod, Villiersderisle-Adam,CostadeBeauregard, Henry Bordeaux laisse de côté tout ce qui sent le récit romanesque et la biographie d'état civil. Il ne jette
sur le papier ni des dates ni des détails de costumes, mais il verse de l'analyse très fine, très délicate, et une critique des plus pénétrantes. Il descend dans les sources obscures de la vie, dans le domaine des âmes, et dissèque les caractères. Ceux-ci retiennent seuls son attention. Henry Bordeaux estime que les hommes passent avec leurs beautés physiques ou leurs laideurs, mais que les idées demeurent. Il ne regarde pas la vie du dehors mais du dedans. Il se penche sur le cœur humain comme sur un labyrinthe immense où il n'y a d'autre issue que celle du devoir.
Quand on lit Ames modernes, les Écrivains et les Mœurs, Vies intimes, on constate que M. Henry Bordeaux possède un esprit très ferme, curieux et observateur, et qu'il mérite bien l'éloge que lui décernait M. Fernand Vandérem : « Il marche à vastes traits, procède par larges et vigoureuses esquisses : et le résultat de ce « faire » ample et résolu, ce sont des portraits nets, puissants et hautains, qui se détachent sans bavure en pleine lumière d'idéal et de vérité. »
Henry Bordeaux a tenu longtemps le sceptre de la critique k Ir Bévue hebdomadaire, mais, comme le disait un jour Charles Maurras, il était « beaucoup plus aimé que craint ». Sa critique, en effet, est à base de sympathie. Il a ses amis, ses intimes, ses préférés, en littérature comme dans la vie privée; mais s'il éprouve une grande joie à peindre sur des tons clairs ceux qui lui inspirent de l'admiration, il éprouve une véritable peine à draguer dans l'âme noire et marécageuse des au-
très. Il préfère se taire au chapitre de ces derniers et ne parler que de ceux qu'il admire.
Le critique éminent, qui peut maintenant s'asseoir près d'Emile Faguet, de Jules Lemaître et de René Doumie, s'est révélé aussi comme un romancier de première lignée. A cette époque où les romanciers travaillent trop souvent, hélas ! à l'entreprise, pour le compte d'un journal à grand tirage et peuplent les feuilletons d'amours tragiques et violents ; à cette époque de pages riscjuées et lascives où les adultères passent comme de la petite monnaie courante, Henry Bordeaux heurte du front le chambranle de la porte des maisons où l'on tombe... son àme est trop grande pour passer. — Aux adultères, aux avortements, aux escroqueries Henry Bordeaux préfère l'union chaste dans un cadre, très vieux mais très solide, do traditions. Au réalisme d'égout où tout ce qui submerge est quand même bas, ignoble et trivial, il substitue les belles couleurs morales qui jettent un singulier éclat sur les pires rigueurs de l'existence.
On a reproché à Henry Bordeaux de trop fidèlement retracer parfois certaines étapes de la vie réelle, de peindre avec des couleurs trop vives, des tons trop crus, certaines pages delà vie moderne... Eh oui ! Mais qu'on ne demande pas à un romancier de talent comme Henry Bordeaux d'écrire des romans à l'usage exclusif dt^s jeunes filles « sorties de pension » ou des propagandistes de la Bibliothèque Rose ! Dans le roman c'est de la vie qui passe, il ne faut pas l'oublier. Dans les romans d'Henry Bordeaux c'est de la vie tour à tour
grave, mélancolique, tumultueuse, encombrée par l'égoïsme, enlisée dans les détours du cœur, mais toujours vraie, toujours cinématographiée. En nous conviant à lire ses romans il semble que M. Bordeaux nous prend par la main pour faire une promenade dans le dédale du cœur humain. ■ — Et c'est de la vie d'autant plus délicieuse que le dernier feuillet de ses romans se ferme toujours sur un horizon paisible, tout bosselé de souvenirs, plein des échos de la tradition, et qui s'illumine des teintes si douces de la vérité. Témoin ce dernier aperçu philosophique de la Croisée des chemins :
(( Pascal, avec l'horizon familier, peut rassembler les siens, la vieille maison, le cimetière dont il distinguait l'enclos à l'abri de l'église, et il accepte sa vie naturellement enchaînée par le passé et par l'avenir, enchaînée comme toutes les vies humaines, car il n'y a pas d'hommes libres et c'est, avec la mort, la seule égalité. »
Et puis, il se trouve souvent que dans l'âme de ses héros il y a du sublime. Témoin : cet officier de la Voie sans retour qui porte sa jeunesse « comme un rosier une première rose » et qui refuse de souiller sa beauté ; ce Pierre Savernay de la Petite Mademoiselle^ que l'amour empoigne et emporte sur le champ de la vie où, de toutes parts, souffle l'action; ce Marcel Guibert qui, malheureux dans son amour, déçu dans ses espoirs, exalte son énergie, lui donne pour cadre l'aventure et le danger et va mourir en héros devant la casbah de Tinmimoun... pour rien, pour la gloire, pour la
France !... Témoin encore cette Mme Guibert qui a vu tomber autour d'elle, les uns après les autres, tous ceux qu'elle chérissait, qui berce son dernier enfant en priant, «immobile, semblable à une Niobé de marbre, suppliant le destin d'épargner son dernier enfant... » et qui profère lentement cette plainte, sans rage, avec fatigue et résignation : « Mon Dieu ! qui donc me fermera les yeux si vous me prenez ainsi tous mes enfants ?... »
Henry Bordeaux n'est ni un sentimental ni un rêveur qui juxtapose des mots, en dilettante, pour l'agrément des sons qu'il leur fait rendre. C'est le peintre des intimités et des romans vécus. Il pénètre dans les choses et dans les âmes, et c'est pourquoi ses livres pourront servir de documents pour l'histoire sociale de notre temps.
L'illustre auteur de la Peur de vivre excelle dans les analyses détaillées et les inventaires du cœur humain. C'est un anatomiste remarquable. Ses phrases ne s'encombrent pas de mots inutiles, mais elles sont lourdes d'idées et témoignent d'un cerveau plein de sève.
Henry Bordeaux est depuis longtemps déjà à la croisée des chemins qui mènent à l'Académie française. Sa modestie, je le sais, s'effarouche de la perspective d'une auréole d'immortalité... Mais qu'il prenne garde : l'Académie pourrait bien l'inviter elle-même, comme jadis elle invitait Paul Bourget, et venir sans façon le prendre par la main...
Il n'a rien du gentleman moderne. Avec sa grande barbe blanche qui embroussaillé tout le bas de la figure, ses cheveux lisses et très longs qui se détachent au-dessus d'un front large et sans rides, glissent le long des pariétaux et vont mourir derrière l'attache du cou en laissant percer la conque bien dessinée des oreilles, Henry Maret fait songer aux patriarches postdiluviens : Sem, Arphaxad et Noé...
Avec son port de tête quelque peu préhistorique, sa tête de « sauvage », comme il le dit en riant, Henry Maret est une sorte d'émigré dans notre civilisation. Il a vieilli et filé sa vie sans jamais songer à sacrifier à l'idole actuelle : la mode. Et cependant, malgré le convenu de l'attitude moderne, malgré l'uniforme des mentons glabres et des cheveux courts, personne ne songe à rire de cette tête puissante mais hirsute que la mode n'a pu niveler dans le schéma banal et commun.
Et cela vient de ce que les Français sont ainsi faits qu'ils préfèrent toujours les hommes de talent et d'énergie aux mannequins parfumés et pommadés.
Le port de tête d'Henry Maret est toute sa profession de foi... Il ne connaît pas plus la mode des idées que la mode du costume. Il déteste les couleurs politiques décalquées à coup de majorité irréfléchie ou imprévoyante, et les tyrannies si petites soient-elles.
Il n'accepte pas d'entrave à sa pensée. C'est un caractère. Quand il combat pour une idée qui lui plaît, il trouve insupportable que des opportunistes le tirent par la manche et lui disent tout bas : « Attendez !... Votre idée est excellente, mais ce n'est pas le moment de la lancer. »
Henry Maret estime que l'idée n'a pas de saison... parce qu'elle est de toutes les saisons... Il estime aussi que l'idée est comme la fleur : qu'importe sa couleur, pourvu qu'elle parfume!... C'est un éclectique, et un éclectique très clairvoyant.
Voilà pourquoi le fougueux polémiste du Radical^ le républicain rouge sang de bœuf qui, pendant la Commune, signa dans le Combat avec Félix Pyat, au Mol d'ordre avec Millière, au Tribun du peuple avec Yalentin Simond, au Corsaire avec Portalis, aux Droits de Ihomme avec Rochefort, des articles passionnés, a écrit parfois au cours de sa carrière des articles d'une sagesse admirable et d'un bon sens parfait.
Malheureusement Henry Maret a eu un tortim-
mense : il a trop aimé la liberté... Venu avec de la générosité et de l'idéal dans un monde amolli, il a levé en vain tous les drapeaux de l'indépendance. En République, la liberté ne doit jamais descendre du fronton des édifices publics. Elle doit rester en l'air, loin de la réalité, au-dessus des masses... un peu comme un rêve et une promesse qu'on redore à chaque excursion politique.
Henry Maret a oublié que le mot Liberté est un peu chez nous comme le morceau de sucre dans la main d'un dresseur de chiens savants... C'est l'appât en perspective. Mais si un malheureux chien s'en approche de trop près, il reçoit un coup de fouet!...
J'ai envie de rire quand je songe qu'Edouard Drumontet Henry Maret, pendant leur jeunesse, ont tous deux été employés à l'Hôtel de Ville de Paris.
Edouard Drumont et Henry Maret bureaucrates !... Cela me parait un inexplicable mystère.
La première qualité d'un bon bureaucrate c'est la malléabilité. Un bon bureaucrate doit avoir la souplesse d'un acrobate qui pirouette au-dessus de cuves de teintures de trente-six mille nuances, et la conscience sinueuse, déformable, compressible, tout à fait caoutchoutée... capable même de s'allonger jusqu'aux limites de l'inconscience. Or, Drumont et Henry Maret sont deux vieux rhuma-
lisants : ils n'ont jamais su faire les pirouettes exigées , et leur échine est toujours restée ankylosée. La perspective d'une décoration ou le poids des menaces n'ont jamais réussi à les faire courber.
Les hommes intelligents, fiers, actifs, indépendants comme Henry xMaret ne peuvent pas être paperassiers... Aussi le stage du jeune fonctionnaire à l'Hôtel de Ville fut de courte durée. Le jeune homme fit comme le loup de la fable : il préféra les incertitudes du lendemain au collier trop serré, l'elïort et la lutte pour la vie au rond de cuir bien rembourré de gages. Il reprit son indépendance. La littérature ouvrait un large champ à son activité cérébrale. Il s'y lança avec joie.
Mais, en apercevant la gloire éblouissante au bout de sa carrière, le jeune écrivain oubliait de mesurer la distance qui l'en séparait... Il connut toutes les souffrances de la bohème artistique. Il porte au Théâtre- Français vm drame en trois actes et en vers, la Reine Vierge. La pièce est refusée. Il la traîne jusqu'à l'Odéon... Elle est reçue. A ce moment Baudelaire et Champfleury le font entrer à la Revue internationale, où on lui confie la chronique musicale, puis à F Illustration où, sous le titre Tour du Monde parisien, il publie des études très littéraires, fort spirituelles.
Alors commence pour le jeune écrivain cette période de travail et de succès que connaissent tous les hommes de lettres qui ont du talent et de l'originalité.
Henry Maret écrit successivement au Charivari, kr Opinion nationale, au Courrier d'Arcachon, à
la Presse libre, à la Réforme, au Rappel, etc.
Entre temps, il publie un volume de nouvelles : les Compagnons de la Marjolaine; une comédie en deux actes : le Raiser de la reine ; un drame historique : la Guerre d'Amérique; les Pieuvres.
Je relisais dernièrement ces œuvres — actuellement, hélas ! oubliées dans rarrière-boutique des libraires — j'y ^i retrouvé l'écrivain délicat, à la plume aiguisée qui larde madame la Société. Toutefois, à cette époque, Henry Maret avait pour la République française l'admiration et l'enthousiasme que les amoureux ont pour leurs maîtresses... je sais qu'à présent le beau vieillard est revenu de son emballement et de ses illusions de jeunesse... Pour Henry Maret comme pour tant d'autres on peut dire que les convictions actuelles ont pour socle les désillusions d'hier.
Dans un livre paru chez Juven et intitulé la Justice l'illustre polémiste a fait justice... des injustices de la justice. Il l'a fait aussi avec une rancune bien justifiée, car il a été plus d'une fois locataire des prisons françaises...
Quand les Versaillais prirent Paris, Henry Maret se réfugia en Belgique. Un communard le dénonce. . . On l'arrête et on le ramène à la Conciergerie. Bientôt on le transfère à Versailles, et le 21 septembre 1871 il comparaît avec Henri Rochefort devant le conseil de guerre qui prononce contre les prévenus une peine bien lourde : cinq ans de réclusion ! A peine rendu à la liberté, l'incorrigible Henry Maret' publie dans la Lanterne un article si agressif qu'on le renvoie villégiaturer pendant deux mois
dans les corridors humides de Sainte-Pélagie. Pauvre cher Henry Maret !
Henry Maret fut élu député en 1885 à la fois sur la liste de la Seine et du Cher où il se présentait comme candidat radical.
Ses électeurs lui renouvelèrent successivement son mandat en 1889, enl893, 18y8etl902. Uadonc eu le temps de connaître le monde politique et l'occasion de faire le tour d'une quantité de ministères. Or la cuisine gouvernementale lui a donné des nausées... Il se guérit maintenant par une cure de bon sens...
Aujourd'hui Henry Maret écrit encore dans les journaux, mais il s'est retiré de la vie publique. Il s'est souvenu que le diable vieillissant se fit ermite... Il vit un peu hors cadre, loin des honneurs et du bruit des foules. C'est le vieillard paisible qui garde sur sa rétine l'empreinte des divers aspects de la société traversée, le vieillard que la vie a éprouvé et rendu philosophe, l'anticlérical farouche qui commence à s'effaroucher de la propagande anticléricale moderne, l'ex-espiègle que l'expérience a rendu sage, l'ancien fanatique de la démocratie que la démocratie a aigri...
Tout jeune, Henry Maret avait du rêve et de l'espérance plein le cœur ; il n'a maintenant qu'une énorme pile de désillusions. Ce philosophe pincesans-rire a écrit jadis : « Ce ne sont pas les prêtres qui font les religions ; ils se contentent de les
exploiter. » Je crois qu'aujourd'hui il rééditerait volontiers sa phrase, en modifiant un peu... comme ceci : « Ce ne sont pas les républicains qui font la République ; ils se contentent de l'exploiter. »
Oh ! comme elles sont amusantes ces boutades d'un désabusé : « Les lois sont comme les proverbes : on en trouve toujours un qui justifie la violation de l'autre ! ...» Et qu'ils sont bien donnés ces coups de plume qui claquent comme des coups de trique sur les tables de la loi : « Nous vivons dans notre Gode comme ces pauvres chevaux qui vivent dans les mines et qui s'imaginent qu'il n'y a pas d'autre soleil que la lampe qui les éclaire !... »
Et ce philosophe gouailleur, à l'ironie fine et mordante, à l'esprit primesautier et bien français, à la plume vive, alerte, qui tranche carrément au vif des questions; ce railleur de la société qui s'efforce d'extraire la vérité de l'exemple des événements sans cesse bouleversés et sans cesse renouvelés, en arrive à reconnaître que « tout le talent du monde ne vaut pas en politique un grain de bon sens ».
Sur le soir de sa vie, il embrasse d'un seul coup la distance qui sépare la réalité d'aujourd'hui des espoirs d'hier; et ce doux « sauvage », qui hier encore se réclamait des vieilles barbes de 48, déplore la fissure immense qui existe entre les principes et les hommes qui les appliquent...
Combien, comme Henry Maret, pivotent toute leur vie autour d'une chimère qu'ils prennent pour l'idéal et finissent par mourir, assagis, attristés, repentants, dans le vieux lit de la tradition !...
FRANÇOIS FABIÉ
C'est un grand nom dans le monde des lettres. Mais c'est surtout un grand poète du cœur, qui se souvient de son pays natal comme on se souvient de sa mère et qui chante son berceau dans la plupart de ses livres : Vers la maison^ les Voix rustiques y le Clocher ^ la Bonne Terre y ete...
Là-bas, dans le Rouergue, François Fabié est depuis longtemps une gloire de clocher. Il est admiré des délicats et des lettrés, mais il est véritablement chéri par les vieux paysans qui l'ont connu enfant, qui l'ont vu grandir et s'épanouir sous le soleil de la Renommée, qui l'ont entendu chanter les modestes villages dont on se détourne pour regarder du côté des grandes villes. Il est véritablement chéri par ces vieux laboureurs qu'il a chantés en des vers harmonieux, par ces vieux terriens,
Dont les pieds sont pris dans la glaise natale Comme les ceps tordus que la colline étale,
Qui regardent passer courant vers l'horizon La tribu des errants que le destin charrie Comme l'herbe séchée et la feuille flétrie Que promènent les vents de l'arrière-saison.
François Fabié est né àDurenque, dans l'Aveyron, en 1846. Son enfance s'est écoulée en des journées paisibles, loin de la fièvre des grandes villes, dans le cadre des beautés agrestes. — Lorsque vint l'adolescence, lorsqu'il fallut chercher une route définitive au milieu des carrières innombrables qui s'offrent à l'activité humaine, François Fabié quitta en pleurant sa terre natale. Il promena un long regard d'amour sur le clocher de Durenque, sur les pâturages qui se couvraient d'un joli manteau vert comme de l'espérance, sur les sillons entr'ouverts sous l'effort des bœufs et qui gardaient, avec la sueur des paysans, le secret de la moisson prochaine... Puis il partit... — Mais dans le brouhaha des grandes villes sa paupière abrita toujours les douces visions de l'enfance et son cœur recela obstinément l'amour du pauvre clocher natal.
François Fabié fut successivement élève de l'Ecole de Cluny, professeur en province, puis au lycée Charlemagne, puis directeur de l'école Colbert. Il connut des honneurs de toute sorte. Mais cette vie publique cache une vie privée plus douce, plus harmonieuse : étant né poète, François Fabié exhala des chants très purs qu'inspira toujours
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Tamour du pays natal. Artiste de la plume et de la pensée il a su, aux charmes du rythme, de l'image et de la couleur, joindre toujours la splendeur toute simple mais toute vraie de l'émotion. En jetant un regard d'ensemble sur son œuvre poétique, on pourrait lui dire ce que le bon poète Achille Paysant disait un jour à André Lemoyne :
Vos vers lumineux et précis N'ont jamais eu d'autres soucis Que de chanter à la française :
Notre langue aime à parler clair.
Chaque année, François Fabié retourne au pays natal. Il va revoir les vieux chaumes qu'il a connus, les visages ridés des vieux de là-bas ; il va s'agenouiller sur les tertres gazonnés où dorment pour toujours ceux qui bercèrent son enfance... Chaque année il refait ce voyage. Et c'est pour lui comme un vieux pèlerinage.
Un jour il revint plus attristé que de coutume. Sa muse endeuillée lui arracha du cœur le cri du déraciné. Il écrivit en songeant à la maison natale :
Je te regrette, humble masure
Que zèbre une large fissure,
Où font leurs nids les moineaux francs.
Le lendemain, il achevait la confession :
Depuis plus de trente ans je refais ce voyage Tous les ans à pareille époque; et tous les ans, Le môme jour au même endroit — sans que ni l'âge, Ni l'amitié, ni l'art aux appels caressants Aient pu diminuer le regret que je sens — Je pleure en quittant mon village.
Gomme l'a très justement dit Ernest-Charles, François Fabié est un « paysan devenu professeur et demeuré paysan ». C'est le bon artiste qui sait faire tressaillir les âmes affinées, le poète qui donne à l'humanité le pain du rêve et qui, par son art élégant, enchante les plus délicats. C'est le poète de terroir qui a vécu près de sa terre, et qui, reconnaissant, lui fait une grande part dans son œuvre. C'est le poète qui chante son vieux pays, son passé et sa race et quidit aux jeunes villageois que tente la grande ville : Oh ! ne quittez pas
Les sources des prés, les belles sources fraîches Qu'entoure un cadre vert de mousse ou decressDn Et qui sortent du sol par de petites brèches, Sans bruit, sans même une chanson,
Reflètent le ciel bleu, le nuage, la branche Berçant en ses rameaux le nid plein d'oisillons, Et le myosotis qui par grappe se penche Sur le seuil sombre des grillons I
François Fabié a connu ces « Déracinés » dont parle Maurice Barrés. Il lésa vus par milliers quitter la charrue et chercher en ville un bonheur illusoire. Il les a vus déserter l'humble chaume, où
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la vie est modeste mais le pain assuré, pour atteindre une fortune qui de loin paraît toute proche mais n'est souvent qu'un rêve impossible à atteindre, qui fait sourire la veille mais fait pleurer le lendemain.
Il a connu ces pauvres paysans qui firent comme lui, qui vinrent à Paris pour atteindre la gloire mais qui, moins bien doués et moins heureux, finirent par mourir lamentablement sur un lit d'hôpital. Il a connu ces gars solides et trapus, tout pleins de muscles, bien charpentés, forts comme des chênes, que la grande ville a saignés petit à petit et qui n'ont gardé, comme souvenir de leur vigueur lointaine, qu'une ossature puissante mais sans muscles pour la mouvoir... Alors son cœur a souffert. De ses lèvres le cri d'indignation a jailli ; l'anathème est tombé :
Ah ! malédiction sur vous, cités ogresses, Mangeuses de cœurs chauds et déjeunes tendresses, Qui dépeuplez nos champs de beaux semeurs de blé ! Quand donc un laboureur aux géantes charrues Fera-t-il des sillons larges comme des rues Sur votre granit écroulé !
Puis il s'est retourné vers les vieux de là-bas qui sont restés fidèles à la glèbe, qui sont demeurés solides au poste pour défendre le passé, pour soutenir les traditions, pour faire refleurir la terre et en prolonger le culte chez les descendants. Il leur a dit :
Restez sur le sillon où chante l'alouette, Paysans, et chantez comme elle en travaillant!
La ville rend le corps l^che et l'âme inquiète : Le sol fait l'esprit fort et fait le bras vaillant !
Dans une superbe allocution prononcée le 29 mai 1910, à la Sorbonne, Jean Aicard disait : « Chantons nos terres natales, qui ne demandent qu'à être aimées. Le caractère propre de chaque province va s'effaçant de jour en jour. Un monde industriel change sous nos yeux les mœurs locales. Les costumes régionaux se perdent, presque méprisés. Les vieux usages, les plus touchants, les plus sacrés, s'en vont comme les dialectes. C'est le grand soir de l'esprit provincial. Evoquons, dans ce crépuscule, les légendes et les figures de nos pères... »
François Fabié a suivi ce conseil avant qu'il fût donné. 11 a aimé son vieux pays du Rouergue comme Henry Bordeaux a chéri sa Savoie, René Bazin son Anjou, Maurice Barrés sa Lorraine. En chantant sa terre natale c'est la terre de France qu'il a chantée. 11 l'a chantée à pleine voix, mais il l'a chantée en artiste, en artiste ému. Son œuvre est saine et pure, car l'inspiration fut élevée.
Il semble que François Fabié sentit mieux qu'un autre les douceurs de la vie des champs parce qu'il les connut tout enfant, et que plus tard sa profession l'en écarta souvent. Comme disait un de mes amis :
Pour aimer son pays il faut l'avoir quitté, Car on sent mieux alors ses attraits, sa beauté. Les choses d'ici-bas se voient mieux à distance, Et l'amour du pays s'allume par l'absence...
Jules Lemaître disait un jour de Faguet : « Je vois en lui une des pensées par qui les choses sont le plus profondément comprises et le moins déformées; une pensée calme, incroyablement lucide, d'une pénétration sereine... » — Jugement d'ami et critique de bienveillance ! dirait Georges Ohnet. Non. Jules Lemaître n'a péché ni par culte d'amitié, ni par excès de complaisance. Il a tout simplement défini d'une façon claire et concise l'un des plus grands talents contemporains, un de ces talents qui s'imposent par leur vigueur et leur originalité, en dépit de leurs négligences à l'égard de la Renommée... Il n'est certainement pas d'écrivain moins respectueux de la mode que ne l'est Faguet. Or, par un singulier caprice de la destinée, il n'en est pas à l'heure actuelle qui soit à la fois plus célèbre et plus à la mode. Il semble vraiment en tout ceci, en ce qu'on pourrait appeler en matière de psychologie sociale et avec une
légère pointe d'ironie le cas Faguet, que le bon goût français prenne un peu sa revanche au détriment de ces littérateurs modernes que traînent à leur remorque des revues illustrées complaisantes ou... financières, de ces littérateurs en mal de réclame, qui se font photographier de face et de profil par les reporters d'Excelsior, de Je sais tout et tutti quanti ! . . .
Emile Faguet est maintenant académicien, professeur en Sorbonne, un des critiques français le plus goûtés, le mieux écoutés. Il aurait le droit de se rengorger à la manière d'un vieux rentier qui a économisé sou par sou et qui déclare avec un très légitime amour-propre: « Je suis riche, mais j'ai travaillé pendant toute ma vie; je n'ai pas volé ma situation, je vous l'assure ! » Emile Faguet est riche de gloire. Il pourrait dire avec une légitime fierté : « Cette renommée-là, je l'ai édifiée au jour le jour, ligne par ligne, à force de travail et de constance. » Mais il n'a même pas ce ver tige des grandeurs, ce petit frisson d'orgueil qu'on lui pardonnerait bien certainement. 11 demeure dans la gloire ce qu'il fut toujours dans l'effort : un homme simple, obstiné dans sa simplicité, heureux de sa simplicité, n'acceptant que le luxe de l'esprit et le raffinement de la pensée.
M. G. Lecigne raconte sur Emile Faguet cet épisode intéressant : « Je me souviens qu'un jour nous étions quelques-uns à attendre dans les couloirs de la Sorbonne l'ouverture des examens de licence. Nous causions en cercle des victoires et des défaites possibles, quand un gros monsieur
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s'approcha de nous. Une bonne figure de provincial, une redingote d'une fraîcheur relative, un peu râpée aux coudes et luisante sur les revers, une voix haute, légèrement criarde... Celui qui nous parlait avait l'air d'un paysan distingué, d'un de ces laboureurs de village qu'on rencontre parfois à la Sorbonne au moment des examens et qui viennent là comme pour prêter main-forte au candidat qui est leur espérance. Un huissier ouvrit la porte de la salle et appela : « Monsieur Faguet ! » C'était lui ; et nous avions failli prendre pour un villageois en voyage le grand homme, le professeur illustre ([ui ne portait d'auréole que dans notre imagination. »
Emile Faguet a échappé au nivellement de l'Université. Il a gardé son originalité jusque dans ce qu'on pourrait appeler : les attitudes officielles.
Un critique vétilleur d'une revue générale de Bruxelles trouvait dernièrement que la Revue Générale se diminuait en acceptant les chroniques de M. Faguet, qu'il qualifiait sans plus de façon d' « insupportable polygraphe » ! Kien que cela ! . . . M. Faguet a dû rire sous cape. Il aurait pu répondre à l'importun : « Vraiment, monsieur, vous m'étonnez. Tout le monde me dit qu'à l'inverse de beaucoup de mes contemporains, dont vous êtes peut-être, je n'écris jamais pour ne rien dire et que mes deux grandes qualités sont la clarté et la précision. » Il aurait pu ajouter : « Quant à l'épithète
d' « insupportable », je la mérite sans nul doute puisque vous me la donnez. Toutefois je me permets de vous faire remarquer que mes concitoyens doivent être des gens bien tolérants ou bien mal avisés puisque, tout insupportable que je sois, mes livres s'enlèvent parmilliers chaque année... »
Insupportable polygraphe ! Ce n'est certainement pas l'avis des lecteurs du Gaulois, de la Croix, du Soleil, de la Revue des Deux Mondes, de la Renaissance latine et de tant d'autres journaux et revues où Emile Faguet prodigue sa verve incomparable , son aimable ironie, son esprit primesautier, ses réflexions très judicieuses sur les hommes et les événements et qui apparaissent à tous autant de grains de bon sens jetés dans le champ immense de la bôtise humaine.
Emile Faguet a le talent de traiter les plus graves questions comme en se jouant. Alphonse Séché le disait un jour : « Il est « primesautier par « tempérament » et garde toujours, même dans les discussions les plus philosophiques, les plus graves, les plus ardues, un petit air négligé qu'il porte avec aisance et distinction. » Son style, en dehors de ses qualités essentielles de clarté et de précision, a ce je ne sais quoi de léger, de coquet, de parisien, de fin, de subtil, de pittoresque aussi qui attire comme une source d'eau vive et chantante. Emile Faguet est un ironiste plein d'esprit comme Anatole France, mais il est moins combatif que ce dernier, finement moqueur. Il met dans ses phrases ce petit grain de sel, ce petit rien d'esprit satirique qui stigmatise sans en avoir l'air comme
EMILE FAGUET Sd
une spirituelle réflexion de gavroche. Dieu sait, par exemple, combien les critiques et les professeurs de littérature ont étudié avec passion l'œuvre de Voltaire. Dieu sait combien de pages on a écrites sur ce grand révolutionnaire d'idées que nos républicains d'aujourd'hui mettraient volontiers en niche, qu'ils admirent et encensent comme un précurseur, bien qu'il ait écrit à Tabareau en février 1769 : « Le peuple sera toujours sot et barbare. Ce sont des bœufs auxquels il faut un joug, un aiguillon et du foin... » Or, ne lisez pas les dissertations à perte de vue des Nisard, Yillemain, Lanson, Petit de Julleville et autres. Mais ouvrez le Dix-huitième Siècle d'Emile Faguet, et vous trouverez de Voltaire une définition succincte et lumineuse : « Ce grand esprit, c'est un chaos d'idées claires. »
Insupportable polygraphe ! Oh ! non. Disons plutôt, en dépit du néologisme, délicieux pantographe qui juge avec pénétration, avec une étonnante lucidité, les idées et les hommes. Emile Faguet est un peu dans la vie le monsieur de la police secrète qui passe dans la rue, inaperçu, comme un bourgeois paisible, mais qui observe le monde qui s'agite autour de lui et qui, rentré chez lui, dénonce les paradoxes de notre vie sociale. « Gouverner, écrivait-il dernièrement, est un art et suppose une science; et voilà le peuple gouverné par des gens n'ayant ni science ni art, et qu'on a choisis précisément parce qu'ils n'en avaient pas et sur cette garantie qu'ils n'en avaient point. »
Emile Faguet a beaucoup d'esprit. Tout le monde
le sait. Mais il a surtout la formule juste, le mot bref bien approprié, le mot qui fixe l'idée, le coup de crayon qui donne le relief voulu. Lisez cette définition de l'Académie : « C'est une bonne maison. On y pousse la confraternité jusqu'à la fraternité, ce qui est peut-être réaliser l'identité des contradictoires. » Lisez encore cette conclusion très sage de l'article qu'il donnait hier à la Revue française et intitulé De l Antipatrioiisme : « Le malheur, pour les antipatriotes, c'est que la France semble être le seul pays où leurs doctrines soient relativement en faveur; ou tout au moins, c'est qu'aucun peuple ascendant ne se montre disposé à accueillir les doctrines antipatriotiques. Or, pour que les patries disparussent il faudrait que, non pas les peuples vaincus, mais les peuples vainqueurs abandonnassent l'idée de patrie. Sinon, non seulement il n'y a rien de fait ; mais il n'y a rien de commencé. » Quelquefois, il faut bien le reconnaître, Emile Faguet donne un coup de crayon un peu dur. Ce coup de crayon-là ressemble terriblement à un coup de lancette et l'esprit du critique s'aiguise sur la renommée de quelques littérateurs comme Paul Adam, dont M. Faguet disait un jour : « On écrit comme cela en seconde, et l'on n'a pas le prix de style ! . . . »
Emile Faguet jette à tout vent son esprit et son bon sens avec les multitudes d'articles qu'il donne aux journaux et aux revues.
Il écrit tout cela au jet de plume, au hasard des journées, sur une table de café ou sur la banquette d'un wagon. L'article de journal n'est qu'un délassement pour Emile Faguet, une sorte de vacance intellectuelle, une heureuse récréation pendant laquelle il rit en toute franchise et devient le blagueur intarissable de la société.
Mais il ne faut pas oublier que si M. Faguet sait être tour à tour, avec une merveilleuse souplesse, critique, philosophe, moraliste, sociologue, il garde sa véritable originalité, sa réelle puissance pour la dissection des idées. Emile Faguet n'est pas le critique globe-trotter qui va interviewer les écrivains, fouiller leur vie privée, les interroger sur leurs goûts et leurs habitudes, inspecter leur domicile, photographier ce dernier depuis la cave jusqu'au grenier, pour forger un livre avec des dialogues et des photographies... Mieux que cela : Emile Faguet est avant tout, suivant la belle expression de Jules Lemaître, un « descripteur d'intelligences ». « Votre critique, lui disait Emile OUivier en le recevant à l'Académie française, n'est pas une dissection, c'est une évocation : elle ouvre les tombes des morts illustres, les ramène au milieu de nous, nous les fait voir et entendre; elle n'insiste pas sur ce qui d'eux a été périssable : leur personne ; elle retient ce qui ne périra pas : leur pensée. » — De fait, M. Faguet néglige ceux qu'on pourrait appeler « artistes en belles phrases » pour les écrivains penseurs. Il dédaigne les assembleurs de mots, les stylistes charmeurs, mais légers, qui ont le talent de savoir bien écrire mais
qui n'ont pas le mérite de nous amener à bien penser. Il aime au contraire les esprits profonds qui pénètrent les grandes questions et fouillent les cerveaux des grands écrivains pour en extraire des pensées fécondes. Qu'importe, à son avis, « une vive et amusante pluie d'étincelles » si ce n'est pas un « flambeau sur le chemin de l'humanité... »
On a dit, par jalousie ou par ahurissement, devant les productions illimitées d'Emile Faguet, que ce dernier traitait de tous les sujets superficiellement et sans bien les connaître. Rien n'est plus faux. Rien n'est plus injuste. Emile Faguet, avant de commencer un article de critique, lit d'abord tous les livres de l'auteur visé, tout ce qu'on a écrit sur cet auteur... Au cours de sa lecture il prend des notes, jette sur le papier les réflexions qui lui viennent en passant... Tout cela est systématiquement divisé, classé, rangé par colonnes et par cases sur une grande feuille de papier. Emile Faguet travaille à la vieille façon de Sainte-Beuve et de Taine. Un article de critique est pour M. Faguet une véritable composition de bénédictin, un vrai travail de conscience. Le jour où cet écrivain prendra sa retraite — s'il la prend jamais ! — il ne pourra pas dire comme Francisque Sarcey : « Quel bonheur !... Je vais donc lire enfin tous les livres dont j'ai fait le compte rendu. » Emile Faguet a lu scupuleusement tous les livres dont il parle. Il les a lus, les a fouillés, et nul ne peut contester cette affirmation inscrite en tête de ses Etudes sur le dix-neuvième siècle : « Ce livre
a été écrit avec une sincérité et une franchise de critique dont je compte ne jamais me départir. »
Depuis quelques années, Emile Faguet s'est tourné avec complaisance vers le marais fangeux de la politique et des questions sociales. Sa fantaisie s'est donné libre cours dans l'immense désert des travaux parlementaires. Les aperçus qu'il nous donne sur la société actuelle sont des plus amusants. — Mais depuis quelque temps, ses réflexions ont quelque chose d'amer, de douloureux même. Les solutions que M. Faguet propose aux crises du temps présent se résument toutes dans les synthèses éternelles du bon sens. Il aperçoit de tous côtés des contradictions, au cœur même des lois, des libertés proclamées en principe mais étouffées en fait, d'éternelles impasses ouvertes à d'éternelles utopies.
Dans les Etudes contemporaines qu'il publie en ce moment, Emile Faguet passe en revue toutes les organisations publiques. Il arrive à cette désolante constatation qu'elles sont confiées à des gens que rien n'a préparés aux fonctions qu'ils occupent. Il arrive aussi à cette épouvantable certitude que la démocratie ne supporte pas les hommes supérieurs...
Pour peu que M. Emile Faguet continue ses investigations dans les labyrinthes du régime actuel, il nous reviendra certainement avec plu-
sieurs in-folio débordant d'esprit, d'ironie et de logique...
Bon voyage, monsieur Faguet ! Et comme disait la vieille chanson du passeur ; « Vous allez voir de beaux pays, mais aussi de bien drôles de gens !... »