AU REPOS
Une 'Représentation
du Théâtre aux Armées
La troupe du « Théâtre aux Armées »
•est venue à X..., cantonnement d'un régiment qui revient de Verdun.
Beau soleil, claire journée d'automne.
Au bout du village, un chemin mène dans un champ où sont dressées des baraques Adrian. L'une d'elles est décorée de drapeaux : c'est le lieu de la fête.
Au fond de la baraque on a monté une estrade. La toile de fond, le ciel, les montants, sont constitués d'une même étoffe grise.
Une table, deux chaises, un canapé, voilà pour l'ameublement et les accessoires.
Depuis deux heures, la salle est comble.
Dans l'ombre de la cabane où le jour pénètre seulement par des fenêtres aux vitres de mica, sur deux rangées de bancs en bois blanc, des poilus se pressent. Uniformes délavés, barbes longues, souliers boueux. En casque, en calot, les grosses mains maladroites ballantes entre les genoux, ils restent les yeux fixés sur la scène encore vide.
La musique du ...e régiment d'infanterie trompe l'attente avec des valses et des pas redoublés. Sur les chaises des premiers rangs, les officiers rappellent leurs souvenirs de campagne, « gibernent », comme on dit en style militaire.
Au dehors, auprès de l'escalier de planches qui descend au chemin et où l'on a soigneusement répandu du sable jaune (!!!), quelques officiers guettent au loin si les autos désirées n'arrivent pas.
— Les voilà !
— Non, c'est un auto-damion.
— Cette fois, ce sont eux.
REPRÉSENTATION DU 'THÉÂTRE AUX ARMÉES
Cinq voitures de tourisme, en effet, roulent dans le soleil. Elles tournent à l'entrée de la venelle et viennent à toute allure.
On descend.
Les rois et les reines de théâtre sont enveloppés de grands manteaux de voyage.
Voici Dussane, blonde soubrette de franche allure ; Marcelle Praince, grande et svelte malgré sa houppelande, — vive comme le feu ; Charles Fallot, long comme un jour de marmitage, le masque glabre spirituellement mobile et le crâne luisant; Mme Meunier de l'Opéra, Mlle Lasalle de l'Opéra- Comique, Baillet et Brunot du Français; Raymond de l'Opéra; Mathillon de l'Odéon.
Deux auteurs célèbres accompagnent la troupe : Max Maurey, observateur muet et discret, à mine pâle et fine sous le large chapeau mou, et Romain Coolus, petit, râblé, actif, la forte moustache blonde retroussée, l'allure ronde et désinvolte.
Sur des caillebotis, qui permettent d'é-
viter la boue noire mais sont bien glissants, on gagne les coulisses sommaires ménagées derrière la scène improvisée.
Un nuage de poudre de riz, un soupçon de rouge, et Marcelle Praince s'avance pour dire un « Salut des Comédiens aux Soldats du front », de Miguel Zamacoïs.
Tout d'abord, je n'ose la regarder; les gestes outrés et les poings crispés que beaucoup croient de rigueur en pareil cas me font mal.
Mais non ! ici, rien de tel.
Marcelle Praince garde une mesure parfaite. Les vers sont adroits; peu ou point d'enflure. Et puis, la belle artiste est si adroite, elle aussi ! Elle articule si magnifiquement et se montre si fine diseuse tout ensemble, que le morceau de bravoure, l'appel à la victoire de la fin, passe comme onde vive, et que les bravos éclatent de toutes parts.
Les impresarii ont fait suivre cet avantpropos d'une scène de Regnard, celle de
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Démocrite, où l'homme et la femme — après quinze ans de séparation — se retrouvent, et sitôt qu'ils se sont reconnus au portrait — peu flatté — que l'un fait de sa charmante épouse et l'autre de son délicieux mari, filent chacun de leur côté.
duel belle langue que celle de Regnard! quel régal !
Les vers de Voltaire, à propos d'Horace, reviennent à l'esprit, et Ton écoute, — « comme l'on boirait d'un vin vieux, qui rafraîchit le cœur et rajeunit les sens ».
Mais porte-t-elle sur ce public « poilu xl si peu raffiné?
Q ue l'on se rassure. Elle porte admirablement. Pas un mot qui ne passe la rampe, si l'on ose ainsi parler. Les rires fusent, les applaudissements crépitent. Dussane et Brunot — merveilleux interprètes — sont plusieurs fois rappelés.
Avis.
N'hésitons pas à représenter le classique.
Il suffit de savoir choisir. Et cette scène est d'un choix exquis.
Après Regrmrd, les grâces du dix-huitième siècle.
Mme Meunier, en dame poudrée à paniers, et Raymond, en personnage de la comédie italienne, justaucorps et culotte courte de satin couleur feu, viennent danser sur cette scène de quelques pieds carrés et garnie d'une rampe dangereuse de lampes à pétrole.
Un Watteau : Lelio faisant vis-à-vis à Sylvia. Des parcs somptueux aux lointains profonds s'enfonçant à travers les hauts massifs dorés par l'automne, les personnages de rêve sont descendus pour faire revivre aux yeux des défenseurs de France les élégances de l'époque la plus élégante — et la plus française — qui fût jamais.
Après la danse, le chant. Judith Lasalle, l'Habanera de Carmen. Carmen sombre ; robe noire, feutre noir relevé sur le côté ;
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Carmen nerveuse et vibrante, à la voix chaude, conduite avec sûreté et crânerie.
Pour dérider, un vaudeville fait suite : un acte de Max Maurey, spirituel et fin, où Marcelle Praince — maîtresse de maison inquiète — est bernée par un coquin de mari que Mathillon personnifie avec beaucoup de brio; mauvais sujet qui, pour éviter le tête-à-tête journalier de la table conjugale, n'a rien trouvé de mieux qu'empêcher sa femme de garder une bonne plus de vingt-quatre heures: Son procédé est simple. Sitôt la nouvelle bonne installée, il lui glisse la pièce pour qu'elle décampe sans tarder.
Ici, la bonne à tout faire c'est Dussane : Dorine qui devient Gertrude, avec infiniment d'esprit.
« Des manières! Je pourrais en remontrer là-dessus à plus d'une femme du monde! »
Et cette affirmation est faite d'un ton populacier à souhait, les mains sur les hanches,
le chignon agressif. On est convaincu tout de suite.
Un intermède : la fantaisie étourdissante du chansonnier Charles Fallot, mime incomparable.
Puis une revue, — du même, — aux trouvailles impayables. Des couplets lestement troussés et agréablement chantés par Mlle Lina Dorey, Mathillon, en garde municipal, Marcelle Praince, en petite femme gavroche aux intonations prises certainement sur la Butte, — ou tout près.
Pour finir, la Marseillaise par Judith Lasalle avec accompagnement du public.
Aucune fausse note dans cet ensemble.
Une émotion vraie chez des artistes qui sont gens de cœur. Les troupiers sortent de ce spectacle, ragaillardis pour des semaines. Ils ont été « divertis » au vieux sens du mot, sortis de l'obsession de la boue, du service, de la manœuvre, des travaux ou des tranchées. C'est l'âme de la France qui vient un
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instant de les frôler de son aile, âme rieuse et émue, spirituelle et tendre, blagueuse et ardente, âme vaillante et vraiment humaine qui, malgré les larmes et le sang, ne sait se refuser au sourire.
Puisse le Théâtre aux Armées envoyer souvent dans les cantonnements de repos une troupe de talent aussi solide, interprétant un programme aussi heureusement conçu.
Le flot des spectateurs s'en va.
Au loin, la lune blanchit la plaine. Tout à l'heure, Dussane montrait à Coolus un trèfle à quatre feuilles :
— Je l'ai cueilli à douze cents mètres de la Main de Massiges.
La Main de Massiges (I) ! l'hiver dernier, nous y étions. Telle reconnaissance faite par une clarté lunaire semblable à celle-ci revient à la mémoire. Des corps bossuaient la plaine, immobiles. Sur eux glissait une pâle lumière. Une jambe boche, toute bottée,
(i) Au nord-ouest deSainte-Menehould.
sortait de cette terre mouvante où, lorsque l'on se planquait pour éviter les balles, la main s'enfonçait dans de la chair humaine...
Mais en ce moment, ce ne sont plus les visions de guerre qui hantent les esprits. Et ce soir, dans leurs granges ouvertes à tous les vents, sur la paille plus qu'à demi pourrie où ils s'étendent sans enlever capote ni souliers, mes chers troupiers reverront longuement eh leurs rêves les visiteurs merveilleux qui les arrachèrent une heure à leur vie d'horreur et de misère. Au fond de leur cœur, cette heure restera comme un point lumineux dans la nuit rioire de la guerre.
LIEUX CITÉS DANS L'OUVRAGE
Arras, 215, 217, 218, 225.
Bagatelle, 175.
Bastion de la Mine, 56.
Beaumont, 78.
Belleville, 11.
Berméricourt, 20, 39, 132,
Bernard-Platz, 174.
Bois de S aint-Pierre-
Vast, 176, 177.
Bois des Buttes, 5, 56.
Bois de Séchamp, 127.
Bois du Champ du Seigneur
bouchavesnes, i76.
Brimont, 153, 157.
Chambrettes (Les), 88.
Château de Mondement,
Côte de Froideterre, 81.
Côte du Poivre, 78, 79.
Crusne, 169.
DlXMUDE, I74.
Douaumont, 80, 87, 88,
Fère-Champenoise, 173.
Ferme du Choléra, 147.
Fleury, 10, 11, 80.
Fort de Vaux, 10.
Fossé, 9.
Four-de-Paris, 175.
LIEUX CITÉS DANS L'OUVRAGE
Haudromont, 175.
La Grurie, 175.
La Ville-aux-Bois, 5 .
Lille, 93.
Loivre, 29, 132, 144, 153,
longuyon, 169.
Louvemont, 11, 77, 79.
Maffrecourt, 49. Marais de Saint-Gond ,
Massiges, 49, 237.
Mont Blond, 68.
Mont Cornillet, 68.
moronvilliers, jj$.
Mort-Homme, 175.
NlEUPORT, 174.
Ornain, 173.
Ouvrage de Thiaumont, 11, 80, 81, 85, 175.
Pervyse, 174.
Quennevières, 9.
Ramscappelle, 174.
Rancourt, 103, 176, 177.
Ravin du Helly, 89, 90.
Reims, 20, 34, 38, 122,
Sailly-Sallisel, 13, 97,
Sainte-Menehould, 237.
Saint - Jean - des - Vignes ,
Saint-Prix, 173.
Saulx, 173.
Soissons, 38, 122, 130, 187,
souville, ii.
Steenstraate, 174.
Tracy-le-Val, 9.
LIEUX CITÉS DANS L'OUVRAGE
Vallée du Petit- Morin,
Verdun, 10, 13, 77, 87, 110, 175, 180, 182, 229.
Villeneuve - lês - Charleville, 173.
Ypres, 174.