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LE CALVAIRE DE PAULINE RAYBERG

— Je n'ai pas à vous faire le portrait de la duchesse de Freybourg, la petite Rayberg, comme on l'appelait avant son mariage... Délicate et blonde, vous vous rappelez ses larges prunelles couleur de violette, ce fin visage d'héroïne, de keepsake, cette souplesse de tige et l'agitation de ces mains fébriles, leur joli geste coutu mier de caresser son front ou de lisser ses cheveux. Toujours surexcitée, le corps en mouvement, dévorée d'une activité un peu maladive, était-elle assez peu la fille du juif francfortois, brasseur d'affaires qu'était Joachim Rayberg! Comment ce magot d'outre-Rhin, vrai Kobolt de légende avec son buste épais, ses jambes cagneuses et ses reins au ras de terre, aurait-

il pu être pour quelque chose dans l'élégance et la beauté d'une créature de cette allure ?

D'ailleurs, le mystère de la naissance de Pauline Rayberg n'en était un pour personne, tout Paris était édifié là-dessus : la liaison de la belle Mme Rachel Rayberg et du prince de Honeck fut, pendant vingt ans, acceptée des salons, où pas une maîtresse de maison ne se fût permis d'inviter l'un des amants sans l'autre; Paris a d\e ces tolérances. L'adultère affiché du beau prince autrichien et de sa belle banquière vengeait Vienne et Paris des millions de Rayberg et de son agressive laideur. Ce Juif était vraiment et trop riche et trop laid, il avait trop de chance aussi, une chance de cocu, clamaient les amis de l'homme d'affaires étrillés par ses opérations de Bourse; et tout le Faubourg était reconnaissant à la belle Juive de le tromper avec l'un des siens.

Pauline tenait de son père cette blondeur de blé mûr, cette souplesse mouvante et cette finesse d'attaches qui faisaient du prince un des plus beaux cavaliers d'alors. — Plus Slave qu'Autrichien, interrompait de Clarens. — Si vous voulez un Murât blond : les mêmes cheveux crespelés et courts sur un front étroit,

et les mêmes yeux verts si profondément enchâssés et reculés dans l'ombre des arcades sourcilières, des yeux d'eau dormante auxquels, paraît-il les femmes ne résistaient pas. Ah! c'était un beau couple!... De sa mère, une israélite de Beyrouth, Pauline Rayberg avait le regard de langueur, la bouche offerte aux lèvres incessamment mordillées dans un inconscient mouvement d'impatience, ce charme cnveloppeur qu'ont tous les Orientaux, et, en même temps, cette espèce de surexcitation fiévreuse, ce besoin d'agitation et cette inquiétude quasi maladive qui sont particulières à la race. Du reste l'avons-nous assez connue et courtisée au Polo des Acacias comme au tennis de Puteaux, dans l'île, aux garden-parties de la princesse et aux réunions de Deauville! L'avez-vous fait assez valser, Gamard, et nous a-t-elle assez dévalisés, Clarens, aux ventes de charité de tous les bazars? et quel bagout, quel entrain, quel esprit, quelle étonnante demi-vierge, si elle n'eût pas eu tous les millions du papa Rayberg, et quelle délicieuse jeune fille au demeurant! — De par la race du vrai père. — Niez après cela les avantages des croisements : père autrichien, mère levantine, chrétien de Hongrie et israélite

d'Orient, et cela avait produit la plus jolie pouliche parisienne. — Grâce au cadre et au luxe de Joachim Rayberg, entendons-nous : lequel n'ignorait rien de la situation, mais en bénéficiait en bon Francfortois-surle-Mein. L'adultère de sa femme lui ouvrait tous les salons, et il les écrémait en maître; le Faubourg est une mine d'or pour les faiseurs de kracks. — A été. — Si vous voulez. Personne n'est plus bête que nous, quand il s'agit d'argent. Quant à notre moralité, inutile d'insister, n'est-ce pas? On n'eût pas reçu la femme du banquier Rayberg, on accueillait la maîtresse du prince de Honeck. Quant à la petite Pauline, elle était des nôtres, cette enfant, et les douairières l'avaient adoptée. Oh 1 les yeux des duchesses en regardant passer les cinq millions de dot promenés dans ses robes à la vierge et sous ses bandeaux blonds, oh! la mère et la fille connurent, boulevard des Invalides et rue de Varennes,des accueils, que dis-je ? des ovations ignorées des Altesses: elles avaient l'auréole et la double auréole : la race et la fortune, le sang et les millions !... et nul doute qu'elle n'eût fait le beau mariage, cette jolie Pauline Rayberg, mariage d'ambition, de nom et même d'amour, si elle n'eût perdu sa mère.

Pauline perdait tout à la mort de Mme Rayberg, elle restait seule, sans aucune défense, aux mains d'un père légal, c'est-à-dire d'un étranger qui ne pouvait l'aimer et qui ne l'aimait pas, gage vivant d'une faute dont l'homme d'argent avait dévoré l'affront en vue d'en tirer bénéfice, faute escomptée par la vanité de Rayberg. Dans cette intruse, implantée chez lui par l'adultère, l'homme aux millions ne voyait qu'un moyen de forcer les clubs, les clubs jusqu'ici demeurés clos, et dontun gendrede son choix entrebâillerait pour lui les portes. Par la chambre à coucher de sa femme il était entré dans les salons ; par celle de sa fille il entrerait dans les cercles; c'était un homme d'alcôve et de comptoir.

Cela vous explique le choix de Freybourg, un véritable enfant sans consistance et sans expérience, un nouveau débarqué dans la vie, mais le mieux apparenté, peut-être, de toute la France et de la Belgique, un gosse qui, à vingt-trois ans, avait trouvé le moyen de manger deux cent mille francs avec Marpha Baudierre, une carcasse d'un demi-siècle, avait failli se compromettre aux courses dans des tripotages d'écurie et traînait en province les conséquences d'un conseil

judiciaire, réduit à ne venir passer à Paris que trois mois de printemps.... C'est ce mari-là que Rayberg donnait à sa fille, à croire qu'il l'avait choisi par vengeance, pour se revancher de l'adultère de la morte et des vingt ans de liaison subie.

Freybourg épousait cette adorable Pauline sans entraînement et sans amour, pour les cinq millions de sa dot, les espérances de l'héritage et sa liberté enfin reconquise. La petite Rayberg, elle, épousait pour les joies de la corbeille et le plaisir de devenir duchesse.... et Rayberg n'entrait même pas au Jockey ; sacrifice inutile, dernier atout joué en pure perte. C'est vous dire les bons sentiments qui animaient ce beau-père d'Israël deux fois roulé vis-à-vis du jeune ménage.

Deux gosses, en vérité, ce mari de vingt-trois ans et cette jeune femme de dix-huit, tous les deux pressés de vivre et de jouir, bousculés à travers l'existence par une fièvre de vanité et de sensations, désireux d'étonner le monde par leur luxe et l'innovation de leurs iantaisies, impatients d'emplir Paris du spectacle de leur faste, du bruit de leurs fêtes et du gaspillage de leurs millions : lui, tout à ses écuries, ses attelages, ses auto dernier modèle, ses cochers et ses lads; elle,

tout enivrée de l'écho de ses succès, des entrefilets des reporters mondains, et, dans un tourbillon de toupie, vire-voltant du couturier au modiste à la mode avec des rêveries de vie en yacht et des velléités de voyage de souveraine en exil, une turie de déplacement qu'elle tenait de son père de Honeck allié des Wittelsbach et dont la faute de sa mère avait mis dans ses veines un peu de la folie et du sang. Un gommeux de vingt-trois ans, une aventureuse de dixhuit, tous les deux gâtés, énervés par le luxe et les précoces millions, tel était le jeune couple. Quelle proie pour l'épervier de race qu'était notre Pietaposa ! Cette fois, il eut tout pour lui l'inexpérience des deux innocents et la splendeur du cadre, la complicité de Venise, où il apparut pour la première fois à la jeune duchesse de Freybourg.

Freybourg est assez joli homme, mais si fade 1 Pouvait-il lutter avec ce type d'aventurier de la Renaissance qu'était et qu'est encore l'homme rencontré ce soir.

Et ce furent, dans la splendeur d'apothéose dont les fêtes organisées pour le départ du Kaiser emplirent, huit jours durant, Venise ressuscitée et ranimée, les

étapes savantes du flirt le plus habile et le plus passionné et, quand le Pietaposa rentrait à Paris, ramené par le jeune couple, il était officiellement l'amant de la duchesse. Elle était allée si naturellement, si violemment à cet amour, qu'elle ne prenait même pas la peine de s'en cacher. Elle affichait cette liaison comme un triomphe, épanouie de toute son âme et de toute sa chair par la première joie qu'elle eût peut-être ressentie. De la jolie poupée enfiévrée et mondaine qu'était la petite Pauline Rayber, ce ruffian d'Italie avait fait une femme. Une fois éveillée, la fille de Honeck et de Rachel Rayberg se rua à sa perte avec toute la violence d'une hérédité tumultueuse. Une terrible aventureuse se déchaîna en elle au contact de l'aventurier, et ce furent, dans le vertige d'une âme éperdument désorbitée, les chutes rapides, saccadées et irréparables d'une course à l'abîme.

Le jeune duc, toutà de nouvelles maîtresse procurées, disait-on, par Pietaposa lui-même, laissait faire et fermait les yeux. Quant à Rayberg, amusé du scandale de sa fille, il avait salué l'arrivée du prince à Paris d'une phrase demeurée fameuse. A une fête à l'hôtel de la rue de Varennes, comme Pietaposa, dans l'insup-

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portable éclat de son physique d'homme trop aimé, promenait par les salons sa grâce et son impertinence italiennes, à une question posée au vieux banquier sur le pourquoi de la présence de cet intrus chez les Freybourg : « Le Napolitain ! ripostait Rayberg, il est ici pour ma fille, à moins que ce ne soit pour mon gendre. Ce sont eux qui l'ont ramené. »

Cynisme de réponse qu'atteignit plus tard celui de sa conduite. Quand la duchesse de Freybourg exploitée et ruinée par son amant, entraînée par lui dans les pires aventures, initiée à toutes les fantaisies qui compromettent l'intelligence et la santé, harcelée de chantages, traquée par les usuriers, menacée même par la police, abrutie de morphine et d'éther, désavouée par son mari et reniée par son monde, mais toujours avec Pietaposa dans le cœur et dans le sang, quand la petite Pauline Payberg à bout de sommes extorquées, perdue de réputation et de dettes, vint se jeter aux genoux de son père et le supplier de la sauver, le vieil homme d'argent fut sans pitié pour la fille de Honeck. Il vengea du coup la faute de sa femme et le long adultère imposé, il refusa à la misérable jeune femme les derniers deux cent mille francs

dont elle avait besoin, et, de guerre lasse, chassée de son hôtel, la vente de son mobilier et de ses bijoux affichée, elle se réfugia dans un meublé, demanda l'argent de son voyage à des prêteurs sur gages et, sur de vieilles reconnaissances du Mont-de-Piété ayant trouvé les cent louis nécessaires pour une dernière quinzaine à vivre, alla s'échouer à Nice, seule avec une femme de chambre; tenta pendant huit jours la chance à Monte-Carlo et après des hauts et des bas le trente et quarante, l'ayant aussi trahie, un beau soir, doubla, tripla la dose de digitaline ou de chloral et fut trouvée morte, au matin, dans un' logement de la rue Pastorelli, enfin évadée, délivrée de son infamie et de celle des siens.

Le duc, alors à Londres pour un emprunt à tenter auprès des usuriers de la Cité, fut, paraît-il, le seul qui la pleura. En dix-huit mois le Pietaposa avait coûté près de deux millions au jeune couple. Les trois autres avaient fondu dans une folie de luxe et d'extravagance, émiéttés comme des jouets entre les mains d'enfants abandonnés à eux-mêmes; d'odieuses manœuvres auraient hâté le détraquement moral et cérébral de laduchesse ; pour la mieux domestiquer, l'Italien

aurait conduit sa maîtresse un peu plus loin qu'à Cythère, et quand la belle créature que nous avons vue avec lui ce soir aurait été mêlée à toutes ces ignominies, cela ne m'étonnerait qu'à moitié.

Les deux font la paire. Pauvre petite Pauline Rayberg! Celle-là est morte victime de son éducation, de son mariage, de sa naissance, même; pis, de nous tous et de la société; elle a surtout expié la faute de ses ascendants et son véritable bourreau a été Rayberg, Pietaposa n'a été qu'un incident I — Un accident surtout ! — Mais tragique et définitif, parce qu'arrivé sur un terrain préparé. Le dernier exploit du prince Luidgi Pietaposa ou le calvaire de Pauline Rayberg. — Et le vieux Rayberg, dans tout ceci ? — Il entretient des demi-castors et fait parfois la partie du prinoe au Cercle. — De l'Escrime. Des deux j'aime encore mieux l'aventurier!

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