LÉON BOCQUET S
vent retourné vers son berceau... Il s'est penché vers le sol fécond des Flandres. Il s'est miré dans l'eau claire et paisible des rivières et des canaux. Il s'est assis à l'ombre des buissons, au pied des vieux saules qui bordent les ruisseaux et profilent sur le gris du ciel leurs têtes à panaches argentés. Il a respiré toutes les senteurs des champs, tous l(^s parfums des prés. Il a écouté les harmonies sans nombre qui montent de toutes choses dans la nature. Il a entendu aussi, à travers les siècles, la plainte des âges écoulés où les carillons chantaient joyeusement sur les villes prospères en égrenant les vieux airs populaires, où le guetteur avec son porte-voix criait l'heure dans la nuit...
11 est entré dans les églises pauvres des campagnes. Il s'est assis, rêveur, sous les vieux porches, sur la mousse des tombes dans les cimetières, interrogeant toute une race disparue, écoutant des voix qui furent singulièrement puissantes... Il a erré, mélancolique, tout le long des quais déserts de Bruges, de Bergues et autres villes qui sont rangées maintenant dans le cadre des villes « mortes ». Dans l'eau dormante des canaux presque déserts il a lu les pages insoupçonnées d'un glorieux passé... Alors sa muse attristée s'est mise à pleurer sur tout, à pleurer sans fin, sur un clocher effondré, sur un coin de rempart écroulé, un vieux beffroi abandonné, un fleuve autrefois trop étroit mais dont les eaux maintenant ne sont que rarement déchirées par la rame...
Le fleuve d'autrefois pleure sa décadence.
Des rumeurs l'emplissaient les soirs et les matins, C'était au temps jadis des royales Espagnes. Fier, il fuyait alors, mirant villes, campagnes. Chargé de galions, vers les pays lointains.
Toutes les mélancolies des Flandres, Léon Bocquet les a saisies au passage. Pour nous les faire comprendre et nous les faire mieux aimer, il les a serties entre les feuillets d'un recueil qui parut sous le titre : Flandre, mais qui pourrait, ce me semble, porter en sous-titre : les Parfums du berceau. Dans ce recueil il y a des bijoux de pensée et de style, des sonnets qui sont autant de petits chefs-d'œuvre, mais il y a surtout je ne sais quoi d'insaisissable qui passe comme un souffle dans les vers, les mots et les lettres et qui porte, étroitement unis, de l'amour et de la douleur. — C'est un peu le livre d'un enfant reconnaissant qui dédie à sa mère les pensées les plus pures de son cœur : il souffre dans les pages où elle-même a souffert, et il souffre — plus qu'elle peut-être — des journées qui, de temps en temps, attristèrent sa vie.
Léon Bocquet a conscience de sa race, de ce qu'elle n'est plus... Il a ouvert tout grand, et il l'a lu vingt fois, le livre des traditions que l'on ferme aujourd'hui. Il a souffert dans son cœur et c'est peut-être la tristesse de son cœur qui déborde en mélancolie sur son rêve et sur son inspiration.
On pourrait graver pour lui sur sa terre natale ces beaux vers de Charles Guérin :