‹ Quelques figures de femmes aimantes ou malheureusesChapitre 26 sur 31 · LE MARI · texte numérisé non relu

LE MARI

Le i3 novembre 1897 ^^^ morte à Toronto, dans le Canada, une vieille femme de quatrevingt-quatre ans, Mrs Robert Hanning, veuve d'un paysan écossais qui avait émigré en i84i, après avoir vainement tenté la fortune dans son paysj et qui avait fini par trouver un petit emploi dans les chemins de fer du Great Western canadien* Mrs Hanning élait une excellente personne, très pieuse et très attachée à ses devoirs* Moiif^ elle était toujours restée, elle aussi» une paysanne : ignorante et illettrée, à peine si elle savait tenir une plume. Elle aimait cependant à rappeler qu'elle avait, en i865, reçu la visite d'un fameux écrivain américain, Ralph Waldo Emerson. Il était venu la voir dans la petite ville où elle demeurait, Tavait

questionnée avec beaucoup d'égards sur son mari et ses enfants, et, avant de partir, Tavait priée de s'asseoir devant la fenêtre, afin qu'il pût la regarder en pleine lumière, te Ah ! s'étaitil écrié avec émotion, voilà donc comment est faite la petite sœur de Thomas Carlyle î n

La vieille dame était, en effet, la sœur de Carlyle. Elle était la dernière des neuf enfants qu'avait eus, de son second mariage, James Carlyle le maçon, et dont Taîné était Tauteur de la Révolution française et de Sarlor Resartus. Et si elle-même n'était guère en état d'écrire des lettres à son frère, elle avail,du moins, religieusement gardé toutes celles que, durant cin* quante ans, elle avait rerues de lui, ainsi que plusieurs autres écrites par lui à sa mère, et que celle-ci lui avait transmises. C'est d'elle que proviennent les quarante lettres inédites de Carlyle qu'a récemment publiées un critique américain, M. Charles To\vnsend-CDpeland,dans V Atlantic Monthly de Boston, et dont la publication me parait avoir assex d'importance pour mériter d'être signalée \

Non que ces lettres nous renseignent beau-

* Unpublished Lettcrs of Carhjie, dan» Je* livrnisanïi de sep tembre, octobre, novembre, et diitciubrc %%*\% de VAiianlic Monihly.

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coup sur Tœuvre de Carlyle, ou qu'elles puissent nous aider à la mieux comprendre. Ni à sa sœur, ni même à sa mère — qui pourtant avait appris à lire pour lire ses livres — Carlyle ne parlait volontiers de ses travaux littéraires. Il réservait . ses confidences d'auteur à ses amis, à qui, en revanche, il les prodiguait : et tandis que devant Edouard Irving, devant Emerson, devant Sterling, il se lamentait, en de longues lettres, sur le supplice qu'était pour lui la moindre phrase à écrire, ses lettres à sa sœur et à sa mère nous apportent à peine, de loin en loin, un écho très adouci de ses doléances. Tout au plus annoncet-il parfois à sa mère que « son maudit livre ne veut pas mart^her », ou encore qu'il « lutte en désespéré pour mettre son livre sur pied », mais qu'il «craint bien de n'y pas réussir». On croirait même qu'il s'efforce de lui cacher sa souffrance, pour Tentretenir seulement de ses succès et de ses espoirs, a Le petit article de revue que je vous ai envoyé, — lui écrit-il le 8 janvier 1842, — est en train de mener grand bruit. La dernière page a été reproduite dans beaucoup de journaux avi^c des commentaires de toute sorte : ce dont, au reste, je ne me plains pas. J'ai dit la vérité; cetle-ci, étant vraie, ne peut être que bonne, — qu'elle plaise ou non à entendre; — et^ dans ces conditions, pourquoi me plaindrais-je

LE MÉNAGE DE CARLYLE Siff

de la voir se répandre ? s» Une autre fois, le 6 décembre 1848, il écrit à sa mère : « Vous me recommandez d'iiivoquer la paikncc^ pour ce livre que j'écris. Chère mère, r'est le conseil le meilleur, le seul bon conseil qu'on puisse me donner. Et en effet j'invoque la patience, et parfois elle vient; et si nous coalinuons à appuyer Tépaule contre la roue, nous finirons certainement par nous déseinbourber, La chose, d'ailleurs, marche, ou promet de marcherj un peu mieux. Mais elle est terriblement difficile, et me prendra, je crois, beaucoup de temps encore. Cependant j'ai nettement décidé qu'elle était utile, et digne d'être faite par moi : de sorte que je vais m'obstiner à la faire, sans m'occuper de savoir si la récompense terrestre que j'en aurai sera grande ou petite, ou même si elle ne sera rien du tout, avec des injures pour moi par-dessus le marché. S'il n'y avait, pas quelque chose de plus sérieux, derrière les récompenses terrestres, je ne pense pas que la vie vaudrait la peine d'être vécue, dans un monde tel que celui-ci. » Quant à sa « petite sœur », Janet Hanning, Carlylc paraît avoir renoncé de très bonne heure à la tenir au courant de sa vie d'écrivain. Une seule fois, dans une de ses premières lettres, le 19 janvier 1837, il lui fait mention d'un de ses livres, a Mon

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livre est achevé depuis huit jours, voilà une bonne nouvelle : j'en ai devant moi les premières épreuves. Feu m'importe, d'ailleurs, ce qui en adviendra ! T/a été un triste livre pour moi. Il y a deux choses que j'ai fait imprimer récemment et que je l'enverrais volontiers : mais je n'en vois pas l'occasion. Je crains, en tout cas, que le profit que tu en tirerais ne soit bien mince, trop mince pour les cinq shillings que Tenvèi coûterait- Si cependant Robert ou toi vous désiriez les voir, allez dans un cabinet de lecture et demandez le dernier numére de la London and Westminster Review ! Vous y trouverez un morceau appelé Mémoires de Mirabeau : ce morceau est de moi. L'autre chose est dans le Fraser s Magazine : elle s'appelle le Collier de d in ma ni. ;> Mais sans doute ni Janet ni son mari n'auront « tiré grand profit » de ces deux Cl choses » de Carlyle : car, de 1837 à 1873, celui-ci n'écrit plus à sa sœur absolument rien qui puisse môme rappeler son métier d'auteur. Et Ton peut bien dire que, saut les deux passages que j'ai cités plus haut et une longue lettre où il décrit à sa mère son voyage aux lieux illustrés par les victoires de Cromwell, l'ensemble des lettres nouvellement publiées n'offre aucun intérêt pour Tétude des idées et de l'œuvre du grand écrivain.

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Mais, d'abord, ces lettres sont fort belles ; cela seul suffirait déjà pour leur donner du prix. c( De toutes les lettres de Carlyle, dît John Nichol dans sou exi-ellente biographie de Tauteur de Crormv'ell^ les plus belles sont incontestablement celles qu'il a écrites à sa mère et à ses sœurs. » C'était aussi Tavis de M"''' Carlyle, qui connaissait son mari mieux que personne, et qui enviait à sa belle-mère les « admirables lettres » qu'elle recevait de lui. On y trouve, en effet, une douceur et un abandon, une élégance variée et simple, un naturel^ une bonhomie, et vingt autres qualités d'autant plus agréables qu'elles sont plus imprévues, et font voir le génie de Carlyle sous un aspect plus nouveau. Car la différence est < omplète entre le Carlyle de ces lettres familières et celui dont Victor Cherbuliez écrivait autrefois : « Il porte dans tous les sujets le style, le ton, Taccent et même le geste oratoires. U prodigue l'exclamation, il abuse de Tapostrophe et de la prosopopée. De quoi qu'il î^'agîsse, il monte sur le trépied, il vaticine, et, le front enveloppé d*une nuée d'où jaillissent des éclairs, plein du Dieu qui l'agite, il lui arrive souvent de trépigner comme une sibylle. ji C'est au lendemain de sa mort, le i**" mars 1881, que Cherbuliez le jugeait ainsi : et il n'y a point d'admirateur si passionné

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de Sartor Resartus^ de Passé et Présent, el de Frédéric II qui ne soit contraint, aujourd'hui encore» de trouver le jugement bien fondé dans 8a sévérité. Mais, dès Tannée suivante, la publication de lettres de Carlyle, — et notamment de quelques lettres adressées à sa mère, — est venue nous apprendre que le prophète savait, à roccasion, descendre de son trépied, renoncer à l'apostrophe et à la prosopopée, et cesser d'être un prophète tout en restant un admirable écrivain*

Tel il se montre à nous, de nouveau, dans les lettres publiées par M. Copeland. Et plus encore que ses lettres à sa mère, ce sont ses lettres à sa sœur, à l'ignorante et rustique Janet Hanning, qui abondent en traits charmants de laisser -aller et de fantaisie : comme si Carlyle avait essayé de mettre son âme de poète au niveau de la chère petite âme qu'il voulait divertir. Il lui écrit, par exemple, le i6 mai i836,à Manchester, oLi elle vieQt de s'installer avec son mari : « J'imagine que, de temps à autre, surtout quand tu es seule chez toi, la vue de tant de choses étrangères doit te sembler décourageante, et que Taffreuse fumée et le tapage de la Babylone du Coton doivent te faire une impression plutôt désagréable. Mais prends courage, ma petite femme, tu t y feras, tu t'y feras et tu finiras par

l'accoutumer, comme tout le monde, à l'endroit où tu vis. Il y a de braves gens dans celte immense boutique d'étoffes, et sans doule aussi de bonnes choses, parmi la foule des mauvaises- Tiens-toi au chaud dans ta chambre, tiens ton cœur bien au chaud, et tu verras que lout s'arrangera ! Et tu découvriras que Manchester est un lieu habitable, comme le sont tous les lieux de la terre à qui est contraint de les habiter. »

Le 19 janvier 1837, Carlyleécrità Mrs Hanning: « Tout le monde est atteint ici (à Londres) d'une maladie qu'on appelle Tinfluenza, un vilain genre de rhume accompagné de fièvre. C'est vraiment une vilaine chose; et elle s'est répandue avec une force dont on n'avait pas Tidêe, Imprimeries, manufactures, boutiques de tailleurs, tout est fermé, un homme sur deux étant occupé dans son lit, à trembler de fièvre et à éternuer. On dit que la même maladie .s'est montrée dans le Nord. Je suppose que c'est notre misérable climat qui en sera la cause. Jamais, à ma connaissance, plus mauvais temps ne nous a été infligé. Fumée, brouillard, froid, humidité : avant-hier, notamment, nous avons eu un des brouillards de Londres les plus complets; c'est quelque chose que je crois qu'à Jlanchesler même vous ne pouvez vous représtmlcr. Car

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nous sommes exactement dix fois aussi grands f|iie vous, et aussi enfumés, et aussi sales; et puis nous sommes à plat, sur les bords d'un grand (lein^e ; et maintenant imaginez un l>rouilIar<I tout noir, et tel qu'aucune odeur ni autuno cnianaLion ne puisse le traverser pour s'élever, mais redescende aussitôt sur nous! On est forcé d'allumer des chandelles en plein jour : dc&s porteurs de torches courent devant los voilures pour éclairer le chemin. Je m'étonne que nous ne mourions pas noyés, d'un seul coup, dans ce brouillard; puisque, aussi bien, nous ne sommes pas de l'espèce particulière des poissons qui, seuls, pourraient y vivre. Et c'est de cela que vient cette influenza. Ma pauvre Jeanne, qui ne laisse jamais passer une épidémie sans en prendre sa part, a attrapé celle-là dimanche dernier, et a été très souffrante. Elle va mieux depuis deux jours, mais est faible comme de Teau. Quant à moi, j'ai senti que ces maudits brouillards pénétraient en mOi avec l'intention évidente de me faire tousser, mais j'ai fermé le poing et j'ai dit : Non ! Ce moyen est, en vérité, très puisi^ant. II m'a toujours réussi. »

Pour épargner aux membres de sa famille la peine de lui écrire régulièrement, Garlyle avait imaginé un proeêdé très simple et très ingénieux. Il leur avait demandé de lui adresser seulement

par la poste, toutes les semaines, un journal du pays où ils se trouveraient, avec deux petits traits au crayon sous le titre du journal : ces deux traits devaient signifier qu'on se portait bien. A sa sœur Janet, en particulier, il ne cessait point de recommander ce procédé de correspondance, sachant combien une lettre lui coûtait à écrire. Il le lui recommandait dès ses premières lettres, en i836; et, quarante ans après, dans sa dernière lettre, il prenait soin encore de le lui rappeler. « Nous avons reçu quelques journaux du Canada, lui écrivait-il le i3 février 1871 : merci de ces bons signes de votre souvenir !

Mais dans l'un des derniers que vous nous avez envoyés nous avons trouvé, marquée de votre main, une nouvelle qui nous a fort affligés : la mort de votre chère petite-fille, Tenfant de Mary. Nous nous sommes représenté avec angoisse combien vous avez du souffrir tous, et nous tous nous en avons été affreusement tristes. Pauvre Mary : elle n'était elle-même qu'une enfant quand je l'ai vue pour la dernière fois : et voici qu'elle est maintenant une mère privée de son enfant ! Je songe souvent, avec une gratitude silencieuse envers la Providence, combien plus doucement nous, les vieux, nous avons été traités sous ce rapport, nous qui, étant si nombreux, avons été conservés si longtemps les uns

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aux autres : sans perdre personne de nous, excepté Marguerite (bien chère et bien sacrée pour moîj aujourd'hui encore), et puis une toute petite Jenny que tu n'as jamais vue, mais dont la mort, et le chagrin inapaisable qu'en a eu notre mère, restent étrangement présents à mon souvenir, après soixante-dix ans. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que, morts et vivants, nous sommes tous avec Dieu : et nous avons à obéir, et à espérer... Quanta moi, je ne manque pas d'amis : mais aucun d'eux ne mefaitgrand bien, sauf par leur évident désir de m'en faire. Toute société, en général, me fatigue et me blesse : le silence et la société de mes sombres pensées, sombres, mais aussi pleines d'affection et de douceur, cela m'est plus profitable que toutes les conversations. Je n'ai d'ailleurs aucune souffrance corporelle : et, sauf quand l'insomnie me tourmente par trop, je n'ai pas de motifs de me plaindre^ bien au contraire. L'hiver, qui bientôt va Unir, a été exceptionnellement orageux, froid et dur : mais, avec le nouveau printemps et ses brillantes journées, j'espère me réveiller de nouveau, et secouer cette torpeur des nerfs et de Tesprit. »

Il y aurait encore maints autres passages à citer, pour montrer combien Carlyle savait varier

son style, adoucir son humeur, et rester éloquent avec simplicité. Mais le principal intérêt des lettres publiées par M. Copelîind est de nous montrer, en même temps, combien il savait être affectueux et tendre, et combien on s'est trompé à vouloir le considérer comme un hargneux égoïste, incapable de s'intéresser à personne qu*à lui. Je ne crois pas au contraire qu'on puisse trouver, dans Thistoirc des grands hommes, beaucoup d'exemples d'un attachement aussi profond aux devoirs de la famille. Dans la pauvreté et dans la richesse, d'un boula Fautre de sa longue vie, pas un instant Carlyle n'a cessé d'être le bienfaiteur de tous les siens, subvenant aux besoins de sa mère, payant les frais de collège et d'université de ses frères, dotant ses sœurs, veillant à réducation de ses nièces et de ses neveux. Chacune des lettres qu'il écrivait à sa sœur Janet, par exemple, était accompagnée d'un envoi d'argent : et toujours il s'ingéniait à trouver de nouveaux arguments pour faire accepter ces cadeaux, disant tantôt que c'était pour parer à la dépense d'un déménagement, tantôt pour acheter aux enfants des robes chaudes à l'entrée de Phiver. Encore cette assistance matérielle qu'il accordait aux siens était-elle pour lui un devoir, qu'il accomplissait avec sa rigueur de vieux puritain. Mais

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non seuloment il soutenait et faisait vivre ses parents : il ne vivait lui-même, pour ainsi dire, que pour eux et avec eux; et Ton n'imagine pas Il no sollîditude aussi profonde, une aussi constante préoccupation de la santé, du bien-être, de la tranquillité de chacun d'entre eux. « Nous sommes désolés de te savoir souffrante, écrit-il à sa sœur le 28 août 1837. Je sais que souvent, dans cette saison de la moisson, se produisent chez nous des cas de ce qu'on appelle le choléra an^ qlais : c'est de cela, sans doute, que tu auras été prise . Le seul remède est de veiller aux choses que l'on mange, de vivre beaucoup à Pair, et d'éviter le froid, surtout le froid aux pieds. Les pommes de terre nouvelles sont souvent dangereuses. » A sa mère, le 8 janvier 1842, il écrit : « Ne manquez pas de me dire comment vous allez, quels vêlements vous portez, et si vous faites du bon feu ! Une cruche chaude dans le lit, pour la nuit, est indispensable. Vous avez des livres à lire, de menus ouvrages à faire : ayez soin de vous tenir tranquille au coin de votre feu jusqu'à ce que le soleil reparaisse ! » Et, de nouveau, le 10 mars i844 ' « Je pense sans cesse à ce que devient ma bonne vieille mère, par ces temps de vent et de pluie. C'est bien sûr, — n'est-ce pas ? — que vous faites de bons feux, à Scotsbrig?

C'est bien sur que vous portez votre nouvelle

pelisse ? Mais ce que vous néglige/, toujours, el que vous ne devriez pas négliger, c'est votre régime. Je crois que vous ne devriez manger que de la volaille. Un poulet est toujours cliose excellente à manger. Partagez-le en quatre morceaux : cela vous fera un bouillon et de la viande pour quatre jours entiers. » Mrs Hanning étant allée rejoindre son mari au Canada, en j853, Carlyle se préoccupe du climat de ve paysj et du régime que Ton doit y suivre : ses lettres à sa sœur sont de véritables consultations médicales, « Une chose est fort importante, au Canada : c'est d'habiter unemaison peu élevée, et bien exposée» Il faut aussi avoir des doubles fenêtres, en hiver, et tenir votre maison propre comme une épingle neuve : mais, au fait, ce dernier conseil est inutile, puisque tu Tauras suivi d'instinct, étant la petite femme la plus projne de toutes nos cinq paroisses ! » Et voici encore la dernière lettre de Carlyle à sa sœur, datée du a janvier 1873; le vieillard, à ce moment, avait déjà la main droite à demi paralysée : u Ma chère sœur Jenny. Je me plais à penser que tu accepteras de moi ce petit cadeau de nouvel an^ comme un signe de ma fidèle affeclion, qui, bien qu'elle soit désormais condamnée à rester muette (car je ne puis plus écrire t omme jadis), ne faiblira pourtant pas, aussi longtemps que je

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Vivrai. De cela sois toujours bien siire, ma chère pelile sœur, et crois bien que, si je puis t'ètre de qiiGl(]ue service en quelque chose, ce sera toujours un bonheur pour moi ! Mais en voilà assez pour cette main, ma chère sœur Jenny :

rien de plus, sauf ma bénédiction, de tout mon cœur, pour Tannée et pour la vie ! »

Sa sollicitude pour sa femme n^était pas moins vive, à en juger par ces lettres. Pas une fois il n'oubliait de parler d'elle à sa mère et à sa sœur ; il en parlait en des termes d'une tendresse inquiète, dévouée, presque paternelle. « Jla pauvre chère femme n'arrive pas à se consoler de la mort de sa mère, écrivait-il le 4 juin 1842 : toujours silencieuse, pâle, abattue, et 1res faible. Je la force à se distraire autant que possible : sa joyeuse petite cousine, elle aussi, fait ce qu'elle peut. Hélas ! c'est une peine bien profonde : nous n'avons, chacun de nous, qu'une seule mère à perdre ! » Dans une autre lettre, du 12 juillet i845 : « Jeanne va à Livorpool passer quinze jours chez son oncle. J'aurais aimé qu'elle allât en Ecosse, pour voir ses amis de Haddington : mais je vois que ce projet ne lui sourit pas. Elle n'est pas très forte, et elle a bien des tristesses en plus des miennes, la pauvre chère petite créature, étant bien isolée au monde depuis la mort de sa mère. »

LE MÉNAGE DE €AHLVLË SSf

Et il n'y a pas jtlsqu^^ ses domestiques, les femmes de chambre et les oinsinièreî? de Clieyne Row, dont le sort ne préoccupe constamment ce singulier égoïste. « iNotre pauvre Anne Cook a été très malade, écril-îl, à sa sœur : mais, Dieu merci, la brave fille est de nouveau buv ses pieds. » Plus tard c'est une certaine Hélène Mitchell qu'il recueille chez Un, une malheureuse qu'il espère guérir de sa passion pour l'alcool, et qui, onze ans après, retombe décidément dans son terrible vice, ff Sa fin fut triste, raconte Carlyle, et comme un mauvais jeu de la fatalité. »

Tel était Carlyle dans ses relations avec les siens : et l'on peut s'étonner, après cela, de la réputation d'égoïsme féroce qui reste, obstinément, attachée à sa mémoire. Ou plutôt on pourrait s'en étonner si Ton ne connaisRaït pas la principale, Tunique source d'où est venue à Carlyle cette réputation. Elle lui est venue d'un ennemi qu'il avait à son foyer môme, qu'il aimait et respectait, et qui, pendant quarante ans, en secret, avec une ténac ité impitoyable, a travaillé à le mettre en accusation tlevant la postérité. De ce réquisitoire de M""* Carlyle contre son mari, M™** Arvède liarine nous a donné naguère le résumé le plus complet et le plus vivant. Maïs

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elle Ta fait au moment où venaient de paraître le Journal el les Lettres de Jeanne Welsh Carlyle : et une foule de témoignages nouveaux ont été publiés, depuis lors, qui, sans contredire le témoignage de ces Lettres et de ce Journal^ en ont pourtant singulièrement modifié la portée*. Ou sait aujourd'hui, par exemple, que c'est de son plein gré que M"® Carlyle a accepté la vie dont, jusqu'à la fin, elle n'a pas, un seul jour, cessé de se plaindre. On sait que, tout en admirant Carlyle, elle ne Ta jamais aimé. « Je me suis mariée par ambition, écrivait-elle en i8d6 ; la gloire de Carlyle a dépassé, tout ce que mes espérances les plus folles pouvaient attendre d'elle ; et cependant je suis la plus malheureuse des femmes, b

C'était une femme intelligente et honnête, mais d'un caractère impérieux, méprisante, ignorant tout à fait le pardon et la pitié. « Un oiseau méchant n, disaient d'elle ses camarades d'enfance ; « dure comme la pierre », la définissait P^roude, Irving, que l'on veut qu'elle ait aimé, lui affirmait qu'elle était « née pour les arts de la cruauté », Et elle-même, d'ailleurs, répétait volontiers qu'elle « n'oubliait jamais ni le bien,

'' On verra, nu i^bn pitre suivant, que d'autres témoignages envorts ontuurgi» uii jJtiïu plus tard, qui ont « contredit » et réduit ù néanlceux des Lettres et du Journal de M">* Carlyle.

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LE MÉNAGE DE CARLIXE fîjfî

ni le mal qu'on lui avait fait », Carlyle hii était apparu simplement comme un lioiame de génie dont la gloire, si elle devenait sa fenuiie, rejaillirait sur elle : et elle avait résolu de devenir sa femme, elle avait souscrit à toutes les conditions qu'il lui avait posées. « Que ce soit entre nous chose bien convenue, lui écrivait-il la veiUo du mariage : c'est l'homme qui, danis un ménage^ doit faire la loi, et non pas la femme [ n Ellti avait consenti à tout. Et, dès l'année snivanle, elle commençait à se plaindre, à remplir de ses protestations son Journal et ses lettres, cf Carlyle a eu à achever un travail qui l'a tout anéanti, corps et âme », écrivait-elle en iSSg, dans une lettre à John Sterling; « mais je finis par devenir indifférente à ses grognements- » Ou encore, dans son Journal : « Pauvre petite malheureuse que je suis ! Je me sens comme à demi enterrée, dans un état intermédiaire entre la vie et la mort ! »

EtCarlyle,son «bourreau », pendant qu'elle se plaignait de lui avec le plus d'amertume, écrivait à son frère James que la vie de sa fenune auprès de lui n'était « qu'un grand stoïcisme sans joie », 11 s'inquiétait de ses moindres indispositions^ la soignait, la consolait : on a vu en quels termes il la plaignait, dans ses lettres à sa su^ur. El ce n'est point le remords, comme on Ta dit, mais

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sa fidèle et profonde affection pour elle qui, lorsqu'elle est morte, Ta désespéré. Aimant ses parents comaie il les aimait, il avait su pourtant se résigner à les voir mourir : mais jamais, durant les quinze ans qu'il a survécu à sa femme, il ne s'est résigné à l'idée qu'elle n'était plus là-

Les pages qu'il a consacrées à son souvenir sont les plus belles qu'il ait écrites. M. Copeland en cite une qui, je crois, n'a jamais été traduite en français, et que je ne puis m'empêcher de citer à mon tour : <c Un soir de l'année 1866, — écrit Carlyle dans son Journal, — nous étions tous deux assis dans cette chambre où je suis, deux créatures bien faibles et bien fatiguées ; et moi, peut-iUre, le plus fatigué des deux, encore qu'elle fût infiniment plus faible. Je me sentais tout somnolent ; et elle savait que m'endormir trop tôt était mauvais pour moi. — Étendez-vous sur le sofa, me dit-elle, — toujours bonne et aimable, — là, mais ne vous endormez pas ! Et moi, après quelques objections, je lui obéis. J'avais coutume de m'étendre ainai, dans les vieilles années, pendant qu'elle jouait du piano pour moi. Elle me jouait et me chantait une chère série de chansons écossaises qui faisaient errer mon âme, doucement, à travers les royaumes du souvenir et du rêve.

MADAME CAHLYLE I849j,

d'uptèi unt? pt^hïiur'ï «UrilnJ^i^ k ^a.aiuei Laurence.

Or, ce soir-là, à peine m'étais-je étendu qirelle alla au piano, prit le cahier de Thomson, et, à ma surprise et à ma joie, s'élança une fois encore, après tant de longues années, dans son clair petit flot d'harmonie et de poésie. Jamaiî^ plus, depuis lors, le piano n'a été ouvert, ni jamais plus, moi vivant, il ne le sera. Et je comprends maintenant qu'elle s'est dit, ce soir-là : Je vais, une fois encore, lui jouer tous ses airs, une dernière fois ! — Cette pensée me hanle : cela est si bien elle, si bien elle ! Hélas ! J'ai clé aveugle. J'aurais dû mieux savoir combien brillant était mon soleil ! »

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