LE CRIME DE SOISSONS
2 lévrier — La batterie a tiré de 9h 30 à iou 30 sur la cathédrale et en particulier sur le clocher : 29 shrapnells, dont 16 au but.
2 j février — 21 obus sur la cathédrale.
Notez que la cathédrale se trouve dans un bas-fond et ne saurait servir d'observatoire intéressant.
Et voilà comment trois travées de l'admirable basilique du treizième siècle sont éventrées ; comment un monceau de pierres et de plâtras sur le pavement est tout ce qui reste des nobles voûtes écroulées, qui aujourd'hui montrent leur charpente à clairevoie comme une poitrine dont on verrait les côtes.
La préméditation du crime est indéniable; la preuve, irréfutable.
Ces êtres se sont mis hors de l'humanité, et, chaque jour, s'élève plus haut la montagne de honte sous laquelle ils demeureront éternellement écrasés.
Us bombardent toujours
la Cathédrale de 'Reims
Il fallait s'y attendre.
C'est Reims qui paie la déconvenue de Douaumont.
Mercredi dernier, 25 octobre, les anthropoïdes n'ont pas lancé moins de deux cent cinquante obus sur la ville. Hier, bombardement toute la journée. Aujourd'hui, 27 octobre, le signal a été donné à 7 heures, ce matin, par une salve brutale d'une cinquantaine d'obus. Ils font du tir de zone. Par ce temps gris où le ciel et la terre sont enveloppés d'une même brume humide, ils arrosent au hasard la ville otage, de préférencele centre et les alentours de la cathédrale.
ILS BOMBARDENT LA CATHEDRALE DE REIMS
Cependant, par la rue de Vesle, aux boutiques closes, aux maisons muettes et comme endeuillées, les habitants qui restent vaquent tranquillement à leurs occupations. Sous les hauts peupliers dorés par l'automne, le long du canal, deux jeunes ouvrières, en cheveux, les joues avivées par l'air frais, passent sans hâte, en causant.
La rue Libergier, à l'ombre de sa double rangée d'arbres, est presque intacte. A peine les façades de pierre sont-elles grêlées de quelques éclats.
Cependant, à droite, à gauche, de formidables coups de marteau retentissent. C'est le bombardement qui continue.
Au bout de l'allée feuillue surgit, somptueuse et élégante malgré sa masse, la cathédrale.
Hélas! Quel désastre! Au pied de chaque contrefort de la façade, des parements de sacs à terre protègent ce qui reste des mer-
veilleux pieds-droits, des archivoltes délicieusement sculptées.
Nous ne reverrons plus le sourire de l'Ange de l'Annonciation ni non plus la Reine de Saba. Seule, la place en subsiste : une gibbosité blonde sur la pierre noire.
Finies aussi, ces délicates garnitures de roses-églantines que le sculpteur poète avait peuplées d'oiseaux de pierre et qui perpétuaient le doux rêve printanier du vieil imagier..
Tout cela ne vit plus qu'au fond de notre cœur, mais y vivra comme une exquise image de l'éternelle beauté, tant que l'acier des anthropoïdes n'aura pas dissipé notre âme aux vents de l'espace.
La tour nord de la façade est roussie de la base au faîte. La pierre, décapée, s'effrite. Des statues il ne reste que des formes vagues. Les bas-reliefs sont effacés. Seul, un diable velu grimace, intact dans une frise,
ILS BOMBARDENT LA CATHEDRALE DE REIMS
comme joyeux et narguant le sort de son rire largement fendu.
Plus rien de la Crucifixion du gable ; plus rien des copeaux de pierre ouvragée des extrados. Les élégantes colonnettes des niches ont été brisées par la violence du brasier. Elles retombent maintenant sur la gracieuse créature de pierre qu'elles protégeaient et qui fut comme brûlée vive.
Ainsi a été cruellement mordue par la flamme cette face divine. Elle en porte la douloureuse cicatrice. La belle des belles est irrémédiablement défigurée.
Et toujours les explosions retentissent.
A midi, un obus est tombé tout près, me dit le gardien. A i heure (c'est-à-dire il y a quelques instants à peine), un autre a éclaté dans le chantier contigu à la face sud.
A l'intérieur de la cathédrale, le vide. La clarté brutale qui entre par les baies dépouillées de leurs vitraux rend ce vide plus saisissant : un palais après le passage de
cambrioleurs qui auraient fait place nette et auraient « bouté » le feu.
L'admirable rosace est détruite par moitié. Du côté gauche, c'est la chaude variété multicolore des rouges, des bleus, des verts, riches comme des gemmes; du côté droit, c'est le ciel gris et pluvieux, barré des membrures tordues de l'armature.
La moitié des stalles est brûlée. Des obus ont crevé la voûte, et tout là-haut se voient des trous où passe la pluie du ciel. Le pavement par places est boursouflé de plaies. Plus rien, dans ce Parthénon chrétien, œuvre de l'imagination la plus gracieuse, la plus variée et la plus harmonieuse tout à la fois qui fût jamais, plus rien que les murs et les piliers de pierre.
Sur la face intérieure des portails de droite et de gauche, on ne distingue plus maintenant que la trace de ces merveilleuses statuettes, dont la « Confession du Chevalier » est le groupe le plus connu. De l'ensemble
ILS BOMBARDENT LA CATHÉDRALE DE REIMS
unique que constituait ce narthex, il ne reste plus que la partie centrale. Et l'aisance, la grâce des attitudes dans les figures, la délicatesse et le charme ornemental des panneaux où s'enlèvent les feuilles de lierre et de chêne, enfoncent au cœur le poignant regret des merveilles à jamais disparues..
Au dehors, les éclatements deviennent plus précipités. Les hautes voûtes retentissent comme de fracas de tonnerre qui assourdissent et semblent faire trembler l'édifice.
Car dans toute distribution de projectiles sur Reims — et ils sont presque journaliers — la cathédrale a sa part.
Les anthropoïdes, maintenant, ne procèdent plus en effet avec la brutalité éclatante des premiers jours. Mais perfidement, hypocritement, ils assignent à la cathédrale quelques obus qui, lorsqu'ils portent, un à un, brisent les arcs-boutants.
Déjà quatre sont détruits.
Si bien qu'un jour, sans même qu'il y ait
à enregistrer un bombardement exceptionnel comme celui d'aujourd'hui, sans déchaînement d'artillerie que puisse noter le communiqué, d'elle-même, la voûte s'abîmera dans le vide.
Il n'y a pas à nier le crime : en dehors des quartiers excentriques, seul celui de la cathédrale est démoli.
Ainsi s'achève, à l'aurore du vingtième siècle, ce monstrueux attentat de lèse-civilisation. Le legs somptueux des générations passées, joyau sacré du patrimoine intangible de l'humanité, disparaît sous les coups d'anthropoïdes.
Les Bombardements
de la Cathédrale de 'Reims
Messieurs les Boches ne sont pas contents. La méchante presse française — à propos des récents bombardements de Reims — les traite encore de « barbares ». Fi! la vilaine calomnie!
Des barbares !
Des barbares, les incendiaires et les massacreurs de Louvain, de Termonde, de Dînant, de Gommery? Des barbares, les bouchers coupeurs de mains d'enfants? Des barbares, les sauvages qui, à Tamines, attachaient un commandant français à un arbre et le faisaient écarteler?
« J'ai vu le pantalon se déchirer, le ventre s'ouvrir », dit le témoin.
Des barbares, les hussards dans le genre de ce Schoppe (7e C. R. 14e div.) qui écrit dans ses notes de campagne :
« Aux blessés nous coupons les pieds, nous les brûlons vifs et nous leur brisons le crâne à coups de crosse. »
Vraiment, traiter de « barbares » d'aussi respectables parangons d'humanité, c'est une noire injustice, dont seuls, ces hypocrites (sic} Welches sont capables.
Et la Norddeutsche Allgemeine Zeitung, dans son numéro du 14 novembre 19 16, proteste avec véhémence.
Le Radio de Lyon du 3 1 octobre soulève en particulier son indignation. « Les Allemands visaient surtout les tours de la cathédrale; ce n'est plus le bombardement brutal des premiers jours; les vandales poursuivent maintenant la destruction lente de ce chef-d'œuvre, patrimoine de l'humanité tout entière. »
LES BOMBARDEMENT^ DE LA CATHÉDRALE
La citation est quelque peu falsifiée.
Mais passons. Aussi bien, depuis la dépêche d'Ems, d'illustre mémoire, sommesnous habitués à ces procédés teutons.
Et la Galette d'ajouter que si la cathédrale a été bombardée au début des hostilités, c'est que les Français l'avaient utilisée « pour des buts militaires ». S'ils ne l'avaient pas fait, il est vraisemblable qu'aujourd'hui aucune pierre n'en serait tombée.
Les Belges aussi avaient sans doute utilisé la bibliothèque de Louvain « pour des buts militaires »?
Pauvres Boches, que des malintentionnés ont forcés à être vandales malgré eux!
« En réalité, depuis que le monument n'est plus utilisé comme observatoire, il n'a plus jamais été bombardé par nous. »
« Plus jamais! plus jamais! » Quelle tranquille impudence dans l'affirmation ! .
Le malheur est que les blessures sont visibles, indéniables; que des témoins sont
là, qui, jour par jour, ont noté ce qu'ils ont pu des coups qui venaient frapper la basilique.
Voici la liste des obus dont la chute sur la cathédrale a été authentiquement constatée depuis le 19 février 1915, c'est-à-dire exactement cinq mois après le bombardement et l'incendie du 19 septembre 19 14.
Elle n'est, hélas! que trop longue.
1 y février 191 j. — 2 obus :
1 sur un contrefort de la tour nord à hauteur des bas côtés ;
1 sur l'abside de la chapelle de l'archevêché.
22 et 23 février. — 7 à 9 obus :
1 sur le sommet de la tour nord ; 1 ou 2 dans la tourelle ajourée nord-est de la tour nord ;
1 dans la galerie haute de la nef (deuxième travée nord) ;
1 sur la voûte de la grande nef à la croisée du transept (ce projectile a traversé la voûte et est venu éclater à l'intérieur, sur le dallage, au pied du maîtreautel) ;
1 sur un arc-boutant, entre les deuxième et troisième travées de la nef, côté sud.
LES BOMBARDEMENTS DE LA CATHÉDRALE
i ou 2 sur une pile de la tour est du croisillon nord à hauteur des verrières hautes ; i sur le pignon du croisillon nord.
31 mai, — 2 obus :
i sur la tour nord dans la tourelle de l'escalier ; i sur la face sud de la tour est du croisillon sud dans les arcatures situées sous les grandes baies.
14 juin. — 3 obus :
1 sur la tour nord dans la tourelle de l'escalier ; 1 sur un pinacle de la face sud de la nef, entre les quatrième et cinquième travées ;
1 sur la galerie haute de la nef côté sud.
20 juillet. — 2 obus :
1 sur la partie de la galerie haute de la chapelle absidiale située dans l'axe de l'édifice ;
1 sur le haut d'un contrefort d'une chapelle absidiale (côté sud).
19 octobre. — 1 obus dans la partie sculptée d'un des contreforts flanquant le portail occidental.
2 avril iyi6. — 3 obus :
1 sur un contrefort de la sixième travée du bas côté sud, à hauteur de la verrière ;
1 sur le contrefort de la première travée du chœur, côté sud ;
1 sous la corniche de la chapelle absidiale de l'axe.
12 juillet. — i obus de 210 sur la voûte du transept (sud) qui a été traversée.
27 octobre. — 3 obus :
1 sur l'archivolte de la grande baie, face est de la tour est du croisillon sud ;
1 sur l'abside, dans les arcs-boutants à hauteur des grandes verrières hautes ;
1 au pied d'un des contreforts de la tour sud de la face occidentale.
Outre ces obus, dont la date de la chute a pu être notée avec précision, beaucoup d'autres sont tombés sur l'édifice. Les points d'explosion en sont visibles et indiscutables. On en peut compter ainsi de cinquante à soixante. Nombre d'autres ne peuvent être comptés, soit parce qu'ils ont frappé des parties profondément défigurées par la calcination, soit parce qu'ils sont tombés sur l'extrados des voûtes.
Enfin, Ton ne saurait compter les projectiles destinés à la cathédrale et qui sont tombés dans les alentours immédiats. L'état des maisons qui environnent l'édifice est suffi-
(Cliché Neurdein.)