‹ Quelques fantômes de jadisChapitre 7 sur 12 · COMPAGNONS DE VERLAINE · texte numérisé non relu

COMPAGNONS DE VERLAINE

Ce fut dans le courant de l'hiver, en 1884, que Paul Verlaine, à l'âge de quarante ans, réintégra Paris, qu'il ne devait plus quitter jusqu'à sa mort. Ayant échovié dans ses tentatives agronomiques et renoncé à cultiver la forêt des Ardennes,qui, pour toute récolte, d#nne aux poètes la rose de Titaaia; ayant aussi terme les paupières du bel enfant Lucien Létinois, Raimbaud de sa maturité, dont l'image resplendit, nomme à travers les gemmes d'un reliquaire, dans les poèmes de Bonheur, Verlaine jugea le moment opportun de reprendre le harnais littérai're. Il n'ignorait pas l'admiration enthousiaste que la

plupart des lettrés manifestaient pour son œuvre bizarre et pénétrante, pour ces brèves odelettes, ces cris de douleur intime, ces confidences à mi-voix, qui, sans rhétorique ni verbiage, sans pompe ni fracas, sans « écriture artiste », sans la moindre emphase parnassienne, portaient au cœur, chantaient à l'unisson de la rêveuse jeunesse et de l'éternelle Humanité. Néanmoins la réputation de Verlaine demeurait circonscrite, ne franchissait pas encore les groupes d'initiés. Les éditeurs catholiques Palmé, après la conversion du poète, avaient publié puis étouffé dévotement Sagesse, écrite à Malines pendant les loisirs que lui faisait sa prison. La Bonne Chanson, tirée à peu d'exemplaires par les soins d'Edmond Lepelletier, seul ami des jours mauvais, attestant de Verlaine la prodigieuse virtuosité, accréditait sa gloire et déjà lui donnait place à côté des plus adroits et des plus grands. Très habile, en dépit de son débraillement affecté, de son allure insouciante et d'une prédilection très sincère pour les liqueurs fortes, Verlaine attendait son heure, sachant

qu'elle ne pouvait tarder, que, par un mouvement de bascule inévitable et certain, le goût des jeunes hommes ne tarderait pas à s'orienter vers un art plus véridiquc, plus ému que celui du Parnasse, dont la veine épuisée et moribonde ne se maintenait guère que dans les sonnets fastueux et coruscants de Hérédia. Verlaine donc soignait ses amitiés, ne gardait ni mépris ni rancune aux compagnons qui, suivant l'usage, l'avaient abandonné quand il taisait scandale et méritait la réprobation du Bourgeois. Paysan madré, sous une apparence de bohème indécrottable, poor Lélian « soignait » l'Académie en la personne peu reluisante de Coppée. Il ne gardait pas rancune à l'auteur du Lys rouge, lui pardonnait Choulette, si bien que la protection d'Anatole France, amicale, souriante, efficace, lui faisait escorte jusqu'à son dernier jour.

Sagloireéclata comme une aurore boréale, dans les cénacles de la rive gauche, quand parut, chez Vannier, une plaquette, d'ailleurs assez médiocre, les Poètes maudits. Ces

poètes, Raimbaud, Corbière et Mallarmé,

avec, pour compléter le brelan, Verlaine luimême, furent sacrés d'emblée inspirateurs et maîtres desgénérationsnouvelles. Décadents, symbolistes vers-libristes, un monde entier de poètes et de grotesques, d'artistes, vrais ou faux, se réclama de leur gloire. Leur influence épanouie en traînée de poudre éclata comme un feu d'artifice et, du soir au matin, métamorphosa la chose littéraire. Le nom de Verlaine fut porté aux étoiles. Ce ne furent plus désormais que rythmes chuchotes, sanglots d'automne! Le «charme du vers faux» éclata dans toute son horreur. Des jeunes hommes se rencontrèrent qui façonnaient des « chansons bien douces », comme, en 1820, ils eussent, auprès des lacs, assis une Elvire aux anglaises en repentirs, entre le cygne et la barque des méditations lamartiniennes.

Une école se groupa autour du Maître, habile à ramasser les miettes de sa renommée, à partager ses veilles de cafés en estaminets, enfin, quand venait tardivement Theure, qui toujours sonne, du coucher, à reconduire son ivresse jusqu'à l'hôtel borgne où ce dompteur de rythmes gîtait parmi les

débardeurs et les Messieurs du Dimanche. Car, dans la familiarité de Verlaine, ingurgitation des spiritueux, visites aux cabarets les moins respectables s'inscrivaient au premier rang des nécessités journalières. Tout en exploitant avec beaucoup d'industrie et d'à-propos le succès foudroyant qui se levait sur lui, Verlaine continuait à satisfaire ses goûts de crapule et d'ivrognerie. Il traînait, du Café François-Premier à 1' « Académie » de la rue Saint-Jacques, une séquelle de pierreuses en cheveux et d'éphèbes aux ongles noirs, qui ne rappelaient que fort approximativement le Bacchus de Léonard ou les jeunes hommes de Platon. Lui-même, sordide, avec, sous un chapeau crasseux, le cache-nez d'un allumeur de réverbère et la barbe de Vireloque, donnait à son escorte l'exemple du sans-gêne, de la malpropreté. Ce n'était affectation ni fanfaronnade, mais un très sincère appétit de l'ivrognerie abjecte et de la mauvaise compagnie. Au milieu de ce cortège, apparaissaient quelquefois des curieux, des enthousiastes, des étrangers que le désir de voir, d'entendre le poète sera-

phique, aux chants d'une si haute et pure mysticité, guidait vers les caboulots du Quartier Latin. Sans vergogne, Verlaine continuait à boire, se laissait inviter. Les petits verres succédaient aux chopines, à la grande stupeur des « entrants », que sidéraient un peu l'entourage et les façons de Verlaine.

Sur quel terreau la merveilleuse floraison renait-elle s'épanouir? Encore qu'il eût infiniment d'esprit, de malice et de charme, dans les rares moments où l'Alcool ne le possédait point, le poète de Green, instigateur d'Ubu, employait d'ordinaire le mot national à ponctuer son entretien. Cela faisait un éclat singulier, à travers le brouillard des pipes et la puanteur des breuvages, sur les cris, les gloussements, les pétarades et les cocoricos de cette fantastique ménagerie. À côté d'un vrai poète, Ernest Raynaud, d'esprits éminents, Jules Tellier, Charles LeGoffic, venait s'asseoir l'écume des bouges, des tavernes où Ion boit. Ici, le plusgrand poète — après Baudelaire — du Dix-Neuvième Siècle, se harpaillait avec les filles à maçons du Clos-Bruneau ou du quartier Saint-Victor, tandis que

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Bibi-la-Purée, ex-séminariste et cireur de chaussures, échangeait des aperçus esthétiques ou autres avec le très noble comte Robert de Montesquiou. pasteur de chauvessouris en même temps que Mécène au rabais des littérateurs besogneux.

Parmi les individualités falotes qui s'agglutinaient à l'entourage de Verlaine, aux esthètes sans linge ainsi qu'aux biberons sans relâche assoiffés, un des types les plus cocasses fut, à coup sûr, Anatole Baju. auquel revient l'honneur d'avoir donné à ses amis et connaissances le nom de « Décadents ». — « Nous autres, gentilshommes du Moyen « Age..., » disait un fantoche de l'ancien Qobino ou du Petit-Laze. — « Nous autres, décadents, » affirma Baju, que la lecture du batave Huysmans avait émerveillé. Claudien, peut-être, ne se croyait pas en décadence de Virgile, mais Anatole s'affirmait décadent tout court dans une plaquette bimensuelle et jaune-serin, où sa littérature foisonnait.

C'était, quant à lui, un petit homme, noir, mal bâti, l'air d'une figure en pain d'épices, vieillot en même temps qu'inachevé, la peau

moite, le cheveu rare et gras, les genoux cagneux et le regard stupéfait, le nez en pied de marmite et la bouche déhiscente, jadis meunier, avant de professer, comme instituteur à la laïque de Saint-Denis, sa préoccupation maîtresse, le dandysme, induisait Baju à vêtir les plus étranges hardes. On le rencontrait, harnaché d'un inexpressible caca d'oie, que rehaussait encore une bande large de satin vieil or ou de velours cerise. « Car, disait-il, pour obtenir des femmes la soumission d'esclave à laquelle nous avons droit, il convient de séduire leur imagination et de flatter leurs veux. » Le ridicule factum de Barbey d'Aurevilly sur Biummel était son livre de chevet. Au surplus, quoique revenant du moulin, Baju croyait devoir à sa propre élégance de traîner Zola dans la boue et d'épancher, dans un périodique, le trop-plein de son génie. Ainsi Le Décadent fut fondé. Verlaine lui souhaita la bienvenue; il lui donna des vers, entre autres cette ballade : Louise Michel est très bien. Ernest Raynaud y collabora; quelques autres poètes encore, si bien que le nom resta et que La

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Decaden ce devint une congrégation poétique

au même titre que La Pléiade, Le Parnasse ou UËcole du Bon Sens. Depuis, les sectes ont pullule à la façon des plaie- d'Egypte ou des Hérésiarques dans Flaubert. Luministes, obscuristes, véristes, solistes, multilinguistes, unanimistes. contrapontistes, bandagistes et le reste! Si bien que cela, aujourd'hui, manque tout à t'ait d'importance ; depuis qu'on en t'ait un emploi excessif, les étiquettes ne représentent plus aucune chose, comme, autour des cigares. les bagues en papier doré.

Mais, lorsque vivait Baju, cela gardait encoreje ne sais quel intérêt. Le « dompteur de femmes » en trousse jaune a connu l'heureuse fortune de créer un mot. Gavarni inventa les « lorettes» : Pioqueplan, la « parisinc »; René de Pont-Jest, les «faiseuses d'anges ». Or, le très infime et provincial maître d'école à Saint-Denis, le garçon de moulin. Baju, verra peut-être, contrepointes du sien, les noms de ces raffinés, en vedette naguère, pour ce qu'il a fourni aux disciples immédiats de Paul Verlaine, un sobriquet

heureux, indélébile, indélébile d'autant plus qu'il ne signifie absolument rien et ne porte avec soi ni rime ni raison.

Ceci pourrait avantageusement fournir la matière d'un poème en burlesque, dans le goût du Lutrin, de Vert-Vert, à'Hudikras ou d'il meo Pataca, si la mode était encore à ces farces de collège qui fleurent l'encre moisie et le cuistre en belle humeur. La triviale gaîté d'un Scarron ou les sarcasmes vindicatifs d'un Hutten s'y donneraient une ample carrière, au grand contentement des vieux partis, charmés de voir, à si juste raison, bafouer leur adversaire. Il y a là des traits de mœurs et quelques aperçus nouveaux sur la bohème ecclésiastique propres à délecter les orthodoxes de n'importe quelle confession.

Môme au temps des grotesques, dont Alphonse Karr et Champfleury ont noté les

comportements, à cette époque déjà lointaine des « dieux en chambre» que suscita la révolution de Février, l'abbé Châtel, Jean Journet le prophète, et l'apôtre Chénau, jamais un pareil concours d'olibrius n'avait battu la caisse et débité, à l'ombre delà cathédrale, son orviétan, sous couleur de religion.

L'aventure, d'ailleurs, passa fort inaperçue : elle ne provoqua pas un instant la curiosité de Paris. Sauf un petit nombre de curieux, amusés par le spectacle des existences hors cadre et l'aspect saugrenu de n'importe quels irréguliers, on peut dire que le schisme de la rue Legendre vécut et trépassa quelques mois après sa venue au monde sans que personne qui vaille la peine d'être nommé en ait pris cure un seul jour.

C'était au lendemain de la séparation, du divorce entre l'Eglise et l'État français. Officiellement, le concordat n'existait plus, si bien que juifs, huguenots ou catholiques, les ministres des cultes reconnus autrefois par Napoléon cessaient de vivre aux dépens du contribuable. Ce nouvel état de choses, cristallisé par la loi Briand, donnait satisfaction

aux ligues de la libre pensée, aux radicaux de la vieille école, enfin à toutes les sortes de naïfs, qui, prenant au sérieux l'honnêteté parlementaire et les promesses électorales, attendaient pour la fin de la semaine l'avènement du grand soir.

Cependant, quelle que fût l'adresse apportée à la rédaction de cette loi, certaines malencontres en pouvaient sortir. Un schisme allait-il naître? Schisme, à coup sûr, inoffensif; car Lamennais et, plus tard, le Père Hyacinthe Loyson avaient, sous l'universel dédain, vu s'effondrer leurs Églises indépendantes. Néanmoins, il était préférable d'écarter cette chance adverse, de maintenir le vieil ordre des choses. Et voici le biais que l'on imagina. Par une sorte d'homéopathie efficace et préventive, on rendait impossible n'importe quelle tentative de dissidence ou de rébellion. Le moyen le plus sûr était manifestement de ridiculiser sur-le-champ toute entreprise de ce genre. Problème fort aisé, puisqu'il ne s'agissait que dégrouper un effectif ecclésiastique assez cocasse pour prêter à rire, suffisamment honnête pour

épargner tout chantage aux zélateurs de la petite affaire.

Les membres de la Cultuelle ne prenaient pas contact avec les principaux intéressés. Un homme de paille servait d'intermédiaire, faisait les commissions entre l'église de la rue Legendre et ses bailleurs de fonds. Il se nommait Durand-Maraimbaud.

Sous le pseudonyme d'Henri des Houx, il signait des entrefilets médiocres, d'une lecture facile, aucunement inférieurs, du reste, aux élucubrations de feu Harduin ou de l'Oncle inexpugné.

Large, ventripotent, l'allure d'un tambourmajor, avec une face cuite où le rouge-tomate se nuançait par places de violet-aubergine et que rayait de blanc une moustache de vieux reître, Henri des Houx gardait la politesse du journalisme impérial, ces manières accortes dont les rédactions modernes sont si largement dépourvues. C'était un « journaliste de carrière » dans la plus large acception du mot, c'est-à-dire un homme sans lettres et sans idées générales, professant une égale horreur pour la chose écrite et les esprits

indépendants. Il écrivaft, avec une facilité pourrait-on dire mécanique, son « papier » de chaque jour, allumant un cigare à ki première ligne et posant la plume à la dernière bouffée, à l'abri de l'enthousiasme qui développe ou de l'émotion qui retarde.

Comme plus tard M. Jean de Bonnefon, mais avec moins de fleurs, de style et de broderies, il consacrait ses talents au reportage ecclésiastique. La nonciature, le Vatican n'avaient pas de secret pour lui.

Ces précieuses qualités firent d'Henri des Houx une éminence grise à souhait pour les desseins du ministre quant à la fondation d'une Église française qui ne devait pas avoir de lendemain.

On choisit, afin de loger ce culte éminemment précaire, la chapelle vacante des Lazaristes, qui, pendant un trimestre, abandonnèrent leur local aux nouveaux venus. La bande se composait d'un évèque, d'un curé, de trois vicaires et d'une couple de sousdiacres, le tout fort peu reluisant, habillé au décrochez-moi-ça et d'un aspect aussi peu sacerdotal que Faire se pouvait.

L'évêque, Mgr Villate, sacré, paraît-il, en Amérique, avait, depuis longtemps, jeté sa mitre par-dessus les moulins quand M. Henri des Houx lui vint offrir la direction du nouveau culte, un casuel médiocre et les honneurs épiscopaux. En ce temps-là, notre homme se débattait contre la fortune adverse, derrière un comptoir de marchand devins en gros. Abandonnant ses futailles vides, sa clientèle rare et ses échéances imminentes, le prélat occasionnel vint habiter le couvent des Lazaristes attenant à leur église, bientôt suivi en cet endroit par un groupe de subordonnés, curés, vicaires et sous-vicaires dont la paroisse avait aussi pour théâtre la chapelle à tout faire des moines en allés.

Ce curé, l'abbé Xoru, avait, comme son évêque, déserté le sacerdoce pour le trafic des spiritueux. Mais, plus modeste, il avait borné ses désirs au vulgaire emploi de mannezingue, versant au quatrième Etat le canon de la bouteille et les apéritifs. Parmi ses acolytes, deux vicaires ne se distinguaient que par leur insignifiance et la permanente voracité de leur appétit. Eux aussi avaient

eu des malheurs. Suspendus a divinis après quelques histoires louches, ils semblaient apprécier, dans leur nouvel état, d'abord la possibilité de dîner, chaque jour, après avoir déjeuné, tandis que leur troisième confrère, l'abbé Henri Dumesnil, apportait une foi très sincère avec le candide espoir de concilier enfin les dogmes catholiques et le rationalisme des esprits éclairés. Transfuge, lui aussi, des milieux orthodoxes, maissans autre motif que d'embarquer pour Cythère, il compliquait son existence de romans biscornus.

Éloquent, passionné, gardant l'allure et les façons de la prêtrise, il était l'orateur de la rue Legendre, la coqueluche des épicières mystiques et des concierges dévotes qui fréquentaient ce lieu.

Enfin, dans la pénombre, deux figurants, le frère Artiguenade et M. Thers, autrefois clerc d'huissier, évincé de la basoche pour cause d'ivrognerie, attendaient l'un et l'autre que Tévèque les ordonnât prêtres, leur octroyant ainsi la faculté d'exercer leur ministère en province, où quelques hameaux en querelle

avec l'évêché demandaient à grands cris un curé dissident.

La première messe de la rue Legendre eut lieu, en grande pompe, lejour de la Noël.

Outre M. Henri des Houx, sanglé dans sa redingote noire, ganté de clair et cravaté de blanc, qui reluisait à la place d'honneur, sur un prie-Dieu, en face du maître-autel, une cinquantaine d'agents — tels des bouledogues moustachus — se mêlaient aux fidèles, prêts à refréner les incongruités des personnes que désobligeait l'avènement de la « Cultuelle », comme se nommait déjà l'association nouveau-née. En effet, les » militants du Devoir chrétien, ayant à leur tête un certain M. Lecasble, droguiste éventuel et benêt sans conteste, menaient une horde de jeunes aboyeurs et de bigotes frénétiques entraînés savamment les uns et les autres à imiter les cris des divers animaux. Le chien, le chat, le paon, le coq, l'âne répondaient aux versets de l'officiant et de l'acolyte.

A l'Elévation, une dame très mûre, quelque peu moustachue et largement tétonnière, prit sous son châle un « balai innommable » avec

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le vase y afférent et se mit en devoir d'exorciser le Malin au moyen crime aspersion qui n'avait rien d'évangélique. Tels sont les grands exemples que donne le Devoir chrétien ! Non sans quelques bourrades, les « flics » déposèrent l'énergumène sur le trottoir que jamais elle n'aurait dû quitter.

Cependant, M21" Villate, sérieux comme un âne qu'on étrille, s'asseyait au fauteuil épiscopal, recevait les encensements, quittait et recoiffait sa mitre, s'évertuait de la crosse et bénissait à tour de bras. Laid, petit, grisonnant et bedonnant, avec un nez pareil à sa bague couleur d'améthyste, il n'exagérait -aucunement le prestige; il ne dépassait pas en magnificence un rat de cave ou l'épicier du coin.

La grand'messe prit fin au grand contentement de M. Henri des Houx, lequel se pavanait à la sacristie, heureux d'avoir fondé une religion, comme Luther ou Mahomet.

A la sortie et devant la porte de l'église, ce furent, de plus belle, cris d'animaux, chants séditieux appuyés de nombreux coups de poing. Il y eut quelques nez en purée et

bon nombre de gencives en marmelade. On ramassait les dents sur le trottoir.

Schismatiques et orthodoxes furent alors élevés de confesseurs à la dignité de martyrs. Il est juste de dire que leur « semence » ne leva guère et que la «Cultuelle» ne tarda pas longtemps à péricliter.

En dehors des clercs diocésains et des Congrégations — plus que jamais florissantes — parmi les prêtres hors cadre, vivotant de maigres aubaines, sans travail régulier ni salaire défini, vesperillonne dans le crépuscule des églises une espèce vagabonde, saugrenue et besogneuse.

En marge du sacerdoce reconnu, au plus infime degré de la hiérarchie et sur le pied de parents pauvres, ces capelans rogneux dînent vaille que vaille de l'autel, des miettes qu'abandonnent leurs confrères à l'engrais. C'est la bohème de l'autel, non moins râpée et lamentable que celle du barreau et des autres métiers bourgeois. Ils vaquent aux mariages prolétaires, aux funérailles, pour l'amour de l'art. Ce sont eux qui, dans

les paroisses indigentes, célèbrent la messe d'une heure, confessent les vieilles sempiterneuses aux péchés rances comme leurs dents et leur haleine, les bigotes sans le sou, hommes-à-tout-faire de l'Eglise et bagottiers du Paradis. Souvent, la plus banale conjoncture a fait dévier leur sort. Tantôt, l'animosité d'un grand vicaire, l'antipathie obscure d'un quelconque supérieur, la mauvaise digestion de leur évèque, tantôt une parole malsonnante, un propos risqué, parfois aussi la joliesse de quelque dévote assidue au prône suffisent à déraciner le jeune lévite, aiguillé désormais vers une existence de hasard. La plupart de ces irréguliers ne sont dos réfractaires ni des révoltés, mais bien des incapables.

Un Renan, un Ledrain, abandonnent le sacerdoce au nom de la vérîté, l'un parce qu'il ne saurait admettre, pour des raisons philologiques, l'authenticité des prétendus livres de Moïse, l'autre parce que, sommé d'altérer les faits dans son Histoire d'Israël ou de quittée la Congrégation oratorienne dont il fait la gloire, il préfère au mensonge le

départ. Un divorce de ce genre n'est pas à la portée de tous. N'abjure pas qui veut au nom de la Science, et les abbés Loisy ne courent pas les rues. Savoir l'hébreu ainsi que la chronologie biblique, posséder à fond la théologie et la grammaire n'est pas moins rare dans le inonde sacerdotal que parmi les gens du Siècle.

Ne demandez pas à la bohème des « prêtres habitués » un effort transcendant. Ne soyez pas surpris davantage quand l'un d'eux abandonne la soutane pour courir les aventures, l'inconnu ayant pourles esprits faibles de singuliers appâts.

C'est parmi les membres de ce clergé volant que se recrutèrent le plus grand nombre des « lévites affranchis » que, sous le ministère Combes, Ton vit onduler à travers le sillage de Victor Charbonnel, prendre part aux déjeuners « laïques », aux processions blasphématoires, à la canonisation du Chevalier de La Barre ou d'Etienne Dolet; ce sont eux qui fournirent, plus tard, à M. des Houx, le personnel ecclésiastique dont il avait besoin pour édifier sa « Cultuelle » et prendre

place parmi les Hérésiarques renommés.

Le plus mémorable de ces fugitifs, celui dont In très véridique historiette semble imaginée à plaisir, fut Henri Dumesnil, artiste, écrivain, orateur de la Cultuelle; en outre, le seul honnête homme de l'équipe assemblée, aux Batignolles, sous la crosse de Villate, pour le plus grand contentement des esprits enclins à la gaîté.

Un jour, — il écrivait encore à VEcho de Paris, — T}Tbalt reçut la lettre d'un jeune abbé qui lui demandait conseil, avec force madrigaux et points d'admiration. La chose venait de Saint-Mandé. Aumônier d'abord des Dames Réparatrices, puis simple attaché à la paroisse et disant, pour tout potage, quelques messes à bas prix, l'auteur de la lettre soumettait à son correspondant les doutes qui l'agitaient avant de prendre un parti définitif, de rompre avec le passé. Il implorait un avis, suppliant Tybalt démettre un terme à son incertitude. Comme il ajoutait, vers la fin de son épître, qu'un opulent mariage l'attendait au sortir de la cléricature, Tybalt ne crut pas qu'il convînt de refuser

un encouragement sollicité avec tant de candeur.

« Puisque vous ne croyez plus aux dogmes que vous enseignez, montrez-vous homme probe et rentrez dans le Monde, — écrivit-il à son correspondant. Faites en sorte de garder longtemps cette belle franchise et de trouver le bonheur dans ventre nouvel état î » Quelques jours s'écoulèrent, l'été prit fin ; bientôt ce fut l'automne et le retour à Paris. Tybalt n'avait pas défait ses malles que l'abbé Dumesnil se faisait annoncer.

Un homme petit, fluet, menu, grêle dans une soutane du bon faiseur, avec toutes sortes de façons discrètes, la sourdine permanente d'une laryngite chronique sur sa voix naturellement onctueuse et melliflue. Rasé comme il convenait à son état, les traits fins, de beaux yeux aux regards sincères, l'allure déférante mais sans obséquiosité, il entreprit, sitôt dans son fauteuil, l'histoire de ses infortunes. Aimé, en dépit de sa robe, par la fille d'un riche brasseur qui manipulait, à Nogent-sur- Marne, l'orge avec le houblon et vivait, quant au reste, dans la familiarité des messieurs

piètres, Dumesnil avait si bien catéchisé la donzelle que, pour légitimer une situation désormais trop visiblement acquise, elle avait offert au bienheureux vainqueur sa main, la fortune qui lui venait de sa mère et quelques espérances de riches successions. Dumesnil, après cette visite, ne reparut pas chez Tybalt. Ce fut bientôt l'hiver, les habitudes reprises, quand, tout à coup, une lettre, portant la nouvelle que tout était rompu. La dame reprenait sa liberté, sa fortune, laissant Dumesnil avec le souvenir de leurs amours passées, un complet de demi-saison et le regret d'avoir, en quittant l'Église, écrit des insolences à l'évèquc d'Arras. Le pauvre homme suppliait Tybalt de venir à Saint-Mandé, ne pouvant se confier qu'à lui pour échanger avec la dame une correspondance « iwe de délices et d'amour ». Encore que le geste lui semblât assez ridicule, ce pauvre Dumesnil écrivait d'un ton si morose et déconfit que Tybalt n'osa décliner la corvée.

Il entreprit donc le voyage de Saint-Mandé, où ne tarda point à se faire connaître l'objet

d'un si beau pleur. Une taille de cuirassier, une voix de baryton, des bras comme en ont les forts de la halle, une gorge en auvent et, sur la lèvre, une moustache du plus beau noir. Quel propos tint alors cet ange mamelu ? Après quelque trente ans, cela n'importe guère. Il en résultait que, voyant son idéal, fagoté à la Belle-Jardinière et sans le prestige du fourreau ecclésiastique, la Belle avait ressenti les affres du désenchantement. Son « petit abbé», la statuette exquise, le mignon en soutane, avait l'air, sous ce harnais bourgeois, d'un pion endimanché. Ainsi Dumesnil, à son premier pas hors du sanctuaire, manqua un mariage d'amour. Ce ne fut pas le dernier.

Il habitait, pour lors, chez un ébéniste, lequel s'occupait de rendre à la grande nature ce qu'une pratique invétérée et quotidienne de l'alcoolisme lui laissait de poumons. Sa femme ne tarda pas à discerner les charmes du locataire. Un pied dans le tombeau, un pied dans l'édredon, la Mort fut, ainsi que pour YAbbesse de Jouarre, l'entremetteuse de l'amour.

Après le mariage manqué de Henri Dumesnil, devant son découragement et sa tristesse, la femme de l'ébéniste — elle se nommait Suzanne — résolut d'installer à Paris, bien entendu, sous le même toit, l'un et l'autre de ses conjoints. Moribond et gigolo partirent donc, un beau matin, afin de rejoindre la Dame qui les attendait rue CaulaincourL dans une boutique d'épicier. Tel était le négoce qu'elle offrait à Dumcsnil pour tenter la fortune et reprendre sa vie. Au fond de l'arrière-boutique où pénétraient les senteurs du magasin, bien tranquille dans un lit fort douillet, Monsieur, tout le long du jour, crachait sans nul effort le débris de ses poumons. Suzanne le soignait avec un dévoûment sincère, tandis que, papillonnant du roquefort au chocolat vanillé, Dumesnil faisait l'article, se propageait auprès des boniches ou poussait sa pointe avec les péripatéticiennes du Rat-Mort. La maîtresse en pied se desséchait d'amertume et, dans ses fureurs jalouses, invectivait contre Dumesnil, auquel, de temps à autre, l'époux agonisant faisait l'éloge de la tempérance et de la fîdé-

lité. D'ailleurs, il ne tarda guère à défunter, suivi bientôt de Suzanne, qui, à force de vivre dans une atmosphère empoisonnée, ayant contracté la tuberculose conjugale, fut emportée en quelques jours par une phtisie galopante. Dumesnil hérita de la boutique. Suzanne l'avait, par testament, promu au titre d'épicier. Une pratique de la maison, — pratique dans les deuxsensdu mot, — roulure des bouges montmartrois, voyant quel homme était Dumesnil, imagina de se faire « aimer» pour le bon motif, de se poser en vierge sage et, par ce moyen, de dévaliser son homme jusqu'au dernier sou. Bientôt elle présenta au malheureux son frère — frère du boulevard extérieur — qui l'aida si bien à préparer un chas4e hymen que Dumesnil, au bout du trimestre, Dumesnil dont les suprêmes conserves et les dernières bouteilles avaient, depuis longtemps, pris le chemin des Vieilles Lunes, sortit de sa boutique, sans pardessus ni linge, coiffé d'une casquette mûre et harnaché d'un veston flétri, car le « frère » de sa promise avait soigneusement exploré commodes et placards au moment des adieux.

Par bonheur, en ce temps-là, M. Jean de Bonnefon publiait les Paroles françaises et romaines. Il cherchait un secrétaire à plusieurs fins, capable de veiller à la caisse et particulièrement d'éconduire les « tapeurs ». Dumesnil, on n'a jamais su pourquoi, se rechigna dans l'atmosphère élégante de la rue Vivienne. Cela n'aurait pas eu d'autres conséquences, mais il se permit, touchant son directeur, des épilogues d'autant plus fâcheux qu'il en faisait part à la femme de ménage préposée à l'entretien du bureau. Heureuse faute!

Car c'est alors que son étoile parut enfin se dégager. Dans l'officine très cléricale et très mondaine des Paroles, dans cette maison où même les senteurs profanes exhalaient comme un parfum d'encens, il avait rencontré M. Henri des Houx en possession de recruter son personnel. Dumesnil s'engagea, non sans quelques regrets, dans la milice schismatique. Un autre cependant eût demandé l'épiscopat, des sommes importantes. Mais lui, en qui l'esprit d'affaires ou d'ambition n'habitait aucunement, s'accommoda volontiers de douze cents livres et d'un

poste subalterne. Ce n'était pas tout à fait la moitié de ses appointements aux Paroles ! Mais le plaisir de chanter vêpres en français, mais l'honneur de cultiver la libre pensée et le « catholicisme indépendant » chez les zingueurs mystiques du xvne valaient bien ce léger sacrifice.

Quand la Cultuelle eut pris fin, à Paris, elle garda pendant quelques mois encore des filiales en province. Dumcsnil fut dépêché à Bethmale, dans les « Pyrénées Wisigothes », comme disait Wagner, un trou en pleine Ariège, où le curé schismatique, pour tout casuel, avait l'eau des fontaines et l'ombre des châtaigniers. Ses patarins de fidèles entendaient bien faire la figue au desservant orthodoxe, mais quant à donner un centime pour l'entretien du remplaçant, il n'y fallait pas songer.

Après quelques mois de ce régime, Dumcsnil, toujours dans le complet de Saint-Mandé, un peu plus chauve néanmoins et décoloré qu'avant la Cultuelle, mais, cette fois, avec une soutane dans sa malle, dit adieu à ses paroissiens. Toulouse était prochaine. Il

gagna Toulouse afin de s'adonnera la culture des violettes, qui. chacun le sait, croissent aux environs de la Cité Palladienne, plus odorantes et plus belles qu'en aucun lieu du monde. Les violettes, à Saint-Cypricn, ne réussirent pas autrement que les denrées coloniales, rue Caulaincourt.

Peu de temps après ce jardinage, Dumesnil regagna Paris. Tybaltlevit, une dernière fois, il y a quelque dix ans, peu de jours avant son départ ou sa fuite vers un lieu inconnu. Il apportait pour tout bagage quelques plants de poiriers, sept lapins à la mamelle, ainsi qu'une paysanne ariégeoise, répondant au nom de Chuchougne, dont il s'était fait le protecteur et l'amoureux transi.

Avant de se résoudre à gagner Paris, avec ses plants d'abricotiers, ses lapins nouveaunés et la compagne qu'il s'était acquise, Henri Dumesnil, — outre la carrière de pépiniériste et celle, peu encombrée, d'ecclésiastique dissident, — avait, comme disent les Belges, « probe » plus d'un métier.

Les montagnards de Bethmale, rentrés en

grâce auprès de leur évêque et n'ayant plus besoin de curé schismatique, avaient, néanmoins, laissé à Dumesnil une preuve en chair et en os, surtout en os, de l'étape vécue au milieu d'eux. Le petit homme rapportait, dans ses bagages, une pastoure de là-bas, M1!e Chuchougne, dont les premiers ans furent consacrés à la culture éminemment virgilienne des canards et des moutons. Cette pastorale débuta comme un roman d'Ohnet ou d'Octave Feuillet. Un soir d'orage, dans le hourvari de la tempête, au milieu des éboulis, pendant que, sous le choc de l'averse et l'impulsion du vent, les pierrailles se ruaient en lourdes masses à travers les pentes inondées, Chuchougne, à la recherche, comme Lycénion, de ses ouailles fugitives, ayant glissé maladroitement sur une pierre qui servait de pont, criait à l'aide au milieu d'un ruisselet devenu torrent et qui menaçait de l'emporter. Dumesnil passait d'aventure aux environs; il vint à son secours. Il mit en action le beau poème de Scribe, dans le Prophète :

l n jour, sous les Ilots de là Meuse, J'allais périr ! Jean nie sauva.

Oui, me sauva !

Toujours triste et bien malheureuse :

Puis il m'aima.

Comme Jean de Leyde, son illustre devancier, l'anabaptiste de la rue Legendre « aima » la beauté rudànière qu'il avait arrachée à « la fureur des flots ». Petite, mal équarrie, un peu cagneuse, la taille en planche à pain, la gorge en estomac de pintade, le nez et le menton pointus, la peau huileuse et les ongles noirs, Chuchougne, au sortir de Peau, ne ressemblait que de fort loin à Vénus Anadvomène. Elle fit néanmoins la conquête de son sauveur. Tous deux, après le temps donné aux indispensables préparatifs, s'en allèrent dans le vaste monde, abandonnant, l'un, ses paroissiens et, l'autre, ses brebis.

Après leur exode à Toulouse et la déconfiture de leur jardinage, ils entreprirent un voyage d'art à travers les Pyrénées, car la saison des eaux était venue. Dumesnil avait depuis longtemps dévêtu la soutane et

décroché le complet gris de Saint-Mandé. Chaque soir, avec sa jeune amie, il patoisait, au hasard des cafés et des salles disponibles, quelques chansons ariégeoises dont il faisait le boniment. Chuchougne gardait son costume de paysanne, la haute coiffe, le fichu de couleur voyante, le jupon court et les sabots à la poulaine. Lui se montrait au public en berger d'opérette, guêtres blanches, veste sur l'épaule, gilet à ramages, cravate à la Colin bleu de ciel et, brochant sur le tout, une barbe d'apôtre ou de sapeur, qui donnait à ce petit homme, harnaché de couleurs tendres, l'aspect d'un diable, à mettre dans une boîte, par façon d'épouvantail. On retrouve, à Pau, à Tarbes, puis à Bagnèrcs, à Ludion, à Cauterets, à Saint-Sauveur, le curé troubadour et sa compagne. Ils vendent leurs portraits enluminés, parfois aussi une carte postale d'un goût moins badin où l'on voit Dumesnil en costume ecclésiastique. Cette icône a pour légende quelques phrases extraites des sermons prêches par leur ancien pasteur aux Bethmalous.

Au sortir de sa cure villageoise, Dumesnil

LE SCHISME DE LA KUE LBGENPRE 129

rentre dans le commun; son rôle, en tant que missionnaire du nouveau schisme, est bien fini. Désormais, il appartient, comme l'abbé Châtel, comme l'abbé Yingtras, comme le chanoine Boulan, comme les taumathurges en chambre et les hérésiarques du coin, aux chercheurs que ne rebutent point les « verrues » des capitales,

« Où tout, jusqu'à l'horreur, tourne à l'enchan-

[tement, »

aux petits mémorialistes de l'avenir que délectent les extravagants et les irréguliers.

A Paris, le schisme avait déménagé. Après quelque temps de fermeture, après l'expérience de la Cultuelle, qui s'effondrait le plus naturellement du monde, les Lazaristes s'étant délibérés de rentrer chez eux, l'évèque schismatique et son clergé n'eurent plus qu'à faire leurs malles, à se pourvoir d'un local nouveau.

Ce lieu fut sans aucune gloire. Toujours aux Batignolles, rue Buffault, dans la cour d'un ancien liauoriste, Mgr Villate et ses

acolytes, vaille que vaille, installèrent le culte vagabond. C'était dans une manière de hangar, autrefois magasina fourrages, que furent dressés chaire, autel, harmonium et confessionnaux. L'endroit était sombre, tristement éclairé par des jours de souffrance, copieux en toiles d'araignée. Une écurie attenante laissait, par les joints mal fermés de la cloison peu étanche et mitoyenne, filtrer une senteur de crottin qui, mêlée aux émanations de l'assistance, « fleurait plus fort mais moins bon » que l'encens.

La clientèle diminuait. Les fidèles se faisaient rares. Comme les huîtres, on ne les comptait plus que par douzaines.

L'emménagement rue Buffault ne laissa plus autour de M. Villate que ses amis personnels et ses créanciers. Henri des Houx se faisait rare, lui aussi. Encore qu'il eût toujours au premier rang — côté Evangile — son beau fauteuil de damas écarlate, il manquait d'assiduité. La pièce était jouée et la figuration égayait seule encore le tapis.

Néanmoins, l'évèque schismatique résolut de solenniser la Pentecôte par une suite

d'émouvantes liturgies. En même temps que la première communion et la grand'messe chantée en lingua volgare, une autre cérémonie invitait les adhérents à l'Église française. La tête du Paraclet fut le jour choisi pour l'ordination de l'abbé Thers, ce basochien honoraire qu'une soif inextinguible avait délogé de n'importe quel emploi, au bout d'une semaine ou deux. Ancien élève des congréganistes, et, tout d'abord, aspirant à la cléricature, il avait reçu les ordres mineurs, puis quitté le séminaire. A présent que toutes les portes laïques se fermaient devant lui, ce fut vers la Cultuelle que s'orientèrent ses désirs. Pour atteindre ce havre inespéré, l'homme était prêt à tous les héroïsmes. Il eût mené l'effort jusqu'aux manuels de théologie. Heureusement Villate ne poussait pas si loin ses exigences. Il ne demandait qu'un peu de tenue. Aussi, en attendant son ordination, Thers se refusa le marchand de vins et, dans une fièvre de renoncement qui remémore la retraite au désert, il se mit à boire exclusivement les fioles noirâtres de Vichy.

La grand'messe eut lieu dans le plus bel

ordre. Vêtu de noir et blanc, comme les hirondelles, cinq ou six catéchumènes firent leur première communion. (Quelques jours auparavant, M. des Houx avait fait prendre le bateau pour Folkestone à leur catéchiste, — ancien trappiste devenu garçon de bains, — être oléagineux, aux regards obliques, aux mains moites, à l'encolure de portefaix, dont, au gré des familles, les épilogues sur tel ou tel commandement se faisaient trop persuasifs.) Donc, l'abbé Thersfut ordonné. Mitre en tête, appuyé sur la crosse épiscopale, M. Villate pontifiait en grand costume. L'harmonium déchaînait les voix célestes. Les chantres nasiféraient, tandis qu'importunés par ce fracas les chevaux, derrière la cloison, s'ébrouaient en frappant du pied sur le terrain malpropre de leur écurie : quadriipedante putrem... C'était l'apothéose de la Cultuelle, vraiment, le premier jour où Villate crut à son épiscopat. Ce fut aussi le dernier. Entre la messe et les vêpres, le Malheur trouve encore plus d'aise qu'entre la coupe et les lèvres. Or, les vêpres de la Pentecôte furent, à la Cultuelle,

des vêpres siciliennes. Et d'abord, l'abbé Thers, qui, pour se remettre de son jeûne, avait, depuis le matin, sifflé copieusement la linotte dans les assommoirs du voisinage, manqua déplorablement de tenue : « In adjutorium nostrûm intende f. a » Tandis qu'il entonne le premier verset de l'office, il trébuche, s'embarrasse dans les plis de son vêtement. Au lieu de monter à l'autel, tout de son long il se laisse choir sur les degrés. On s'empresse. On le remet debout. Un assistant teint de croire à une syncope, va chercher des cordiaux ; un autre demande que l'on donne un peu d'air. L'organiste ouvre tous les jeux de son harmonium, et les chantres beuglent à qui mieux mieux le psaume commencé.

Alors, du fond de la chapelle, un homme noir, le chapeau sur la tête, force paperasses à la main, que suivent à quelques pas deux quidams, noirs aussi, mais beaucoup plus ords et faméliques, dans leurs souquenilles luisantes décrasse et de vétusté : l'huissier accompagné de ses recors, suivant les rites de la Procédure, vient saisir les ornements du culte, les

vases sacrés, sans compter les hardes, meubles et livres de ces messieurs. Après avoir poliment décliné l'objet de sa visite, l'officier ministériel redevient homme du monde. Il attendra la fin des vêpres et même du sermon avant de procéder à la saisie. Vous rappelezvous, dans le Nouveau Monde, la scène tant reprochée à Yilliers, où tous les acteurs parlent à la fois, tandis que les chiens aboient, que les perroquets jacassent, que les singes poussent leurs cris d'oiseaux exaspérés et que deux vieilles demoiselles chantent du nez un cantique luthérien ? Les bruits de la Cultuelle donnent l'impression que Yilliers a cherchée. Hurlements, apostrophes, cris d'animaux, explosions de larmes que dominent à la fois la basse des chantres et le hennissement guttural des chevaux. M. Yillate, aucunement déferré, assiste au branle-bas et, d'une voix tranquille, entonne le Veni, creator Spiritus.

Il n'est si bonne compagnie, à la fin. qu'on

ne quitte. La Cultuelle se meurt ! la Cultuelle est morte ! L'heure sonne de dire adieu au schisme agonisant : « Thamouz! Thamouzî le Grand Pan est trépassé ! » Allons respirer l'air du mois de juin, au squaredesBatignolles et sous les marronniers un peu défleuris du boulevard extérieur.

Rue de Home. Le boulevard extérieur franchi, c'est encore une sorte de banlieue, un coin où le plâtras abonde, où quelques masures suburbaines, — vestiges des guinguettes qui l'emplirent autrefois, — pendent comme des loques aux immeubles de rapport, où quelque chose survit des antiques Batignolles au temps où ce quartier bourgeois et couche-tôt formait un Village et non un arrondissement de Paris. Des sifflets de locomotives, le halètement des trains, le vacarme des gares, seuls déchirent le grand silence, la paix nocturne, indiquant la ville prochaine et son activité. En causant, nous gravissions les quatre étages d'une maison modeste, l'escalier assoupi, au gaz déjà baissé. Un coup de timbre ; la porte s'ouvrait sur une

antichambre exiguë et pleine d'ombre attenant à la salle où, chaque mardi, Stéphane Mallarmé recevait, le soir, la foule de ses admirateurs, ses familiers et ses amis. Nul objet d'art, sinon le portrait du Maître par Manet et quelques toiles de Wisthler, ne décorait ce lieu où les hommes illustres d'hier et d'aujourd'hui vinrent tous prendre place, goûter l'entretien du pur poète que spontanément la Gloire visitait dans son obscurité. Francis Vielé-Griffin, Henri de Régnier, Moréas qui portait encore son nom de palikare et s'appelait, comme un bouffon d'opérette, Papadiamantopoulos ; Félix Fénéon, sarcastique et melliflu ; Gustave Kahn, dont les Palais nomades préconisaient déjà un artiste neuf et puissant; René Ghil, qui, poussant à l'extrême la doctrine de Mallarmé, s'efforçait d'obtenir avec des mots les effets de la musique et, ne redoutant pas le naufrage d'Icare, tentait de conquérir un nouvau domaine à la parole rythmée ; Auguste Dorchain, talent académique, sans doute un peu dépaysé parmi les outrances, les curiosités, les recherches inquiètes de ces novateurs,

étaient les hôtes habituels de Mallarmé, s'asseyaient sous la lampe autourde la table où, sur l'humble toile cirée, un verre de grog aromatique et chaleureux attendait les visiteurs. Parfois, vers le tard et les groupes formés, une portière s'écartait, livrant passage à l'apparition, toujours soudaine et quelque peu mystérieuse, d'un hôte bienvenu.

A pas furtifs, le ton descendu volontairement au-dessous du diapason vulgaire, parlant d'une voix sourde, lente, compassée, avec des gestes précieux et des mines discrètes, svelte encore dans la mesquine redingote d'un coureur de cachets, fantomatique et ridicule ainsi qu'un personnage d'Edgar Poe, affectant une allure patricienne que démentait, par instants, son besoin de mystifier, Auguste Villiers de l'Isle-Adam faisait, chez son ami, une entrée exempte de simplicité. L'auteur de l'Eve Future, d'Akêdysséryl et du Nouveau Monde, malgré sa pompe, son emphase chateaubriannesque et l'ennui que dégage la fatigante solennité de tout prosateur qui donne l'impression de se regarder dans la glace à chaque

phrase qu'il écrit, fut un des plus parfaits champions de P«écriture artiste». Catholique de façade, légitimiste par besoin d'étonner « le bourgeois », Villiers n'est jamais si boutfon que lorsqu'il se drape en augure. Chez lui, Tribulat-Bonhomet déséquilibre à tout moment le « prophète du passé ». Derrière l'émigré, le congréganiste, l'ultra, un Cabrion sans bonhomie et sans joie taille des basanes aux reliquaires où dorment les guenilles des vieux temps.

La grande infatuation,la manie inexorable et fondamentale de Villiers fut de croire à sa propre noblesse, d'en vouloir imposer la même créance aux moins épiphanes de ses interlocuteurs. Il en racontait volontiers la légende — plus ou moins apocryphe — dans les cafés de nuit. Héritier des royaumes de Chypre et de Jérusalem, à défaut des Lusignan éteints, il prétendait à leur trône et demandait sans rire aux puissances européennes de lui faire place in consilio et congregatione. La chose alla si loin que, peu après l'exposition de 1867, il sollicita de Napoléon III une audience dans le but de

faire appuyer ses droits par la diplomatie et les armes françaises. Déjà, il se voyait sur le trône de Rhodes, en grand costume de l'Ordre, comme Ta r tarin à bord du Tutu-panpan, en simarre de pourpre, la croix de Malte à l'épaule, drapé dans le manteau de velours noir, et, sauves toutefois les rengaines d'Halévy, pareil de tout point au ténor de la Reine de Chypre. Quels discours et quel état modèles^ ! Sans doute, on eût fait de la bonne musique chez ce prince de Monaco remontant aux croisades — - sans recourir néanmoins à l'assistance de M. Raoul Gunsbourg.

En effet, Villiers de l'Isle-Adam chérissait la musique, en percevait les délices, en comprenait la beauté. Le premier en France, avec Judith Gautier, Mendès et quelques autres intelligences de choix, il eut cet honneur insigne, — malgré le déni de justice honteusement infligé à Tannhauser, — de s'adaptera la pensée olympienne de Richard Wagner. Il fut son hôte à Lausanne et, plus tard, dans cette rés idence royale de Wahnfried où, comme le soleil à son déclin, le Maît

(( d'ans et d'honneurs chargé », vécut dans la gloire les dernières saisons de sa vieillesse. Plus tard, Villiers écrivit quelques pages dans la Revue Wagnérienne, ce livre d'or où la jeunesse artiste de 1880 se fit honneur de collaborer, en attendant que les radotages mercantiles du vieux Saint-Saëns, les injures de l'envie et de la haine l'eussent à jamais consacré.

En même temps que Villiers, un couple étrange faisait l'étonnement des visiteurs assemblés chez Mallarmé. Sanglé dans un frac de haute allure, peigné, lustré, verni, bagué de pierres précieuses, endiamanté comme une prêtresse de Vénus, le revers de soie éclaboussé d'un chrysanthème énorme ou d'un soleil démesuré, Oscar Wilde flanqué de son Euryale, Alfred Douglas, pontifiait discrètement, inquiet de l'ironie ambiante et moins sûr de ses effets que parmi les snobs de Londres, alors à ses genoux. En disciple fidèle, Alfred Douglas donnait la réplique à son directeur intellectuel, buvait ses paroles, ne le quittait point des yeux, « immobile et charmé » comme, au cap Sunium, le jeune Athénien de Laprade écoutant les discours

embaumés, recevant la doctrine de Socrate.

Lord Douglas, à présent quinquagénaire ou peu s'en faut, apporte sa contribution à la mont joie exécrable d'ordures qu'amassent l'hypocrisie anglicane, la bigoterie et le mensonge sur les restes sacrés, la tombe et la mémoire du poète défunt. Jamais lord Douglas n'eut meilleureoccasion de garder le silence, d'éviter le nom infamant de renégat.

Si diaprée et reluisante que fût la compagnie admise par Stéphane Mallarmé, chacun taisait silence pour entendre pieusement le maître de la maison : jamais causeur plus exquis, plus varié, plus fécond en trouvailles. Il orientait ses propos, avec un art invisible et discret, vers l'idéalité la plus haute, sans négliger pourtant de cueillir en chemin toutes les fleurs de sa riche fantaisie. En mots vivants, précis, diaphanes, exactsetlumineux, en phrases limpides comme le cristal, d'une voix un peu sourde et qui, par instants, faisait songer au timbre de Villiers, sans fatigue ni trêve, il déroulait, trésor infini, ses nobles paradoxes. Il formulait une sagesse rare, une philosophie élégante et dédaigneuse,

en axiomes imprévus. Son éloquence, tout d'abord, surprenait par la clarté. Des vers abstrus, de la prose quelquefois alambiquée et rappelant, à travers les siècles, ce que l'on reprochait à Lycophron, le poète alexandrin, de tout ce mystère qui déconcerte, au premier abord, le lecteur peu familiarisé avec cet art profond, aucune trace ne demeurait dans la conversation de Mallarmé. Rien de plus net, de plus direct que son discours. Le poète « aux sept clefs » de la Prose pour des Esseinles, d'Hérodiade, s'y révélait comme un héritier avantagé des Rivarol, des Chamfort, de ces maîtres qui faisaient tenir en un mot la substance d'un livre et poussèrent l'art de causer dans son intégrale perfection.

C'était un petit homme assez trapu, avec une tête de faune et des yeux qu'emplissait la plus rare douceur. En veston gris, un éternel cigare aux doigts, il développait avec des gestes charmants et mesurés le thème qu'il avait choisi. De son intimité avec MUe Beaugrand, dernière survivante de la danse classique, il avait pris le goût des belles attitudes, le gens du rythme dans la

PETITS MÉMOIRES DE LA ME l4è

pose et clans le mouvement. Il estimait à leur juste prix mimes, gymnasiarques et danseurs deballet. Il avait fréquenté PaulLegTand, seul représentant de Varie muta depuis la mort de Debureau. Et ce fut lui, sans doute, qui dirigea la curiosité de ses neveux, MM. Paul et Victor Margueritte, vers la pantomime où leur adolescence s'exerça. Sans gesticulation inopportune, sans quitter jamais le coin de sa cheminée où, dissertant plusieurs heures et toujours debout, il jouait chacune de ses phrases, n'interrompant la période enchanteresse que pour tendre la main à quelques retardataires ou pour faire accueil aux nouveaux venus, tel apparaissait le « divin Mallarmé ». Toujours éteint et toujours rallumé, son cigare — vrai cigare de Schéherazade — se prolongeait tout le long- de la soirée et ne s'éteignait que passé minuit. On était ici entre poètes d'excellente compagnie, on ne disait point de vers, comme si, dans la serre chaude où fleurissaient les paroles du Maître, il eût été grossier de montrer n'importe quelles autres fleurs. Seul, Camille Saint-

Saëns osait se mettre au piano pour jouer ses

propres ouvrages devant l'immense poète de Tristan et de Parsifal.

Au Concert Lamoureux, vers la fin de sa vie, en 1897, peut-être, je rencontrai Stéphane Mallarmé, venu seul, lui aussi, pour goûter la musique loin des amateurs et des fâcheux. La Neuvième Symphonie, excellemment conduite, s'achevait. Mallarmé sortit avec moi et, tous deux encore débordant de l'émotion sacrée, il me dit :

« Voilà, certes, le modèle des modèles, un type d'architecture musicale s'appliquant à tous les arts. L'ouvrage que nous venons d'entendre peut servir d'enseignement et d'exemple à quiconque rêve de créer, comme disait Baudelaire, un beau nouveau. »

J'ai retenu le précepte et la leçon. Mais parfois je l'applique de même à l'œuvre de Stéphane Mallarmé. Car lui aussi, le magicien irréprochable, sut donner « un sens plus pur aux mots de la tribu », frayer des routes nouvelles à tous ceux dont l'orgueil répugne à suivre les chemins fréquentés et les marches triviales. Par la magie impérieuse de son art,

il donne aux termes les plus communs, aux vocables quotidiens, un éclat sans pareil, une coruscation d'étoile. Dans ses vers, architecture exemplaire, les « mots de la tribu » brillent et se consument, pareilsà ces métaux qui, dans l'éther pur ou quelques vapeurs ni}'stérieuses, revêtent une sidérale incandescence et des brillants inusités. Du parloir obscur, de la maison bourgeoise, perdue aux lointains de Paris (Leconte de l'Isle, avec la sottise desfaiseurs de mots, appelait Stéphane Mallarmé « le Sphynx des Batignolles»), un monument a surgi qui, jusqu'à la consommation des âges, instruira, dans l'art des belles tormes autant que des nobles pensers, les jeunes hommes fidèles au culte sacré de l'Art du Rythme et de la Beauté.

Ce tut au Capitole, par un soir tout en fleurs du printemps de 1873, où montaient les parfums despotiques des lilas, des narcisses et des violettes, entassés pour le marché du lendemain, que je rencontrai

pour la première fois, à Toulouse, Armand Silvestre, mon parrain littéraire et mon ami. On donnait, à l'Opéra de la CitéPalladienne, Vimitri, un ouvrage dont l'auteur des Sonnets païens avait écrit le poème et Victorin Joncières la musique. C'était, dans la formule encore intacte de Meyerbeer, un de ces vastes drames lyriques où se déroulent, parmi les chœurs, les duos, les quintettes et les gargouillades vocales des premiers sujets, toutes les pompes de ces compositions plus ou moins historiques dont le Prophète et la Juive offrent le type fastidieux. La chose, écoutée avec déférence, obtint un médiocre succès, encore que fournie, gloire locale et ténor fulgurant, l'eût défendue avec intrépidité. Les quinquets éteints, les violons dans leurs étuis, compositeurs, musicien, librettiste et amis furent souper chez Ti voilier, où, présenté au bon Silvestre, j'eus tout loisir de lier conversation avec lui et de vaquer aux préliminaires d'une amitié que la Mort seule a pu dénouer. Quelques mois auparavant, Silvestre avait signalé, dans le Moniteur universel, en termes plus que bienveillants.

une ode que, du fond de ma Bigorre natale, j'avais adressée aux Jeux Floraux, ce qui me

valut une églantine d'or chez les « mainteneurs » quelque peu surannés du Gay Sçcwoir. .l'avais alors dix-sept ans, l'excuse de la jeunesse et l'amour d'autant plus exalté des beaux vers que je vivais dans un milieu incroyablement fermé à toutes les choses de l'esprit. Silvestre, dont je savais par cœur les sonores poèmes et quej'admirais, alors, sans nulle restriction critique, réapparaissait comme un dieu. Or, c'était, en outre, le premier poète vivant auquel j'adressais la parole, un peu ému et, certes, plus intimidé que si j'eusse approché un roi.

L'aménité de son accueil meut bientôt délié decettegène ; après deuxheures d'entretien, il m'avait conquis et donné l'impression très nette de ne pas lui avoir déplu.

C'était un homme assez jeune, d'aspect robuste, de taille élevée, encore que l'alourdissement de la trente-cinquième année appesantît son allure et le mit déjà au nombre des barbons ; une tète régulière et charmante, aux yeux de topaze brûlée, à la barbe châ-

tain, dont les souples anneaux encadraient une bouche voluptueuse et riante, le nez court, sans méplats, des êtres faits pour abdiquer entre les mains d'Aphrodite victorieuse, l'ensemble d'un Faune au pourchas des Nymphes ou plutôt d'un Bacchus enivré par le chant du Dithyrambe et les odeurs éparses de l'amour.

« J'exalterai toujours dans sa gloire et sa force La beauté de Rosa prêtresse de Vénus. »

Et de fait, ce masque païen, lumineux et sensuel, apparaissait à nos regards enfantins comme celui d'un être d'exception fait pour, en vers nombreux et magnifiques, prôner la chair de la femme, cette « argile idéale » vers qui monte un éternel encens.

Les propos du Maître furent moins lyriques et surtout moins pompeux que les strophes qui chantaient dans mon esprit. Déjà, il préludait aux contes du G il Blas, aux propos de haute graisse, aux gaillardes historiettes qui plus tard devaient faire sa fortune et sa popularité. Déjà, Toto Laripette, l'amiral Lekelpudubeck, tout l'effectif de se* contes,

défilait dans une causerie infatigable et diaprée, avec un entrain, une bonne humeur, une fougue dont les bienséances du journal amortirent, par la suite, le primitif éclat.

Après quelquesminutes de stupeur, voyant que le Maître descendait si aisément du trépied, et, quittant le laurier augurai, racontait de grand cœur les plus graves folies, je m'abandonnai tout entier au charme de ses propos, si pleins de verve et de jeunesse. Il aimait Virgile, certes, etretrouvaitles grâces de Tibulle ou d'Anacréon ; mais il ne goûtait pas moins Rabelais, Beroalde et tous les vieux conteurs en goguettes du terroir ancestral. Aucune gauloiserie, à sa belle humeur, ne paraissait trop forte. L'odeur même de Tabarin ne l'effarouchait pas. Il admettait non seulement l'impudeur, mais l'incongruité.

Ce fut Armand Silvestre qui m'ouvrit les portes de Paris. Ce fut lui qui me conduisit chez Banville ; en outre, il me présenta au Dîner de l'Homme qui bêche, où les poètes

édités chez Lemerre se réunissaient amicalement tous les mois. Ce fut guidé par lui que je publiai mon premier volume de vers et fis mes premiers pas dans une carrière vers laquelle, sans doute, je ne me fusse jamais orienté sans lui.

Son existence, laborieuse au point d'en mourir (il est tombé, foudroyé, à soixante ans, par une maladie de cœur identique à celle de Balzac), fut, comme celle de tous les grands travailleurs, exempte d'incidents ou d'aventures. Il se levait à quatre heures du matin, écrivait jusqu'à midi. Contes, romans, livrets d'opéra, poèmes de circonstance, critique d'art, il amoncelait feuillets sur feuillets, éperonné par d'immenses besoins d'argent, par la nécessité de pourvoir à l'entretien de plusieurs ménages superposés. L'amour de la femme aiguillonnait son zèle, maintenait sous pression la machine toujours active, toujours en labeur de son riche cerveau.

Une sorte de fatalité le poussait, l'éperonnait, pareil au cavalier de cette caricature antique dont la monture, impossible à nommer, conduit vers les abîmes son imprudent

chevaucheur. Alphonse Daudet, expliquant un jour comment il avait perdu de vue, après une longue intimité, Armand Silvestre. disait cela dans des termes plus vifs encore, montrant le poète mené en quelque sorte à l'abattoir par sa tâche sans répit, à la suite d'une étoile qui précisément n'était pas celle de Canalis. chez Mme de Mortsauf.

Pendant une longue suite de jours, le malheureux n'a pas connu un instant de répit, la halte bienfaisante, l'heure donnée à la rêverie. Il n'a pas en le temps de « fumer sous les lilas » au mois d'avril, emmuré dans la nécessité de gagner cent mille francs par an. comme dans un bagne sans évasion possible. ni repos, ni merci. Pour lui. toutes les semaines furent sans dimanche, tous les étés sans vacances, toutes les nuits, peut-on dire, sans sommeil.

Au dessert, vers la fin du repas, il s'endormait le nez dans son assiette, flappi. tanné, dodelinant de la tète, jetant, çà et là. quelque parole destinée à faire illusion, à montrer qu'il ne dormait point.

Rêvait-il, en ces moments, le beau, l'har-

monieuxpoète d'autrefois, à la métempsychose de Galathée ou d'Euryante, aux nymphes virgiliennes senfuyant sous les saules, découvrant leur nudité?

Un sublime visage de philosophe grec ou de prophète hébreu, encadré par des épaules difformes, une tête de Moïse ou de Platon avec, pour support, la croupe deThersite, le chef d'un dieu sur le torse d'un bossu, Alfred Naquet fut, il y a trente ans, quelque chose de plus qu'un homme célèbre, une physionomie à la mode et l'engoûment de Paris. Chansons, caricatures, vaudevilles, journaux à estampes, lui décernèrent la notoriété. Le Chat-Noir, en sa faveur, exerça Y humour de ses « bons poètes ». Les photographes étalèrent son image entre la danseuse, le prélat et l'assassin du jour. Même, aux Folies-Dramatiques, une revue à grand spectacle eut pour apothéose le couronnement de son buste par un chœur de divorcés.

En effet, après bien des luttes, des risques, des échecs, des alternatives prospères ou néfastes, Alfred Xaquet, au mois de mai 1886, rendait enfin au Code Civil cette Loi sur le Divorce, que, soixante-dix ans plus tôt, la Restauration avait effacée, à l'instigation des Ultras. Ce que la presse, le théâtre, l'opinion et l'évidence n'avaient pu faire, ce juste venait de le réaliser. Ferme dans sa raison et dans son vouloir, avec l'opiniâtreté qui lui venait de sa race et le courage qu'il prenait dans la conscience de son droit, il avait écarté les obstacles, mené jusqu'au bout son œuvre de civilisation. Au Parlement, son éloquence familière, sa dialectique nourrie et positive, ralliaient à la cause du divorce toutes les indécisions de bonne foi. Ses campagnes de presse, entre autres, la belle suite d'articles donnés par le Figaro, portaient la conviction dans les esprits que n'aveuglaient point des jugements préconçus. Par la plume, par le verbe, tant que dura cette discussion infinie, Alfred Xaquet disputa contre ses adversaires, mit à néant leurs sophismes et triompha de leur courroux.

C'est pourquoi Paris l'adopta pour l'un des siens. Grâce à lui, à son héroïque persévérance, la chaîne séculaire était rompue. Au lieu du joug-, accouplant comme deux forçats, à la vie, à la mort, l'homme et la femme, le mariage devenait un lien qui, pareil à tout autre, se pouvait dénouer ou rompre quand l'étreinte en devenait blessante pour l'un des alliés. Soumis désormais à la règle de tous les pactes, résiliables au gré de l'une ou l'autre partie, il devenait de contrat m aphysique un simple contrat social.

Quand fut la Loi du Divorce obtenue et votée, Alfred Naquet, sans renoncer néanmoins aux affaires publiques, revint aux études qui l'avaient, à ses débuts, montré comme un savant plein de lumière et d'originalité.

Né à Carpentras," en 1832, il appartenait à une très ancienne famille israélite du comtat Venaissin. (Les juifs d'Avignon, comme ceux de Lyon, de Bordeaux ou de Tolède, représentent une sorte d'aristocratie, au milieu de leurs coreligionnaires, ayant, outre la Banque, exercé, de siècle eP siècle, des pro-

fessions libérales: médecins, astronomes, à la Cour des Papes ou des Rois.) Alfred Naquet ne s'attarda pas aux nonchaloirs de la Provence, car un esprit ardent et passionné vivait dans cette forme incohérente. Il ne tarda pas à devenir un chimiste en renom, devant lequel Pasteur, malgré ses préjugés philosophiques, ne laissait pas de s'incliner, surtout quand le Sénat fit de Naquet un homme utile. Mais la chimie et la science pure nelui suffisaient pas. Son génie, aucunement contemplatif, se tournait invinciblement vers les questions sociales. En même temps qu'il préparait ses études sur le divorce, il écrivait aussi des livres, des tracts, des brochures, pleins de sens et de raison ; il exposait les doctrines économiques du Socialisme et de l'Anarchie. Il ne se pressait pas de conclure, ayant, pour le garer des enthousiasmes trop chaleureux, un fond d'ironie et de belle humeur qui lui permettait de juger avec sang-froid les actions des hommes.

Ecrivain assez lourd, diffus, parfois même incorrect, il ne se déshabitua jamais pleinement du jargon parlementaire, des phrases

toutes faites, des locutions périmées. Mais il raisonnait droit et juste. Aussi, malgré ce qui manque d'art et de soin à ses meilleures pages, la Patrie et l'Humanité n'en reste pas moins un des plus beaux livres exaltant la « Société des Nations » et le retour final des Hommes à la Paix. Bientôt, après sa victoire du Divorce et malgré ses projets de retraite, Naquet fut derechef emporté en pleine mer par le Démon des aventures politiques. Le Boulangisme n'eut pas de soldat plus fidèle ni de conseiller plus intelligent. Tandis que les vieux partis guettaient, dans « notre » général Boulanger, le Monck éventuel de leurs prétendants, faisaient fond sur lui pour mettre à bas le régime actuel, Naquet, Georges Laguerreetquelques autres fondaient sur l'Idole de Paris l'espoir d'une république nouvelle, sans, désormais, aucune survivance des antiques royautés. Pendant qu'ils rêvaient ainsi, que les cafés-concerts acclamaient le « César de Revue » et son cheval noir, pendant que Paulus gambillait, en revenant de la revue, et que Bourges trempait la soupe aux « pioupious d'Auvergne »,

des craquements se faisaient entendre ; bientôt, le parti se disloqua. Puis, ce fut le drame de Belgique, après la mort de celle qui, pour Boulanger, ce Bonaparte d'occasion, avait été Joséphine, le suicide émouvant du malheureux achevant le conte bleu de sa puissance par un dénoûment à la Werther. Avec le boulangisme, l'étoile de Naquet pâlit. Encore qu'il se maintienne assez longtemps au Sénat, sa vie publique est, dès lors, virtuellement achevée. Il n'adhère pas au Socialisme Unifié. Ses électeurs et ses amis de Carpentras ne peuvent, désormais, rien pour lui : les Indépendants sont condamnés à l'exil éternel.

C'est dans la retraite d'Auteuil, où s'écoulèrent les paisibles annéesdesa vieillesse, que l'homme se dévoilait dans tout le charme de son esprit et de son affable accueil. Ce zélateur du divorce, encore que, depuis fort longtemps, il vécût séparé de sa femme, n'avait jamais consenti à divorcer. Mais il cohabitait patriarcalement avec une dame cuisinière qui le peignait, le lavait, l'habillait, comptait les grains de sel dans son œuf à la coque et fermait la porte

ALFRED xaqui:t ici

au nez clos importuns, en attendant le mariage final, couronnement habituel de tous ces menus soins. La santé de Naquet, ruinée et défaite brusquement, comme si les rouages de cet organisme diseord s'arrêtaient sur le champ, à la façon d'une horloge dont on a tordu quelque roue, était l'objet d'une inquiétude permanente. Il ne sortait guère, niais il recevait j chaque après-midi, ses camarades, ses amis, Charles Malato, le Dr Max Ilulmann, et ce génie inconnu, Jacques Vieilh de Boisjoslin. Un grand et lumineux salon, aux quatre fenêtres donnant sur la rue du Docteur-Blanche et ses derniers arbres puis, en retour, sur le parc des Assomptionnistes, permettait aux visiteurs assez nombreux, nihilistes de passage, révolutionnaires étrangers, littérateurs et fidèles quotidiens, de se grouper ou de causer avec le maître de la maison. Etendu sur une chaise longue, enveloppé, dans toute saison, d'une large robe grise, le dos appuyé sur des coussins, on ne voyait de lui que sa belle tête aux cheveux argentés, sa barbe non moins

blanche, ses yeux vifs, son nez d'une courbe

aquiline et ses longues mains pâles aux doigts fuselés. C'était un causeur insigne, plein de souvenirs, diapré de faits, d'anecdotes. Il fréquentait chez Victor Hugo, qui l'avait pris en amitié, au point de vaticiner, quelquefois, pour lui tout seul. De temps à autre, Olympio radotait comme le premier venu. D'un fin sourire, Naquet soulignait les divagations du Maître, alors qu'il pérorait sur l'immortalité de la personne humaine et autres fariboles de même qualité.

« — Croyez-vous, monsieur Naquet, — demandait-il avec sa voix de « Jocrisse à Pathmos », comme disait Barbey d'Aurevilly, — croyez-vous à la survie éternelle de Pâme ?

— De la nôtre, Maître, cela est malaisé à croire. Mais, quand la Nature enfante un esprit comme le vôtre, il est certain qu'elle doit tout mettre en œuvre pour le conserver à jamais.

— Voilà un avis fort judicieux, disait le Maître qui mordait candidement à l'hameçon. Et je ne suis pas éloigné de le partager. Ainsi, mon fils (que, d'ailleurs, il avait fait

mourir de privations) est avec nous. Il nous entend et nous répond sans doute : peut-être un jour l'entendrons-nous aussi. »

Il croyait au spiritisme, le burgrave ! Il parlait à cette « bouche d'ombre » comme feu Papus ou la reine Victoria.

Parmi les morts civils des quatre années terribles, Naquet s'en est allé dormir le suprême sommeil. Les morts vont vite I La génération qui nous devança disparaît, avec ces beaux vieillards qui survivaient au grand naufrage. Combien, déjà, parmi ceux qui furent nos contemporains, ont fait halte sur la route où nous marchons encore. L'heure s'égoutte, le jour baisse, le vent souffle entre les ifs du cimetière. La main qui tient la plume fera-t-elle encore grincer pendant de longues heures le papier, avant d'écrire le mot « fin » pour la dernière fois ?

Au premier abord, la femme n'avait rien de sympathique ou d'attirant. Avec son profil de médaille syracusaine, son masque de Junon, sur un corps dont l'obésité noyait, dans une masse informe, les contours jadis harmonieux, avec ses mouvements torpides et son air ennuyé, Judith Gautier donnait l'impression d'un être vaniteux, outrecuidant et affecté. A table, en visite, à la promenade, sur la côte de Saint-Enogat comme dans les rares salons parisiens qu'elle hantait, son indolence d'aimée et cette allure de sultane, fourvoyée hors du harem, ou de Pleine Balkis, proposant à Salomon des énigmes, ne la quittait jamais. Encore que sa voix fût chaude, bien timbrée, elle parlait avec monotonie et comme dédaignant de soulever la pesanteur de ses phrases.

Une souveraine indifférence émanait de ses gestes, de ses propos, comme si, arrachée à la torpeur béatifique de l'opium, elle eût promené sur les objets de la curiosité humaine le regard insoporé du thériaki. Cette manière distante n'aidait pas à nouer avec elle, même pour une heure, les premiers fils de l'intimité. Que ce fût dédain, roideur ou léthargie, une personne, lointaine à ce degré, manquait un peu de vertus attractives. On admirait la belle idole, trônant de haut et comme assise en rêve sur le lotus de Çakya-Mouni, sans éprouver le désir de pousser l'entretien plus avant. Elle semblait avoir adopté et fait sienne la phrase attribuée à Théophile Gautier, son père, que, d'ailleurs, il n'a jamais écrite mais qui le synthétise avec une si rare perfection : « Rien ne sert de rien. Néanmoins, tout arrive. Au surplus, tout est bien indifférent. »

De son père, en effet, elle avait hérité la haine du mouvement «qui déplace les lignes», l'attitude olympienne, l'impassibilité mahométane. Tout ce qu'a de criard, d'inutile, de trompeur et de vain i'ardélionnat des races

occidentales inspirait à Judith Gautier, comme à son père, une invincible répugnance. On l'eût dite mise au monde pour vivre dans le décor vague et somptueux des contes de fées, dans les salles fraîches d'un palais nippon, tout peuplé de chimères et de fleurs, dans les patios du Généralité ou de l'Alhambra, pour au clapotis des fontaines y chanter la feuille du saule, nouer les pétales de jasmin en colliers, ou, près des lauriersroses.

Beaux comme la jeunesse et frais comme l'amour,

ordonner des poèmes ingénus et subtils.

Aussi, les premiers pas faits et rompus les premiers glaçons, dès que la femme se dégageait de l'Idole, Judith Gautier apparaissait dans la vérité de sa nature, enfantine et craintive. Cette « princesse lointaine » au visage classique et majestueux (elle-même raconte plaisamment à quel point son père l'énervait, quand il faisait admirerai1, premier venu la pureté de son profil), cette belle indifférente cachait sous ces dehors glacés une aménité sincère, un très noble penchant

à voir les hommes et la vie en beau. Dans le monde haineux des lettres où tout n'est que perfidie et traîtrise, où chacun s'efforce de nuire à son voisin, elle passait, bienveillante et sereine, sans jamais se permettre ni souffrir autour d'elle un brocard, si léger qu'il fût, même sur les plus décriés. Timide, elle redoutait le public, les visages nouveaux, ce qui suffirait à expliquer l'apparente hauteur de son accueil. Pourtant elle savait, au besoin, défendre ses amis, tenir tête même aux gens célèbres, comme en fait foi sa réplique à Berlioz, pendant le premier concert de Richard Wagner, aux Italiens. Se promenant avec Théophile Gautier, pendant l'entr'acte, un petit homme, aux lèvres minces, aux traits en lame de rasoir, les aborde, se met à furieusement déblatérer contre le nouveau venu. C'était Hector Berlioz : « Autant que je puisse comprendre votre indignation, lui dit la jeune fille, il s'agit, n'est-ce pas ? monsieur, d'un confrère et d'un ouvrage transcendant ? » Gautier gronda pour la forme, mais il riait dans sa barbe, étant, au fond, ravi. Cette rencontre fut le premier présage

de rattachement que voua au « dieu Wagner» la jeune poétesse.

Deux cultes, en effet, ont absorbé sa vie, ennobli chacun de ses instants, maintenu son esprit au-dessus des contingences triviales et des mesquins soucis; l'enthousiasme pour Wagner et l'amour de l'Extrême-Orient. La première, en France, avec Mendès, Yillicrs de l'Isle-Adam et Stéphane Mallarmé, elle se tourna vers l'aurore de Bayrcuth. Elle pressentit le Génie à ses premières œuvres et lui demeura fidèle, jusqu'au dernier jour. Elle avait épousé, presque enfant, Catulle Mendès, beau, en ce temps-là, comme un jeune dieu, au grand déplaisir de Théophile Gautier, qui trouvait, — le croirait-on? — dans la race du jeunehomme, une objection à ce mariage. «Il m'a tué mon bon Dieu I II n'aura pas ma fille ! » Le couple, naturellement, passa outre à cet accès prématuré d'antisémitisme. Le consentement du père de famille, arraché? obtenu? leur union fut célébrée, et le monde accueillit avec faveur les jeunes époux si bien assortis de talent et de beauté. L'alliance, néanmoins, nefutpasheureuse. Mendès ne tarda pas à fri-

voler dans toutes sortes de boudoirs, tandis que sa femme, trop haute pour se plaindre, gardait intact le nom de son mari. Malgré l'amour passionné dont Armand Silvestre effeuillait les guirlandes sous ses pas, elle se renferma dans l'hiératique impassibilité qui devint, en peu de temps, son maintien de chaque jour.

Avant la rupture, Judith et son mari avaient rendu à Wagner des visites nombreuses. A Lausanne, à Weimar, elle avait approché le souverain poète que, par la suite, et quelque temps après la guerre de 70, elle visita seule plusieurs fois encore, à Wahnfried ; car la sainte amitié de ces grands artistes planait bien au-dessus des événements que suscitent la noirceur et la cupidité des hommes. Elle-même, dans sa belle étude sur Porsifal, a narré ces voyages, la bonhomie et la gaîté du Maître, sa fraternelle hospitalité pour ces pèlerins de l'Art qui, pareils à Wolfram d'Eisenbach, marchaient vers lui en célébrant son étoile. Une religion, aussi fervente que celle de Wagner, emplissait encore l'esprit et le cœur de Judith Gautier. Elle

eut de la Chine, de l'Annam, du Cambodge, des pays safranés où les pruniers fleuris sèment d'étoiles blanches la simarre des jeunes filles, où les guerriers composent des chansons à la marguerite, où les sages remémorent, en buvant le vin pur, dans l'émail cloisonné, la gloire et la vertu des aïeux, une longue nostalgie. Elle rêva de cortèges impériaux, de mousmés, de samouraïs, de pivoines, de chrysanthèmes et de pavillons au bord de l'eau. Dans le Livre de jade, sous le nom de Judith Walter, elle mit en vers les poèmes de l'époque des Thang, recueillis par le marquis d'Hervé Saint-Denis, traduisit ou, pour mieux dire, interpréta Ouen-Kiun, Li-taï-pé, Thou-fou et quelques autres dont les noms assouplissent malaisément les lèvres occidentales. Son œuvre, à part les études sur Wagner, un drame, la Barinia, en collaboration avec J. Gayda, quelques nouvelles et trois volumes de souvenirs : le Collier des jours, se compose, à peu près exclusivement, de drames et de contes chinois. Sculpteur, outre le buste de Gautier qui décore, à Tarbes, le iardinMassey, elle modela celui de l'empereur

d'Annam. Cet empereur était l'objet, dans sa maison, d'un cérémonial qui fermait sa porte à la plupart, même de ses habitués, quand il descendait chez elle, rue Washington. <x — Vous savez que l'Empereur est là ! » disait-elle. On ne tardait pas, en effet, à discerner, dans un coin, un petit monsieur, très jaune, très court et très laid, en complet veston, cependant que la maîtresse du logis se montrait en robes de soie écarlate ou bouton d'or que chamarraient des iris, des phénicoptères ou des lophophores éployés.

Quand elle eut pris ses invalides et fut devenue, ainsi que dit Arvède Barine, « une vieille dame à manies», mûre pour l'Académie Goncourt, elle eut pour ses bêtes, chiens, oiseaux et chats, une recrudescence de tendresse. Aux heures les plus graves, la santé de ses amis à quatre pattes la bourrelait d'inquiétudes. Peu de temps avant sa mort, elle perdit Pé-pé, le minet favori. Ce furent des pleurs, des nerfs, la crise de désespoir au grand complet. — « Voilà bien le trois cent quatorzième qu'elle enterre, disait un ami de la maison, avec un ton de voix

discret, et c'est toujours le môme deuil ! » Incapable d'accéder à la moindre notion usuelle, n'ayant le sens de l'heure ni la notion de l'argent, .Judith Gautier a vécu dans un rêve, comme la princesse des contes bleus. Elle a aimé la musique, les pays lointains bizarres et décoratifs. Sans doute, son esprit évaporé comme un parfum, hors de terrestres maisons, emporté sur l'aile d'un dragon noir et or, s'est envolé, parmi «les Immortels qui aimaient à boire»; elle s'entretient posément, sous les arbres fleuris d'un printemps éternel, avec le doux Li-taï-pé, avec Se-ma-sïan-iu, poétesse au teint d'orange, et, comme disait

le gentil sonneur de belles rimes, Charles Cros :

Maintenant, elle est auprès De Fô-hi, dans les prés frais Où les sages s'en vont tous, A l'ombre des grands cyprès, Rire et boire avec les fous.

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