THERESA
Ainsi qu'aux jours lointains où les Agonothètes Déchaînaient des jeux grecs les transports convul- Tu règnes, Thérèsa, sur l'Alcazar massif... [sifs,
Ainsi parlait, aux plus beaux jours de Y Empire, dans la manière coruscante des poètes nouveaux, le Parnassiculet contemporain. Fantaisie excellente de Paul Arène et d'Alphonse Daudet, alors tous deux, en pleine verve, le Parnassiculet donnait, à l'Ecole naissante du passage Choiscul, une suprême consécration, l'investiture de la parodie. Avec un goût très pur, avec un sentiment très net de la mesure, de la composition, les auteurs dénigraient, en artistes, l'emphase, l'étalage de pédanterie ou d'archaïsme dont abusaient un peu Leconte de
l'Isle et ses meilleurs écoliers. On se rappelle
encore le poème « Scandinave » : Gaël- Himar aux grands pieds, où le chantre du Runoïa pouvait reconnaître, déformée à peine, la marque de sa frappe et de son balancier :
— Je meurs, s; je n'obtiens, ce soir, un baiser d'elle : Et le Roi me tuera, certes! si je le prends !
Dit Gaël-Himar, seigneur très sage et très fidèle.
— Qu'il est beau ! dit Edwig et qu'il a les pieds
[grands I
Au milieu de ces joyeusetés pindariques, le nom de Thérèsa claironnait comme la salpinx des antiques panégyries. N'était-ce pas, en effet, une trompette vermeille, un olifant de bronze et d'or où sonnait la joie exubérante de l'heure, ce mezzo tour à tour émouvant, canaille, cette voix aux intonations irrésistiblement pathétiques et bouffonnes, qui déchaînait le rire ou faisait sourdre les pleurs ?
Le Café-Concert, tel qu'il a survécu aux désastres de l'Empire, le Café-Concert, tel que l'ont pu connaître encore les hommes d'aujourd'hui, jusqu'au temps où la vogue
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des « cabarets artistiques », puis le goût furieux du cinématographe eussent relégué ses plaisirs au magasin des vieilles lunes et des passe-temps désuets, date — ou peu s'en faut — de Thérèsa. Jusqu'à elle, rien de pareil n'existait. L'estaminet enrichide ilons-flons, caveau ou société chantante, servait d'asile à quelques groupes d'amateurs. Il n'avait ni façade, ni affiches, ni lumières. La Presse l'ignorait. Dans l'arrière-boutique d'un marchand de vins sans gloire, autour du piano, piano chauve de plusieurs cordes, asthmatique et brèche-dent, les virtuosesdu quartier défilaient à tour de rôle. « Chacun y allait de la sienne. » En bras de chemise, plus vieilli que vieux, dévasté par la misère et déjà stigmatisé parle Démon Alcool, Darcier attaquait l'instrument poussif. Alors, c'était un charme. Comme lui seul au monde savait dire, il disait, chantait, phrasait, déclamait les ouvrages de sa composition : la Tour Saint-Jacques, Mon petit-neveu, dont il faisait des poèmes incomparables, frissonnants de révolte, de douleur et de pitié. Ce fut un éducateur sans second. Faure, le maître du
bel canto, Faure, le Don Juan, YHamlet, dignes de Mozart et de Shakespeare, même au temps de ses plus beaux succès, n'omit pas une seule fois, tant que Darcier vécut, de soumettre à ses conseils les nouveaux rôles qu'il préparait.
Pierre Dupont, minable, intempérant et nostalgique, parfois, se montrait aussi dans les guinguettes, rue de la Lune, boulevard Bonne-Nouvelle, improvisait des chants pour ses vers qu'un musicien attentif, Alphonse Rover, je crois, prenait au vol et notait à ses côtés.
En dehors de ces inspirés, Pierre Dupont, Darcier, l'unet l'autre sous le jougde l'Alcool, rien de plus misérable et niais que le répertoire en vogue dans les bouges musicaux. Les gaudrioles hors d'usage, les fadeurs ineptes de Paul Henrion et de Mme Loïsa Puget en faisaient l'ornement. On dévidait à grand renfort de gargouillades, portements de voix et tours de gosiers, force couplets de ce genre :
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Puis enfin, notre Roi lui-même Paraîtra, suivi de sa cour.
S'il allait te dire : « Je t'aime, « Fleurette, à toi mon diadème.
« Mon royaume pour ton amour! » — - Si le roi me dit qu'il m'adore, Je répondrai : «Je vous honore. »
Et mes veux ne verront que toi, Et mon cœur n'aimera que toi !!!
Ce futalorsque Thérèsa trouva sa voie, eut ridée essentielle et topique. l'Inspiration qui montre au Génie un chemin non frayé, la route de gloire ouverte sous ses pas.
A la romance, jocrisse, pleurarde et sentimentale, sans apprendre ni changer quoi que ce soit à la musique de serinette, aux poèmes biscornus, elle donnal'accent du ruisseau, le ton de la crapule, à ces balivernes séraphiques. Elle renversa le piment et le poivre de Cayenne dans les fades confitures qui, depuis l'ère philipienne, rancissaient mélancoliquement sur les pianos bourgeois. Elle se nommait encore Eugénie Valadon et glapissait des vaudevilles, dans les petits théâtres pour centeinquante francs par mois.
Quelqu'un, par bonheur, l'entendit: le passant utile. Eugénie Valadon était morte et, sans transition nipeine, Thérèsa montait au zénith de la popularité.
L'heure était propice. Après le long- ennui et les mœurs pharisaïques de la société qu'avait faite la Monarchie de Juillet, après les inquiétudes que le mouvement idéologique de la Révolution avait mises dans le cœur du Riche, tranquille désormais et rassuré par les massacres opportuns du Deux Décembre, le Monde opulent du Second Empire ne demandait qu'à s'amuser. La Beauté provoquait le rire, l'Enthousiasme passait pour démodé, ridicule et de mauvaise compagnie. Hortense Schneider « chahutait » les dieux et les héros d'Homère au grand contentement de Jules Vallès, que tant d'irrévérences, les pichenettes sur la face d'Agamemnon vengeaient de ses tourments passés, quand, écolier captif dans les bagnes universitaires, il défrichait les landes moroses du grec et du latin.
Le siècle de l'opérette, du café chantant était venu. Ofïenbach, Hervé, d'une musique
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fraîche, pimpante, qui vaut bien celle de Mcyerbeer ou de Rossini, enguirlandaient les coqs-à -l'âne de Barbe-Bleue et du Petit Faust, cependant que le ministre d'Etat, le frère même du souverain, sous le masque transparent de « Saint-Rémy », quêtait la bienveillance de Rochefort, prodiguant les Hasardes aux convives de l'infortuné Chouflcurv.
Quand elle parut, avec son masque de louve, sa taille maigre et déhanchée, avec ses bras trop courts, ses belles mains qu'elle ne ganta plus jamais depuis certain soir où l'Empereur en avait fait l'éloge, avec sa voix qui mordait, riche en inflexions, Thérèsa prit immédiatement sur la foule une autorité qui n'appartient qu'aux rois de la scène, aux artistes souverains. Tout ce que nous savons de Frederick Lemaître, de son emprise, de la fascination qui émanait de sa personne, Thérèsa nous l'a rendu palpable et véridique. Un geste, une modulation imprévue, un cri, un soupir? Il n'en fallait pas davantage à cette Melpomène d'estaminet pour incendier les cœurs ou susciter le rire formidable que
la Grèce prête aux Immortels. « Grande artiste de petit lieu, » disait Veuillot. Malgré l'amertume qu'imposait à l'écrivain des Odeurs de Paris la posture qu'il s'était donnée — avec quel talent ! — de satiriste chrétien, l'obligation de se draper devant ces « culotteurs de pipes » en romain de Couture, la vérité l'emporta. Malgré lui, malgré l'horreur du lieu, on sent qu'il admire. Nul n'a peint la Grande Thérèsa du Second Empire, celle qui ijodlait tour à tour les Canards tyroliens et la Femme à barbe, dans la surprenante apothéose de son génie auguste et populacier, comme le censeur de l'Univers.
Lorsque nous entendîmes, après la guerre et touchant au déclin de sa voix, la cantatrice, elle ne gardait plus « les ours sur la montagne ». Suivant un mot de Saint-Victor, « la grande cloche était alors ouatée». Un organe, si robuste qu'on l'imagine, résiste mal aux vapeurs nauséabondes, à la fumigation perpétuelle du café-concert. Chez Armand Silvestre, dans sa villa d'Asnières, où, souventei'ois, après dîner, Thérèsa venait en amie.
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en voisine familière, il nous fut donné de l'entendre, au piano, récapitulant ses musiques d'autrefois. Quelle magie et quelle évocation! Était-ce hier? Etait-ce il va trente ans? Voici, dans le studio, où, chaque matin, le fier poète des Sonnets païens et des Poèmes d'hiver s'astreignait à ressusciter l'humeur gauloise de Béroaldede Verville et de L'immense Rabelais, voici dans un luxe banal de cottage suburbain, la lampe etsa tache de lumière sur le désordre houleux des partitions. Puis, dans la pénombre, Thérèsa fort épaissie, et les cheveux teints, n'ayant gardé que son masque tragique, aux lèvres mordantes, aux yeux de flamme et de rêve.
Elle chantait àl'Alcazar du faubourg Poissonnière. La Glu, quelque rengaine de Paul Déroulède, que sa parole métamorphosait en épopée, une chanson paysanne « Rossignolet du bois sauvage », puis l'Été de la Saint- Martin, où, d'une voix résignée et poignante, l'artiste, chaque soir, disait adieu à ses chansons, formaient alors, avec la sublime Terre de Jules Jouy, son répertoire d'automne.
Enfin, la grande voix se tut. La femme sur-
vivait à l'artiste. Et ceux qui l'avaient aimée, applaudie, aux soirs de ses derniers triomphes, ne gardaient plus de la cantatrice reine qu'une image dont le temps efface peu à peu les contours, avec le souvenir à jamais présent, le souvenir aux épines délicieuses des jours où Thérèsa les fit pleurer.
Discours prononcé à Tarbes h 2 juillet 1911
A Monsieur Georges Magnoac, maire de la ville de Tarbes.
En amical hommage.
Nice, le 31 Décembre 1912.
Le hasard divin qui fait naître les poètes, qui, par un choix mystérieux, indépendant et péremptoire, distingue celui dont la parole cadencée, éclatante de lumière et d'harmonie, ouvre aux hommes, ses frères, le monde enchanté des nombres et des sons; le hasard qui marque un enfant pour la Gloire et la Douleur, qui, lui posant au front le signe mélancolique du Génie et touchant d'une flamme ses lèvres éloquentes, suscite des ténèbres le créateur d'un Beau nouveau ; le hasard qui, sans distinction de race ou de milieu, évoque ses élus, pour, à travers des chemins, tantôt semés de palmes et de fleurs, tantôt engravés de ronces térébrantes et de cailloux aigus, les conduire vers ce Capitole idéal où montent, d'âge en âge, les martyrs
du Droit et les témoins de la Beauté; — le hasard, vers la fin du Premier Empire, conduisit à Tarbes un modeste employé d'octroi, qui, le 30 août 1811, y devint père de Théophile Gautier.
Si la famille du nouveau-né, transplantée aux bords de l'Adour, par les obligations d'une carrière administrative, n'était point de souche bigourdane ; si sa mère, briarde, venait de l'Ile-de-France et d'un terroir prosaïque entre tous, du moins le sang paternel mettait dans ses veines l'ardeur méridionale, cette fougue de Provence qui, domptée et contenue, et soumise, peut-on dire, par la culture latine, de torrent se fait fleuve, comme le Rhône, entre les quais de Lyon, s'épanche à grands flots, porte vers la mer des galères triomphales, et, d'une onde perdurable, anime les sirventes dufélibreet les discours de l'orateur.
Le père de Gautier, issu du comtat Venaissin, fils et petit-fils de sujets pontificaux, gardait « le bon accent du Midi », ce parler d'Avignon qui fut le premier langage de Pétrarque ctd'Aubanel,ce parler tout vibrant
de sonorités italiennes, que mitigea, pour Tentant prédestiné, un dialecte moins lyrique de la souche romane, le savoureux idiome du pays bigourdan.
Ce fut le premier don d'Hermès, le langage Théophile au berceau. Oui. le patois de Tarbes, avec ses désinences alertes, les raccourcis de ses images, le tour plaisant de son ironie, avec ses tropes, sa musique imitative, sa désinvolture goguenarde, exprima les premières émotions du Maître à venir, fut l'interprète de son premier contact avec les hommes.
Il en garda la nostalgie et la mémoire. Et lui, le partait classique, le virtuose, le « poète impeccable » de Baudelaire, longtemps se plut à écouter les soldats de la Bigorre, qui parlaient patois.
Il n'oublia jamais le lieu de son berceau, la vision des montagnes, découpantsur l'azur profond leurs dômes de saphir et de lapis, la plaine subpyrénéenne où bondissent les poulains grisés d'espace et de lumière, où les champs de maïs, les prés verts, les froments et les seigles alternent avec les bois aux
ténèbres virgiliennes, où les sources jaillissent, où, dans les crépuscules transparents de juin, l'ombre des tilleuls s'emplit de rires et de parfums.
Tarbelle des Pyrénées, que célébra Tibulle et qui, depuis la soumission des Aquitains aux aigles romaines de Publius Crassus, apportant avec elles un reflet du génie hellénique, Tarbelle des Pyrénées, qui épanouit ses treilles, ses parterres et ses vergers aux bords pacifiques de l'Adour, laissa dans l'esprit du futur poète une image indélébile.
Vieux, malade, et près du soir, il y revint, après cinquanteannéesd'absence. Il reconnut la maison que son père habitait, la rue et ces perspectives sans nombre ouvertes sur la chaîne des montagnes. Il retrouva ce que chacun de nous abandonne de son cœur aux premières haltes de la vie.
Alors, sans doute, il reconnut ce qu il devait à la terre d'adoption, à la patrie accidentelle où, pour la première fois, le monde apparut à ses yeux dans toute la beauté du printemps et de la jeunesse. Il comprit que la montagne avait fait sourdre en lui de vivantes fontaines.
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mis clans ses yeux et clans son oreille le sens du rythme et de la couleur.
Et c'est pourquoi, Tarbais, nous célébrons aujourd'hui la mémoire d'un poète qui, de race pérégrine, vécut loin de Tarbes et n'y revint qu'en pèlerinage au déclin de ses ans. C'est pourquoi, dans une fraternelle panégyrie, émus et reconnaissants, nous apportons à son image des guirlandes. C'est pourquoi les orateurs, les poètes, les musiciens, convoqués par les magistrats de votre cité, offrent au souvenir du maître qui n'est plus un hommage d'admiration et d'enthousiasme.
C'est pourquoi, devançant l'heure et montrant l'exemple au monde civilisé, Tarbes, clans une tète civique et populaire, exalte la mémoire de ce noble ouvrier, de ce probe artisan du verbe, qui n'eut d'autre souci que l'art d'écrire, et qui, parune volonté superbe, agrandit le domaine, assez étroit au début, de son inspiration, créa non seulement une école, mais, peut-on dire, une façon nouvelle d'interpréter, de peindre avec des mots concrets le monde extérieur, de réaliser (pardonnez-moi ce pédantisme) en vocables icas-
tiques les visions objectives que peintres et sculpteurs avaient seuls exprimées jusqu'à lui.
Le monde reconnaît, aujourd'hui^ celui qui fut Un noble éducateur de la pensée humaine et l'intronise dorénavant parmi ses dieux. Car la fuite des jours a consacré la mémoire du poète, éprouvé son affinage, son titre et son aloi, contre cette pierre de touche exacte qu'est la dalle du tombeau.
C'est pourquoi je viens, assumant la tâche redoutable de célébrer devant Vous le grand poète, honneur de ma cité natale, poète dont la vie, aussi bien que les ouvrages, donne à tous un exemple auguste et de fortes leçons. Car elle enseigne aux jeunes hommes le mépris de la laideur, de la bassesse, de l'intrigue et de la cupidité. Elle montre à ceux qui viendront après nous que le sincère amour de TArt préserve des souillures, de la déchéance, maintient l'Homme à la hauteur de ses premiers rêves, dans une limpide atmosphère de désintéressement et d'orgueil.
En Un temps où la plupart des écrivains, quel que soit d'ailleurs le talent dont ils sont
pourvus, vivent en hommes d'affaires; soucieux de places, d' « honneurs qui déshonorent », de relations, d'argent, d'argent surtout, Gautier apparaît comme un héros que tente la prouesse unique du bien dire, la haute escrime des beaux vers.
Artiste, il ne mêle aux choses de l'Art ni désir du succès* ni velléité d'ambition. Il ne quête point la richesse* Il ne trafique de son esprit ni de son cœur. La Toison d'Or qu'il poursuit n'a pas cours à laMonnaie. Et, quand il se voit contraint à des besognes écœurantes, aux travaux du journal, sous une apparence détachée, olympienne, sous une impassibilité apparente, il dérobe son mépris. Il regarde le monde frivole et stupide qu'il a charge d'amuser, enclos dans cette forteresse intérieure, dans i'éburnale tour qui le met à l'abri des contacts avilissants.
Doué pour comprendre la beauté sous toutes ses formes, sous ses aspects les plus inattendus, pour les exprimer au moyen de formules évocatrices, de mots qui font voir encore plus qu'ils n'expriment, il donne au langage la précision des arts plastiques. Sa
phrase a des reliefs, des couleurs ; elle abonde en modelés, en teintes riches et précises. Peintre, orfèvre, émailleur, graveur, miniaturiste, le monde apparaît à ses yeuxcomme une longue suite de paysages, comme une succession de reliefs plus ou moins éclairés.
De cette conception exclusive, de cette conception jalousement esthétique découle une philosophie indulgente et hautaine, une manière de comprendre la vie, à la fois bénigne et méprisante, qui place l'écrivain loin des chocs trop rudes, lui permet d'envisager l'hypocrisie et la sottise, sans éprouver leurs atteintes, de planer loin des contingences et de tendre, sans interruption d'en bas, vers le but où l'artiste amis son idéal.
Gautier porta loin cette attention magnamine pour tout ce qui n'est pas un effort vers la Beauté. Il dédaigna profondément les luttes inutiles, attentif seulement aux œuvres des pein+res, des musiciens et des poètes.
En dépit de sa culture, en dépit des influences d'époque et de milieu, il traversa la Restauration, l'Ere philippienne, sans que
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rien a'entamât son paganisme très sincère. Il était de ces hommes pour qui le tact chrétien semble non advenu.
En outre, il ignorait tout des mœurs contemporaines, des compétitions, des hontes, de la bêtise universelles.
Dans ses heures de mélancolie, il se comparait lui-même à un « Anacréon triste ». Mais il déployait une autre envergure que le poète de F Amour Mouillé. Plus latin d'inspiration et de forme, je le comparerais volontiers, pour la recherche et la magnificence, à quelque poète de la décadence romaine, à Claudien par exemple, à un Claudicn moderne, qui, au lieu de célébrer le panégyrique d'Olybrius et d'insulter l'eunuque Eutrope déchu du ministère, se voyait condamné à rendre compte des drames de Ponsard, des comédies de Clairville et des ballets d'Adolphe Adam. Il enveloppait d'une égale dérision le journalisme vertueux, la mise en scène philanthropique, l'utilitarisme, les déclamations des pharisiens et l'esthétique des bourgeois.
Non, imbéciles, non, crétins et goitreux
que vous êtes, un livre ne fait pas de la soupe à la gélatine; — un roman n'est pas une paire de bottes sans couture ; un sonnet, une seringue à jet continu ; un drame n'est pas un chemin de fer, toutes choses essentiellement civilisantes et faisant marcher l'humanité dans la voie du progrès.
De par les boyaux de tous les papes passés, présents et futurs, non et deux cent mille fois non !
On ne se fait pas un bonnet de coton d'une métonymie; on ne chausse pas une comparaison en guise de pantoufle; on ne se peut servir d'une antithèse pour parapluie ; malheureusement, on ne saurait se plaquer sur le ventre quelques rimes bariolées en manière de gilet. J'ai la conviction intime qu'une ode est un vêtement trop léger pour l'hiver, et qu'on ne serait pas mieux habillé avec la strophe, l'antistrophe et l'épode, que cette femme du Cynique qui se contentait de sa seule vertu pour chemise, et allait nue comme la main, à ce que raconte l'histoire.
Il y a deux sortes d'utilité, et le sens de ce vocable n'est jamais que relatif. Ce qui est utile
pour l'un ne l'est pas pour l'autre. Vous êtes savetier, je suis poète. — Il est utile pour moi que mon premier vers rime avec le second. — Un dictionnaire de rimes m'est d'une grandeutilité ; vous n'en avez que faire pour carreler une vieille paire de bottes, et il est juste de dire qu'un tranchet ne me servirait pas à grand'chosc pour faire une ode, — Après cela, vous objecterez qu'un savetier est bien au-dessus d'un poète, et que l'on se passe mieux de l'un que de l'autre. Sans prétendre rabaisser l'illustre profession de savetier, que j'honore à l'égal delà profession de monarque constitutionnel, j'avouerai humblement que j'aimerais mieux avoir mon soulier décousu que mon vers mal rimé, et manquer de bottes plutôt que de poèmes.
Rien de ce qui est beau n'est indispensable à la vie.
A quoi sert la beauté des femmes ? Pourvu qu'une femme soit médicalement bien conformée, en état de faire des enfants, elle sera toujours assez bonne pour des économistes.
A quoi bon la musique ? à quoi bon la
peinture ? Qui aurait la folie de préférer Mozart à M. Carrel,et Michel-Ange à l'inventeur de la moutarde blanche?
A travers les ennuis de la besogne quotidienne, les déceptions, les regrets du beau temps où, sous le gonfalon d'Hernani, les jeunes hommes de 1830 combattaient pour la poésie et le bon sens, il rêvait cependant « une humanité éprise de belles formes, contemplant des œuvres d'art, vivant sous des portiques en marbre de Paros et faisant silence pour écouter les poètes »..
Or, je le répète, ce paganisme inhérent à son esprit détermina ses doctrines sociales et religieuses, lui conféra ce calme détachement, ce tranquille dédain pour ce qu'admire le commun des hommes, et remplit son intelligence d'une merveilleuse et permanente sérénité.
Lui-même a formulé ce qu'on devait nommer plus tard son état d'âme, dans les conseils auxpoètes qui servent de péroraison au Triomphe de Pétrarque :
Sur l'autel idéal entretenez la flamme.
Guidez le peuple au Bien par le chemin du Beau,
Loin des marnais instincts, bêtes fauves de l'âme!
[beau, Comme un vase d'albâtre où l'on cache un flam- Mettez l'idée au fond de la forme sculptée, Et d'une lampe ardente éclairez le tombeau.
Que votre douce voix, de chacun écoutée, Au milieu du combat, jetant des mots de paix. Fasse tomber les flots de la foule irritée !
Que votre poésie aux vers calmes et frais
[d'eau vive Soit pour les cœurs souffrants comme ces fonts Où vont boire les cerfs dans l'ombre des forêts.
Faites de la musique avec la voix plaintive
De la Création et de l'Humanité,
De l'homme dans la ville, et du flot sur la rive.
vanté Puis, comme un beau Symbole, un grand peintre Vous représentera dans une immense toile, Montant au Capitule où César est monté :
Et vous aurez au front l'auréole et l'étoile.
« Conduisez-les au Bien par la route du Beau ! » Voilà tout entière l'éthique de Gautier, sa déontologie. Avant d'être une infraction aux lois tutélaires des sociétés, le crime, le vice, l'abjection morale sont une dérogation au rythme de la vie, aux lois primordiales qui règlent la forme humaine, à la sculpture vivante qui modèle, d'après un canon immuable et redouté, la face de l'homme à la ressemblance de ses actes. La laideur est un châtiment. C'est pourquoi Flaubert, disciple de Gautier, a pu dire que « l'habitude des pensées basses déforme le visage humain ». Le monde, représentation de notre volonté, de notre sens intime, n'existe que par la forme dont nous l'investissons. De même que, pour bien écrire, il faut penser juste, il faut vivre en beauté pour mériter le nom d'homme et ne pas déchoir de la splendeur première.
Cette façon d'entendre la morale, qui part, non d'une doctrine métaphysique ou sociale, cet impératif dirai-je parnassien, implique un singulier respect de soi-même, une aristocratie, une intime noblesse qui règle tous k\s
mouvements du coeur et de l'esprit, suivant la mesure prescrite, et les conforme aux lois des civilisations. Telle fut la « musique » des Grecs, éducateurs du monde, leur pédagogie eurvthmique, soumettant au même accord à la Ivre d'Hermès le forum et le gymnase, les échanges de la parole et du travail, la philosophie et le négoce, la technique de l'athlète et le procédé de l'orateur.
Gautier ne connut point d'autre culte.
Prêtre de la plus haute religion que l'humanité se soit donnée, il entra plus avant que n'importe quel de ses rivaux dans l'âme des sociétés mortes et des dogmes disparus.
L'adoration unique et passionnée de l'Art fait l'homme qu'elle embrase contemporain de tous les peuples intelligent de tous les dieux. Elle ouvre en sa faveur les cryptes millénaires où dorment les anciens rois. Elle restaure les temples désertés, évoque les fantômes, infuse un sang nouveau, une vie, à présent éternelle, aux éphémères que la mort emporta vers les prés d'asphodèles, vers la sylve ténébreuse du Dante, « où le soleil se lait ».
Qu'il érige en plein azur, avec sesmétopes, sa colonnade, ses frisés de marbre blanc, un temple d'Artémis ou d'Aphrodite ; qu'il descende au fond des puits funéraires où traîne encore une vapeur d'encensoirs, où, dans leurs gaines de carton doré, dans un cercueil de bois incorruptible, dorment les reines d'Egypte aux lèvres éternellement peintes, aux ongles fardés, aux prunelles d'émail et d'or, ceintes de bandelettes et la chair imprégnée encore de baumes tout-puissants ; qu'il évoque le boléro funèbre d'Inès de la sierra « dansant un poignard dans le cœur», les fantômes de vieux grognards, pareils aux spectres de Zedlitz, revenant, auprès du Gymnase, « sous la bruine et dans la fange de Paris» ; qu'il accorde — symphonieen blanc majeur, — le paros au duvet des cygnes, l'ivoire à l'argent et le lis à l'hermine, pour humilier ces candeurs aux pieds de la comtesse Muchanofï, « madone des neiges », venue, avec Séraphita, des Groënlands mystérieux; partout, quel que soit l'âge, le pays, quelle que soit l'ordonnance des lois et la structure des dieux, quel que soit le point
du temps ou de l'espace, Théophile Gautier exprime avec une précision lyrique, une diction abondante et sûre d'elle-même, une probité d'artiste qui ne prétend abdiquer ni devant le peintre, ni devant L'archéologue, les mirages incomparables qu'enfanta son cerveau.
Nul, avant lui, hormis Rabelais, cet autre poète, n'avait fait preuve, même approximative, d'une telle fécondité, d'une pareille abondance verbale. Tels écrivains ahanent au pourchas du mot qui les inquiète et se dérobe, comme une libellule aux ailes chatovantes. A tels autres, les mots viennent d'eux-mêmes en foule, mots de sinople, mots d'azur, mots de sable, mots d'argent et d'or. De plus grands que Théophile n'ont pas eu ce génie et cette merveilleuse faculté. On a dit fréquemment : « Tout est bleu dans Lamartine ; tout est fauve dans Hugo. » L'auteur d'Emaux et Camées possédait une palette intégrale, où la gamme des tons parcourait, de haut en bas, les registres de la nuance et de la couleur, où la lumière blanche se décomposait dans l'iris infini de ses moda-
lités. Don merveilleux, soutenu î Effrayante presque et surhumaine* cette innéité de l'exactitude qui glorifie, en toute occurrence, le verbe de Gautier.
Outre ses feuilletons du Moniteur^ ses volumes de mémoires, de souvenirs, ses voyages, il a écrit des romans, des contes, des nouvelles. Un charme diapré, une inspiration toujours fraîche, une technique sans seconde animent ces ouvrages de critique ou d'imagination.
Tantôt rival d'Abraham Bosse et de Jacques Callot> Gautier, dans le Capitaine Fracasse, donne un modèle pur de style Louis XIII. Tantôt, retrouvant le sourire de Lucien, il décrit, avec sa tunique de byssus, avec ses colliers, ses agrafes et l'édifice harmonieux de sa coiffure, Bacchis Samienne, prêtresse de Vénus.
Tantôt enfin, égaré dans les spéculations et les rêves psychiques, il déduit, après Emmanuel Swedenborg, les aventures astrales de Spirite, l'avatar d'un amant qui change de corps, sans pouvoir incliner à ses vœux l'âme dont il est épris.
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Cette compréhension des figures diverses que, d'après les entourset l'ambiance natale, assument les objets de la vénération humaine impartit à Gautier le sens du voyage, le &6ût des itinéraires compliqués, du cosmopolitisme OÙ l'esprit se renouvelle et s'incarne, en quelque manière, dans des sites et des races, dans des hommes inconnus. « Avec mes convives, » disait-il, quand, retiré dans sa maison de Neuilly, une élite de visiteurs prenait place à la table du maître, «avec mes convives on pourrait, sans interprète, faire le tour du monde ».
Son tourisme, en effet, n'est pas celui de Chateaubriand, promenant au milieu des ruines l'amertume des ambitions mortes et de l'orgueil ulcéré ; ce n'est pas non plus la sympathie ardente de Pierre Loti pour les races exotiques; mais la noble curiosité d'un connaisseur que délectent les aspects variés de l'univers.
« Théo, » — lui disait Mme de Girardin, au retour du voyage Ira los montes, dont il rapporta les poèmes d'Espana, — « Théo, il n'y a donc pas d'Espagnols en Espagne? »
Cette boutade célèbre ne témoigne pas d'une intelligence bien vive chez celle qui la proféra.
Théophile Gautier n'est pas un peintre de mœurs. Ne lui demandez pas de pénétrer, comme Cervantes, comme Saint-Simon, comme Balzac ou même comme Dickens, dans l'intime des êtres, dont il décrit la surface et. l'apparence. Et qu'importaient les Espagnols à celui qui, chaque jour, s'enivrait de Goya et de Velasquez, de Ribéra et du Greco, qui contemplait la Vierge de Tolède, « poupée étincelante en robe de brocart », s'asseyait sous les lauriers-roses du Généralife et caressait d'un baiser chacune de leurs fleurs ?
De même, n'exigez pas qu'il se conforme au précepte de Renan, qu'il représente les objets par des épithètes morales, et décrive le inonde, les réalités objectives au moyen des sentiments qu'ils font naître dans l'homme intérieur. Le maître du « Verbe peint », de P « Ecriture », ne creuse point et, pour toucher le cœur, parle d'abord aux yeux.
In exemple fera comprendre ecei ou, pour mieux dire, un parallèle, une comparaison entre deux pages célèbres de Michelet et de Gautier. L'un et l'autre, par jeu sans doute et pour affirmer leur virtuosité, se sont plu à rénover ce thème élégiaque entre tous rebattu fourni parle départ des hirondelles, cette mélancolie à l'approche de l'automne qui s'empare du plus indifférent et l'admoneste ; que la fuite des jours emporte, avec les feuilles moribondes, un peu de sa jeunesse et des bonheurs défunts. Ce qui donne à Millevoye unerengaine, à Lamartine des strophes dont la noblesse n'empêche le vague ni la fadeur :
« Voici les feuilles sans sève Qui tombent sur le gazon... »
deviendra pour Michelet et pour Gautier le motif de périodes vibrantes devers plastiques et mélodieux.
Dans Michelet, tout n'est qu'émotion intime, corso etrlcorso de la pensée ardente sur ellemême, du rêve qui médite et cherche dans la vision du monde extérieur un aliment infini.
« C'est l'oiseau du retour. Si je l'appelle ainsi, ce n'est pas seulement pour la régularité du retour annuel, mais pour son allure même, et la direction de son vol, si varié, mais pourtant circulaire et qui revient toujours sur lui.
« Elle tourne et vire sans cesse, elle plane infatigablement autour du même espace et sur le même lieu, décrivant une infinité de courbes gracieuses qui varient, mais sans s'éloigner. Est-ce poursuivre sa proie, le moucheron qui danse et flotte en l'air? Est-ce pour exercer sa puissance, son aile infatigable, sans s'éloigner du nid ? N'importe, ce vol circulaire, ce mouvement éternel de retour, nous a toujours pris les veux et le cœur, nous jetant dans le rêve, dans un monde de pensées.
Nous voyons bien son vol, jamais, presque jamais sa petite face noire. Qui donc es-tu, toi qui te dérobes toujours, qui ne me laisses voir que tes tranchantes ailes, faulx rapides comme celle du Temps? Lui, il s'en va sans cesse; toi, tu reviens toujours. Tu m'approches, tu m'en veux, ce semble, tu me rases, voudrais-tu me toucher? Tu me caresses de si près que j'ai au visage le vent et presque le coup de ton aile... Est-ce un oiseau? est-ce un esprit?... Ah! si tu es une âme, dis-le-moi franchement et dis-moi cet obstacle qui sépare le vivant des morts. Nous le serons demain ; nous sera-t-il donné de venir à tire-d'aile revoir ce cher foyer de travail et d'amour ? de dire un
mot encore, en langue d'hirondelle, à ceux qui. même alors, garderont notre cœur. »
( Michelet, L'Oiseau.)
Chez Gautier, le cri de douleur, qui cependantéclateversla findupoème, arrivedansun accord lumineuxdetonschauds etsplendides, j)anoramasà vol d'hirondelles où passent tour à tour les cimes violettes de l'Attique, le Nil dont l'eau morte s'étame d'une pellicule de plomb, le seuil doré des cafés deSmyrne, tout ce que la terre a de nobles paysages et d'édifices enchantés.
CE QUE DISENT LES HIRONDELLES Chanson d'automne.
Déjà plus d'une feuille sèche Parsème les gazons jaunis ; Soir et matin, la brise est fraîche.
Hélas! les beaux jours sont finis !
O.i voit s'ouvrir les fleurs que garde Le jardin, pour dernier trésor :
Le dahlia met sa cocarde Et le souci sa toque d'or.
La pluie au bassin fait des bulles, Les hirondelles sur le toit Tiennent des conciliabules :
Voici l'hiver, voici le froid !
Elles s'assemblent par centaines, Se concertant pour le départ.
L'une dit : « Oh ! que dans Athènes Il fait bon sur le vieux rempart !
« Tous les anSj j'y vais et je niche Aux métopes du Parthénon.
Mon nid bouche dans la corniche Le trou d'un boulet de canon. »
L'autre : « J'ai ma petite chambre
A Smyrne, au plafond d'un café.
Les Hadjis comptent leurs grains d'ambre
Sur le seuil, d'un rayon chauffé.
« J'entre et je sors, accoutumée Aux blondes vapeurs des chibouchs, Et parmi des flots de fumée Je rase turbans et tarbouchs. »
Celle-ci : « J'habite un triglyphe Au fronton d'un temple, à Balbeck.
Je m'y suspends avee ma griffe Sur mes petits au large bec. »
Celle-là : « Voici mon adresse :
Rhodes, Palais des Chevaliers:
Chaque hiver, ma tente s'v dresse Au chapiteau des noirs piliers. »
La cinquième : « Je ferai hahe, Car l'âge m'alourdit un peu.
Aux blanches terrasses de Malte, Entre l'eau bleue et le ciel bleu. »
La sixième : « Qu'on est à l'aise Au Caire, en haut des minarets!
J'empâte un ornement de glaise.
Et mes quartiers d'hiver sont prêts. »
« A la seconde cataracte,
Fait la dernière, j'ai mon nid;
J'en ai noté la place exacte,
Dans le pschent d'un roi de granit. »
Toutes : « Demain combien de lieues Auront filé sous notre essaim, Plaines brunes, pics blancs, mers bleues Brodant d'écume leur bassin ! »
Avec cris et battements d'ailes, Sur la moulure aux bords étroits, Ainsi jasent les hirondelles, Voyant venir la rouille aux bois.
Je comprends tout ce qu'elles disent, Car le poète est un oiseau ; Mais, captif, ses élans se brisent Contre un invisible réseau!
Des ailes ! Des ailes ! Des ailes !
Comme dans le chant de Ruckert, Pour voler, là-bas avec elles Au soleil d'or, au printemps vert.
Par cette indifférence même à l'essence, à la nature métaphysique du divin, Gautier fut, mieux que nul autre, en possession d'exprimer le pittoresque et la beauté des Dieux.
En un temps où le romantisme ne jurait que par Michel-Ange et Raphaël, dont les noms avaient remplacé, depuis peu, ceux de Zeuxis etd'Apelle, chers à l'Ecole impériale, sans répondre, la plupart du temps, pour ceux qui les prononçaient, à de tangibles réalités, Gautier avait goûté, dans leur grâce printanière, les primitifs italiens et les vieux maîtres flamands. Il connaissait les
musées de l'Europe, les Vierges de Mcmling, les Anges musiciens que groupe, autour du Christ vainqueur, le peintre séraphique de Bruges, P Adoration de l'Agneau, Van Evck, Quintin Metsys, Antonello de Messine. Il avait contemplé, sur leur fond d'outremer et d'or, les madones patriciennes de Lorenzo .Monaco, de Jean de Fiesole, de Léonard et de Botticelli.
Le mystère des cathédrales, avec leurs tours sonores, leurs clochers, leurs pinacles exubérants, leur rosace où flamboie et s'embrase le couchant, avait tenté sa verve.
Le Portique, le Sommet de la Tour, quelques vers de Ténèbres donnent, avec Xotre-Dame de Paris, la plus forte évocation d'architecture médiéviale qu'aient réalisée, avec des phrases, les maîtres du Verbe romantique. Et les comparaisons jaillissent d'elles-mêmes. On songe à l'art du dessinateur, du peintre, de l'aquafortiste. On songe à la fois, devant ces purs chefs-d'œuvre, à Piranèseet à Turner.
L'adaptation de Gautier au polymorphisme religieux ne se manifesta, en aucun endroit
m QUELQUES FANTOMES DE JADIS
de ses ouvrages, avec autant de gloire que dans les poèmes où ce parfait ouvrier exprime l'épouvante catholique en présence de la Mort. Les somptueuses déclamations d'Hugo, son Epopée du ver, annonçant la destruction des Mondes et la fin des étoiles, étonne plus qu'elle n'émeut. On admire, mais onne tremble pas. Gautier, lui. savait ce que le Christianisme a fait pour dramatiser l'inéluctable dénoùment, pour compliquer d'horreur cette loi fondamentale de la Vie.
« Au temps heureux de l'art païen, le squelette était invisible. » mais, à présent, il ricane. Il mène le branle de la danse macabre, emportant le pape, le roi. le chevalier, l'impératrice, le lansquenet et le mendiant. La beauté se dissout avec lenteur, dans la nuit malodorante du cercueil. El Gautier qu'éblouit la force superbe de la beauté, vis superba formœ. disait Benvenuto. non moins païen que lui. Gautier devant les ossements putréfaits. les horreurs du sépulcre et les hontes du tombeau, retrouve, en les amplifiant d'une langue plus artiste et plus
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sonore, les gothiques épcrclumcnls du l)on François Villon :
Je connais que povres et riches, Sages et fols, prêtres et laiz.
Noble et vilain, larges et chiches, Petits et grands, et beaux et laids, Dames à rebrassez collets, De quiconque condition, Portant atours et bourrelets, Mort saisit sans exception.
Et mourut Paris et Hélène I Quiconque meurt meurt à douleur.
Celui qui perd vent et haleine, Le fiel lui crève sur le cœur, Puis sue Dieu sait quelle sueur!
Et n'est qui de ses maux l'allège :
Car enfants, n'a, frère, ne sœur, Qui, lors voulait être son pleige.
La mort le fait frémir, pâlir, Le nez courber, les veines tendre, Le col enfler, la chair mollir, Jointes et nerfs croître et étendre.
Corps féminin qui tant est tendre, Polly, souëf, si précieux, Te faudra-t-il la mort attendre?
Oui, ou tout vif aller es cieux.
Voilà bien les traits essentiels et qui portent jusqu'au cœur la concision française qui dit le nécessaire et pas un mot de plus. Gautier amplifiera ce thème, le développera, comme une longue frise, comparable au Triomphe de la Mort que peignit, dans le cloître de Pise, Andréa Orcagna, avec ses chevaux en arrêt devant les exhumés du Campo Santo et, subit le dégoût des cavaliers en arroi de chasse, l'épouvante qui fait plus livides que ces trépassés eux-mêmes les belles conteuses du Décaméron.
Le poète évoque les types éternels du Génie et de l'Orgueil, les surhommes, les êtres de forceet de beauté: Don Juan, Faust, Raphaël, Bonaparte, afin que, chacun, à sa manière, commente le vers de Pétrone accommodé par La Fontaine :
« Mieux vaut goujat debout qu'empereur enterré. »
Mais bientôt le tempérament robuste de Gautier prend le dessus. Il cache sous « le linceul de pourpre des dieux morts », il enterre sous les fleurs aux véhéments
parfums le squelette qui l'effare. C'est par un hymne à la vie, à la volupté, à la joie qu'il achève la Comédie de la mort! Une plainte discordante éclate, à peine, vers la dernière strophe, comme un rappel de cette force inconnue, omnipotente, sans haine et sans pitié, qui, tôt ou tard, dénoue ou tranche les liens par quoi l'homme se rattache à l'Univers :
[roses, Loin de moi, cauchemars, spectres des nuits! Les Les femmes, les chansons, toutes les belles choses
Et tous les beaux amours, Voilà ce qu'il me faut. Salut, ô Muse antique ! Muse aux frais lauriers verts, à la blanche tunique,
Plus jeune tous les jours !
Brune aux yeux de lotus, blonde à paupière noire, O Grecque de Milet, sur l'escabeau d'ivoire
Pose tes beaux pieds nus !
Que d'un nectar vermeil la coupe se couronne! Je bois à ta beauté d'abord, blanche Théone,
Puis aux dieux inconnus.
Ta gorge est plus lascive et plus souple que Fonde, Le lait n'est pas si pur et la pomme est moins ronde.
Allons! un beau baiser!
Hâtons-nous ! Hâtons-nous ! cette vie, ô Théone ! Est un cheval ailé que le Temps éperonne.
Hâtons-nous d'en user.
Chantons Io Pean! Mais quelle est cette femme Si pâle sous son voile? Ah ! c'est toi, vieille infâme !
Je vois tes cheveux ras, Je vois tes grands yeux creux, prostituée immonde, Courtisane éternelle environnant le monde
Avec ses maigres bras !
Ce chercheur de sensations exquises, de contours irréprochables, qui, pour lui-même et pour ceux qu'il aimait, rêvait la sérénité de Goethe, écrivant, au son du canon, le Divan oriental et, pendant les guerres de l'Empire, effeuillant la Rose d'Hafiz ou de Saadi, ce précurseur éloquent de l'impassibilité parnassienne, cet amoureux des simulacres divins, frère attardé, frère posthume des sculpteurs, des peintres, des poètes, des humanistes que l'Italie enfanta aux jours de la Renaissance, l'homme qui, fatigué par la
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vaine agitation de l'Occident, se plaisait au calme fatalisme de l'Islam, à l'ataraxie orientale, et savait être fidèle aux compagnons de sa jeunesse et, pour détendre ce qu'il aimait, risquer son pain ou son repos. Gustave Flauberi lui reproche sa faiblesse, le manque de caractère et d'énergie. Il en fit preuve, tout au moins un jour, dans tellccirconstance glorieuse qui pare sa mémoire d'un reflet d'héroïsme et découvre, en ce maître ciseleur, un chevalier. Tandis que Victor Hugo, son maître bien-aimé, prenait, après les événements de 1852, le chemin d'un exil verbeux et théâtral, Gautier, ami intime de la princesse Mathilde, se ralliait à l'Empire, devenait le poète officiel des Tuileries.
« Or, le 21 juin 1867, la Comédie-Française reprit Hernani. Théophile Gautier était l'attrait principal de cette reprise. On se le montrait dans sa loge, souriant, rajeuni, sans son g^ilet rouge, mais toujours avec sa longue chevelure de lion donnant le signal et comme la tradition des applaudissements. Mais on se demandait corn ment le critique du Moniteur, en position d'écrivain officiel, ferait pour parler de l'auteur des Châti-
ments, dans le journal du gouvernement impérial. Le lendemain, Théophile Gautier apporta luimême son article au Moniteur. On le pria d'en modérer les éloges et d'en adoucir le ton enthousiaste. Sans rien objecter, il prit une feuille de papier blanc, et il y écrivit sa démission. Puis, s'étant fait conduire au ministère de l'Intérieur, il posa devant M. de la Vallette cet article d'un côté et sa démission de l'autre. — « Choisissez, » dit-il. Le ministre fit insérer l'article, sans en changer un mot. »
De cette vertu qui s'ignore, de ce dévoûment qui se tait, de cet amour si pur « du beau, du vrai, du juste » émane une profonde, une intarissable joie. Ecoutez les maîtres de l'Ecole romantique. La harpe de Lamartine pleure, le gong de Victor Hugo bourdonne parfois dans le vide. Le grelot de Musset se fêle et tinte faux, aux lendemains de beuverie. Aucun de ces poètes n'a conquis la paix intérieure. Leurs chants fiévreux et magnifiques semblent rythmés sur la flûte des funérailles, l'instrument que Michelet maudit au nom de la Lyre et du jeune Apollon. Gautier, lui, reste fidèle à la
Lyre. Quand il interrompt, l'ode, l'élégie ou la romance, il éclate sans effort d'un rire plein de santé, de force et de lumière, ce rire propre de l'homme, légué, avant de mourir, par les Bienheureux d'Homère au bon Pantagruel, rire lovai et formidable qui, tour à tour, anime les intelligences et rassérène les cœurs. Daniel Jovard, Mademoiselle de Maupin, Pierrot Posthume et le Tricorne enchanté sont dans toutes les mains. Tous se sont abreuvés à ces claires fontaines, leur ont demandé un flot d'espoir et de gaîté. Théophile portait en lui-même un tel principe d'enjouement qu'il traite sur un mode hilare le sujet fâcheuxpar-dessus tous. Ses demandes d'argent à l'éditeur Eugène Renduel sont des merveilles d'entrain et de belle humeur, bien différentes des lettres chagrines où le douloureux Henri Heine clame sans relâche sa détresse, aux billets enfantins et rechignes de Baudelaire, demandant l'aumône presque à son tuteur. La langue savoureuse, truculente, porte le cachet du temps : elle affecte l'allure grandiloque, outrancière et bon enfant de PétrusBorel, dePhilothéeO'Neddy,
de Jehan du Seigneur, commensaux de l'impasse du Doyenné, de la place Royale et de l'Hôtel Pimodan :
« Mon illustre éditeur, souvenez-vous de me donner aussitôt que vous me verrez (ce sera demain, à ne pas le cacher), deux cents misérables francs, dont j'ai l'incongruité d'avoir on ne peut plus besoin. J'avais été aujourd'hui à votre palais (maison est trop commun), dans la vénérable intention de vous les demander de vive voix, mais il ne s'est pas présenté de transition heureuse et j'aimerais mieux être coupé en quatre — une fois en long et une fois en travers — que de dire quelque chose qui ne serait pas amené. J'espère que vous prendrez cette délicatesse en considération et que vous m'épargnerez d'avoir l'air d'un mendiant tendant son écuelle, pour avoir la soupe à une distribution philanthropique. Je vous écrirai tous les mois des lettres pareilles à celle-ci, jusqu'au jugement dernier, et même un peu après. Et quand vous passerez la porte du paradis, le divin portier vous criera : « Trois sols, une lettre pour M. Renduel ». Peut-être même sera-ce plus, car je ne sais si le ciel est département ou banlieue. 11 y a cependant un moyen d'éviter tout cela, c'est d'aller en enfer, et vous êtes bien capable d'y aller ou de ms donner des
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multitudes de billets de banque : ce que vous ne ferez assurément pas
« Adieu, juif, arabe, bédouin (sic), Lacenaire, parricide, libraire!... »
Comme il vivait dans cet « esprit de joyeuse pauvreté », que le mercantilisme des classes dirigeantes a banni du monde, Gautier contemplait de haut les agitations de la place publique, les marchandages du forum et les iniquités du tribunal. 11 avait pour toutes les sortes de politiciens un tranquille mépris. Il regardait leurs compétitions, leurs manèges du même œil que le Discobole assistant aux pugilats électoraux. Il croyait à la jeunesse, à la beauté, à l'harmonie, à la noblesse du poète, à la vocation d'art qui, suivant le mot de Mistral, transforme l'homme en dieu. Il couvrait d'un immense dégoût l'avidité de la bourgeoisie actuelle pour les richesses et le bien-être, estimant que la soif de l'or, que la fureur d'accumuler ravale ceux qu'elle possède fort au-dessous des nègres de la Tasmanie et des cannibales australiens. Mais il détournait son front sublime de ces spectacles. Don-
nant à la fois le précepte de l'exemple, il condensait en rimes d'orla sagesse et la bonté de son grand cœur.
Quand Michel-Ange eut peint la Chapelle Sixtine Et que, de l'échafaud sublime et radieux, Il fut redescendu dans la Cité latine :
Il ne pouvait baisser ni les bras ni les yeux.
Ses pieds ne savaient pas comment marcher sur
Il avait oublié le monde dans les Cîeux. [terre.
Trois grands mois, il garda cette attitude austère;
On l'eût pris pour un ange en extase devant
Le Saint Triangle d'or, au moment du Mystère.
Frère ! voilà pourquoi les poètes, souvent Butent à chaque pas sur les chemins du Monde. Les yeux fichés au Ciel, ils s'en vont en rêvant.
Les anges, secouant leur chevelure blonde, Penchent le front sur eux et leur tendent les bras Et les veulent baiser avec leur bouche ronde.
Eux marchent au hasard et font mille faux pas; Ils cognent les passants, se jettent sous les roues Ou tombent dans des puits qu'ils n'aperçoivent
!pas.
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Que leur font les passants, les pierres et les boues? Ils cherchent dans le jour le rêve de leurs nuits, Kt le feu du désir leur empourpre les joues.
Ils ne comprennent rien aux terrestres ennuis — Et, quand ils ont fini leur Chapelle Sixtine, Ils sortent rayonnants de leurs obscurs réduits.
Un auguste reflet de leur œuvre divine S'attache à leur personne et leur dore le front. Et le Ciel qu'ils ont vu dans leurs yeux se devine.
Les nuits suivront les jours et se succéderont, Avant que leurs regards et leurs bras ne s'abaissent Et leurs pieds, de longtemps, ne se raffermiront.
Tous nos palais sous eux s'éteignent et s'affaissent ; Leur âme à la coupole où leur œuvre reluit Revole, et ce ne sont que leurs corps qu'ils nous
[laissent.
Notre jour leur paraît plus sombre que la nuit ; Leur œil cherche toujours le Ciel bleu de la fresque Et le tableau quitté les tourmente et les suit.
Comme Buonarotti, le peintre gigantesque, Ils ne peuvent plus voir que les choses d'en haut Et que le Ciel de marbre où leur front touche
presque.
Sublime aveuglement ! magnifique défaut!
Le catalogue seul des œuvres complètes de Théophile Gautier, dressé par le vicomte Spoëlberch de Lovenjoul, comporte deux in-quarto, chacun de six cents pages. Il serait fou de vouloir établir ici même, en ne touchant que les sommets, le bilan de ce travail formidable. Mon ambition ne fut ni de vous instruire, ni de vous étonner, lorsque, un peu indécis et craintif d'une rencontre qui, après tant d'éloignement, d'absences et d'exil, me ramenait encore parmi vous, j'acceptai l'honneur de louer un poète, dans ce décor où mon enfance connut, pour la première fois, le charme des beaux vers, où les pères de ceux qui, aujourd'hui, me prêtent leur audience, en même temps que moi, sentirent leur esprit s'ouvrir et leur cœur se gonfler de voluptueuses larmes, au souffle de l'adolescence et des rythmes enchantés.
Non. L'amour seul confère l'initiation aux mystères des poètes. Si j'ai pu, dans une heure trop vite consumée, éveiller en vous quelque sympathie amicale pour ce dieu de bronze
que vous couronnez, à présent, de lierres et de fleurs, j'aurai touché le but de ma secrète ambition.
Et c'est à vous, jeunes hommes, que je parle, à vous frères du sol natal, car la poésie est comme le printemps : elle ne fleurit que pour la jeunesse. Aimez, chérissez, admirez Théophile Gautier. Aimer c'est comprendre, c'est égaler presque. L'intelligence des chefsd'œuvre émane du cœur autant que de l'esprit. Aimez le poète souverain, le probe artisan du Verbe, le fier amant de la Muse qui traversa la vie, ignorant les intrigues, la bassesse, l'envie et la laideur.
Emplissez des chants qu'il vous légua les ombrages amicaux, les prés sonores où vos aînés à têtes blanches les dirent autrefois ! Mêlez cette noble mélodie aux sonorités dont la Nature a peuplé votre berceau. Les bois en auront plus d'harmonie et les plaines, de lumière. Vos échosgarderont de cette voix surhumaine un accent plus profond, plus intime et plus doux.