‹ Quelques figures de femmes aimantes ou malheureusesChapitre 29 sur 31 · FEMMES U AITEURS ET FEMMES DE LETTRES · texte numérisé non relu

FEMMES U AITEURS ET FEMMES DE LETTRES

bonheur de Tavoir près de lui. « Où est sa pareille au monde? s'écriait-il. Et je Tai eue à moi, et je n'ai pas pu la préserver d'amères soufTrances! •> Quand il passait avec Froude dans un endroit où il était allé avec sa femme, tt il découvrait sa tète grise, sous le vent et la pluie, et ses traits prenaient une expression d'infinie détresse. »

11 était vieux, malade, et ne pouvait s'accoutumer à sa solitude. Le « remords » dont il parlait était d'ailleurs un des sentiments où il se laissait aller le plus volontiers. Avec ses habitudes d'exagération poétique, « remords » avait été de tout temps, pour lui, le synonyme de « regret ». Il écrivait dans son journal que, Froude étant un jour venu le voir pendant qu'il relisait les Uaipcs de sa femme, il se voyait contraint, « avcr rf-^mords », à se séparer d'elle. Et q liant à la détnîsse que lui inspirait la vue des lieux où il s*était promené avec elle, nous savons par son jiropre témoignage qu'il l'éprouvait toute pareille dans les lieux qui lui rappelaient ses parents, ses sœurs, tous ceux qu'il avait aimés et fjui l'avaient quitté. Mais il n'en a point fallu davantage pour exciter l'imagination nialadiv^e de son exécuteur testamentaire. Aussitôt, et pour toujours, avec l'obstination passionnée d'un maniaque, Froude s'est figuré que

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Garlyle se repentait vraiment de sa conduite à regard de sa femme, que ^on « remords »

était celui d*un criminel poursuivi par la hantise de son crime, et que la publication des papiers de sa femme avait surtout, à ses yeux, la portée d^une confession publique et d'une expiation. « Tout à coup, nous dit-il lui-môme, s'abattit sur Garlyle, comme un éclair descendant du ciel, la terrible révélation qu'il avait sacrifié la santé et le bonheur de sa femme, et que, dans son égoïsme, il avait oublié ses obligations les plus sac rées envers elle, La faute était grave : le remords qu'il en eut lui fut une véritable agonie. »

L'hypothèse conçue, restait à trouver des arguments pour la confirmer. Faute de pouvoir les trouver auprès des amis de Carlyle, dont aucun ne se souvenait d'avoir jamais aperçu la moindre trace d'un véritable « remords >ï dans les propos du vieux maître, Fronde eut la malencontreuse idée de s'adresser à une amie de M"* Carlyle, miss (Géraldine Jewsbury, auteur d'une foule de romans aujourd'hui oubliés. Ule fit, je crois bien, avant même d'avoir lu complètement les lettres qu'il avait entre les mains : car, s'il les avait lues, il y aurait vu à chaque page Fopinion qu'avait M'"" Carlyle de miss Jewsbury. Le 12 juillet 1844» M°*'' Carlyle, qui

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était en visite à Seaforth, chez ses amis les Paulet, écrivait à son maria qu'un nouveau supplice lui était venu de la jalousie de tigre de Géraldine Jewsbury». Puis elle ajoutait : « Vous aurez peine à croire qu'il y ait là matière à autre chose qu'à rire : mais je vous assure qu^elle a entièrement gâté mon repos depuis vingt-quatre heures, et non seulement le mien, mais celui de M"*° Paulet et de toute la maison... Elle m'a reproché de couloir la sacrifier à M"** Paulet et à mes cousines... Rien que des éclats d'impertinence et de folie du matin au soir, le tout terminé par une grande scène dans ma chambre, où j'étais allée me mettre au lit... En vérité, je ne suis pas sûre du tout qu'elle ne soit pas en train de devenir folle ; et M"' Paulet me dit qu'elle éprouve, à son sujet, la même inquiétude. » Quelques jours après, M°** Carlyle étant à Liverpool chez ses cousines, miss Jewsbury était venue « avec toute une troupe » pour remmener de force. « D'accepter la séance qu'elle avait préparée pour moi, c'était plus que ma patience pouvait supporter... J'ai vraiment détesté Géraldine pour sa cruelle conduite envers mon oncle et Jeannie. » Le lendemain, heureusement, miss Jewsbury avait laissé un peu de repos à son amie, pour s'en retourner à Seaforth et « y flirter avec un M. O., une brute

d*homme à qui elle essaie, à tout prix, d'inspirer une grande passion ». Le 28 novembre i856, M"** Carlyle, écrivant à une amie de sa mère, la suppliait de ne pas lire les lettres qu'elle pourrait recevoir de miss Jewsbury. « Elle a par nature un défaut que son métier de romancière a encore aggravé : le désir d'éprouver et de produire des émotions violentes. » Le 26 août 1867, M"* Carlyle écrivait d'Ecosse à son mari, resté à Londres, qu'elle venait de recevoir une lettre de Géraldine, où celle-ci « faisait tout son possible » pour la tourmenter. « Elle s'est complu à vous représenter plein d'entrain et de bonne humeur, insistant là-dessus comme si elle avait voulu me faire sentir combien vous étiez plus heureux quand je n'étais pas là. » Une autre fois encore, M"' Carlyle appelait miss Jewsbury « la plus commérante et la plus intrigante » de toutes les personnes qu'elle connaissait. Et, dans une de ses dernières lettres, elle disait : « Géraldine a été très aimable pour moi, mais, mon Dieu! que d'affaires elle fait pour la moindre chose, et combien elle manque de tout sens commun ! » Telle était cette dame, dontFroude a cru devoir solliciter la collaboration pour son récit de la vie domestique de M"' Carlyle ! C'est sur son témoignage qu'il s'est constamment appuyé, pour prouver que Carlyle avait commis

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une « faute grave » à l'égard de sa femme : et cela contrairement à Topinion formelle de Garlyle lui-môme, qui traitait de « papotages mythiques » ceux des prétendus souvenirs de miss Jewsbury qu'il avait pu connaître.

Quant aux lettres de M"® Garlyle, Froude ne paraît avoir vu en elles que des matériaux pouvant être utilisés au profit de l'ingénieux roman qu'il venait d'inventer. Tout en feignant de les publier telles que les lui avait remises son illustre ami, il en a d'abord supprimé une bonne moitié : il a supprimé toutes celles qui contredisaient son roman, et celles aussi qui, consacrées à d'autres sujets, ne pouvaient pas servir à le justifier. Il y a, en outre, naturellement, prodigué les menues erreurs et les inexactitudes matérielles : le professeur Eliot Norton, qui a eu en main les manuscrits lors de la publication du premier volume de Froude, n'a pas relevé moins de cent trente^six fautes dans les cinq premières pages. Mais ce n'est pas tout. Avec une liberté qui mériterait les qualifications les plus sévères, si Ton ne devinait qu'elle est simplement le fait d'un maniaque, Froude a constamment altéré la signification, et le texte même, des lettres que Garlyle lui avait léguées. Des centaines d'exemples ne suffiraient pas à donner une juste idée de la façon dont il

a travesti la vérité pour faire dire, de force, à M"*Carlyle, qu'elle était une victime de l'égoïsme de son mari. Il a commencé par imaginer de toutes pièces un amour d'enfance de son héroïne pour Tami de Carlyle, Irving, qui, après lui avoir donné des leçons, Favait quittée quand elle avait onze ans. Il a soutenu, tout en ayant entre les mains la preuve du contraire, que M"* Garlyle avait été élevée dans le hixe^ qu'elle avait été traînée malgré elle ii Graigeapattock, qu'elle y avait été « condamnée » à cuire le pain et à traire les vaches : tout cela formellement contredit par nombre de lettres, que Carlyle avait annotées pour la publication, et que Fronde a eu soin de supprimer tout entières.

Il a supprimé également les nombreux passages où M™' Carlyle expliquait à ses amis qu'elle préférait n'avoir à son service qu'une seule domestique, pour pouvoir plus à Taise diriger son ménage. Il a supprimé les passages où M"*'' Carlyle expliquait que c'était elle-même qui, Tété, renvoyait son mari, afin de pouvoir procéder à un nettoyage général de sa maison. Et il a affirmé, on s'en souvient, que Carlyle exigeait de sa femme qu'elle n*eùt qu'une seule domestique, et qu'il ^'enfuyait tous les étés, laissant à sa malheureuse femme Tennui du nettoyage! D'autres fois, pour pouvoir prétendre

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que Carlyle avait négligé d'écrire à sa femme, il H supprimé d'un seul coup plusieurs lettres où celle-ci remerciait son mari de sa ponctualité à lui écrire tous les jours. D'autres fois encore, M™' Carlyle ayant parlé de la « démoralisation du mariage w à propos d'un homme qui avait empoisonné sa femme, Froude a supprimé tout le contexte, de façon que M™^ Carlyle semblât parler à propos de son propre mari. Et je n'ai pas besoin de dire qu'il a invariablement supprimé tous les passages où M""® Carlyle célébrait la tendre bonté de Carlyle pour elle-même ou pour ses parents, vingt passages du genre de cclui-cî.qui se trouve dans une lettre de M"' Carlyle à la mère de son mari : « Ma mère, qui a demeuré quelque temps chez nous, a été très heureuse, et très sensible aux bons soins de Carlyle pour elle. Elle m'a dit de lui qu'il avait été, pour elle, tout ce que son cœur pouvait désirer. Hélas ! quand serez-vous en droit de dire la même chose de moi ! »

Mais le principal effort de Froude semble s'être porté sur l'épisode des relations de Carlyle et de sa femme avec lady Ashburton. 11 s'est mis en tête de nous prouver que Carlyle avait contraint sa femme à connaître cette dame, que celle-ri l'avait souvent traitée avec une hauteur humiliante, qu'elle l'avait même, un jour, fait

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voyager avec ses domestiques, t^l qu'une rupture avait failli se produire, de ce tait, entre elle et son mari. Or, des lettres de M"' Garlyle, — que Froude n'a point publiées, mais (ju^il a certainement connues, — établissent i\uil ii y a point dans tout cela un seul mol c[ui soit vrai. Elles nous font voir que M"*®Garlyle a été présentée à lady Ashburton par un ami commun, Alonckton Milnes, pendant un séjour de Carlyle en Ecosse, que, depuis lors, elle n'a point cessé de fréquenter cette dame en l'absence de son mari, que jamais elle n'a été traitée par elle qu'avec une extrême amabilité, que Carlyle Ta toujours laissée « absolument libre » d'agir avec elle comme elle le voudrait, et que c'est elle-même qui, lors du fameux voyage, a préféré à la compagnie de lady Ashburton celle de son médecin dans un autre wagon. Mais, au reste, je ne saurais songer à relever ici les fausses alfirmations de Froude touchant cet épisode, qui lui est évidemment apparu comme la scène dominante de tout son roman.

Et ce roman est bâti tout entier à l'aide des procédés que je viens de signaler. Non seulement Froude n'a tenu aucun compte des recommandations de Carlyle; non seulement il a publié des pièces dont Carlyle, eu termes exprès, avait défendu la publication \ non sseu-

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lement il a poussé le manque de tact jusqu'à faire imprimer ses « révélations » trois mois à peine après la mort de Thomme qui lui avait ingénument confié le soin de sa mémoire : il a encore constamment travesti et défiguré les documents qu'il détenait, avec l'incessante préoccupation d'en tirer un témoignage de l'égoïsme de Garlyle, de sa brutalité, de son impitoyable tyrannie à l'égard de sa femme. Aussi le neveu tle Garlyle, pour réhabiliter la mémoire de son oncle, n'a-t-il eu qu'à publier, presque sans conmientaire, les lettres et les fragments de lettres que Froude avait supprimés. Les deux volumes qu'il vient de nous offrir, ne sont ainsi qu'une sorte de supplément aux recueils que nous possédions déjà de la correspondance de M™" Garlyle : mais un supplément précieux à tous les points de vue, et dont un des principaux effets va être de modifier de fond en comble la portée et le caractère des recueils précédents.

Il serait injuste de ne pas reconnaître, toutefois, que M'^^Garlyle elle-même a collaboré, pour une certaine part, avec Froude et miss Jewsbury, à la confection du roman de son « martyre >u Le fait est que, surtout dans ses dernières lettres, elle se plaignait souvent de son mari. Elle se plaignait de lui, par exemple, parce

qu'il travaillait trop assidûment à son Frédéric^ ou parce qu'il s'était trompé sur la date de l'achèvement de ce livre, ou parce qu'il ne consentait pas à se laisser photographier, ou encore parce que, au contraire, il avait autorisé un peintre à faire son portrait. Parfois même ses doléances allaient plus loin : souffrant d'une grippe, ou d'un rhumatisme, elle accusait son mari d'être absorbé par son Frédéric au point de ne pas se rendre compte de la gravité de son état. Mais Froude, qui insiste beaucoup sur cette seconde catégorie de plaintes, ne peut certes pas avoir ignoré leur monstrueuse injustice, puisque, aux mêmes dates, des lettres de Garlyle à ses amis attestent éloquemment l'extrême inquiétude où il était de la santé de sa femme. Je cite cet exemple au hasard : j'en aurais une foule de pareils à citer. Quand M"** Garlyle se plaint de son mari, toujours nous avons la preuve certaine que sa plainte est injuste : et, le plus souvent, cette preuve se trouve dans ses propres lettres, précédentes ou suivantes. Et, d'ailleurs, son mari est peut-être la seule personne au monde dont elle ait quelquefois parlé autrement que pour s'en plaindre : car cette femme remarquable avait à un degré vraiment singulier le besoin naturel de se plaindre de tout et de tous. Vient-elle demeurer chez des amis riches ? Elle

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se plaint aussitôt de leur sottise et de Tennui qu'elle éprouve chez eux. En des termes qui ne laissent point d'être pénibles à lire, elle se plaint de sa mère, de son oncle, de ses tantes, de tous les parents de son mari dont, par hasard, elle se voit forcée de subir la compagnie. Elle s'obstine, malgré Tavis de son mari, à aller passer des semaines chez cette lady Ashburton chez qui Froude prétend que Carlyle Ta traînée de force; et, dès qu'elle y est, elle se plaint. de lady Ashburton, de ses invités, de la nourriture et du logement.

J'aurais voulu, ici encore, citer quelques exemples; mais je m'aperçois qu'il y en a trop : on en trouverait un, en moyenne, à chacune des six cents pages du recueil publié par M. Alexandre Carlyle. Voici seulement deux ou trois passages où M™* Carlyle parle de sa mère, dont Froude accuse Carlyle de l'avoir séparée. Le 27 mai i834, elle écrit à son mari que sa mère lui a proposé de voyager avec elle, mais qu'elle s'est « fortement opposée » à cette proposition. « J'ai assez à faire en ce moment, ajoute-t-elle, sans avoir encore à subir des scènes. » Le 2 août i836, elle écrit à son mari : « Vous connaissez les façons de ma mère. Elle est toujours prête à tout donner, excepté ce qu'on lui demande ; toujours prête à tout faire.

excepté ce qu'on la prie de faire. Du lait frais, par exemple, je puis en avoir autant que je veux, mais seulement avant mon déjeuner, ou après mon thé ; et quant au petit verre d'eau-de-vie, sans lequel je ne puis boire mon lait, elle me l'offre, me le verse de force, dans mon pudding, dans mon eau, partout, excepté dans mon lait, depuis que j'ai témoigné le désir de l'avoir dans mon lait. » Et, trois ans plus tard : « Ma mère continue d'être la plus insupportable des femmes; mais je la laissé faire et ne m'en soucie pas. Une fois par jour, généralement après le déjeuner, elle tente une attaque sur moi. Mais, en trois mots, je lui donne à sentir que je n'entends pas être molestée : étant bien résolue à tout faire plutôt que de me soumettre encore à de tels traitements. » Et quant à la façon dédaigneuse et féroce dont elle parle, en toute occasion, de la famille de son mari, de son frère Jean, d'une sœur pauvre chez qui elle a consenti à s'arrêter pour quelques heures, de cela je ne puis me résoudre à citer des exemples : le lecteur risquerait, se méprenant sur la signification de ces fâcheuses paroles, d'y voir autre chose qu'une simple manie naturelle de se plaindre. Le frère de Carlyle ayant perdu sa jeune femme, M"' Carlyle ne va-t-elle pas jusqu'à reprochera celle-ci d'avoir, à dessein, « gaspillé » sa propre vie et

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celle de Tenfant qui allait naître d'elle? « Sans doute, elle devait mourir de sa maladie ; mais si elle était restée chez elle, au lieu de passer son temps à chercher des maisons, elle aurait pu, du moins, mettre son enfant au monde. » C'est là toute l'oraison funèbre qu'elle consacre à sa jeune belle-sœur.

Elle dit quelque part de miss Jewsbury que celle-ci « est en train de tourner à la vieille fille méchante ». Je ne vois pas, en vérité, de mot qui puisse mieux la définir elle-même, telle que nous la montrent ses lettres et son journal intime. Telle, du reste, elle était apparue à tous ceux qui avaient eu l'occasion de l'approcher. Il n'y a pas jusqu'à Froude qui ne nous avoue qu'avec toutes ses qualités elle était (c dure comme la pierre ». Browning qui la connaissait bien, l'appelait « une femme dure, n'aimant personne, et impossible à aimer ». Et, en vérité, quand on a lu la série de ses lettres, c'est la profonde, fidèle, et invincible affection de Carlyle pour elle qui finit par apparaître comme l'unique mystère de leurs relations.

On a répété qu'elle était fort intelligente : et peut-être Tétait-elle vraiment, mais d'une intelligence toute positive, sèche et dure comme son cœur. Jamais elle n'a eu de goût pour une belle œuvre, ni pour une grande idée. La nature lui

faisait horreur. « Vous aimez à dire que Dieu a fait la campagne, et que l'homme a fait la ville, écrivait-elle à son mari ; mais je vous assure que le diable a pris une grosse part à Tune et à l'autre. » Sa lecture favorite était, avec les romans du jour, le compte rendu des séances de la Cour d'assises. Et, quand la Cour d'assises chômait, M"* Carlyle lisait, relisait des histoires de crimes anciens ; elle occupait ses nuits à dévorer de vieux volumes de la chronique de Newgate. Elle ne cessait point de se quereller avec ses fournisseurs, et aimait à se vanter des victoires qu'elle remportait sur eux. Ses bonnes, aussi, ont dû tenir dans sa vie une place énorme, à en juger par celle qu'elles tiennent dans ses lettres. Mais l'on peut dire que le principal effort de son intelligence consistait à briller dans la conversation. Elle en avait un désir si constant et si naturel qu'elle ne pouvait se trouver dans un wragon, dans une diligence, dans une salle d'attente, sans engager aussitôt l'entretien avec ses voisins et sans chercher à les émerveiller de ses traits d'esprit. Vingt fois, écrivant à son mari, elle se glorifie de compliments que lui ont faits des compagnons de voyage inconnus. Dans les salons, elle soufi*re cruellement dès qu'elle n'est pas seule à être écoutée. <c Une seule personne brillante à la fois, dit-elle, c'est

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charmant ; mais une maison pleine de personnes brillantes me donne toujours l'envie de partager le goût de George Sand pour la stupidité. »

Sa mauvaise humeur contre lady Ashburton ne vient, — aucun doute désormais n'est possible là-dessus, — que de ce qu'elle a trouvé chez cette dame des talents de conversation supérieurs aux siens : et lorsque, plus tard, la seconde lady Ashburton lui prodigue, ainsi qu'à son marl^ les mêmes amabilités que leur avait prodiguées la première, elle avoue qu'elle est ravie, parce que celle-là s'occupe davantage de faire briller ses visiteurs que de « se montrer ellemême et d'être admirée ». Revoyant un certain Rennie, qui a été amoureux d'elle pendant sou enfance, elle note dans son journal : « Il m'a regardée, à un moment, comme s'il trouvait vraiment que je parlais bien, n Et, une autre fois, elle se plaiiit qu'un de ses visiteurs ne lui ait parlé que de lui, « tandis qu'autrefois les hommes écoutaient avec un intérêt réel ou simulé ce qu'il me plaisait de leur dire de moi ïj*

Volontaire, capricieuse, gâtée par les flatteries de ses parents, et plus encore, peut-être, par celles de son mari, elle en était arrivée à ne plus pouvoir supporter la moindre contrainte. « Je crains que lady Ashburton n*ait un penchant à faire la loi, disait-elle; et moi, de mon

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côté, j'ai un véritable génie pour ne point subir qu'on me fasse la loi. n Ou bien : « Je défie le monde entier de me citer un seul cas oîi j'aie fait une chose quelconque, après avoir d'abord refusé de la faire. » Elle avait besoin de dominer toujours et partout : et son mari s'élait, de bonne heure, accoutumé à lui obéir. A soixante ans, Carlyle, qui couchait seul au second étage , n'avait pas la permission de fumer dans sa chambre: il était forcé de descendre au fumoir, la nuit, quand il ne pouvait pas dormir ; et souvent sa femme se plaignait k ses amis du bruit qu'il faisait dans les est-aliers. Comme je Taî dit, elle le « renvoyait », littéralement, tous les étés, pour procéder à ce nettoyage annuel de sa maison qui paraît avoir été un des plus grands bonheurs de sa vie. En vain la priait-il de raccompagner en Ecosse, ou, plus tard, en Allemagne, lorsqu'il préparait sa biographie de Frédéric II. Elle lui répondait ; <f Les lacs m'ennuieraient, dans les dispositions utilitaires où je suis en ce moment. Et puis ces Spedding, chez qui vous allez, sont assurément d'excellentes gens, mais, comme disait Sterling des Bartons, si diablement peu stimulants \ » Quant au projet de voyage en Allemagne, elle lui écrivait : « Je vote pour que vous fassiez ce voyage sans moi. Je n'aurais que de l'ennui à iHre là-bas, avec l'idée de

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notre maison, ici, toute sens dessus dessous... Vous m'emmènerez une autrefois, si vous jugez que le pays vaille, pour moi, la peine d'être vu. n El Carlyle partait seul, pendant qu'elle se délassait de son nettoyage par des séjours prolonges chez lady Ashburton : et, tous les jours, en de longues lettres, il lui décrivait ses sensations d'Allemagne, en échange du récit qu'elle lui taisait des confidences ou des révoltes de sa cuisinière.

« Je me suis mariée par ambition, éci'ivaitelle en ]856; mon mari a dépassé tout ce que mes plus folles espérances pouvaient attetidre de lui : et cependant je suis malheureuse ! » Malheu' reuse, elle semble bien l'avoir été, en effet, étant née avec un besoin foncier de souffrir ; mais nous savons du moins, désormais, que ce n'est pas de Carlyle que lui est venu soti malheur- Et nous ne pouvons nous empêcher de croire qu'elle aurait eu, malgré tout, une vie plus heureuse si, au lieu de ne s'être mariée que tt par ambition », elle avait, dès le début, essayé d'aimer Thomme qui, de toute son âme, ne demandait qu'à l'aimer. Son exemple. Dieu merci, n'est plus pour prouver qu'il n'y a pas au monde t( de profession plus pénible que d'être la femme d'un homme de génie » : il nous prouve seulement que, mênaje dans cette profession-là «

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les plus brillantes qualités intellectuelles ne valent pas la simplicité de cœur, la tendresse, et l'amour. « Ah ! madame, disait à M"' Carlyle le vieux Sterling, quel dommage pour vous que vous ayez tant d'esprit'! »

Il y avait une fois une jeune fille qui, maladive, à demi paralysée, forcée de passer ses journées sur une chaise longue, se distrayait de ses tristesses en écrivant des vers. Ses tristesses, d'ailleurs, ne lui venaient pas seulement de sa mauvaise santé et de la vie de recluse où elle était condamnée. Elle avait en outre à subir la monstrueuse tyrannie d'un vieillard égoïste et dur, son père, qui semblait s'être donné pour tâche de tourmenter ses enfants, leur défendant de sortir, de recevoir des visites, les empêchant de prendre leur part d'aucun plaisir, allant même jusqu'à leur signifier que jamais il ne consentirait à les laisser se marier. Et au poids de cette tyrannie s'ajoutait, pour la jeune fille, une autre peine, plus lourde encore à porter. Durant une cure qu'elle avait faite au bord de la mer.

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