FEMMES D AUTEURS ET FEMMES DE LETTRES
traits Fensemble d'une figure ou d'un caractère. Chaque semaine, Fanny envoyait de Londres à « l'oncle Crisp » une véritable chronique, où elle s'efforçait de mettre le plus possible de grâce et de variété. Elle le faisait par attachement pour le vieillard, car elle avait un bon petit cœur plein de tendresse et de gratitude : mais, en même temps, cette correspondance, se poursuivant de pair avec son journal intime, constituait pour elle une incomparable école de littérature, dont son premier roman nous fait assez voir tout Theureux effet. Voilà ce qu'avait été son éducation, tandis que son père, ses frères, et les amis de la maison, la tenaient pour une gentiHe petite demoiselle tout à fait insignifiante, et même un peu sotte! La comédie humaine qu'elle s'était efforcée d'évoquer dans Evelina^ chaque jour elle l'avait vue se dérouler sous ses yeux, avec une diversité merveilleuse d'acteurs de tout âge et de toute condition; et, d'autre part, les sages avis de « l'oncle Crisp » n'avaient point cessé de stimuler, d'exercer et de développer le penchant qu'elle s'était toujours senti pour l'expression écrite de tout ce qui la frappait, en elle ou autour d'elle.
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Une des conséquences principales des succès à^Evelina fut pour elle» naturellement, de modifier celle vie obscure et charmante, qu'elle avait menée sans interruption jusqu'à vingt-six ans. Devenue désormais Tauteur à ta mode^ elle se vit forcée de sortir de son coin, pour prendre une part active à la comédie qu'elle s'était, jusqu'alors, bornée à écouter. Le champ de son observation s'élargit de proche en'proclie ; et le fait est que la partie de son JôarnaLi\\n s'étend de 1778 à 179 1, ainsi que ses lettres de cette période, abondent en récits, scènes, et portraits d'un incomparable intérêt historique et littéraire. 11 n'y a pas un personnage de quelque importance, depuis le roi et la reine jusqu'aux acteurs de Drurj' Lane et aux gazetiersdu Monnug Herald^ qu'elle n'ait fréquenté et connu de près. Mais surtout elle s'est trouvée en rapports incessants avec les premiers écrivains de son pays, qui tous paraissent avoir subi Fattrâit de son aimable petite âme de petite fille, A renseignement et aux conseils de « l'oncle Crisp » elle put joindre, désormais, ceux dlionimes autrement capables de l'aider a poursuivre avec profit la carrière des lettres : Johnson et Sheridan, Garnie k et
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Burke, les survivants de l'ancienne génération et les jeunes hérauts des idées nouvelles. N'étaitce point là d'excellentes conditions pour lui permettre de produire des romans supérieurs encore kEvelinay d'une humanité plus profonde et d'un art plus parfait, les beaux romans qu'attendaient d'elle tous ses amis, et que vingt libraires s'offraient d'avance à lui acheter ?
Et cependant le roman qu'elle fit paraître en 1782, Ceciliay ou les Mémoires d'une héritière^ malgré un succès de vente considérable» ne reçut point des lettrés, ni même du public, l'accueil enthousiaste qu'avait reçu Evelina quatre ans auparavant. Non qu'on n'y trouvât la trace manifeste des progrès accomplis par la jeune romancière dans la pratique de son métier :
l'intrigue de Cecilia était, assurément, plus simple à la fois et plus vigoureuse que celle à'Evelina^ les caractères plus varies tout en étant moins nombreux. C'était l'histoire d'une <c héritière » qui ne pouvait garder son héritage qu'à la condition de garder, en même temps, le nom de son père : un jeune homme s'éprenait d'elle, voulait l'épouser, et se heurtait au refus catégorique de ses propres parents, qui, très fiers de leur nom, n'admettaient point que leur fils pût y renoncer, ni non plus qu'il se mariât avec une fille sans dot. 11 y avait une scène, — déjà toute
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romantique, avec son mélange de passion et de brutalité, — où la mère du jeune homme se querellait avec son fils, le maudissait, et liai^sait par se rompre une veine, dans Texcès de sa rage. Une autre scène, non moins audacieuse, représentait le suicide d'un joueur, au cours d'une grande fête dans les jardins du Vauxhall, Harmonieux équilibre de l'ensemble, tinesse et précision des moindres détails, tout indiquait le grand effort qu'avait tenté miss Burney pour tirer le meilleur parti possible de son expérience personnelle et des leçons de ses maîtres. Mais, avec tout cela, l'œuvre sentait l'eflbrt, traînait, manquait de vie. Le vieux Johnson, tout en Tadmirant bruyamment, avouait qu'il n'avait pas réussi à la lire jusqu'au bout. Un autre des admirateurs d'EifelinUy Horace Walpole, disait que Cecilia était « d'une longueur interminable j> ; que « la plupart des personnages étaient owOe.ç a ; que tous ces personnages « étaient trop des caractères pour traduire la complexité de la vraie vie humaine » ; enfin que Tœuvre entière avait le grave défaut d'être écrite « dans le tour de phrase aflfecté du docteur Johnson ?>. Et ce dernier reproche — malheureusement très fondé — de même que les précédents, contient peut-être l'explication de ce qui faisait surtout la faiblesse de Cecilia. La pauvre Fanny Burney s'était trop
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complètement livrée à l'influence du grand homme qui avait daigné devenir son ami. Malgré elle, sans doute, elle avait oublié ses modèles d'autrefois, et les sages avis de son « oncle Crîsp », pour se mettre à imiter un écrivain qui, avec sa très haute valeur intellectuelle et morale, était rependant un pédant,et l'homme le moins fait du monde pour servir d'exemple à la légère et innocente « petite fille » qu'elle était.
Encore l'imitation de Jonhson, telle qu'elle apparaissait dans Cecilia^ était-elle infiniment moins désastreuse pour le'talent de Fanny Burney que les influences qu'elle allait subir ensuite, ^près la mort de l'auteur de Rasselas. Et si Cecilin^ avec tous ses mérites, risque aujourd'hui de noLTs ennuyer plus que le roman qui l'a précédée, ce sont les contemporains eux-mêmes qui jse sont accordés à trouver absolument illisibles les deux autres romans de miss Burney, Camilla, ou la Peinture d'une jeunesse (1796), et YEr^ ranle^ ou les Malheurs d'une femme (i8i4). L'auteur d'Evelina était à présent devenue romantique : elle imitait Ossian, M""" Radclifl'e, et aussi notre Durray-Duminil dont elle était un peu devenue la compatriote ; car, dans Tintervalle, elle avait épousé un émigré français, le vicomte d'Arblay , et était allée avec lui habiter la France. Rien ne survivait plus de toutes les aimables qualités
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qui avaient fait le sucres de son premier roman. Et, par une étranjje ironie de la destinée, la piquante « petite fille » do 1778 s'était transformée en une façon de M"'^ Duval, miMant, dans un style d'une affectation ridicule, le mauvais goût de son pays d'adoption à celui de sa première patrie.
Si bien que, ayant à nous parler d'elle dans un volume de la collection des Écrivains anglais^ M. Austin Duljson n'a guère pu s'arrêter que sur un seul de ses romans, le seul qui justifie sa présence dans celte collertîon\ Mais d'autant plu^ le savant et ingénieux critique s'est trouvé ù Taîse pour faire revivre devant nous, à l'aide ànJouiiml et des lettres de Fanny Burney, quelques-unes des scènes Instoriques où elle a assisté, et les principales de ces figures de princesses et d'actrices, d'hommes d'Etat et de poètes, dont, concurremment avec son vieil admirateur et ami sir Josué Reynolds, elle nous a laissé les vivants portraits : figures dont pas une, d'ailleurs, n*a de quoi nous ravir et nous toucher davantage que celle de la « petite Burney » elle-même, silencieuse et timide, promenant autour d'elle, à travers près d'un siècle, le sourire ingénument malicieux de ses grands yeux gris.
* Fanny Burney, pnr Aup^lin Dobfwn. t vcil* LonJr^*» 1904.