LE BEFFROI D'ARRAS EN
ARRAS
Derrière la place de la Gare, sur le boulevard de Strasbourg, beaucoup de maisons ont payé leur trop grande proximité du chemin de fer. L'une, à côté du café de la Poste, est démolie de façon curieuse : la poutre de fer qui soutenait le premier étage s'est brisée par le milieu. Elle forme un V dont la pointe touche le sol et dans les branches duquel les étages à demi efFondrés ont comme glissé.
■ Tout près, une maison neuve est intacte : hasard des bombardements!
Redescendons la rue Ernestal.
A l'entrée de la rue Saint-Aubert, tournons à droite. C'est la rue Saint-Gery qui mène à l'Hôtel de Ville, naguère une des belles rues d'Arras.
Dès la troisième ou quatrième maison (la maison Cabuil, comme on dit ici), il ne reste plus rien.
Tout le quartier entre la rue des Grands- Viéziers (ces vieux noms, évocateurs de vie
provinciale paisible!), la rue des Récollets, la rue Saint-Gery et l'Hôtel de Ville est comme rasé. Quelques tas de briques, de décombres informes de place en place. Des pans de devanture, qui ont gardé un reste de peinture et d'inscriptions, c'est tout ce qui subsiste de ces magasins cossus, achalandés par les élégantes de la vieille capitale de l'Artois et les riches fermiers qui venaient vendre leur blé sur les « places » voisines.
La destruction est plus complète encore que celle du quartier de la cathédrale de Reims.
Car, là aussi, il y avait un chef-d'œuvre à anéantir : le beffroi.
Le beffroi d'Arras ! quelle merveille ! quelle incomparable élégance! De la Somme à l'Escaut, c'était certainement la plus belle de ces hautes tours que l'on voit jaillir au loin sur les plaines monotones des Pays- Bas!
JRRAS !
Celle-ci selançait de l'angle sud de l'Hôtel de Ville, à soixante-quinze mètres de hauteur.
Un premier étage, cubique comme la base et orné de délicates arcatures aveugles, supportait un second étage octogonal aux légères colonnettes dégagées. Le tout était couronné d'une lanterne dans le goût de la Renaissance italienne.
Au sommet, le Lion des Flandres déployait sa bannière blasonnée.
Ensemble de grâce fière, d'élégance souveraine, qui se dressait comme dans un élan joyeux au-dessus de l'exquis corps de bâtiment datant de la seconde moitié du quinzième siècle, où s'ouvrait la salle des fêtes de l'Hôtel de Ville et qui bordait le côté ouest de la petite place.
Ce bâtiment comprenait un rez-de-chaussée à arcades, un premier étage aux hautes fenêtres en tiers-point de nobles proportions, devant lesquelles s'avançait en encorbellement un balcon de pierre ouvragée au
galbe souple et gracieux et qu'ornaient les lianes et les choux frisés aux capricieuses nervures qu'affectionnèrent les sculpteurs d'alors.
Au-dessus des fenêtres, des œils-de-bœul en trèfles à quatre feuilles. Puis une balustrade de pierre dans le même style que le balcon. Enfin la haute toiture, percée de trois étages d'élégantes lucarnes.
Quelle variété ! quelle fantaisie pondérée, aimable et charmante! Le cœur se serre à penser que tout cela n'est plus qu'un souvenir.
Il reste... un moignon de quinze à vingt mètres, dépouillé de tout revêtement sculpté, montrant l'appareillage, un amoncellement de pierres blanches où, dans le ciel doux, volettent et chantent les oiseaux : voilà pour le beffroi; des décombres, une encognure à fine tourelle, voilà pour le reste de la façade.
Sur les trois autres côtés de la Petite-
ARRAS
Place, les maisons au pignon arrondi avec leur ornementation plateresque dans le style hispano- flamand du seizième et du dixseptième siècle, ourlaient leur rangée d'arcades.
Ce délicieux ensemble est à jamais détruit. Ici ou là une maison à demi éventrée reste encore en équilibre. Dans un désert de débris, la torsade d'un escalier de fer se dresse, rouillée par la pluie.
Pourquoi cette destruction?
Quel prétexte invoquer?
L'utilisation militaire ?
Il y avait beau temps que personne ne montait plus dans le beffroi quand, au début d'octobre 19 14, il fut abattu!
Et les bâtiments de l'Hôtel de Ville? les maisons de la Petite-Place? celles de la Grand'Place (voisine de la Petite) de même style et aussi précieusement conservées?
Quel motif pour les bombarder?
Quelle raison à ces trous d'obus qui ont
percé sur la Grand'Place une épaisseur de blocage de plus de deux mètres?
Des anthropoïdes sont venus ; des anthropoïdes au front bas, aux pommettes saillantes (voyez Hindenbourg), à la mâchoire lourde. Et aujourd'hui, de ces merveilles il reste des décombres.
Au détour d'une rue, un trou béant dans les maisons; quelques pans de mur curieusement sculptés : c'est l'église Saint-Jean- Baptiste, l'ancienne église aristocratique, aux belles sonneries de cloches, où les dames de la ville allaient1 à l'office le dimanche. Au fond, par delà les tas de pierres amoncelés çà et là, un haut mur blanc sur lequel se dessinent trois vastes arcatures aveugles : c'est tout ce qui subsiste de la nef.
A travers les rues tortueuses, on descend vers les bas quartiers.
Ici, peu de dégâts : nous nous éloignons de l'Hôtel de Ville.
ARRAS
Mais voici à nouveau des maisons démolies.
C'est que nous approchons de la cathédrale.
La cathédrale! Un amas de blocs brisés; plus de voûte; les hautes colonnes rondes, solitaires; la salle hypostyle de Louqsor, telle qu'on la voit sur les photographies.
A côté, ce bâtiment sans toit, éventré, c'est la bibliothèque du palais Saint- Waast. Quelques incunables, quelques manuscrits précieux seuls ont pu être sauvés.
Je me rappelle cette longue salle silencieuse avec sa voûte surbaissée. De hautes échelles roulantes permettaient de feuilleter sur les rayons l'admirable collection que les riches abbés de Saint- Waast avaient réunie au cours des siècles. Cartulaires, Acta conciliorum, Mabillon, dom Bouquet, Gallia Christiana, Bibles de la fin du quinzième ou du début du seizième siècle, voisinaient avec une fort belle édition princeps de Y Encyclopédie.
A travers la paroi éventrée en bordure du jardin, on aperçoit un mur noirci.
C'est tout ce qui reste du trésor de pensée lentement accumulé.
Et là encore, pourquoi ces destructions sauvages ?
Dans quel « but militaire » ces méchants Français avaient-ils utilisé cette cathédrale qui — n'ayant pas de tour et se trouvant loin des lignes — ne pouvait fournir d'observatoire?
Et cette bibliothèque?
A quoi leur malignité perverse l'avaientils employée pour nuire aux vertueux Boches?
Qu'en avaient-ils fait?
Une feuillée pour la garnison? Il y avait là beaucoup de papier.
— Ja ! ja !
Les mâchoires mécaniques ont trouvé l'utilisation militaire.
Et au delà de la rue d'Amiens, l'hôtel de
ARR.4S
la Préfecture, ancien palais des évêques du dix-huitième siècle, de si noble ordonnance, aux boiseries si délicates, quelle nécessité militaire de le cribler d'obus?
Le remarquable est que les casernes sont à peu près intactes ainsi que les arbres des promenades qui avoisinent la citadelle.
Évidemment! Il n'y avait dans ces parages aucune oeuvre précieuse à détruire !
Monstrueux!
Il faut que l'humanité civilisée fasse le pèlerinage de Reims, de Soissons et d'Arras; il faut que l'humanité civilisée tout entière voie ces ruines honteuses et vomisse la race abjecte dans un hoquet de dégoût et d'horreur.
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