JEANNE ECKERMANN
est revenu dîner avec moi. » Après quoi, presque tous les jours, le même journal porte la mention : « A diner, le docteur Eckermann », ou bien : « Dîné avec Eckermann. » Jeanne Bertram avait un mari : mais elle était forcée de le partager avec Thomme qui, trop longtemps, Ten avait privée ! Et nous savons, en outre, que « le docteur Eckermann » n'eut pas même le plaisir de pouvoir présenter sa femme à son vieux maître : car celui-ci, dans son indifférence olympienne, avait bien voulu se résigner au mariage de son confident, mais à la condition de n'en jamais entendre parler. Une fois, cependant, le 28 février i832, quelques jours avant sa mort, il note dans son journal, que, <c vers midi, étant allé chez sa belle-fille », il y a «aperçu la femme du docteur Eckermann ».
Celle-ci, d'ailleurs, ne s'était pas trompée en croyant que la mort de Goethe, — si toutefois cet homme se décidait, un jour, à mourir, — serait pour son Eckermann une excellente aubaine.
Ce n'est vraiment qu'après la mort des grands hommes que leur amitié commence à devenir un « bienfait des dieux ». Nommé l'un des exécuteurs testamentaires du maître, avec promesse d'un revenu constant sur la vente de Tédition posthume de ses œuvres, Eckermann allait
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prendre désormais, à Weimar, une importance réelle et considérable, que devait consacrer définitivement, en i838, le titre de conseiller de la Cour grand-d ucale; et la publication de ses fameux Entretiens^ la même année, sans lui rapporter les grosses sommes qu'il avait espérées, allait achever de le mettre enfin à Tabri des soucis d'argent. Mais la destinée ne voulut point que sa iîdèle Jeanne fut avec lui à l'honneur, après avoir été à la peine ainsi qu'on Ta vu. Une trop longue suite d'inquiétudes et d'angoisses avaitj sans doute, épuisé ses forces vitales : les fatigues de sa première grossesse suflirent à la tuer* Elle mourut à Weimar, le 3o avril i834, un peu plus de deux ans après son mariage.
Et il y a encore, dans cette histoire, un dernier trait que je dois signaler, un trait à la fois comique et navrant. Lorsque, en i838, Eckermann fit paraître le recueil complet de ses pauvres poèmes, il y introduisit uue longue pièce intitulée : A la mémoire de l'Inoubliable^ et dédiée à la chère compagne qui l'avait quitté. Déjà au lendemain de la mort de sa femme, en mai i834, il avait < opié, de sa plus belle main, sur une page blanche, une strophe de cette pièce, et y avait ajouté, en manière de dédicace : <f A la mémoire de ma femme bien profondément aimée^ et qui m'a été enlevée, après un
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bonheur trop court, clans sa Irenle-deuxième année î » Or le fait est que cette pièce, vieille déjà de plusieurs années, n'avait pas été écrite en souvenir de Jeanne Eckermann, mais pour déplorer la mort d'une grande-duchesse de Weîmar, que le poète avoue qu'il n'a « jamais connue » ; c'était une ancienne « besogne » que, maintenant^ il désaflFectait de sa destination première, pour la transformer en une élégie sur la mort de sa femme \ A force de s'entendre enseigner, par Goethe^ les règles de la poésie, le pauvre Eckermann était devenu incapable^ désormais, d'écrire un seul vers ï