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LES ANTHROPOÏDES

Visite à Soissons{i)

n chemin défilé, accessible seulement aux voitures légères, mène jusqu'à la

ville.

Une petite place déserte. Nous , tournons à gauche et, par un cloître abandonné et transformé partiellement en dépôt de ferraille, nous arrivons à Saint-Jean-des-Vignes.

Sain t-Jean-des- Vignes serait une église aux proportions imposantes s'il en existait autre chose que le portail occidental.

En réalité, c'est un narthex du treizième siècle jusqu'au deuxième étage et dont les tours à la toiture effilée en pierres imbri-

(i) Novembre 1916.

quées semblent être du quinzième. La construction, sur quelque face qu'on la considère, est criblée d'éclats d'obus.

Il est 4 heures à peine.

Le soir commence à tomber.

Ciel de novembre, gris de nuages, lumière pâle.

La rue Saint-Martin est déserte. C'est la seule habitée, me dit mon guide. Elle ne l'est pas beaucoup.

De loin en loin, on voit comme une ombre — femme vêtue de noir ou vieillard, le pardessus serré — qui longe les murs d'un pas hâtif. A chaque maison, une boutique ; mais toutes les devantures ont les stores baissés. On lit : Modes, Chaussures, Grand Ba^ar. La maison est morte ; le plus souvent un étage a été crevé par quelque 150 ou quelque 210. Par place, un amas de décombres. Des poutres calcinées, des pierres, des plâtras.

Il y eut là, naguère, de la vie. C'était la

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Grande-Rue de la petite ville où, à cette heure, fonctionnaires, rentiers, officiers, bourgeoises escortées de leurs filles, faisaient la promenade quotidienne, où s'échangeaient les nouvelles, où s'ébauchaient les intrigues. On entrait dans les magasins, pas toujours pour acheter. Des voitures passaient, même des autos, qui s'arrêtaient, secouées par le ronflement du moteur.

Aujourd'hui, c'est le silence, le vide.

Des anthropoïdes ont jugé expédient de venir faire ici une incursion, munis de formidables engins de destruction, qui en quelques secondes font un monceau de décombres sans nom de ce que le travail patient de plusieurs générations avait mis des années — ■ parfois des siècles — à édifier.

Voici l'église Saint-Léger que les pieux Soissonnais contemporains du Grand Roi firent élever dans le gracieux et noble style à la mode alors et inspiré du Gésu de Rome. Après le siècle confus et trouble des guerres

de religion, les âmes se retournaient ferventes vers l'immuabilité majestueuse du catholicisme, et ce regain de ferveur faisait surgir des églises nouvelles.

La gracieuse tour qui surmonte l'étage classique à volutes et pots de fleurs n'existe plus qu'en façade.

Un obus l'a frappée par derrière et creusée d'un vaste trou béant par où se voit l'ossature en partie rompue. La voûte en plein cintre de la nef est crevée. Des débris d'encorbellement, des claveaux de voûte jonchent le sol en tas. Le noble ex-voto de pierre des ancêtres n'est plus qu'une ruine lamentable.

Le cœur serré, on quitte ces pierres et on reprend la lugubre promenade à travers les rues muettes et sinistres.

Le soleil se couche par delà les coteaux qui bordent l'Aisne. De longues bandes oranges éclairent les nuages gris. De l'horizon, des raies de lumière pourpre jaillissent

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encore, aveuglant la terre d'une oblique clarté.

Dorée de ces derniers feux du jour, la cathédrale se dresse, regardant au loin la vallée.

Partout les pierres sont ébréchées. Dans le flanc nord s'ouvre une large plaie. Devant le portail ce ne sont que monceaux de pierres écroulées, qu'il faut enjamber pour gagner les portes.

Mais les portes sont closes. Une vieille dame en deuil nous indique le chemin pour pénétrer dans la basilique frappée à mort.

Il faut contourner l'abside. Les baies, veuves de leurs vitraux, sont, à cette heure crépusculaire, des trous noirs, béants.

Une porte basse. La sacristie noyée d'ombre. Des femmes en deuil agenouillées.

L'autel. Deux cierges. Un prêtre célèbre un office. Une prière monte de ces âmes, sans nul doute pour le salut de ceux qui sont dans les tranchées ou le repos des chers disparus. Au dehors, le canon gronde.

De la sacristie on passe dans la nef, admirable œuvre du treizième siècle.

Les travées se succèdent régulières et de merveilleuse construction. Ce qui faisait évidemment la beauté de la cathédrale, ce n'était pas, comme à Reims, la splendeur de la décoration sculpturale, mais la simple et sublime noblesse des lignes. Des bas. côtés, un triforium, une verrière. Le tout, d'un bonheur de proportions incomparable, chefd'œuvre d'harmonieux équilibre.

Mais des sauvages sont venus. Aujourd'hui, trois travées près du narthex sont éventrées. Plus de voûtes ; la charpente, à claire-voie. Un monceau de pierres brisées gît au bas.

Cette blessure, que nous avions vue affreuse du dehors, est ici plus douloureuse encore. Cependant, dans l'ombre qui s'épaissit, un cantique plaintif vient de la sacristie avec des accords d'harmonium.

Pauvres âmes priantes!

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