AVEC UNE DIVISION D'ATTAQUE
4h4$. — Une lumière pâle blanchit faiblement le ciel lourd de nuages.
Depuis hier, 18 heures, le canon tonne sans interruption. On dirait le roulement d'un tambour géant.
Toute la nuit, vent et pluie. L'averse vient de cesser, mais le boyau est plein d'eau. On enfonce dans la boue jusqu'aux chevilles.
jhjo. — Au poste de commandement du colonel Nieger Grand, la taille svelte et
(i) Le lieutenant-colonel Nieger, commandant le 44e régiment d'infanterie.
L'OFFENSIVE ENTRE REIMS ET SOISSONS
bien prise, moustache blonde, cheveux en brosse, yeux clairs, les traits fins au ferme dessin; physionomie d'intelligence et d'énergie.
Il cause avec son adjoint et deux capitaines, jeunes gens gais, rieurs, déjà casque en tête, l'équipement mis et le ceinturon bouclé. La canne ferrée à la main, ils sont prêts à partir.
Il y a quelques jours à peine, ils organisaient joyeusement une fête et montaient une revue dont leur esprit avait fait les frais.
Dehors, le jour se lève peu à peu. Maintenant, c'est une clarté blafarde qui s'étend sur la plaine grise.
Les deux capitaines vont rejoindre leur compagnie.
Le colonel leur serre la main.
— C'est bien ! allez ! Je vous rejoindrai là-bas.
$h45> — Dans la parallèle de départ.
Sous la pâle lumière du petit jour, les hommes sont accroupis à môme la boue, au fond de la tranchée, adossés aux parois.
Les uns dorment, le casque sur le nez, la bouche entr'ouverte. Les autres, placides, fument une cigarette.
Ce sont des jeunes, classes 16 et 15.
Leur bonne figure colorée prend dans le sommeil une expression enfantine.
En voici deux qui, pour avoir moins froid, reposent fraternellement dans les bras l'un de l'autre.
— Tout le monde est debout, le fusil à la main, baïonnette au canon. On boucle une dernière bretelle. D'un coup de main, on recule la musette qui vient trop en avant.
Au loin, le ciel s'éclaire. Une lueur orange s'allonge entre les nuages qui maintenant sont d'une belle couleur gris perle.
Malgré le roulement continu du canon
LIEUTENANT-COLONEL NIEGER, DU 44e R. I.
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qui assourdit, un rossignol chante à plein gosier.
La plaine se perd dans la brilme où jaillissent de toutes parts des flammes fugitives : les arrivées.
6 heures. — En avant!
Sans bruit, sans un mot, les hommes montent sur la plaine en s'aidant des genoux, en prenant le fusil que leur tend un camarade déjà grimpé.
D'un pas vif ils s'éloignent, la baïonnette haute, vers la tranchée boche.
Pas de cris. Pas même de commandement. Par petits groupes, isolément, ils vont en silence, rapidement, sans l'ombre d'une hésitation.
Chacun sait où il doit parvenir, et dans la pâleur froide du matin, s'y dirige tout droit.
Les mitrailleuses crépitent. Les balles miaulent. Les obus rageurs craquent avec
un déchirement effroyable, une fumée noire et le vrombissement des éclats qui sifflent de toutes parts...
La vague avance toujours. Les hommes contournent tranquillement les îlots de fils de fer qui ont échappé au marmitage.
6h jo. — Sous le tir de barrage boche, le bataillon a franchi les trois cents mètres qui le séparaient de la première ligne boche.
Un obus vient d'éclater au pied du colonel Nieger. Deux de ses agents de liaison sont tués, lui renversé, touché au pied, au bras, au côté.
Les balles sifflent d'un crissement continu. Le fracas de la canonnade augmente de moment en moment. La plaine est fulgurante d'éclairs.
Le commandant de Pélacot prend le commandement du régiment; le capitaine Arlabosse, celui du Ier bataillon.
A travers les fils de fer hachés dont il ne
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reste plus que des débris qui semblent roulés le long des brèches, les 2 e et 3 e compagnies occupent la tranchée allemande du bois de Séchamp, c'est-à-dire la ligne de la première position boche, tandis que la ire compagnie nettoie à la grenade les tranchées franchies et renvoie à l'arrière cinquante prisonniers.
Cependant, à droite, le bataillon Chenost, du 60e, a brillamment enlevé sa partie de première ligne boche. Appuyé sur la gauche par le bataillon Madamet, il marche de l'avant, laissant au bataillon DufFet le soin de nettoyer le terrain conquis.
Cent prisonniers, des mitrailleuses, des minenwerfers, sept pièces de 77, un canon-revolver sous coupole blindée, tel est le butin.
Notre ligne avance sur tout le front; le 35e et le 42e, malgré les tirs de barrage et le feu des mitrailleuses, ont, eux aussi, sur la droite, accompli leur mission et expédié vers l'arrière de nombreux « Kameraden ».
éh)j. — Nous progressons vers le bois du Champ du Seigneur, dont les organisations interdisent seules désormais l'accès de la deuxième ligne boche.
La position intermédiaire est enlevée. On s'empare d'une mitrailleuse et de cinquante prisonniers dont vingt officiers.
6h jo. — L'horizon se dégage. La masse sombre du bois du Champ du -Seigneur se détache dans le soleil.
Le bataillon, déployé comme à la manœuvre, part à l'attaque, la 2e compagnie à gauche en direction de la corne nord du bois, la 3 e compagnie au centre vers la corne ouest, la ire compagnie au sud.
Un combat furieux s'engage dans la clairière qui s'ouvre au centre du bois entre la 3 6 compagnie et des groupements ennemis. On se bombarde de grenades à bout portant.
En quelques minutes, la 3e compagnie
PRÈS REIMS (MARNE) — LES LIGNES ALLEMANDES DÉTRUITES PAR L'ARTILLERIE, MAI I9I7
DANS LA MARNE CHAPELLE D'UN TOMBEAU AYANT SERVI AUX ALLEMANDS DE CHAMBRE NOIRE POUR LA PHOTOGRAPHIE
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n'a plus d'officiers. Mais ses braves avancent toujours.
Cinquante « Feldgrauen » dont vingt officiers sont faits prisonniers.
La lisière extérieure du bois est occupée ; cependant, une autre compagnie du régiment conduite par son chef, le capitaine Jarre, enlève successivement à la baïonnette une batterie de 130 et deux batteries de 77, clouant les servants sur leurs pièces ou les capturant.
Les Boches s'enfuient vers les boyaux qui mènent à leur deuxième ligne. On voit les larves grises ramper sur la terre blonde, se laisser rouler par-dessus les parapets tant ils sont pressés.
Le capitaine Pineau, commandant la compagnie de mitrailleuses, fait braquer en hâte ses pièces, et de son feu roulant cloue sur place les larves qui n'ont pas eu le temps de se mettre à l'abri.
Tl est 711 20.
yh 20. — Le bataillon s'organise sur la lisière est du bois du Champ du Seigneur et se prépare à attaquer la deuxième position boche.
Elle emprunte, ici, la voie ferrée Reims — Soissons.
Un glacis de six cents mètres environ de largeur nous en sépare.
Les Boches balaient de mitraille cet espace libre : 150, 210 s'y écrasent, tandis que le tac-tac des mitrailleuses claque de toutes parts.
Mais nous voyons avec joie nos 155 s'abattre sur les lignes boches et faire monter en l'air leurs colonnes de terre et de fumée.
Le soleil, comme une nappe d'argent en fusion, étincelle entre les nuages et répand sa fraîche lumière sur ce champ de désolation.
fl jo. — L'attaque contre la deuxième position est déclenchée.
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Par les boyaux, par la plaine, la vague progresse.
Dans un boyau, une mitrailleuse boche continue à tirer.
Un lieutenant, le lieutenant Mougenot (I) s'élance.
— Robillard, crie-t-il à un de ses fusiliersmitrailleurs qui se trouve à côté de lui (jeune classe 16, solide Bourguignon taillé en force), Robillard, viens avec moi!
Suivi du poilu, il saute dans la tranchée boche, à coups de revolver brûle la cervelle des trois servants et s'empare de la mitrailleuse : elle ne gênera plus notre avance.
8h2o. — Voici la voie ferrée.
Un talus de plus de deux mètres. A la baïonnette !
Le talus est escaladé. Rien ne résiste. Les Boches sont bombardés dans leurs
(i) Du 44e régiment d'infanterie.
abris (de vraies casemates), assommés, cloués sur les parapets.
Toute la ligne est enlevée jusqu'à la hauteur de Loivre.
Les « Feldgrauen » sortent de leurs niches et se sauvent, en levant les bras, à l'arrière de nos lignes.
Le soleil, maintenant, dore la plaine et fait étinceler devant nos troupes les murs blancs de Berméricourt.
8h 30. ~ Tandis qu'à droite et à gauche les autres régiments prononcent leur mouvement en avant, le 35e régiment d'infanterie marche sur Berméricourt, son colonel en tête, le colonel Roland Grand, sec, moustache grise et forte mouche à la vieille mode française, figure d'austère et énergique soldat.
Depuis le début de l'action, il mène le train avec sa première vague d'assaut.
Il entre dans Berméricourt.
(1) Voir supra, p. 37.
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Oublieux des « rracs » des obus, des balles qui, brusquement, miaulent aux oreilles, les soldats trépignent de joie.
L'un d'eux, le caporal Simonet, se précipite vers son héroïque colonel, lui serre les mains.
— Eh bien ! mon colonel. Cette fois, on ne dit plus : « On les aura », on peut dire : « On les a! »
Quatre cents prisonniers prennent le chemin de Paris, pendant que quelques hommes poursuivent les Boches en fuite sur les pentes de Brimont.
A droite, le 42e déblaie vaillamment le terrain devant lui.
9h 13. — Le soleil se cache.
Les Boches écrasent d'obus les tranchées et les batteries conquises. Mais la 14e division d'infanterie s'organise sur le terrain qu'elle vient de si brillamment enlever, prête à résister à toutes les canonnades et à toutes les contre-attaques.
En trois heures, elle avait accompli une avance de trois kilomètres en moyenne et de plus de quatre sur certains points.
Les quatre vieux régiments qui, depuis la prise de Mulhouse en août 19 14 jusqu'à la Somme, en passant par la Champagne et Verdun, ont été de toutes les attaques et de toutes les gloires, viennent d'ajouter à leur histoire une nouvelle page d'héroïsme.
La Charge des Chars d'assaut
Le grand fait nouveau de notre offensive a été l'emploi par notre armée des chars d'assaut. Nos vaillants alliés ne sont plus seuls à avcjir des tanks. Nous avons, nous aussi, les nôtres.
Le 16 à l'heure « H », ils étaient prêts. Sitôt que l'avance de l'infanterie le permit, on vit, dans la plaine, en longue file s'avancer les modernes « chevaliers bardés de fer ».
Spectacle prodigieux.
Franchissant tous les obstacles, les chars passèrent la première puis la deuxième ligne
(i) Le 16 avril 1917.
boche. Là, ils s'arrêtèrent, comme pour reprendre haleine, reformant leur ligne en des évolutions qui éveillaient l'idée d'un carrousel fantastique enfanté par l'imagination d'un Wells.
Puis ils repartirent à l'assaut, lançant la mitraille sur l'ennemi effaré.
L'héroïsme des équipages a été au-dessus de toute admiration, et le généralissime, par une lettre autographe, a tenu à lui rendre hommage immédiatement.
Le sang-froid des pilotes, î'ardeur au combat des équipages ont couvert de gloire la « sixième » arme, dès son baptême du feu.
Les exemples ne se comptent pas.
Le sous -lieutenant Mousset ne peut avancer : un éclat d'obus a provoqué une panne de moteur.
Il descend, tire du char les mitrailleuses, s'installe dans un trou d'obus et mène le combat, comme naguère, au 101e régiment