‹ Quelques figures de femmes aimantes ou malheureusesChapitre 19 sur 31 · FANNY BURNEY · texte numérisé non relu

FANNY BURNEY

d'après une peinture d'Edward Burney.

(CoUeclion du Colonel Burney).

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conjectures. Les uns attribuaient Tœuvre nouvelle à Horace Walpole, qui n'avait plus écrit de romans depuis son fameux Château (VOlrantc, de 1764; d'autres croyaient y découvrir plutôt la main de Christophe Anstey, auteur d'un Guide de Bath dont Théroïne à'Evelina parlait avec éloge. Sur le mérite du roman, en tout cas, l'opinion du public entier était unanime : on s'accordait à reconnaître qu'il y avait là, d'un bout à l'autre des trois volumes^ des scènes tour à tour très touchantes ou très amusantes, des caractères d'une observation admirable, et que, depuis de longues années, aucun roman ne s'était produit qui montrât un pareil ensemble de belles et précieuses qualités littéraires.

Le fait est que le roman anglais se trouvait alors dans une situation assez misérable, après un demi-siècle d'une richesse et d'un éclat merveilleux. Tous les maîtres, de la génération précédente étaient morts : Richardson, Fielding, Smollett, Sterne, Goldsmith ; et l'on en était réduit à devoir se contenter de pauvres machines larmoyantes et prétentieuses coihme la Julia de Houbigné d'Henri Mackenzie, le Champion de la Vertu de miss Clara Reeve, ou les traductions des romans français de M"° Riccoboni. De telle sorte qu'on ne pouvait manquer d'accueillir avec un extrême plaisir un auteur nouveau qui, tout

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en s'inspiranl évidemment à la fois de Fielding et de Riehardson, apportait à son art une originalité incontestable, et semblait vouloir raviver un genre dont déjà des esprits chagrins annonçaient la mort. Le plus sévère des juges luimême, le vieux Samuel Johnson, avait été conquis, ft En vérité, avait-il dit, Richardson aurait redoute Tauleur à'Evelijia : il y a dans ce livre un mérite qui l'aurait effrayé. Et Ilarry Fielding, aussi, aurait eu peur : car toute son œuvre n'a rien de plus délicatement fini que certains passages de cette Evelina. »

L'héroïne du roman, Evelina Anville, est une jeune fille de dix-sept ans dont la mère a été séduite, puis abandonnée, — après un mariage dont les preuves ont malheureusement disparu, — par un gentilhomme riche, sir John Belmont. La pauvre fojnme est morte en dontiant le jour à sa fille ; et celle-ci, jusqu'à dix-sept ans, a été élevée par un excellent vieux tuteur, dans la retraite paisible d'un presbytère du comté de Dorset, Mais, un jour, Évelina, s'étant rendue à Londres avec une amie, M™** Mirvan, femme d'un capitaine de la marine royale, rencontre, par hasard, uue vieille femme extrêmement commune et ridicule, M*"® Duval, anglaise d'origine, maii5 c|ui a passé la plus grande partie de sa vie en Trauce et en a rapporté toute sorte

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d'habitudes, de sentimenEs, et d'expressions dont elle fait Temploi le plus extravagant. Cette vieille femme se trouve être la grand^mère d'Évelîria ; et bien que, jusqu'alors, son existence aventureuse ne lui ait pas laissé le loisir de s'o(;cuper jamais de sa petite-fille, la voilà qui veut, â présent, contraindre celle-ci i\ vivre avec elle. Elle la met en rapport avec des cousins chez qui elle demeure, les Branghton, gens grossiers et cupides, qui rôvent de marier la joune fille avrr un de leurs fils, de façon â pouvoir ensuite réclamer rhéritage de sir John Bel m on t. Alors une longue lutte s'engage entre M™" Duval^ assistée de ses Branghton, et le capitaine Mirvan, (|ni s'elforce généreusement d'arracher Evelîna à un milieu dégradant pour elk\ Et, si M''"" Du val se montre constamment la fâcheuse et grotesque vieille folle qu'elle est, le capitaine Mirvan, de son côté, ne se fait point faute de recourir contre elle à mille artilîces d'une stratégie que no tempère aucun scrupule de charité ni de galanterie : car tous les moyens sont bons à ce loup de mer en disponi)>iHlé jjour vexer et humilier une femme qu'il déteste d'autant plus que, bien qu'elle soit en réalité sa compatriote, il s'obstine à la considérer comiiio une française. Ainsi se poursuit, à travers une variété infinie d'épisodes, l'histoire des « débuts dans le monde » de l'in-

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fortunée Evelina. Sans cesse, à défaut du jeune Branghton, M*"* Duval lui présente d'autres prétendants à sa main ; et les Mirvan, d'autre part, ne sont pas moins empressés à lui proposer des partis. On travaille aussi, des deux côtés, à la faire reconnaître par le père qui, autrefois, Ta lâchement délaissée : et celui-ci, que l'âge a ramené à de meilleurs sentiments, serait désormais tout à fait disposé à lui accorder sa faveur si, par suite de circonstances assez habilement imaginées, il n'en était pas venu à supposer qu'Évelina n'est point sa véritable fille. Enfin, pendant un séjour que font tous les personnages du roman aux célèbres eaux de Bath, Belmont, en apercevant Evelina, reconnaît sans erreur possible qu'elle est bien sa fille ; M"** Duval et les Branghton sont décidément vaincus; les prétendants proposés par les deux partis adverses se trouvent congédiés dos à dos ; et Evelina épouse un vertueux gentilhomme, lord Orville, qui, de tout temps, a été Tunique élu de son cœur.

Telle est, très résumée brièvement, l'intrigue <ï Evelina. Elle ressemble, comme on peut voir, aux sujets ordinaires des romans de Richardson et de ses imitateurs, anglais ou français ; mais sans être sensiblement plus vraisemblable, ni moins ennuyeuse pour notre goût d'à présent, on doit

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reconnaUre qu'elle est présentée déjà avec plus cradresse, développée avec plus de suite, et, en quelque sorte, prise plus au sérieux par Tauteur lui-même. Avec tous ses défauts, elle niar- (juc un progrès incontestable au point de vue de la ainiplificatlon et de la concentration de l'iatrigue romanesque. Les péripéties comnient:cntdéjà à y valoir par leur intérêt propre, au lieu de n'être que des prétextes à des analyses do sentiments, à des peintures de mœurs ou de caractères, ou encore à des digressions morales comme celles uù se plaisaient Richardson et Rousseau, De ces digressions, EveUna n'offre plus aucune trace ; et il faut bien reconnaître que l'analyse des sentiments n'y tient, non plus, qu'une très faible part, Evelina et son lord Orville, les deux héros de Thistoire, s'élèvent rarement au-dessus d'uue aimable banalité. Mais, d^autre part, la peinture des mœurs et des caractères tient, dans le roman nouveau, une place considérable; et si raffabulalion du sujet relève directement de Tau tour de Clarisse Harlowt\ c'est au contraire Tinfluence de Fielding, de Smollett, et de Goldsmith, qui se retrouve dans la mise en œuvre des innombrables épisodes d^ la lutte entre le parti de M""*" Du val et celui du capitaine Mirvan, (]ette lutte tragi-comique fournit a l'auteur l'occasion de nous promener

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tour à tour dans les milieux les plus différents, à tous les degrés de la bourgeoisie anglaise ; et sans cess€ Évelina rencontre sur sa route des figures nouvelles, qui paraissent l'intéresser beaucoup plus que la sienne propre, à en juger par le soin et le talent qu'elle met à nous les décrire. Bals publics et particuliers, soirées à rOpératït au fameux Vauxhall, promenades dans les jardins élégants de Marylebone et de Kensington, conversations familières dans Tarrièreboutique des Branghton et dans les salons de la ville d'eaux à la mode : c'est un tableau complet de la vie anglaise de i;;78 qui se déroule devant le lecteur des trois volumes à' Evelina; et plus vivants et plus pittoresques encore sont les types divers qui y défilent sans arrêt, depuis le capitaine Mirvan, avec ses jurons, ses larces de mauvais goût, sa haine bruyante des « petits maîtres » et des Français, jusqu'à un extraordinaire gandin pour loge de concierge, AL Smith, c( le beau de Holborn », qui s'habille a la dernière mode, ne se montre jamais que suivi d'un groom, et, avec son mélange d'ignorance et de présomption, s'attire à tout instant les mésaventures les plus amusantes.

Le docteur Johnson disait que l'auteur d'Eveitua était, par-dessus tout, « un fabricant de caractères ». Et, en effet les trois volumes du

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roman sont tout remplis de types si variés, et si naturels, et d'une observation si charmante dans sa simplicité, que cela seul sutlirait à justifier Taccueil enthousiaste fait au livre nouveau aussi bien par le public que par la critique du temps. Tout au plus sentons-nous que cette « fabrication de caractères » a quphjue chose d'artificiel et de trop voulu, comme iïi Tauteur, se sachant particulièrement habile à ce genre de travail, avait multiplié à Texcès les occasions de s'y employer. Et, d'ailleurs, si agréables que- soient les types à'KvcHita^ la façon de les présenter n'a rien d'original : il n*y a pas un de ces types (|ui, — de môme que Tugencement de Tîntrigue dérive en droite ligne des romans de Richardson, — n'apparaisse évidemment une adaptation des procédés descriptifs ordinaires de Fielding et de SmoUett. Incontestablement ^^eZ/wf/, quand on l'analyse d'un peu près, se réduit à une très habile imitation de Tœuvre des grands romanciers qui Tont précédée. Mais, au point de vue du développement historique du genre, cette imitation n'en a pas moins toute la valeur d'une innovation. Dans le cadre des histoires sentimentales de Ricliardson, Fauteur iVEi^eiùia introduit, pour la première fois, une peinture réaliste qui, jusqu'alors, ne s était exercée que dans rencadremenl plus lâche du roman pica-

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resque de Técole de Fielding, ou dans Técrin délicat d'une comédie familière, avec l'admirable Vicaire de IVakefteld. El l'innovation ne laisse pas d'être assez importante, à la fois en elle-même et dans ses conséquences. On peut dire que c'est à Evelina que le roman anglais doit d'être devenu le genre spécial qu'il a été au xix® siècle, le grand genre illustré par les Dickens et les Thackeray. Cette histoire sans originalité propre est, vraiment la première où les fortes méthodes d'observation de Fielding se trouvent appliquées non plus à l'étude d'un monde exceptionnel d'aventuriers et de filles galantes, mais simplement à l'étude des mœurs quotidiennes de la bourgeoisie anglaise. Les personnages, certes, n'y ont pas l'allure magnifique de quelques-uns de ceux de Tom Jones ou A'Hiimphrey Clinker ; mais ce sont des personnages d'une réalité plus familière, plus accessible à la masse du public, et qui ne va pas manquer d'offrir dorénavant aux romanciers un champ d'observation à la fois infiniment plus large, plus facile, et plus riche. M. Smith et M""* Duval, les Branghton et le capitaine Mirvan, ce sont déjà comme de sommaires ébauches des figures inoubliables que va, bientôt, faire surgir devant nous le génie de Dickens. Tous ces mérites, d'ailleurs, n'ont pas empêché Evelina de tomber vite dans un oubli dont,

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trois quarts de siècles plus tard, le généreux effort de Macaulay a lui-même échoué à la faire sortir. Mais sur les contemporains, comme je Tai dit, l'effet du roman fut considérable. Les acheteurs affluaient dans la ])oiilifiuc de Fleet Street ; les exemplaires des cabinets de lecture circulaient de main en main ; et déjà plusieurs des noms des personnages, le ff beau de Holborn », Polly Branghton, le lovelace Lovel, commençaient à pénétrer dans l'usage courant de la conversation : seul, le nom de l'auteur du roman continuait à rester ignoré* Ce n'est que cinq ou six mois après la publication des trois volumes que le mystère de Tauteur d'HveUna se trouva enfin éclairci, du moins pour le petit groupe de connaisseurs qui, sous la conduite du docteur Johnson, se piquaient de présider aux destinées de la république des lettres. Et il faut ajouter que, pour nombre de ces connaisseurs, la révélation s'accompagna d'une nouvelle surprise. c< Je sais qitelqu'unj — disait la spirituelle M"** Cholmondclcy^ — qui a parié que Tauteur à'Evelina était un homme î moîj j'étais prête à parier que c'était une femme. Mais nous aurions tous deux perdu notre pari, car l'auteur iïEvelina est une petite fille \ »

Une « petite fille » qui, en 1778, avait ses vingt-six ans bien comptés; mais vraiment si

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petilc, si mince, si légère, et en même temps si limiclo et si douce, avec une telle apparence d'ingénuitù enfantine dans le sourire limpide de ses grands yeux gris, que nous comprenons sans ptîîiie Tétonnement unanime de ceux qui avaient à reconnaître en elle le crrcateur du capitaine Mirvîm et de M""" Duval. On s'émerveillait qu*une jeune fille aussi modeste, et que Ton voyuil rougir et trembler d'émotion au moindre coinpliment, une jeune fille qui n'était pour ainsi dire jamais sortie de la maison paternelle, put avoir observé les figures de toute espèce dont le livre était plein ; et davantage encore que, n^ayant guère eu l'occasion de recevoir une éclucalion littéraire, elle fût cependant parvenue à produire une œuvre dont les critiques les plus sévères s'accordaient à louer les qualités de style. La chose avait beau être vraie : on refusait d'y croire. Et comme l'auteur iïEveUna, dans sa préface, célébrait à deux reprises le talent de Joiinson, et que celui-ci, de son côté, allait répétant partout les louanges du livre, le bruit ne tarda pas à se répandre que le fameux docttHir avait, tout au moins, aidé de ses conseils l'auteur à'Evelina.

Nous savons cependant aujourd'hui, de façon certaine, que le docteur Johnson n'a pas pris la plus petite part à la rédaction du roman, et n'en

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