‹ Quelques fantômes de jadisChapitre 8 sur 12 · MARC DE M0NT1FAUD · texte numérisé non relu

MARC DE M0NT1FAUD

La salle de travail, à la Bibliothèque Nationale, est un lieu pittoresque, d'une indéniable singularité. Dans le Paris moderne qui, chaque jour, se transforme, s'enlaidit, s'américanise et dépouille, avec une sorte de hâte furieuse, le peu qui lui restait encore de ses vieilles beautés; dans le Paris de l'automobile, du téléphone, de la cohue et du pavé de bois; dans le Paris de la Foire à l'Argent et de la Foire aux Vanités, ce coin garde encore un aspect de quiétude affable, de calme provincial. On y parle à voix basse. On y met en pratique les règles de l'urbanité. C'est un refuge où l'on peut fuir la ville trépidante et le contact des gens affairés. Les habitués se reconnaissent entre eux, d'un signe, d'un rapide salut. Chacun a son fauteuil, son coin

de prédilection que nul ne lui dispute. Un monde bigarré se coudoieautour des pupitres et des casiers, chuchote dans les coins, journalistes, badauds, élèves de Normale, traducteurs, lycéens, bas bleus, compilant, à leur propre usage, des auteurs peu connus, vieux messieurs à besicles et à manies, astrologues et besogneux qui viennent se chauffer. Puis, toutes sortes d'ecclésiastiques, cherchant, les uns des eflets oratoires dans les sermonnaires en renom, les autres des textes pour la classe du jour suivant, depuis les moines déchaux et les précepteurs de bonne maison, jusqu'aux prélats que signale discrètement la ganse mauve de leurs boutonnières. Voici la table de M. Albert Savine, lequel importa, de Catalogne, Jacinthe Verdaguer, un poète épique, aussi ennuyeux, à lui seul, que Milton, Camoëns et Le Tasse réunis. Là, travaille Rappoport. Ici, Mme Valentine de Saint-Point étudia la métachorie et se préoccupa d'obtenir « quelques détails authentiques sur les déportements de Messaline ». Tout ce monde, laborieux et muet, s'applique à sa besogne, dans une chaleur opaque et l'àchcu-

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sèment odorante, jusqu'à l'heure où le jour tombe, cependant que la voix hargneuse des gardiens aboie, à pleins poumons, le cri : « On Ferme », qu'accompagne le vacarme des livres qu'on empile et des sièges bousculés. Une des silhouettes journalières de la Bibliothèque fut, pendant l'Affaire et les années suivantes, le personnage que voici. Représentez-vous un collégien, mis à la mode, comme les figures de cire dont les tailleurs à grande réclame peuplent leurs devantures. Complets de nuances printanières, chapeau couleur de tourterelle avec tout un arc-en-ciel de cravates rose tendre, lin enfleur, eau du Nil, brin de lilas, cuisse de nymphe, jonquille et bouton d'or. Un foulard de teinte complémentaire tombait avec grâce de la poche extérieure, sur le côté gauche du veston. La tète ronde, les cheveux fades, coiffés « en demi-Capoul»surunvisage sansbeautéau nez mafflu, aux pâlesyeux, à la bouche sans lèvres, mais que relevaitune expression de bienveillance et de douceur, les doigts chargés de bagues, la face peinte, maquillée et largement

couverte de plâtre, composaient un ensemble,

d'abord assez inquiétant. Ce jouvenceau, ridé comme une pomme sur la paille, marchant sur des talons Louis XV et faisant reluire toutes sortes de bijoux médiocres et voyants, quel pouvait être son état dans le monde? Si c'était un collégien, depuis quelle époque avait-il entrepris ses études? Son apparence équivoque de jeune icoglan faisait sourire le faubourg Montmartre, quand, d'un pas sautillant et mal affermi, la mignonne créature traversait la rue, emportant sous son bras une forte liasse de journaux et de cahiers. Celle qui s'en allait ainsi, en harnais de gandin, avec son pet-enl'air évasé « en forme de lyre », sa badine, son élégance de chrysocale, était une bohème, une fantaisiste et, jusqu'à sa mort, la moins bourgeoise femme qui se pût rôver. Marc de Montifaud, apparentée aux duc d'Ossuna, pouvait arborer le nom de Quivonas, que l'on traduit par « Quivogne » de ce côté des Pyrénées. — Presque la « Quinquengrogne», disait CharlesMonseletavec un mélange d'admiration et de stupeur. Au temps du Seize Mai, la dame, jeune alors, que le ministère

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de l'Ordre Moral poursuivait méchamment pour des publications graveleuses, entre autres /es Vestales de l'Eglise, dont une forte nuance de cléricalisme aggravait le cas, jugea bon de gagner au pied. Sans attendre le jugement, elle prit la route de Belgique, mit une frontière entre elle et ses persécuteurs. Comment l'autorisation lui fut-elle donnée, avant son retour, de vêtir le costume singulier qu'elle porta jusqu'à la fin? Pourquoi lui fut permis de s'habiller en homme ? Ses explications restaient confuses sur ce point; elle rompait, d'ailleurs, l'entretien dès que les bienséances rendaient la chose praticable. Personne, même parmi ses intimes, n'eut le mot de l'énigme, qui resta un secret.

Après la déroute du ministère Broglie, dès les premiers jours de la victoire républicaine, elle revint en France et, d'emblée, elle se remit en posture de noircir du papier. Le nombre de ses romans, factums, compilations, œuvres légères, dépasse le nombre qu'il est permis d'imaginer. Cette femme laide, travailleuse et la plus honnête du monde, avait un goût surprenant pour les histoiresde haute

graisse, les contes libidineux, toute la friperie obscène que l'école de Mendès et d'Armand Silvestre mirent, peu après, en si grande vogue. Maris trompés, vierges mises à mal, nonnes amoureuses, couvents où les filles de Loth semblent avoir prononcé leurs vœux, femmes succombant au prestige militaire, duègnes, petits abbés, pages etcaméristes, le répertoire de l'« esprit gaulois », cet esprit si malpropre, nauséabond et fastidieux, brillait, au grand complet, dans les ouvrages de la dame. Ajoutez un piment de luxure à la Huysmans, le goût des messes noires, l'amalgame de mysticisme et de dévergondage, sans compter les lubriques images et les couvertures scabreuses. Aucun élément de succès ne lui manqua. Le plaisant, c'est que, débobinant tout le long du jour ces malpropretés, Marc de Montifaud mena l'existence d'une matrone romaine. Dans une chronique de ses meilleures, Monselet représentait la jeune écrivain s'interrompant d'annoter le Portier des Chartreux pour écumer ses confitures ou allaiter son petit dernier.

Les romanciers n'ont qu'une saison. Marc

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de Montifaud ne tarda pas être oubliée. En fait d'impudeur, la surenchère est facile. Mais à force de piment, le palais se blase; il ne reste plus qu'un goût indifférent ou, tout au moins, émoussé. Les énormités du Naturalisme, au bout de quelques mois, ne suscitaient plus de révolte ni de curiosité.

Tant que dura la Fronde, Marc de Montifaud, avec une rare compétence, y débobina la politique étrangère. Elle signait Ibo ses articles, d'un irréprochable ennui; elle passait pour être fortement documentée. Sans le modifier peu ou prou, elle conservait son équipement de fantoche et faisait le délice des péronnelles qui l'environnaient. Etrange milieu que cette Fronde, où quelques belles courtisanes, en robes sensationnelles, parmi des poétesses aux cheveux gras, aux ongles noirs, au linge suspect, et des maîtresses d'écoles, discutaient, en buvant du thé ou du vin de Champagne, le salaire des pauvresses! Marc de Montifaud ne se trouvait aucunement dépaysée entre ces merveilleuses. Elle minaudait, se lamentait de vieillir, d'atteindre la

quarantaine que son fils avait dépassée — et de plusieurs longueurs !

Le personnel de la Fronde dispersé, Marc de Montifaud disparut. Elle ne se montra guère à la Bibliothèque. Bientôt, le bruit de sa mort vint attrister ceux qui l'avait connue. Elle était « farce », pleine de drôlerie et de surprises, comme tous les êtres qui ont mené une existence décousue, au demeurant la meilleure femme du monde. Il est permis de croire que son ombre, vague et falotte, revient, dans les nuits fatidiques, tournoyer la valse macabre, avec les anciens habitués, dans la rotonde nocturne de la Bibliothèque, les habitués disparus comme elle depuis quelques hivers. Mais c'est dans nos esprits, surtout, qu'elles reviennent ces figures, tristes ou bouffonnes, de jadis. Notre souvenir est l'écran où se projettent les entrechats* les danses et les gestes d'outre-tombe, qui n'ont pas besoin d'autre mise en scène pour vivre leur nuit de Walpurgis.

Trapu, massif, carré, les jambes courtes et solides, la poitrine vaste, avec des épaules et des bras de pugiliste, le chef solidement implanté, la face large dans un encadrement de barbe blonde, la bouche épaisse, le rire spirituel, des yeux gris au regard perspicace et doux, un masque suggérant l'image à la fois sculpturale et paysanne d'un proconsul romain et d'un toucheur de bœufs, tel de 1865 à 1910 apparut Alphonse Lemerrc, dans sa librairie du passage Choiseul. Cette boutique sans air ni jour fut un lieu cependant insigne et renommé. Comme le pilier de Barbin, comme, plus tard, le café Procope, elle mérite qu'on l'inscrive parmi les recoins illustres de Paris. Là, vinrent s'asseoir et causer trois générations de poètes. Là, furent

prononcés, pour la première fois, des noms promis à la célébrité. Blancs, jaune-paille ou bleu de ciel, portant la vignette qui représente un laboureur en possession de fouir la glèbe, au soleil levant : Fac et spera, les volumes parus en cet endroit notifiaient au Monde l'avènement d'une jeune pléiade : Léon Dierx, Villiers de l'Isle-Adam, Stéphane Mallarmé, Catulle Mendès, Armand Renaud, Sully-Prudhomme, Coppée, Anatole France, Hérédia, Verlaine, avec, pour Ronsard, Leconte de l'Isle, quelque peu leur aîné.

Alphonse Lemerre, qui fut, pendant plus de trente années, l'éditeur unique des poètes, avait débuté dans sa carrière par un coup d'audace et de génie. Après avoir, quelque temps, servi comme employé le libraire Percepied, qui tenait dans le passage un magasin de livres pieux, il acheta le fonds achalandé médiocrement de son patron ; du soir au lendemain, il transforma l'objet de son commerce ; jugeant l'heure favorable, il imagina de publier des vers. Hardi normand, avec l'esprit aventureux et le sang-froid qu'il tenait de sa race, il hasarda le grand coup

de rééditer avec splendeur les poètes du xvie siècle, Ronsard, Baïf. Rémy Belleau, en restaurant L'drthog^raphe de l'époque, d'après les textes les meilleurs et les plus sûrs. Pour un jeune homme, pour un débutant, la veille encore simple commis, l'entreprise était chanceuse. Mais Lemerre. doué d'un rare instinct commercial, prévoyait déjà la réussite, la fortune, le succès. Il venait de se marier. Sa femme, laborieuse comme lui, tenait un magasin de mode en face de la librairie. Elle partageait la foi de son jeune compagnon, relevait son courage, le secourait de son travail. Souventefois, les chiffons vinrent en aide à la littérature; jusqu'au dernier sou, les tiroirs de la modiste se vidèrent dans la main de l'imprimeur ou du marchand de papier. Jamais Alphonse Lemerre n'évoquait sans une émotion touchante le souvenir de cette courageuse amie. A l'effort des jeunes gens, la Fortunese montra bénigne. La vogue, dès les premiers jours, entra dans la maison du passage Choiseul que. désormais, elle ne quitta plus. En même temps que Lemerre restaurait la Pléiade et publiait ces beaux volumes

in-S, à présent si recherchés par les bibliophiles, un groupement de poètes se formait autour de lui. Des affinités d'art et de culture poussaient les nouveaux venus à se former en école, afin de réagir contre le mauvais goût, le laisser-aller des derniers romantiques, fâcheux imitateurs de Lamartine ou de Musset. Louis-Xavier de Ricard, déjà grand homme dans sa Provence, copoulié du félibrige et bon poète, par surcroît, se lia d'amitié, chez Lemerre, avec le svelteMendès, rayonnant, alors, d'enthousiasme et de beauté. Ricard et Mendès fondèrent, en conséquence, une revue, exclusivement lyrique, une sorte cYAlmanach des Muses voué à la publication des vers nouveaux. Cela se nommait : le Parnasse contemporain, et « sortait » par fascicules bimensuels.

Le Parnasse ! En même temps qu'ils intitulaient ainsi leur périodique, Mendès et Ricard constituaient à la naissante École un état civil. A dater du premier numéro, les Parnassiens étaient créés. Le grand homme de la maison était Leconte de l'Isle. Alphonse Lemerre avait pour Tau leur des Poèmes

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Barbares une admiration sans limite, le regardant un peu comme sien, étant, de préférence à tout autre, l'annonciateur de son génie. Aussi, Leconte de l'Isle donnait le ton de la causerie, et chacun s'efforçait de prendre sa manière, d'envenimer le sarcasme et d'asséner, comme lui, des épigrammes douloureuses à quiconque s'avisait d'écrire soit en prose soit en vers. On entendait là des vers bizarres d'une plastique sans égale, d'une étrangeté pittoresque, savante et, parfois, outrancière ; car les disciples exagéraient, suivant la coutume, les procédés, la doctrine du Maître. La plupart des jeunes hommes qui reçurent le « Baptême de la Ligne » et les brimades olympiennes de Leconte de l'Isle, dans la boutique du passage, laissèrent des noms connus de tous. L'Académie a consacré les plus sages, la Gloire a couronné Paul Verlaine et Stéphane Mallarmé. Quelques-uns se sont effacés dans la pénombre : ainsi le délicat Armand Renaud dont les Poèmes persans méritaient de rester dans les mémoires.

Le succès du Passant fit populaire le nom

de François Coppée, un peu avant la guerre de 70.

Quand elle éclata, il était déjà sur le pied de poète officiel. Après la campagne, il reçut les commandes, fut chargé d'élucubrer les poèmes de circonstance. Chacun sait comme il excella dans la confection des pralines tricolores et des meringues aux beaux sentiments.

Kaïn parut en 1871, dans le Parnasse contemporain. Lemerre, qui fut entendre cet ouvrage, récité parAgar, au théâtre de la rue Boudreau, se rappelait avec joie, et la colère, et les invectives dont Louis Veuillot accabla son auteur en même temps que lui, dans F Univers. « Le Jaguar du passage Choiseul », ainsi l'article s'intitulait qui dérida Leconte de l'Isle, malgré son affectation de morgue et de sérieux. Kaïn faisait, au demeurant, les délices de Lemerre. Il se plaisait à raconter la mystification véritablement « parnassienne » dont il régala, peu après, quelques philistins en voyage : — « Connaissez-vous, demanda-t-il à Mme Lemerre, le nouveau poème que Ton vante si fort? » Et d'une

voix sonore, avec un débit soutenu, il entama posément :

Dans la trentième année, au siècle de l'épreuve, Etant captif, parmi les cavaliers d'Assur, Thogorma-le-Voyant, fils d'Elam, fils de Tlmr, Eut ce rêve, couché dans les roseaux du fleuve...

Les bourgeois, qui n'avaient pas encore dépassé Lamartine, s'écarquillaîent de tous leurs yeux. Mais, depuis ce temps, ils en ont ouï bien d'autres. Et les compositions des Unanimistcs et les Alcools de feu Guillaume Apollinaire ont misa de plus rudes épreuves leur sagacité.

Après avoir aimé comme un fils le plus subtil des académiciens, Lemerre avait conçu pour lui une haine sans mesure. Des questions d'argent les avait désunis. Un procès mit fin à leur dispute, où Lemerre eut le plaisir de voir les rieurs de son côté. Il avait la main ouverte, l'abord facile, n'éconduisait jamais un écrivain dans l'embarras. Nulle hospitalité plus fastueuse que la sienne. Les déjeuners de la rue Chardin eurent leur célébrité comme les dîners de Grimod de \v

Kcvnière ou de Cambacérès. La profusion normande amalgamée aux délicatesses parisiennes faisait de ces repas, où l'on retrouvait quelque chose des « crevailles » monarchiques, une date dans la vie des gens pour qui le dîner garde toute son importance. L'am- » phitryon donnait l'exemple, mangeant dru et buvant sec.

Il porta cette verve d'appétit jusqu'aux dernières limites de sa forte vieillesse, gardant sa belle humeur, son encolure de Wicking* et son tour primesautier. Ce fut un causeur excellent, car il avait pu regarder les spectacles, si curieux, qui passaient devant lui. Tout lui fut succès, profit et bonne encontre; pas un nuage n'offusqua son étoile. Certes, il travailla pour édifier sa prospérité. Mais son travail, son énergie obtinrent une équitable récompense, comme dans les anciens mélodrames ou les romans vertueux. Cela fut justice. Même l'on peut dire que ce parfait bonheur compense le déplaisir d'avoir vu tant d'hommes si mal appointés, auxquels ne manquèrent ni courage ni talent. Car le triomphe de ceux qui parviennent à bon

droit est. devant l'esprit des philosophes, la

circonstance atténuante du Destin.

A cause qu'il était sourd, d'apparence gauche et d'esprit timoré, — môme au temps où, chargé d'honneurs, il était reconnu par son gouvernement, par l'Académie et les cours étrangères, par leMonde,et les novices ambitieux et la demoiselle Vacaresco, pour un poète de choix, aussi vertueux que transcendant,— l'auteur des Vaines Tendresses garda toujours, dans son allure, je ne sais quoi de timide et d'effacé, On eût dit que la grisaille de ses poèmes avait déteint sur sa personne.

Grand, lourd, un peu voûté, les os massifs, la démarche lente, il assumait naturellement ce port de tôle inhérent aux personnes dont l'ouïe est imparfaite et qui tendent le col de toute sa longueur, comme pour aller au

devant des ondes sonores. Il avait été fort beau, mais, à quarante-six ans, une sénescence prématurée alourdissait l'ovale pur de son visage. Une humeur s'était portée à la face; elle empourprait son nez comme d'une engelure, donnant à ce masque rêveur de poète métaphysicien la trogne bachique d'un maître Adam. Ce trait de caricature, néanmoins, ne dégradait pas la noblesse calme de sa physionomie, où des yeux bruns, intelligents et doux, encore qu'un peu voilés sous la pesanteur des paupières, mettaient un paisible rayonnement. La voix discrète, un peu monotone, s'accordait à l'aspect général de cette figure sans éclat. Sous le poète lyrique transparaissait encore le polytechnicien, le docteur en philosophie. Armand Silvestre et Sully-Prudhomme, en effet, avaieni orienté leur jeunesse vers la mathématique, l'un et l'autre passé à l'École de studieuses années. Pour ces deux artistes, — combien différents dans la vie et la littérature ! — le point de départ avait été identique. Si l'appel d'une vocation plus haute ne les eût révélés à eux-mêmes, ils eussent fait

carrière, en qualité d'ingénieurs, dans les Mines ou les Tabacs.

Vers 1840, Sully-Prudhomme naquit, au Sentier, dans une rue marchande. Ce casuiste de l'amour platonique, ce chercheur préoccupé de la destinée humaine, et qui rêva de donner à la France un poème égal à celui de Lucrèce, venait de commerçants honorables, de philistins enrichis. De là, peut-être, ce manque total de fantaisie et de belle humeur qui le caractérise; il a grandi, collégien précoce, de tenue exemplaire, dans un milieu terne et paisible, où rien ne secouait la torpeur mélancolique dont il semble avoir été engourdi par les fées de son berceau. La gravité de l'éducation protestante, l'ennui qui s'en dégage, la rectitude un peu stricte d'une conscience étroite contribuèrent à replier le jeune homme sur lui-même, à le promener dans un labyrinthe de scrupules sans fin. Toute son œuvre, abstraction faite des longs traités philosophiques, n'est autre chose qu'un subtil examen deconscience, un interrogatoire du jeune homme par lui-même à sa première rencontre avec l'amour. Prenez Chérubin, le

page impétueux, l'adolescent de flamme, l'être de désir et d'appétits sensuels qu'enivre jusqu'au délire le vin fumeux de la puberté. Celui-là n'hésite point. Il « embrasse le fût des arbres, quand les Dryades sont absentes»; il papillonne, courant à Suzanne, à la vieille Marceline elle-même, puisque la Comtesse lui retire ses bontés. Voilà bien, dans son ardeur toute physique, l'animal jeune et vigoureux, qui s'élanceavec deshennissements depoulain échappé à la poursuite de l'amour. Il aspire à la vie, aux étreintes, à la saine et robuste volupté. Malgré ses gentillesses d'éphèbe, ses atours de femme, ses jupes d'Achille travesti, c'est un puissant mâle qui porte l'épée et saura combattre, s'il n'a cure de penser. Le Chérubin des Vaines Tendresses n'a cette fougue ni cette richesse de tempérament. Au lieu du sang pourpré qui gonfle généreusement les veines de son ardent aïeul, c'est une lymphe pâle qui circule dans les siennes. Au lieu de se ruer vers le plaisir, il tergiverse, tire la langue devant son miroir et se tâte le pouls. — « Baiserai-je, papa ? » dit Thomas Diafoi-

SULLY-MlUDHOMME IW

rus. La question, même sous les guirlandes, ne va point sans quelque ridicule. Cet amoureux transi qui voudrait bien, mais s'interroge à perte de vue au lieu de pousser sa pointe, ne laisse pas de prêter à rire. Il faut toute la gravité, la bonne loi de Sullv-Prud homme pour faire supportables ces cas de conscienee, où pas un accent de véritable amour n'éclate au milieu de cette dialectique « bombinant dans le vide », comme eût dit Rabelais :

Je veux lui dire quelque chose :

Je ne peux pas.

Les mots diraient plus que je n'ose,

Même tout bas.

D'où vient que je suis plus timide

Que je n'étais?

Je veux parler, je me décide :

Et je me tais !

Les aveux m'ont paru moins graves

A dix-huit ans ; Mes lèvres ne sont plus si braves

Depuis longtemps.

J'ai peur, en sentant que je l'aime.

De mal sentir.

Dans mes yeux, une larme même

Pourrait mentir.

Car j'aurai beau l'y laisser naître

De bonne foi, C'est quelque ancien amour peut-être

Qui pleure en moi !

Ces vingt vers dispensent de lire le pesant fatras que Sully-Prudhomme a laissé derrière lui. Par leur délicatesse et l'ingénieuse analyse du doute en matière sentimentale, par le manque total de musique par l'absence d'éclat dans les rimes (si exactes cependant et conformes à la discipline parnassienne), ils représentent l'essentiel d'une œuvre beaucoup moins riche qu'abondante. Sully-Prudhomme, vieilli avant l'âge, comblé de dignités, membre de l'Académie et du Conseil de la Légion d'Honneur, n'a pas cessé de peindre les inquiétudes, les troubles et les hésitations de sa jeunesse. Mais Chérubin à quarante ans, même frotté de métaphysique allemande, perd le meilleur de son intérêt. Prudhomme l'a senti. Dans un très beau sonnet à l'Eternel Féminin, à l'Hêve de tous les cultes et de tous les pays, il confesse amèrement son désir inexaucé :

Car la Virginité de tous les jeunes hommes C'est toi qui dans tes mains l'as rapportée au ciel.

Avec un personnage de ce caractère, les anecdotes manquent. Il ne hantait ni les dîners parnassiens de L'Homme qui bêche, ainsi nommés par allusion à la firme d'Alphonse Lemerre, ni les symposium du passage Choiseul, où, de cinq à sept heures, chaque soir, Leconte de l'Isle pontifiait en son olympienne acrimonie. A coup sûr, dans un tel milieu, taquin et dénigreur, cet homme discret devait se trouver mal à l'aise. Etre appelé, suivant la coutume de l'endroit, « Sullhomme-Prudy », n'avait pas de quoi l'enchanter. Sa politesse infiniment attentive, mais assez orgueilleuse et distante, sa courtoisie, avaient de quoi s'effarer devant ces t'amiliaristes hostiles, qui, ne pouvant pas décemment attaquer les ouvrages d'un confrère, s'ingéniaient à défigurer son nom.

Le Symbolisme l'effara. Quand il reçut le Traité du Verbe de M. René Ghil, après un moment de stupeur, il sauta dans un fiacre pour s'entretenir, avec le jeune théoricien des

voyelles en couleur, de la possibilité d'écrire, en vers, c< un impromptu pour deux flûtes, un triangle et deux hautbois ». Il revint abasourdi et demeura perplexe, devant ces « transpositions d'art » que son esprit mathématique s'efforçait, mais en vain, de concevoir.

Il est mort, sans parents proches, sans amis qu'il aimât assez pour leur attribuer son héritage. Il fonda un prix de poésie, contribuant, par ce geste, à ravaler encore le niveau de la production poétique. On ne fait pas des écrivains plus que des aèdes en incitant les apprentis à la conquête du Prix Sully- P ru d homme ou du Prix Concourt. Mais on attache à son nom une vivante épitaphe qui ne permet pas à l'Oubli de l'engloutir, à l'Ombre de le dévorer tout entier.

Ce qui fît défaut à Sully-Prudhomme, « poète béni », riche, heureux, notoire sinon célèbre, ce fut le caprice, une touche de folie, enfin ce caractère de rébellion et d'extravagance que l'on trouve chez tous ceux que la Muse a choisis pour élus. Car ce grain de fantaisie et de caprice, de vertige et de délire,

c'est l'aile d'Ariel emportant l'artiste audessus de la vie et des contingences bourgeoises, la possibilité de fuir la platitude quotidienne, pour s'envoler dans les sphères lumineuses où chante la voix de Baudelaire, de Verlaine, de tous les grands réprouvés, que le Génie et la Souffrance ont marqués de leur sceau.

Jamais plus heureux destin, jamais fortune plus riante ne couronnèrent plus de talent et de nobles qualités. Pierre Gailhard, dont la fin prématurée a mis au cœur de tous ceux qui L'aimèrent une longue tristesse, eut le bonheur de voir son mérite applaudi sans réserve et le succès lui faire escorte à chaque étape de sa vie. Il rencontra sur son chemin le renom et la fortune. Si son cœur généreux ne le garda pas à tous coups de l'envie ou de la trahison, il vécut, du moins, au milieu d'amis sincères. Toujours la gloire fut, pour lui, compagne du bonheur. Applaudi, riche, célèbre, entouré de fidèles admirateurs, il connut le légitime orgueil d'avoir élevé luimême l'édifice magnifique desaprospérité. Le grand nom que porte un fils digne de cette

hoirie était son ouvrage; sans nulle intrigue, par la seule force du talent et de la volonté. Pierre Gailhard avait conquis sa place au grand soleil.

Les débuts furent obscurs et douloureux. Dès les premiers pas, l'adolescent eut à combattre pour la vie, à s'affranchir de la pauvreté. Fils d'un artiste toulousain, proscrit du Deux Décembre, il commença parle travail manuel sa carrière d'artiste. Une légende — plus ou moins véridique — prétend que Gailhard, au sortir de l'école, entra chez Vestrepain, le cordonnier poète, et fut son apprenti. C'est là, sans doute que, pour la première fois, il entendit chanter le grillon de Toulouse, en attendant le jour où sa voix sonnerait au diapason de la Lyre apollonienne. L'historiette est jolie, encore qu'elle semble imaginaire. On trouve, en effet, Gailhard. dès sa première enfance, à la manécanterie de Saint-Etienne. C'est là qu'il reçut les premières leçons de musique. C'est là aussi qu'un maître inconnu, mais riche de savoir, initia le gamin aux secrets du bel canto. Un peu plus tard, âgé de dix-sept ans, le petit

Toulousain entre à la Chapelle de l'Impératrice. In jour. l'Empereur l'aborde, lui parle avec sa bonté coutumière, s'informe de ses projets, de sa famille. L'enfant, intimidé, raconte néamoins que son père est mort. Le souverain insiste, réclame des détails, si bien qu'il finit par savoir l'affreuse vérité. Se« veux troubles se brouillent encore sous un afflux de larmes/Et c'est avec un accent de tendresse profonde qu'il dit : « Adieu, pauvre petit! » à son interlocuteur ému et déferré.

C'est après la guerre que Pierre Gailhard, en pleine possession de son art et de son instrument, fit, comme chanteur d'abord, sous la direction de Vaucorbeil et de Ritt, puis comme directeur, sa fortune à l'Opéra.

Un portrait de son compatriote Debat-Ponsan, le montre comme il était alors, figure parisienne et souvent rencontrée. Avec ses cheveux crépelés, sa barbe noire frisottante, son teint vif sous le bistre méridional, ses clairs yeux bruns, son visage à méplats d'Ibère fortement romanisé, la forme régulière de sa tète, il incarne le type occitanien dans toute sa pureté. C'est un fils des Mers

Heureuses, dont les aïeux ont vécu dans la lumière païenne de la Provence et du Languedoc. Ce visage expressif, ce masque fait pour exprimer les passions tour à tour véhémentes ou langoureuses du drame lyrique, possèdent au plus haut point la beauté romantique, le caractère qui sied aux chanteurs d'Opéra.

Après un long séjour à Favart où nul n'exécutera plus avec la science et le brio de cet incomparable virtuose, VEtoile du Nord et telles œuvres du même genre ; après de longs triomphes à l'étranger, Gailhard s'installe définitivement à l'Opéra. Dans le temple de Garnier, polychrome et flambant neuf, il donne au répertoire l'autorité d'une voix généreuse et d'un talent magistral. C'est don Juan. C'est Méphistophélès. Comédien, il ne se borne pas à émettre des sons. Il vit le personnage, l'anime de passion et de réalité.

Certes, il garde encore les vieux procédés, l'emphase du geste, la manière pompeuse. Il marche à pas comptés, faisant faceau public, déférant à la convention, aux rites aujour-

d'hui surannés do Yopera séria. Mais cette convention admise, comme l'admettaient le public et les chanteurs illustres de son temps, qui n'eût admiré Gailhard, la beauté de son organe, l'art de sa méthode, le pathétique de son jeu ? A coup sûr, le Méphistophélès exubérant, canaille, espétaclous, l'infernal aventurier campé si vigoureusement par le grand artiste ne ressemble pas à la noire, inquiétante, redoutable et silencieuse larve de M. Maurice Renaud plus que le Démon de Berlioz au Diable de Gounod. Mais quelle verve î quelle voix mordante ! quel rire sacrilège ! quel ricanement corrosif! quels soufflets donnés aux illusions de la jeunesse, au rêve lilial du premier amour ! Dans son incarnation du Mauvais Esprit, Gailhard était plus près de Gœthe que n'importe lequel de ses devanciers ou de ses contemporains. (Rappelez-vous la scène chez la sorcière et les joyeusetés lubriques, pendant la Nuit du Walpurgis.)

Dénombrer les ouvrages mis en scène, repris ou créés par Gailhard, équivaut à narrer l'histoire de la scène lyrique en France,

depuis quarante ans. Lorsqu'il se préparait à évincer déjà son bienfaiteur de la « cage dorée» où, quand il pleurait misère, les bontés de Gailhard l'avait fait entrer, M. P.-B. Gheusi proféra ce mot qui prouve assez pertinemment que le machiavélisme, la perfidie et l'ingratitude ne sont pas incompatibles avec une sérieuse inintelligence de l'Art : «Pendant sa direction, Gailhard nous aura tout au moins rendu un service. // nous aura, quel bonheur ! affranchi de Wagner et de .son répertoire ! »

Cette parole, digne de M. Frédéric Masson, ou même de l'antique bredouilleur, Camille Saint-Saëns, père, quant à lui, des Barbares et autres Princesses jaunes, ne laisse pas de contenir une assez grande part de vérité.

Si Pierre Gailhard n'a pas été, en France, ^instigateur du wagnérisme ; si Pasdeloup, d'abord, Lamoureux et Colonne, les grands chefs d'orchestre, secondés ensuite par les nobles pèlerins de BayreuthrMendès, Villiers, Mallarmé, Judith Gautier, un peu plus tard Edouard Dujardin et sa Revue, ont produit au monde latin « le dieu Richard Wagner irra-

diant un sacre », c'est à Pierre Gailhard que

l'honneur écherra d'avoir intronisé à l'Opéra l'Œuvre surhumaine, cette longue suite de drames épiques, de poèmes géants à quoi nulle autre conception du génie humain ne saurait être comparée. Homère (ou, du moins, les gestes primitifs colligés sous ce nom) représente la civilisation hellénique à son début. Shakespeare, c'est la Renaissance. Wagner incarne le Dix-Neuvième siècle dont il reste, pour quiconque est perméable au sentiment du Beau, le poète souverain.

A l'exception du Crépuscule et de Parsifal tombés dans le domaine public après sa retraite, Gailhard monta, mit en scène et fit connaître à l'insouciant troupeau des abonnés tous les ouvrages de Richard Wagner; il groupa autour les plus rares chanteurs, dignes interprètes du génie et dont quelquesuns avaient reçu, à Bayreuth, l'investiture magistrale : Van Dyck, Delmas, Lucienne Bréval. Mais que son geste ait « débarrassé » la France de l'Anneau, de Tristan et des Maîtres chanteurs, au plus grand avantage commercial, des faux artistes, des médiocres

en qui P.-B. Gheusi, sultan de tous les opéras, se contemple comme dans un miroir complaisant, cela pourrait prêter à contro- Aerse. D'ailleurs, «la caravane passe», ignorante du chacal qui jappe, du chien qui glapit ou de l'onagre qui brait.

La suite des jours fugaces, le chagrin, stoïquement supporté, encore que profond et très amer, d'abandonner, sous le coup de machinations infâmes, cet Opéra qu'il animait de son ardeur, n'entamèrent en aucune façon, chez le « Pedro», la vigueur tenace, la belle humeur pyrénéenne et cette incassable vitalité qui ne lui permettait pas de rester oisif un seul jour. Aquarelliste de talent, aussi bien à Luchon,où le Toulousain déraciné retrouvait sa Gascogne natale, que dans la funèbre campagne romaine, à Biarritz comme à Florence, aux pieds du « Yénasque chauve » ou du Socrate orgueilleux, devant la mer cantabrique ou le tombeau d'Arria Marcella, d'une touche rapide et sûre, il notait l'impression du moment, le coloris de la saison et de l'heure. Habile en toutes sortes de métiers, il étonnait jusqu'aux profession-

nels par son esprit inventif, par une imagination fertile en ressources, par des rencontres adroites, simples et heureuses. Au théâtre, nul détail de la mise en scène, de l'illusion à produire, ne lui demeura étranger. Ce fut lui qui, pour donner, dans le conte musical de Vincent d'Indy, l'impression d'une vague déferlant sur la scène, inventa de faire jeter de l'aluminium en copeaux que des machinistes invisibles se renvoyaient, comme un volant sur des raquettes, aussi longtemps que durait le tableau. Au dernier bal organisé sous son règne, ce fut encore lui qui, par le très simple moyen d'une gaze tendue ainsi que la toile des épeires (araignées des jardins) et sur laquelle un vaporisateur puissant jetait, en minces gouttelettes, quelques litres d'eau, imposa le mirage d'une fontaine jaillissante. Suivant la commune loi, Gailhard tirait quelque vanité de ses talents manuels, se pavanant bien plus d'une preuve d'adresse que de compter parmi les maîtres de Fart lyrique. Fils de la même époque et du même terroir que les Mercier, les Falguière, il était né au pays de l'argile et des marbres,

au pays où, d'après une image somptueuse d'Anna Osmont, « le sol est fait avec de la chair de statue ». Il maniait l'ébauchoir avec la même aisance qu'il apportait en toute chose. Quelques-uns des morceaux qu'il a produits surpassent beaucoup le travail d'amateur.

Ilgardajusqu'àlàfinsavoix souple, chaude et sonore, dont les ans n'avaient amenuisé le timbre ni l'ampleur.

La représentation à bureaux fermés à'Ubu Roi fut un événement digne de mémoire, une date qui fit époque dans l'histoire du symbolisme. Lugné- Poe, si avantageusement connu depuis, comme espion de police, menait, alors, à grand tapage et non sans perspicacité, les représentations intermittentes de l'Œuvre. Sans autre ressource que son industrie et l'art de faire payer cher aux amateurs cossus la mise en lumière de leurs élucubrations dramatiques, il réalisait parfois d'intéressantes choses; il faisait au théâtre Antoine une concurrence où les novateurs aussi bien que les fruits secs trouvaient leur compte. Il avait des principes ; il ne contrevenait dans aucun cas à la règle qu'il s'était faite de ne jamais payer ses collaborateurs et de ne

jamais savoir ses rôles. Au demeurant, le meilleur fils du monde, avec la tête d'un Napoléon devenu pion de lycée ou clergyman. Un duel célèbre où Catulle Mendès (brave et maladroit comme pas un) avait eu le tort de prendre part en qualité d'adversaire, avait été l'occasion pour lui d'une réclame avantageuse et gratuite. Ayant flairé dans Ubu l'éventualité d'un scandale profitable, avec beaucoup de soin et de conscience, il monta ce dialogue fou, cette atellane de marionnettes à qui l'on ne pouvait, sans grande complaisance, donner le nom de comédie, et s'en remit, quant au reste, à la badauderie accueillante du public.

Le soir de la première, les couloirs trépidaient, l'assistance était houleuse, comme aux plus beaux jours du Piomantisme. C'était, toute proportion gardée, une bataille d'//ernani entre les jeunes écoles, décadentes, symbolistes et la critique bourgeoise, incarnée avec une lourdeur satisfaisante dans la graisse du vieux Sarcey. Poètes chevelus, esthètes crasseux et grandiloques, le ban et l'arrière-ban de la littérature nouvelle dis-

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entait, gesticulait, échangeait desmédisances et des commérages de portier. La rédaction du Mercure c/e France, au grand complet, apportait dans ce hourvari une tenue élégante et plus discrète. Henri Bauër, intelligence ouverte à n'importe quelle manifestât ion d'art, avec une teinte légère de snobisme, le désir excessif de «monter dans le dernier bateau », mettait au service des jeunes l'autorité de son nom et la sagaci té d'une cri tique indépendante. Venait ensuite la plèbe des poètes, des journalistes, sans compter les juifs inévitables à qui le théâtre semble appartenir à l'exclusion des autres peuples terraqués cependant ; l'atmosphère était lourde, un certain malaise inquiétait cette foule parée et tumultueuse. Les confrères de l'auteur, manifestement, craignaient qu'il ne se révélât un génie et ne montât sur leurs épaules, prêts à l'adulation la plus basse comme aux plus féroces reniements, d'après l'orientation de la défaite ou du succès.

La toile se leva. Lugné-Poe avait très ingénieusement choisi ses protagonistes. C'étaient M. Firmin Gémier, à qui ses défauts, son exa-

gération, le travers qu'il a de «jouer province » et de faire un sort à chacun de ses effets, servaient, ici, à miracle, avec pour la réplique cette malheureuse Louise France, morte d'alcool et de misère, sans avoir donné la mesure de la géniale comédienne qu'elle était.

Quand, avec la tête piriforme et le jupon ballonné du père U bu, Gémier ouvrit la scène par le mot essentiel du parlage français, enrichi d'une consonne, après un temps d'hésitation, le rire se déchaîna, cordial et bon enfant. La partie était gagnée ou peu s'en faut. La cocasserie énorme de Gémier dans chacune de ses répliques, sa manière d'apostropher la mère Ubu : « Comme vous êtes laide, ce soir, mère Ubu ! Est-ce parce que nous attendons du monde ? », le menu détaillé par Louise France, c< côtelettes de rastron », et le reste ne firent qu'attirer la belle humeur. Et quand, le spectacle achevé, son principal interprète vint proclamer le nom d'Alfred Jarry, en trois heures d'horloge, celui-ci était, par la décumane porte, entré dans la célébrité.

Un Breton de l'espèce noire, à tête ronde à cheveux bruns luisants et plats, trapu et court de jambes, tels qu'on en voit dans toute la péninsule armoricaine, exception faite des cantons maritimes, Vannes, Quimper, etc., colonisés par les celtes gigantesques à la peau blanche, au poil blond et aux yeux bleus. Sa face brune, aux regards impudents et mélancoliques, bourgeonneait comme un printemps. Il donnait pour excuse de cette infirmité les poisons qu'il était censé avoir bus afin d'éluder le service militaire. 11 se disait aussi d'origine hongroise, prétendant que le nom de Jarry est plus commun sur les rives du Danube qu'aux bords de la Rance ou de la Vilaine. Car, en ce temps de puérile infatuation, chacun affectait des origines bizarres ou des mœurs non conformistes. Avant de donner la gloire à leur nom plébéien, les émules de Jarry s'affublaient drôlement de pseudonymes nobiliaires, entre autres Maurice Flandre, qui se faisait appeler « Chevalier du Plessys », et tant d'autres qui, de leurs vanités bourgeoises, auraient pu former un armoriai et faire la figue au père Ménétrier.

La brève existence de Jarry fut, pourraiton dire, une longue et paradoxale gageure contre la plus désolante pauvreté. Cependant que les faux indigents de la littérature, tels que Verlaine ou Léon Bloy, — ce dernier surtout, — sans cesser, un moment, de crier misère, acceptaient de toutes mains les plus gras subsides et ne manquaient jamais d'argent, — Alfred Jarry connut les affres de la misère, manqua, parfois, de pain. Soutenir dans des conditions pareilles le personnage d'un éphèbe de Shakespeare, d'un Mercutio, d'un Paroles, visités par la reine Mab ou les elfes d'Oôero/î, implique une singulière force d'âme, le sentiment le plus vif de sa propre dignité, une grandeur, sans pose ni réclame, qui se rencontre peu souvent chez les professionnels de la régularité bourgeoise et des vertus en gants gris-perle.

Tout cela, pêle-mêle avec une bohème cocasse et douloureuse, avec l'ivrognerie opiniâtre et sale du Breton. Les quelques subsides que valaient à Jarry ses droits d'auteur, sa collaboration à la Revue blanche des frères Nathanson, qui discernèrent avec un

tact très sur le mérite littéraire de cet adolescent dépenaillé, se transformaient en liqueurs fortes dont Fauteur tfUbu abreuva jusqu'au dernier jour la tuberculose qui dévorait sa vie. Il habitait au sixième, un galetas de la rue du Four ou de l'Échaudé-Saint- Germain, dans le voisinage du Mercure des parfaits amis que Monsieur et Madame Alfred Val lotte furent pour son isolement et sa jeunesse. Quand il se montrait aux décame* rons du Mercure, à ces brillants mardis qu'animaient la fantaisie et la verve éblouissante de Rachilde, sale, miteux, sans linge, les pieds dans des chaussons de lisière où pointaient ses orteils, la maîtresse de la maison entourait de tant de grâces et de prévenances le malingreux, qui, dans ce Paris d'hier, traînait encore les loques médiévales de Gringoire ou de Villon, que chacun à son tour lui faisait fête, Alfred Jarry brillait de tout son éclat dans le salon de Rachilde et les symposium du Mercure hospitalier. Son esprit gamin, sa voix mauvaise et désaccordée, son accent nasillard et traînant s'harmonisaient à son allure. Il semblait avoir

adopté, choisi, son costume hétéroclite et composé, comme une figure de théâtre, son personnage extravagant.

Lorsqu'il ne sortait point, n'ayant ni amis, ni liquoristes à qui rendre visite, il se confinait dans son grenier. Deux hiboux lui faisaient société qu'il nourrissait de basses viandes et pour lesquels, du matin au soir, il jouait de la flûte, ou bien du flageolet. Cette musique, d'après lui, enchantait les nocturnes oiseaux qu'il se flattait d'apprivoiser. Après quelques mois de ce régime, les pauvres bêtes allèrent charmer les bêtes puantes au séjour des morts dans les Champs-Elyséens. Un système de panier, mis en mouvement, comme les seaux d'un puits, mettait Alfred Jarry en communication avec son portier. Par cette voie, il recevait son courrier, ainsi que la maigre pitance dont il vivait tant bien que mal ; sa porte fermée aux visites, il réalisait à Paris un idéal de solitude que bien peu de gens ont connu. Il vivait ayant habitué à ces comportements le concierge qui le servait à ses moments perdus, ayant aussi imposé silence, par une retraite absolue,

aux curiosités gobe-mouches des voisins.

Un jour on le trouva mort sur son pauvre lit, après une excessive imbibition de liqueur fermentée. Il n'avait, sans doute, pas souffert. Son âme légère et vagabonde s'était déliée aisément de sa maigre dépouille, comme dans l'épitaphe d'Hadrien : Animula, uagula, blandula.

C'est un grand art que de mourir à propos, d'ignorer quelle amertume attend l'homme de lettres, le « Brillant amuseur » qui se survit. Alfred Jarry a quitté la scène du monde au moment opportun. La surprise à' Ubu roi n'est pas une de ces bonnes fortunes que le hasard renouvelle. Et déjà, malgré quelques parties, d'un indéniable talent, malgré la saveur d'une proie nourrie et pleine de suc, les envieux pouvaient sans trop d'invraisemblance traiter Ubu de « mystification » et son auteur de « talent surfait ».

Le meilleur de son œuvre, ce que, pour tout bagage, Alfred Jarry emporte au temple de Mémoire, cet Ubu grossissement hyperbolique de la mufïerie ambiante, Ubu archétype de la scélératesse propre aux honnêtes

Tï> QUELQUES FANTOMES DE JADIS

gens, avec sa « brouette à phinances » et « le petit bout de bois pour les oneilles », ne fut d'abord qu'une plaisanterie, une farce d'écolier. Au collège de Rennes, Alfred Jarry avait pour maître un certain M. Hébée ou Ebée, illustre pour la ténacité de ses rancunes et la noirceur de sa méchanceté.

Plusieurs générations d'écoliers (car le bonhomme était plus que mûr) se transmettaient ses dires mémorables, dont ils avaient formé une sorte d'anthologie. Alfred, à qui sa famille avait, pour une fête, donné la carcasse et les marionnettes d'un guignol, s'avisa de mettre en dialogue les propos du père Hébée, qui devint peu après le père Ubu, et qui restera sous ce nom dans la mémoire des hommes, parmi les types éternels de Polichinelle, de Pierrot et d'Arlequin.

La farine du garçon pâtissier bergamasque a pour jamais rendu blafard le visage lunaire de Pierrot; les ongles noirs et tachés d'encre du pet-de-loup bretonnant ont donné le type ne iKiriclur des griffes malfaisantes et du nez vulturin qui, parmi la caricature humaine

tellcquc Mayeux ou le sinistre Robert Macaire, désignent aux curiosités de l'artiste la silhouette cVUbu roi.

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