LÉON BOCQUET
Il m'écoute et revient, et trouve chaque automne La flûte plus plaintive et mon mal plus profond...
Léon Bocquet a fondé en 1900 la revue poétique le Beffroi, où les muses septentrionales enlacent et croisent volontiers leurs rêves et leurs rimes. Il continue d'y donner de belles formes d'art et d'y vivre entre les poèmes de nos meilleurs poètes contemporains et les fantaisies plus ou moins insignifiantes de nos jeunes rimailleurs. — Mais il y a chez lui mieux qu'une âme de poète et de rêveur, mieux aussi qu'un critique délicat et savant : il y a une âme de lutteur.
N'est-ce pas lui qui disait un jour : « Je veux vivre et lutter! » N'est-ce pas lui aussi qui écrivait dans les Cygnes noirs :
Je me sens l'énergie et les efforts anciens Des ancêtres obscurs et graves de ma race...
Léon Bocquet est capable le même jour d'un rêve de tendresse, d'un rêve tout de poésie et d'un geste de fierté. Il l'a prouvé déjà. Quand il était à l'Université et qu'on groupait les jeunes étudiants dans ces sous-sols enténébrés qu'on appelait les Universilés populaires, Léon Bocquet a refusé de prêter son nom. Quand, au moment de l'affaire Dreyfus, on fit appel à sa plume pour tracer certaines lignes que sa conscience ne pouvait pas lire... il garda un silence éloquent, réservant
pour des œuvres plus saines et des plaidoyers plus nobles toutes les forces de son talent.
Léon Bocquet est de ceux dont la vie compte déjà de belles pages, de ces pages qui s'impriment avec des caractères bien trempés et qui ne relatent que de belles attitudes-.
Et ceci est une consolation à cette époque où des hommes, déjà illustres ou capables de le devenir, sacrifient à la légère, sans honte et sans raison, leurs idées et leur conscience, aux idées et à la fantaisie des autres. Léon Bocquet est toujours demeuré jaloux de son indépendance. Sa vie est aussi belle à lire que son œuvre.
Il y a dix ans, angoissé au seuil de la carrière, il pouvait se demander comme le poète lorrain :
Manquerai-je au destin que vous m'avez marqué, Ou mon nom vivra-t-il entre les noms célèbres?
Aujourd'hui, il peut ajouter avec le même poète, les yeux perdus vers les étoiles où sa muse cherche souvent l'inspiration :
Seigneur ! interrogez mon œuvre. Elle répond Que mon labeur fut grand et mon âme sincère,..
MARC SANGNIER
Vers la fin de sa vie, George Sand écrivait à Barbes : « Ma vie a été triste. Elle est et elle sera toujours pleine d'atroces déchirements. » — Il me semble que Marc Sangnier pourrait répéter les mêmes mots, mais en se frappant la poitrine et en disant très haut : Meâ culpâ...
Il a été le papillon de nuit qu'attire la vive clarté, mais qui se brûle les ailes et tombe lamentablement... Il a voulu refaire des expériences qui ont été faites et refaites mille fois. Il a voulu fondre dans le même creuset le rêve et la réalité, la chimère avec la raison, les conceptions les plus idéales avec les réalités les plus grossières. Il a voulu réunir dans une immense fraternité chrétienne les cœurs les plus riches d'amour et de dévouement avec les cœurs les plus vides de sens moral et d'idées généreuses... Il a oublié que le drapeau de la Démocratie chrétienne n'est pas celui aA^ec lequel on entraine le peuple au ving-
tième siècle. Le peuple, aujourd'hui, acclame volontiers la Démocratie qui ne lui octroie que des avantages, mais il l'e jette catégoriquement la morale chrétienne qui lui rappelle trop ses devoirs... Marc Sangnier n'a pas cru à la désillusion de ses prédécesseurs. Il a ri au nez de ceux qui avaient, comme lui, suivi le chemin de la Démocratie, la croix dans une main,' tous les principes de morale chrétienne dans l'autre. Il s'est cru supérieur à ceux qui revenaient, désolés, écœurés, de leur promenade à travers la foule en disant : Les chemins sont glissants par là... Prenez garde de ne pas vous laisser entraîner au delà des rives explorées...
Sur terre, chacun de nous a sa marotte. C'est incontestable. Mais la marotte devient parfois obsédante. Ce fut le cas pour Marc Sangnier.
Dès l'adolescence, il témoigne d'un désir immodéré pour l'action sociale. Il ne rêve pas d'offrir sa vie et son cœur à Dieu derrière les portes d'un cloître, mais il désire donner au peuple malheureux, souffrant, mal éclairé, trop délaissé, tout ce qu'il a de plus cher : sa vie, son cœur, son activité. Il lit toutes sortes de misères et d'injustices dans le passé et voit l'avenir rempli de ses rêves bleus... de ses rêves à lui... La joie rayonne dans son cœur chaque fois qu'il peut remuer une idée, disséquer un discours, instruire sur un texte, critiquer une loi, une institution...
MARC SANGNIËR ^\
Toutes les questions sociales sotit envisagées ^ étudiées, retournées, analysées par ce jeune cerveau tumultueux et bouillonnant. Il n'y a pas un discours retentissant, pas une question économique de la veille qui ne soient critiqués. Marc Sangnier parle de tout et sur tout, un peu à la dérive peut-être, sans ordre et sans méthode, mais avec faconde, avec maestria et avec un véritable talent d'improvisateur. Ses auditeurs, ce sont les « grands », ceux qui, dans les collèges, se recrutent parmi les philosophes et les rhétoriciens. Sa tribune, il la plante au hasard, dans la cour de récréation, à l'ombre d'un arbre, contre une balustrade ou dans une encoignure. Le décorum lui importe moins que l'œuvre à poursuivre... Ce que désire le jeune propagandiste, c'est grouper des adhérents à ses conceptions, c'est intéresser à ses propres idées d'apostolat social des camarades qui ne pensent qu'à jouer et ne voient la vie que de très loin ou de très haut, derrière le mépris qu'ils ont pour tout ce qui leur parle d'effort et de rixe pour plus tard... Déjà on devine en Marc Sangnier un apôtre véritable qui va semer, larga manu, tous les trésors de charité dont son cœur déborde.
Le directeur du collège Stanislas, M. l'abbé Leber, pour encourager le prosélytisme de Marc Sangnier, met à la disposition du jeune orateur une salle basse et abandonnée, reléguée dans un coin de l'établissemennt. Désormais les causeries de Marc Sangnier prennent la forme de véritables discours. Les élèves se pressent plus nom-
breux autour de leur chef. Des réunions s'organisent à jour fixe. Chaque vendredi, de midi à une heure, on se groupe, on se serre, on se bouscule. Marc Sangnier parle devant une génération pleine de zèle et d'ardeur, devant des énergies latentes qui se lèveront demain... Il prépare des militants pour les luttes sociales. Devant tous ces jeunes gens un ouvrier de Lille vient parler un jour de l'éternelle question sociale. Le mot « misère » voisine avec le mot « justice »... C'est un enthousiasme indescriptible chez tous ces jeunes cœurs, trop ignorants encore des réalités de la vie pour ne pas se laisser griser par les sophismes égalitaires. — Quelques familles s'inquiètent d'un tel état d'esprit et se plaignent. Fermera-t-on la salle de réunion ? Cruelle énigme. On finit par tergiverser tant et si bien que Marc Sangnier, alors élève de mathématiques spéciales, conserve la véritable direction morale de l'établissement.
Elève de Polytechnique en 1895, Marc Sangnier continue de semer ses idées démocratiques. Il organise des réunions publiques et contradictoires entre élèves. On y parle du rôle social de l'officier, de l'influence que l'ingénieur peut avoir sur la marche de la civilisation, des devoirs vis-à-vis des classes ouvrières.
Nommé sous-lieutenant à Toul, Marc Sangnier réunit autour de lui de nouveaux adeptes.
Pendant ce temps, les premiers disciples, ceux du collège Stanislas, disséminés dans la société, continuent leur action. Ils la répandent aux quatre coins de Paris. Ils ont leurs salles, leurs centres
MARC SANGNIER
d'études. Ils font appel aux concours les plus di- [vers. Ils font venir, pour leur apporter la parole sainte, tour à tour le P. Janvier et un membre quelconque du Conseil supérieur du Travail. — Ils ont leur revue aussi : le Sillon^ fondée par Paul Renaudin. Bien vite, sous la direction exclusive de Marc Sangnier, les tendances littéraires de la revue font place aux seules tendances démocratiques. En 1902, sous la direction effective de Marc Sangnier, le Sillon devient une revue de combat. — En 1905 paraît le premier numéro de r Eveil démocratique. On le colporte aux portes des églises et sur le quai des gares. Pour le répandre, des sillonnistes convaincus se constituent volontiers camelots à manchettes, à gilet blanc, et à chapeau melon. L'Éveil démocratique prend un essor rapide. On l'achète d'abord par curiosité. On l'achète bientôt par habitude. Il parait maintenant tous les dimanches. Le mouvement s'étend rapidement. Des quatre coins de Paris il gagne les quatre coins de la France. Il fait comme la taciie d'huile : il gagne régulièrement dans toutes les directions. — Après les journaux ce sont les affiches. Elles annoncent des conférences, des congrès, la création d'oeuvres populaires, d'instituts ouvriers. A l'Alcazar d'Italie, le député Buisson et Marc Sangnier échangent des propos très vifs. Bientôt à Épinal M. Lapicque offre au chef du Sillon l'occasion d'exercer son talent de controverse. Plus tard, à Roubaix, Jules Guesde fulmine contre l'œuvre du Sillon. — Le Sillon est désormais bien vivant. Son groupement ne passe
plus inaperçu. C'est une force avec laquelle il faut compter. Les congrès, d'ailleurs, prouvent mieux que tout le reste la vitalité du Sillon: En 1902, à Paris, il a 75 congressistes. En 1903, à Tours, il y en a 300. En 1904, à Lyon, 1.000. En 1905, à Paris, 1.100. En 1906, le chiffre atteint 1.503. En 1908, il s'élève jusqu'à 1.894.
Entre temps, et bien que les groupements sillonnistes se l'arrachent comme conférencier, Marc Sangnier dont l'activité est inlassable publie quantité de tracts et brochures : V Esprit démocratique^ la Lutte pour la démocratie^ la T ie profonde^ r Éducation sociale du peuple^ etc..
Désormais Marc Sangnier est l'homme dont on parle, le chef d'un parti en vedette, une sorte de prophète qui annonce l'avènement d'une ère nouvelle de régénération sociale. — Les uns le regardent avec amour. Les autres, avec frayeur. D'autres, avec mépris tout simplement, comme on considère un illuminé. Mais tout le monde le regarde avec curiosité...
Aujourd'hui Rome a parlé : la curiosité est passée...
Les idées de Marc Sangnier sont reléguées maintenant dans le musée des idées qui ont vécu... Il faut les considérer comme des transitions de la pensée humaine toujours tourmentée par l'avenir et le « meilleur devenir ».
L'œuvre de Marc Sangnier s'est effondrée
MARC SANGNIER 29S
comme s'effondre toute institution humaine que l'on prive des supports naturels, pour ne l'appuyer que sur le peuple. D'autres, avant Marc Sangnier, ont flirté avec la révolution des tendances... Ils ont échoué comme lui.
L'œuvre a croulé. Mais l'architecte reste... J'avoue que ce dernier m'a semblé souvent orgueilleux, bizarre et déconcertant.
Gomme beaucoup, j'ai vu en Marc Sangnier une sorte d'arlequin pour l'usage des foules, un homme très souple sur le tremplin politique et très adroit sur le tapis de la diplomatie, un homme capable d'obtenir à la fois l'approbation des catholiques et des révolutionnaires, capable de se trouver parfaitement d'accord avec ses contradicteurs opposés. En un mot, Marc Sangnier savait parfaitement concilier les oppositions et se concilier surtout l'amitié de tous.
Il faut signaler ce petit travers que tout le monde connaît. Mais il faut aussi rendre hommage à l'homme que fut Marc Sangnier, en tant que citoyen. Il fut un propagandiste convaincu, inlassable et désintéressé. Au lieu d'employer sa fortune à jouir en égoïste comme font tant de jeunes gens modernes, il eut le courage de se jeter dans la bataille. Il savait qu'il y avait des coups à recevoir, des injures à supporter, pas ou presque pas de consolations à emporter. Il entra quand même dans la lice, donnant des deux mains pour son œuvre, ouvrant son cœur pour ses amis.
Quand sa condamnation vint de Rome, il eut le geste qu'il devait avoir : il baissa la tête. On
aurait aimé qu'il fît moins pompeusement sa soumission et qu'il signât cet acte d'un coup de plume net, absolu, sans regrets, sans réticences... Mais il n'en est pas moins vrai que Marc Sangnier n'est pas devenu le révolté que les socialistes espéraient voir surgir. . .
Cet acte de soumission le grandit aux yeux de tous. Si le geste est sincère et durable, Marc Sangnier méritera l'estime de ses pires détracteurs.
AMÉDÉE PROUVOST
Il y a quelques années, François Goppée, affai; bli déjà par la maladie, mais toujours curieux du mouvement littéraire, me montra un recueil de poèmes qui portait ce titre symbolique : F A me voyageuse. Il me dit : « Si vous n'avez pas encore lu ça, prenez... C'est le livre d'un jeune, mais d'un jeune qui a du talent et qui tôt ou tard enfoncera les portes de la renommée. »
J'ai pris; j'ai lu; j'ai admiré. Ces vers délicats, pleins de souffle généreux et de douceur, étaient signés : Amédée Prouvost.
Plus tard, d'autres livres du même auteur s'ouvrirent sous mes yeux. Ils portaient des titres étranges : le Poème du travail et du rêve, Sonates au clair de lune... Mais ils exhalaient le même parfum, la même fraîcheur. Ils avaient la même jeunesse, le même élan, la même couleur. On sentait passer, à travers ces pauvres mots emprisonnés dans le rythme de la poésie, du souffle, de l'enthousiasme, du cœur et beaucoup de douceur.
Un jour j'entrevis la physionomie de ce poète auquel François Goppée, le maître incontesté, avait prédit un avenir brillant. Je ne fus point déçu : une belle tête fièrement campée, aux traits fins, harmonieux, à l'œil doux, rêveur, très bleu, très limpide, avec une légère teinte de mélancolie. Sur le front large et sans rides les cheveux blonds ondulaient mollement, souples et frisonnants, avec une teinte pâle vers les tempes... La lèvre supérieure portait fièrement deux jolies moustaches d'officier, mais la lèvre inférieure, légèrement railleuse, retombait à chaque sourire sur un menton, osseux et volontaire.
La main était franche comme le regard. Elle s'offrait avec grâce et se serrait avec affection. Oh ! comme je comprends Jules Lemaitre qui écrivait hier en parlant d'Amédée Prouvost : « J'ai gardé le souvenir d'un grand jeune homme blond, élégant, très doux, et qui me plut tout de suite par un charme d'intelligence, de franchise, de cordialité. »
Hélas ! douceur, activité, talent, pureté du cœur et des yeux, Dieu a jeté tout cela dans la tombe !... François Goppée avait prédit une moisson florissante, lourde d'épis et de bon grain... Dieu l'a réclamée pour lui et l'a fauchée avant qu'elle ait eu le temps de mûrir.
En 1902, un soir de mélancolie, Amédée Prouvost écrivait :
Le jour de la Fête des morts, Lorsque les cloches en prière Lanceront leurs tristes accords Dans le ciel gris du cimetièj'e,
AMÉDÉK PROUVOST S99
Quand les feuilles dun lapis d'or Recouvriront Thumide terre, Et que les restes de mon corps Dormiront sous la froide pierre,
Viens, les yeux tout baignés de pleurs, Cueillir quelques modestes fleurs, Pâquerettes ou chrysanthèmes....
...Les fleurs ont poussé sur le tombeau du poète. [' — Comme le dit M. Lecigne dans le beau livre* qu'il a consacré à la mémoire d' Amédée Prouvost : « Elles embaument autour de ce marbre blanc. Elles invitent à la tristesse, car elles disent la val nité des meilleures joies et la fragilité des jeunes gloires : elles consolent aussi parce qu'elles semblent la parure d'une ame qui fut généreuse et douce, et le symbole d'un souvenir qui demeure sans tache. »
Amédée Prouvost est né à Roubaix. Tout jeune il fut enlevé par le tourbillon de la vie active et fiévreuse de la ville industrielle. Appelé à diriger une importante industrie, il sut fleurir sa carrière, décorer de poésie et d'idéal le labeur abstrait et matériel de chaque jour.
11 est assurément le premier poète qui sut exprimer en vers les menus spectacles de la ville industrielle, les visions noires des ateliers, les scènes bruyantes de la rue, les entrées et les sorties de l'usine, les longs défilés des ouvriers. Il fut le premier poète qui songea à glorifier la beauté et la grandeur du travail industriel.
1. Amédée Prouvas!, par C. Lecigne, Bernard Grasset, éditeur, Paris, 61, rue des Saints-Pères.
S'il est à l'usine, il note rapidement, sur ses genoux, les détails qu'il aperçoit :
Dans l'enchevôtrement multiple des courroies, Les longs arbres de couche alésés et brillants Tournent, le jour entier, sur des paliers brûlants Et meuvent les volants qui sifflent et giroient.
Les cardes à tambour, qui laminent leur proie. Ont leurs rouleaux couverts d'un léger duvet blanc Et la bobine au banc étire, en l'enroulant, La laine qui, dans l'air, en flocons fins poudroie.
Si, du haut d'un balcon ou d'une terrasse, il jette les yeux sur la ville de Roubaix où s'agitent des milliers de vies humaines, il s'écrie avec amour* :
Ville énorme, grand corps aux vertèbres de fer, Ton sol, pareil aux durs rochers que bat la mer. Tremble au trépidement des machines brutales.
0 cité, ton renom s'étend à l'univers,
Et je veux exalter ta grandeur en mes vers,
Ville des artisans, ô ma ville natale !
Sur le pavé boueux et luisant de ses rues, Des foules d'ouvriers aux ateliers se ruent, Humaine fourmilière ivre d'activité.
Le travail émouvant dans sa noble puissance Enveloppe ses murs de poésie intense Et change sa laideur en une âpre beauté !
1. Pages choisies el inédiles d'AMÉDÉE Prouvost. Préface de Jules Lemaitre, Grasset, Paris.
AMÉDÉE PROUVOST 301
Quand il pouvait s'éloigner de Roubaix, il s'envolait avec joie vers les horizons bleus, \ers les pays de rêves où le soleil radieux met sur la nature comme une robe de fête.
A l'âge de seize ans, Amédée Prouvost part pour Carthage. Il ne s'attarde pas dans les hôtels mais va rêver longuement à l'ombre des ruines qui demeurent là comme le témoignage de la grandeur antique. Il s'emplit l'œil de lumière et de chimères qui alimenteront, chaque jour, son lyrisme
En 1898, Amédée Prouvost part pour l'Allemagne. Il y séjourne. Il se promène, mélancolique, sur les rives du Rhin, autour des vieux pignons et des vieilles maisons allemandes. Il va d'Aix à Cologne, de Cologne à Bonn. Il observe, il écoute. Rien ne lui semble indifférent. II prend des notes en courant, s'emplit l'œil de visions brèves mais exactes qui renaîtront plus tard en une fantaisie rimée spirituelle et ironique, que Nadaud aurait certainement aimé de mettre en musique :
Raides comme des automates Et coiftés de casquettes plates, Blanches, vertes, rouge écarlate,
Les blonds étudiants allemands Se promènent très dignement En impeccable alignement ;
Ils ont un visage sévère Estafilé par la rapière, Souvenir universitaire.
Parfois le tranchant instrument Leur a enlevé — c'est charmant !
Le nez presque complètement...
Assis du soir jusqu'à Taurore Autour d'une table sonore, Ils boivent et boivent encore.
Et sous leurs mentons balafrés Circulent les grands pots de grès Où mousse le Pilsen doré.
Plus tard Amédée Prouvost s'embarque pour l'Orient. Il visite Alexandrie, le Caire, s'arrête un moment au pied des Pyramides qu'il trouve sans charme et part pour Jaffa et Jérusalem.
La ville sainte l'enchante. Il écrit à sa mère : « Hélas ! que n'ai-je la plume de Loti! et que de fois je gémis et je me plains de ne pouvoir rendre tout ce que je sens dans ce voyage ! »
Il part à l'aventure dans la vallée de Josaphat, sur le bord du Cédron, vers le jardin de Gethsémani ! Ce fut pour le poète un instant d'émotion poignante :
L'astre est à son déclin : un funèbre silence Sur les sépulcres juifs de Josaphat s'étend; Et, de Jérusalem, l'âpre sentier descend Vers la montagne sainte et la vallée immense.
... C'était un même soir, sous le poids de l'offense, Que le Christ s'en alla, gémissant et pleurant, Vers le Gethsémani, par delà le torrent. Pour reposer son corps, son âme et sa souffrance...
A son retour à Roubaix, Amédée Prouvost met de l'ordre dans son énorme collection de notes et
AMÉDÉE PROUVOST 303
d'iiiiprossions. Son rùvo est d'immortaliser en vers les mille féeries lumineuses de l'Orient. Mais la tache est trop dure pour lui. Si la pensée rayonne de vitalité, le corps tout entier craque et s'affaisse sous les coups d'un mal qui ne pardonne pas... Le jeune poète se fatigue. Ses yeux luisent de fièvre... Bientôt il tombe, harassé, n'ayant pu qu'ébaucher son œuvre, au seuil même d'une vie qui devait (Hre belle et riche de renommée.
Amédée Prouvost fut un poète du foyer, à l'âme infiniment tendre et douce. Il disait un jour :
Je fus heureux plus que personne.
Le ciel me fit une couronne De ces fleurs qu'on appelle sœurs, Car les sœurs sont vraiment des fleurs.
Des fleurs aimables et gentilles Que le bon Dieu donne aux familles, Afin d'en faire la beauté Et le soleil et la gaîté.
Un autre jour il ajoutait, en s'adressant à sa mère :
Vous fûtes l'ange doux démon adolescence !... Aux regards inconnus qui nous voyaient passer Quandj'incHnaistremblant,versvous, ma confidence, Nous avions l'air ému de nouveaux fiancés.
304 QUELQUES ÉCRIVAIiNS DE CE TEMPS
I Une autre fois encore il fredonnait, en jouai avec sa fille :
Ma Béatrice aux boucles blondes, Enfant au rire de corail, Tes yeux d'un bleu de vieux vitrail, Tes yeux bleus reflètent des mondes.
Fais-moi de tes petits bras nus Un collier qui bien fort m'enserre, Puis conte-moi de ta voix claire Une histoire à mots ingénus.
D'abord, dis-moi combien tu m'aimes, Si tu m'aimes plus que le* chien, Le vieux chien qui dort au jardin.
Plus que tes beaux jouets eux-mêmes,
Plus que ta poupée à l'œil noir Qui s'appelle Yvonne ou Jeannette, Que tu berces dans sa couchette Gomme une maman chaque soir.
Tu m'aimes plus que tout cela.
Tu l'as dit, je viens de l'entendre, Petit ange, et ton baiser tendre A l'instant me le révéla.
Aussi, lorsqu'on a lu les œuvres d'Amédée Prouvost, lorsqu'on a pénétré l'intime de cette vie s; bien mise en lumière par M. C. Lecigne, on comprend que la mort du poète roubaisien fit couler des larmes brûlantes et ouvrit des douleurs insondables.
Si la ville de Roubaix, reconnaissante au poète qui a si bien chanté son activité fébrile, élève un jour un monument à Amédée Prouvost, il faudra
AMÉDÉE PROUVOST 305
i M' ce monument soit tout simple et très pur de li^ne : une stèle de marbre blanc, mais une stèle •isée, avec l'effigie du poète en médaillon. Le arbre blanc rappellera la pureté de cette vie oiite de douceur et d'idéal, et le sommet brisé . t la le symbole de cette vie féconde mais inachevée.