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LE CAPITAINE MARTIN, DU 36 ? R. I

objectifs, s'y organisait défensivement et prenait toutes mesures pour repousser une contre-attaque possible, en attendant de poursuivre la progression suivant l'horaire fixé.

Tout à coup, une vive fusillade s'élève à sa droite.

— Il était 7h30, me dit-il. Des mitrailleuses se mettent à claquer; des Boches surgissent au milieu des compagnies du bataillon voisin.

Ils sortaient de toutes parts dans la tranchée comme d'une éponge qu'on presse.

J'appelle mon agent de liaison.

— Tu vas joindre le commandant Bruder.

Il faut que je connaisse la situation de son bataillon. Va le trouver lui-même, et tu viendras me rendre compte.

L'homme part Il ne revient pas.

Mais je vois bientôt des brancardiers ramener le commandant Bruder, la poitrine traversée d'une balle.

Soudain, privés de leur chef, des éléments

du bataillon refluent sur nous... Ils entraînent quelques-uns des miens... Ma droite risque d'être ébranlée.

Je m'y précipite. Une véritable pluie de balles nous accueille. J'en reçois une qui perce mon casque et me frappe ici (Il porte une trace sanglante à la tempe gauche. Diable ! il l'a échappé belle).

Je suis un peu étourdi sous les chocs, mais je me ressaisis.

Mon clairon était auprès de moi.

— Sonne la charge !

Les clairons sont faits pour s'en servir.

Vous savez, ça prend aux entrailles, cette sonnerie-là!

Mes « gribiers » se sont arrêtés, se sont jetés, à coups de baïonnette, à coups de crosse sur les Boches, — qui ont tourné les talons

Le capitaine M... « dans le civil » était un pacifique opticien.

Le Colonel Roland, du 35e R. I.

De haute taille, fortement charpenté, très droit, une cinquantaine d'années, cheveux gris, coupés courts, soigneusement lissés et arrondis sur le front ; l'œil légèrement voilé sous le pli de la paupière qui se continue par la patte d'oie profondément creusée; la moustache presque blanche relevée en croc, mais très simple. Une forte mouche à l'ancienne mode du soldat français. Figure de modestie, d'austérité et d'énergie.

Genre de soldats cherchant peu la popularité. La rigidité de leur conception du devoir fait que le troupier se sent, tout d'abord, mal à l'aise devant eux, et il le manifeste avec sa verdeur d'expression coutumière.

Arrive le 16 avril Le régiment doit attaquer.

A l'heure « H » (6 heures), dans la pâleur brumeuse du matin, on voit se dresser audessus de la tranchée de départ la haute stature du colonel.

A la tête de la première vague, il dirige l'assaut.

Calme, d'un pas égal, il marche sur les tranchées boches.

Électrisés, les hommes sont irrésistibles. Successivement, première, seconde position ennemie se trouvent conquises.

Les tirs de barrage se déclenchent avec fureur.

Les obus craquent de toutes parts, lançant vers le ciel leurs nuages de fumée noire et de terre.

Toujours impeccablement droite, la haute taille du colonel se dresse au-dessus du tumulte et de la poussière.

(i) Le 16 avril 1917, date de notre offensive entre Reims et Soissons.

LIEUTENANT-COLONEL ROLAND, DU 35e R. I.

LE COLONEL ROLAND, DU 35e R. I.

Il va, les yeux fixés vers le but.

Le but, c'est le village de Berméricourt.

A 8h40, avant même l'heure prescrite, le colonel y entre, le premier. Les hommes le suivent.

Ce courage sublime les a conquis.

Ils applaudissent et fêtent leur chef de vivats.

Les mains se tendent. Les langues se délient. On est en confiance.

Un caporal (l) — un brave qui n'en est pas à sa première attaque — s'écrie :

— Eh bien ! mon colonel ! Cette fois on ne dit plus : « On les aura ! » on peut dire : « On les a ! »

Le colonel, alors, sent une émotion indicible l'étreindre. Les larmes lui montent. Il balbutie :

— Mes enfants ! Mes chers enfants !

Ils le suivront maintenant jusqu'à la mort.

(1) Le caporal S/monet (Voir infra, p. 135).

La Mort du Pilote

n a fermé les persiennes de la petite

V^y chambre devenue chambre mortuaire.

Le rideau est tiré, l'obscurité complète.

Pour cierge, une bougie sur la petite table couverte d'une nappe. Auprès, une branche de buis bénit.

Dans l'ombre, la flamme éclaire sur l'oreiller blanc le visage exsangue de l'infortuné jeune homme Ses cheveux châtains, sans encore un fil d'argent, pendent inertes et ternes le long de ses joues verdies. La mort a affiné ses traits. Il est souverainement beau. Le nez mince et droit, la bouche

(i) Le capitaine Couderc, de l'aviation de la Ve armée, tué le dimanche 25 février 1917.

LA MORT DU PILOTE

délicate, la commissure des paupières un peu rougie.

Il est là, allongé sur le lit, dans sa vareuse noire d'artilleur sur laquelle sont posées sa croix d'honneur et sa croix de guerre aux trois palmes. Les deux mains croisées tiennent un crucifix, de leurs longs doigts cireux, effilés et retroussés du bout.

A côté de l'aumônier — en longue capote passée et chevronnée — qui, agenouillé, dit les prières, un camarade, le képi à la main, est debout. Il songe. A quoi? à la mort qui rôde sans cesse autour de nos vies? Non. Il pense à la vaillance de celui qui gît sur la couche funèbre, à son inlassable conscience, à la sûreté de cette intelligence. Il pense que ce sont les meilleurs qui s'en vont et que la guerre fait la sélection à rebours. Il pense aussi à la veuve et aux deux petits. Deux enfants ! Consolation suprême ! qui perpétueront un nom dont ils auront droit d'être fiers.

Samedi, il nous disait :

— J'ai idée que demain il fera beau. Je pourrai voler.

Il donnait son programme.

Et dimanche, ce fut en effet une radieuse journée de printemps. Un ciel rayonnant, d'un bleu sans fond, avec une brume légère enveloppant de gaze violette les arrière-plans et rendant plus lumineux les premiers. Une allégresse joyeuse flottait dans l'air. Les oiseaux chantaient; la terre au loin buvait la belle lumière, la belle lumière d'or annonciatrice triomphante des " renouveaux victorieux.

Il partit. Et maintenant, le voici, pauvre - chair inerte.

Au sortir, je croise le lieutenant Gramn, un cavalier. Petit, sec, blond. Figure d'aigle. C'est l'observateur qui était avec notre malheureux camarade.

— - Comment cela s'est-il passé?

— Nous sommes montés à 3.500. Quatre

LA MORT DU PILOTE

Boches se sont immédiatement mis sur nous. Les deux ISfieuport qui nous accompagnaient les ont pris en chasse. Trois des Boches ont quitté la partie, mais la mitrailleuse d'un de nos Nieuport s'est enrayée.

Le quatrième Boche a continué à tournoyer autour de nous.

Il y avait une demi-heure que nous cherchions à passer. Il était I5h30. Enfin nous crûmes le chemin libre... Nous filons... Tout à coup, je vois le Boche qui restait prendre de la hauteur, nous survoler, puis se laisser tomber en nous rasant par derrière.

J'ai entendu claquer cinq ou six coups, pas plus.

Je m'apprête à tirer... A ce moment notre appareil pique. Le Boche en profite pour s'échapper. Je pense : « Couderc veut revenir. » Mais l'appareil pique de plus en plus... Je me retourne : je vois Couderc à la renverse sur le siège... Il était mort. Un filet rouge coulait sur sa poitrine.

Je me sentis perdu. Je confiai mon âme à Dieu. Il faut croire que l'on a dans ces cas-là une présence d'esprit qu'on ne se soupçonnait pas... Je brisai le mica et saisis le manche à balai... Or je ne connais rien au pilotage. Je ne sais pas comment je me suis sauvé. Je n'en sais rien. Ou plutôt si : j'ai fait les mouvements comme il fallait. L'appareil penchait à droite, j'ai porté le manche à balai à gauche : il s'est redressé, j'ai fait mon virage et j'ai dirigé sur un bois que je voyais.

Si ç'avaient été de gros arbres, j'aurais pu me casser quelque chose; mais non, c'étaient des petits arbres, buissonneux. L'avion s'est posé tout doucement... Pas une égratignure !.....

Et l'on sent encore dans ses yeux l'épouvante de cette chute de 3.000 mètres, faite en pilotant le dos à la direction et face à face avec le cadavre de son compagnon.

LA MORT DU PILOTE

Pauvre camarade! si souvent sorti victorieux de la lutte!

Que des plus nobles fleurs sa tombe soit couverte!

Vivre et mourir pour la grandeur et la beauté de la société humaine à laquelle on appartient, c'est là le tout de l'homme.

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