JEAN MORÉAS
lés originaux de ces parlants crayons ne survivent plus qu'ici. La barque des rameurs d'Otrante laissa des tombeaux à chacune des escales où sa course s'arrêta.
Ernest Ravnaud, traducteur de Virgile, qui dans ses vers transpesa la sereine mélancolie et les cadencée harmonieuses du poète de Mantoue, se plaît comme lui à ces retours crépusculaires, aux évocations d'après-midi, quand s'allongent sur la route les ombres du passé. La nuit est proche. Ces morts furent nos compagnons, nos émules, nos détracteurs ou nos amis. Et nous avons partagé les rires de ces lèvres silencieuses désormais.
Parmi ces trépassés, la figure la plus caractéristique et la plus amusante fut, à coup sûr, Jean Moréas, qui, pendant quelques années, passa pour un grand homme dans quelques sous-sols artistiques et chez les étrangers appliqués à la lecture des auteurs nouveaux.
C'était le t3-pe du grœculus venu à Rome pour y chercher fortune. Il aurait eu sa place au Banquet des Sophistes comme au festin de Trimalcio. Les Sophistes n'eussent pas manqué d'applaudir ses vers et les
ivrognes, agglutinés par Trimalcio, de le prendre pour chouette. Impossible d'imaginer un quidam plus cocasse, falot et saugrenu. Petit, maigre, chétif, noir de peau, d'ongles et de cheveu, il s'habillait tel un gommeux de café-concert; il promenait, à la ville, exactement les gilets vert-paon et les faux cols de Libert, dans V Amant a" Amancla. Son allure sautillante, le nez qu'il avait, en manche de rasoir, lui donnaient quelque semblance avec une pie apprivoisée. Un tic de l'épaule droite qui le portait à relever le bras en tordant sa moustache augmentait l'illusion que ne pouvait détruire une voix croassante dont il interrompait, sans la moindre urbanité, ses interlocuteurs. Sec, enfumé, l'œil en pruneau incrusté d'un monocle, Moréas avait en outre l'honneur d'être beaucoup plus mal élevé que le commun des hommes.
« Que je suis grossier, moi ! » confessait-il volontiers, avec des intonations où le marseillais et le sabir, langage apparemment de ses aïeux, s'amalgamaient dans la plus dissonante cacophonie. A la fin de sa carrière, quand il eut remorqué, au pied de tous les
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« murs », son Iphigénie et pris contact avec le savoir-vivre de la Comédie française, comme il se tournait déjà vers la Coupole, une redingote succéda aux pet-en-l'air de son avril. Même, on lui vit un chapeau de soie. Il avait blanchi, mais, faute de lessive et d'eau claire, ses cheveux, de noirs qu'ils étaient, vingt ans auparavant, assumaient une couleur intermédiaire entre le jaune d'ocre et le vert-billard.
Jamais homme ne fut au degré de Moréas fermé à la compréhension de n'importe quelle chose. Arts, sciences, voyages, politique, histoire, il ne s'intéressait à rien, ne comprenait rien. Il passa trois ans en Allemagne, quand le Maître vivait encore, et ne soupçonna même pas l'œuvre de Wagner. En revanche, il narrait des historiettes :
« Quand j'étais à Munich, disait-il, que je marché toujours nu-têté, parce que l'on m'avait dit que les femmes allemandes aiment beaucoup les cheveux noirs ; que j'é des cheveux très bô. Je suis d'ailleurs très bô. Toi, té n'é pas bô. »
Sa bêtise, — une bêtise de ténor, — eût déconcerté quiconque ignore de quelle stupidité sont pourvus la plupart des virtuoses. Or, Jean Moréas ne fut rien autre qu'un virtuose, un pianiste surprenant du vers français. Il y a, dans les Stances, dans le Pèlerin passionné, des merveilles de facture et de doigté, des pages qui valent, — pour ne parler que des anciens, — les strophes décoratives de Malherbe et les plus travaillés de ses poèmes à forme fixe.
La prodigieuse ignorance de Moréas lui fut de la plus secourable utilité. Comme il ne savait rien, il avait conservé la précieuse faculté de s'étonner. Tour à tour, il découvrait le Faust de Marlowe. (Un des combattants de ia Mêlée symboliste l'entendit se pâmer devant la tunique en « pourpre brune » d'Hélène, que, depuis, il replaça dans les Syrtes :
En tunique de pourpre brune, Sous la comète et sous la lune, etc.)
Tour à tour, il apprit l'existence de Malherbe, de Ronsard, d'Euripide et de Racine. Avec
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une louable dextérité de main, il confectionna des contons qui, par L'agilité de leur facture, émerveillèrent les gens de lettres peu lettrés. Ceux qui, depuis longtemps, fréquentaient ces auteurs se montrèrent plus chiches d'enthousiasme.
Il serait néanmoins inique de lui dénier toute espèce d'émotion humaine. En vieillissant, le rhéteur s'attendrit pareil à ces fruits de l'arrière-saison, que mûrit le premier gel. Regrets inutiles du passé, amertume du présent! Et l'horreur de la mort qui menace l'Homme, au déclin de sa maturité. Moréas a prodigué les variations sur ce thème douloureux. Il a trouvé des accents d'égoïsme attendri qui, parfois, émeuvent le lecteur. Mais, bientôt, lassé d'une plainte qui se répète sans cesse, il ferme le livre d'où la perfection n'exclut pas l'ennui.
Un homme d'espiât, Joseph Caraguel, emporté lui aussi par le tourbillon de la danse macabre, affirmait que le meilleur succès de Moréas lui venait de son perpétuel contact avec les jouvenceaux: «Il est célèbre, disait-il, parce que, chaque soir, il pérore au café où
les hommes de son âge ne vont plus. » Ce fantoche, au surplus, était un galant homme. Il porta dignement sa pauvreté.
Malgré des ressources infimes, que n'augmentaient guère ses droits d'auteur, il vécut, se suffisant à lui-même, subsistant de peu. Une sobriété de bédouin, le manque absolu de besoins lui laissaient l'argent nécessaire pour ingurgiter de l'alcool, porter des cravates couleur de perruche et des gants caca d'oie. Il couchait dans un taudis, se nourrissait de quelques poissons achetés dans la rue et que lui faisait cuire un tavernier de la vieille place Maubert. Il se levait à quatre ou cinq heures du soir et ne faisait, par jour, qu'un seul repas.
Edouard Dubus, à qui Moréas devait servir de témoin, deux heures après, s'en fut le réveiller, un beau matin de duel. Après un colloque infini du palier à la chambre et de la chambre au palier, Moréas vint ouvrir en chemise, encore vague et la bouche pâteuse des libations nocturnes :
« — Que que té viens cherché? — Toi. Je
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me bats tout à l'heure. — Que c'est bien ! Lé temps de changé dé linge et je té suis. »
Ouvrant alors un tiroir de commode, il y prend un faux col, roide comme un sabre, Tattache à son cou noir avec beaucoup de dignité, s'habille en toute hâte et, sans autre ablution ni préambule :
« — Que je suis prêt, dit-il, et nous pouvons partir. »
Cependant, au fond des provinces lointaines, près de la mer Cantabrique ou sous les chênes du Quercy, les belles incomprises, les Emma Bovary, en quête d'enivrements et de félicités plus hautes que leur pâle bonheur, cherchaient, àtraversles feuillets, une image furtive du poète, — sans doute beau comme un dieu et superbe comme un roi, — qui fait battre leur cœur.