UN MAITRE QUEUX
Il y avait, ce soir-là, salle comble à l'Olympia ; deux débuts dans la galanterie, celui de miss Toppett, une petite découverte parlegrosMénard du Baby-Club, et l'annonce au programme de la marquise Hamburini, la vieille Hamburini, de l'avenue de Wagram entassaient dans les avant-scènes, à l'orchestre et dans les loges, le public spécial de ces sortes de cérémonies. Tous les Acacias, tous le Cythère à pignon sur rue des Champs-Elysées, de Passy et de Monceau étaient là, faisant assaut de coûteuses sorties de théâtre, d'énormes chapeaux tout en fleurs, de carcans de diamants et de colliers de perles. Une nuée d'habits noirs avait envahi les coulisses et se dissimulait mal derrière les portants, les hommes venus pour voir de plus près les débutantes et, partout, dans la salle comme derrière le rideau, c'était le débinage or-
ganisé des deux étoiles la malveillance ordinaire des femmes encore surexcitée par le luxe étalé des mousselines de soie, des batistes peintes, des entre-deux et des dentelles de Bruges et de toutes leurs fanfreluches de combat.
Oh 1 ces soirées de première parisienne et l'aspect irréel et presque de cauchemar des salles de spectacle, vues de la scène, dans l'uniformité des faces et des vêtements d'hommes à côté des maquillages extravagants des femmes, leur pâleur et leur rouge avivés par le tumulte multicolore des boas et des plumes.
C'était, sous les jets blafards de la lumière électrique, le tournoiement et le papillotement de couleurs d'une corrida de Goya, les mêmes luminosités falotes d'un visage ou d'une main plus claires sous l'ombre inclinée d'une coiffure ou le battement d'un éventail, mais un Goya anémié, comme liquoreux et unifié par l'abus des nuances neutres, qui sévit depuis deux ans dans la toilette des femmes, cette mode qui les voue toutes au blanc crème, au bleu pâle, au jaune paille et au rose chair, au tons fades et monotones.
Ces analogies et ces pauvretés de la mode, c'est le peintre Marcel Hubert qui me les faisait remarquer
Une nuée d'habits noirs avait envahi les coulisses. (P. 81.)
Posté avec nous derrière un portant, la jumelle à hauteur des yeux, le portraitiste en vogue constatait, en la déplorant, la veulerie de nos couturiers, et la plus molle veulerie des Parisiennes, dont la coquetterie ne sait même pas regimber contre ce morne et banal uniforme.
« Je suis réduit à leur faire mettre des robes blanches et noires, me disait Hubert, c'est encore le seul moyen que j'ai d'avoir quelque chose à peindre. Les chairs se perdent et se liquéfient, au milieu de ces nuances qui n'en sont pas. On parle de Van Dyck et de Velasquez. Mais quels costumes ils avaient, etquels modèles Toute cette société-là relève de Sem et de Forain. — Et d'Hermann Paul. — Je vous arrête. Mme Humbert n'est jamais venue ici ; et la grosse Thérèse, c'était le Midi qui bouge, le Midi arriviste et ministériel, le terrible Midi de Toulouse, l'oie bardée du Capitole. »
En scène, miss Topett présentait en liberté trois ânes et un petit cochon.
« Nous avons longtemps hésité entre miss Tanflute et miss Toppett, mais Bertrand, qui s'y connaît, nous a conseillé miss Toppett. Elle est gentille, hein ! la petite ? Et des dispositions? Elle ira loin. Elle a mis
quinze jours à dresser ses bêtes. — Et, un soir, à te lever, gros malin. Voyons. Nous savons bien que tu lui as acheté le numéro à la fête de Vaugirard; ne nous prends donc pas pour un autre. — Mais, mon cher ami, j'tassure. — Allons donc ! Nous en reparlerons à la première qu'elle te fera porter. »
Miss Toppett se retirait sur une triple salve d'applaudissements. La salle, amusée de son aplomb, ne lui ménageait ni bravos ni rappels. Miss Toppett, ravie, se cassait en deux, envoyait des baisers comme nageant, à pleines mains, et resaluait encore, complètement ridicule.
Le public se tordait; le gros Ménard, qui était le propriétaire actuel de l'artiste, croyait devoir intervenir. Il se précipitait vers la jeune femme et se faisait traiter d'enflé et d'outil par la dresseuse grisée de son succès.
— Voilà l'amour I ricanait Hubert.
Un numéro d'acrobates suivait deux gymnastes américains, dont les exercices s'effectuaient au milieu de indifférence des loges, occupées à inventorier et à dénigrer les écrins.
Puis les gymnastes se retiraient et le programme
Miss Toppett, ravie, se cassait en deux, enrayait des baisers et resaluait encore. (P. 86.)
consulté faisait lever les têtes. Les jumelles se braquaient sur la scène.
Une même curiosité amusée surexcitait les hommes et les femmes ; des groupes d'habits noirs se formaient, puis se disloquaient sous de perpétuelles aliées et venues d'un coin à l'autre ; c'était l'agitation affairée d'une fourmilière.
Des rires s'étouffaient sous cape, l'orchestre entamait la fameuse valse d'Amoureuse et, les conversations s'étant soudain tues, celle qu'on attendait apparut. Un tonnerre d'applaudissements saluait son entrée.
Géante, obèse, énorme, l'air d'une Jane Bloch agrandie au dixième, joufflue, mafrlue, mamelue, la gorge bastionnée, sanglée, serrée jusqu'à l'étouffement, le ventre ravalé par le corset à la mode, mais les cuisses formidables saillant d'autant plus sous l'effort avec un extravagant arrière-train, une largeur de croupe d'hippopotame, c'était, dans la plus fracassante robe jaune, parmi le fol envol des plissés, des boas, des ruches et des fanfreluches, une colossale mère Gigogne en baudruche, le grotesque inouï de Footitt en marquise de Prétentaille, un cartonnage hilarant de cirque amé-
ricain, tenant de l'autruche et de la perruche, la congestion faite femme.
Mais de toutes les visions évoquées celle d'un chimérique animal de Barnum était la plus vraie; car de l'autruche la dame avait l'ébouriffement érupé et le balancement des hanches, et, parmi le jaillissement des plumes et des tulles voltigeant autour d'elles, c'est une tête de perruche qu'érigeait ce visage aux yeux ronds et au profil busqué.
Les lourdes bajoues d'un visage effondré posées comme un fruit blet sur le point d'Angleterre et le vieil Alençon d'une immense chérusque, la face plâtrée, récrépite et peinte, les paupières fléchies retroussées vers les tempes par d'invisibles pinces cachées sous la perruque, ce masque et ce fantoche cinquante ans au moins de galanterie active, s'avançait à petits pas, s'inclinait dans un dandinement contorsionné de toute sa grosse personne, et d'une voix zézayante, avec des mines de petite fille, détaillait la requête passionnée du « dégueulando » banal:
Je suis lâche avec toi, je m'en veux, Mon amour est pourtant sans excuse.
Et la salle électrisée, transportée, applaudissait la chanteuse...
Dans le bégaiement câlin de la vieille garde, dans ses pâmoisons d'oeillades et de roulades, dans son offrande de gorge et de croupe revivaient, pour tous les fêtards, les demoiselles et les mondaines réunis ce soir-là, les manifestations de leur vie fastueuse et vide: matins d'Armenonville, parades aux Acacias, dîners in fiocchi dans les cabarets à la mode, lunchs et soupers dans les hôtels de Monte-Carlo et les Réserves de la Rivière, et tout cela, soupers, dîners, déjeuners, chauds-froids de bécassines et canards au sang, Saint- Marceaux 1889 et fruits rafraîchis, toujours accompagnés de l'éternelle valse tzigane:
Je suis lâche et pourtant je m'en veux 1
Et, balancés par l'andante du Beau Danube bleu et de la Vie pour le Tsar, martelés par le rythme des czardas et des marches hongroises, c'étaient pour toutes et pour tous les mêmes déprimants et lassants souvenirs, la même vision des décors de luxe identiquement pareils, quand, au milieu du va-et-vient des maîtres d'hôtel, l'archet de Boldi entame à la même
heure l'éternelle même valse, sujet d'entretien tout trouvé entre la femme exténuée de sa veille et le monsieur aussi inquiet pour sa santé que pour sa bourse.
— Combien va-t-elle me demander? Est-ce une femme à dix louis, à vingt-cinq ou à cinquante? est-elle saine? médite en lui-même le dîneur.
— Qu'est-ce qu'il va me donner? Est-ce un michet ou un panne? je n'aime pas ces narines culottées, il a le teint bien rouge, suppute en elle-même la soupeuse.
Mais la musique est là, qui occupe les silences et détend peu à peu le malaise. La valse tzigane, qui exaspère les amoureux et les causeurs, est la suprême ressource des snobs et des demoiselles que les hasards des sports, du métier et des rencontres ont mis en présence; l'archet de Boldi fait fusionner les bêtises, que dis-je? il les fond et les dégèle, mieux, il fait songer à l'archet de Rigo. « Vous savez l'aventure de la princesse ?... C'est un prétexte tout indiqué pour sonder la générosité du monsieur: «Chéri, donne donc cinq louis aux tziganes. »
Je suis lâche et pourtant je m'en veux 1 La salle faisait rebisser la valse à la chanteuse.
QUELQUES HOMMES. ç3
Le buste en avant, croupionnanteet pâmée, la grosse dame recommençait. Ses diamants et ses perles, tout un éventaire ruisselant, étincelant de colliers, de chaînes et de pendeloques, grelottait en lueurs et en gouttes d'eau sur sa vaste poitrine.
— Les dépouilles opimes de Vienne, de Berlin et de Saint-Pétersbourg, ricanait Hubert.
La dame a drainé l'Europe. Ce sont quarante ans de prostitution que représentent ses chairs croulantes et ce luxe d'écrins. Ancienne servante d'auberge dans l'Ukraine, la dame a, aujourd'hui, des millions, petit hôtel, villa à Monte-Carlo, château en Touraine. Elle a tué sous elle quelques banques, voire plusieurs banquiers, ravagé des cours étrangères et dormi dans quelques alcôves royales.
Il y a dix ans, elle était encore la maîtresse et le conseil du bailleur de fonds d'un de nos plus joyeux princes-héritiers; mais, elle n'a pas su se marier à temps, elle a manqué le grand seigneur panne et déclassé, dont le blason redoré à propos, force les salutset les portes. Pauvre Zénobie (car elle s'appelle Zénobie). Princesse du Saint-Empire ou comtesse allemande, elle aurait pu recevoir chez elle tout Paris
et même un peu Londres en déplacement, et marier ses filles dans le plus pur faubourg. Mais Zénobie est avare. Elle n'a pa su faire le sacrifice nécessaire ; elle est la vieille Hamburini et réduite avenir chanter avec les petites grues sur les scènes de music-hall. A soixante ansl Car elle a soixante ans! Les gigolos les plus affichés refusent de se montrer avec elle, et M. de Montesquiou, lui-même, l'homme aux quarante bergères ne l'a pas admise dans son Académie.
Pis, Sem l'a dédaignée malgré cet effarant grotesque. Elle est la mère Hamburini, la joie, l'épouvantail et le scandale vivant du Bois et des premières. Moi, je l'admire comme un symbole, celui de la haute noce, et ce veule public de snobs, qui l'applaudit par dérision, ne se doute pas qu'il rend inconsciemment hommage à la vieille garde qui ne se rend pas.
— Car, à nos âges, nous triomphons encore, insinuait de sa voix de fausset Albertine de Cerizaie, la danseuse sportsmen bien connue par son écurie et ses succès d'hippodrome, tout à coup surgie derrière les deux hommes.
« Les gigolos ne t'ont jamais empêchée de dormir, toi, Albertine? Tu es une femme d'ordre ; ce n'est pas
toi qui aurais fait monter le tirage de L'Orgueil du Mâle. » Et Marcel Hubert vrillait ses petits yeux verts dans les sombres prunelles de la ballerine. « Albertine n'a jamais eu l'exacte notion des sexes », insinuait Maxence Chottard. Et il pinçait sournoisement le coude du peintre. La danseuse avait un haussement d'épaules. « J'te conseille de parler, mon petit; tous les dégoûts sont dans la nature, et tu as beau avoir la gueule rasée d'un mauvais prêtre, tu l'as raté, le chic américain: tu ressembles juste à un larbin. Bien sûr que je ne marcherai pas pour ta poire. — Oh Ion sait bien que tu n'en pinces que pour les princesses. — Que veux-tu ? mon petit, il y a des hommes du monde qui sont pour grues: moi, j'suis une grue pour femmes du monde. — C'est de la franchise. — Tu parles! J'vais m'gêner pour toi ! — Alors, ça marche toujours, les petites fêtes dans l'île de la Grande-Jatte ? — De la Grande-Chatte », ricanait Chottard. A quoi la danseuse: « Prends garde de t'éborgner; tu manies mal la poutre. — Toujours de l'esprit, Albertine. — Ohl de la réplique tout au plus. De l'esprit de couloirs, dans le genre du tien. Mias j'suis bonne fille; ça ne m'empêchera pas de te
donner un bon tuyau à la prochaine de Maisons- Laffitte. Tu es si gniole en matière de courses, mon petit Chottard. »
La danseuse braquait sa jumelle sur la scène.
— Enfin, elle se décide à démarrer. Ça n'est pas malheureux; maintenant, on va coucher Madame... et pas seule. A son âge ! Ah! si quelque chose pouvait encore me dégoûter des hommes, ça serait bien ce que je vois là. Pigez-moi le tableau. Le voilà, le châtiment!»
La marquise Hamburini se retirait.
Pliée en deux sous les applaudissements, comme agenouillée dans une révérence-plongeon qui lui mettait les reins plus haut que la tête, la grosse dame s'en allaita reculons. Une joie frénétique secouait la salle. Un habit impeccable, épaules trapues et jarrets saillants sous le drap, un très joli garçon, pâleur mate de Sicilien, lourds cheveux calamistrés et noirs, le Sigisbée de la marquise cueillait la grosse dame au passage et lui jetait sur les épaules une ample sortie de bal de tulle rose.
Un front bas, un nez droit dans le môme plan que le front, l'avancement volontaire d'un menton carré
/•."/ lui jetait sur les épaules une ample sortie de bal de tulle rose. (P. 96.)
aux mâchoires lourdes, la solidité d'une face merve leusement construite et d'éclatantes dents courtes dans une bouche bien rouge donnaient à l'homme l'aspect robuste et sain d'un bel animal. Il y avait du taureau et du ruffian dans l'encolure, l'allure, l'attitude du nouveau venu. La douceur langoureuse du regard démentait seule la brutalité de la face: des yeux d'une humidité noire dont la caresse attirait les prunelles des femmes.
Ah! ce qu'il détonnait sur la morne veulerie des autres, le Sigisbée de la marquise, et comme cet homme de luxe et de joie accusait de sa jeunesse triomphante la lassitude professionnelle et l'usure étayée de cet effondrement 1
« Il la tuera. — Pas même. Il la dévalisera et la passera à un autre. — -Encore faut-il trouver 1 — Oh! les nouvelles couches! Il y a les vélodromes: ce sont des pépinières pour les vieilles dames. — Et puis, la marquise les use vite. Cette mère aux gigolos dévore ses enfants. — Pour leur conserver une mère. — Mme Ugolin, alors. — Mettez la Montagne Pelée, car elle est chauve comme un œuf sous sa perruque. J'iai vue un matin, il y a deux ans, à Luchon. —
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Sans ses boucles ? — Sans ses boucles. Le gigolo de la saison avait déserté son cratère; il avait fui, emportant les bijoux, quelques titres et une bagatelle de vingtcinq mille francs. Les titres ont été renvoyés de New- York pour une somme de dix mille ; ils étaient nominatifs. — Oui, l'agence RumbertI — Et la dévalisée? — Criait comme une pintade plumée vive. Elle était descendue au bureau de l'hôtel sans sa perruque. L'amoureux avait tout emporté, jusqu'aux malles de la dame. C'était une bande organisée. — Pardon il lui avait laissé sa canne. — Ça, c'était une attention. — Aussi, depuis, la marquise se méfie de l'Italie. L'infidèle était Napolitain. — Alors, celui de ce soir? Pas Italien, avec ce type? Alors Turc? — Pas même, Français comme vous et moi. La nature a de ces erreurs. — Où Hamburini l'a-t-elle péché? En Seine? — Mieux. En plein Océan. — Naturellement. — Sur un transatlantique. Il était cuisinier. La dame a fait deux fois la traversée pour le revoir, et puis elle l'a enlevé à ses fourneaux. Mal de mer, roulis et tangage, il n'y a pas que l'air salin pour vous donner du cœur. — Et ce maître-coq ? — Et maître-queux est devenu le gentleman irréprochable
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/.a plupart d'entre nous avaient déjà repris leur vestiaire. (P. 104.)
qui l'accompagne. — Moi, je l'aurais plutôt cru sorti de l'abattoir. — Oui, il a bien le type de l'assommeur de bétail. — Et il n'était que cuisinier. Le hasard fait bien ce qu'il fait, messieurs. Qui, mieux qu'un cuisinier, connaît l'art d'accommoder les restes ? »
C'était là le ton des conversations des hommes dans les coulisses du music-hall.
La férocité, dont les hommes sont coutumiers visà-vis des courtisanes vieillies, avait trouvé matière à s'exercer.
C'est comme une espèce de revanche que le sexe fort prend de l'autre dans le dénigrement forcené des idoles qui ont cessé de plaire, et nous aimons à nous prouver notre indépendance en insultant ce qui nous a fait trembler jadis.
Rage iconoclaste de prêtres renégats contre les anciens objets de leur culte ou simple lâcheté de toute foule humaine, uous étions, là, dix à quinze habits noirs en train de déchirer à belles dents la marquise et son Sigisbée, et nous y prenions tous un réel plaisir.
11 y avait là le beau Lavarède, l'amant de la duchesse de Freneuse qui a bien dix années de plus que
lui; les Dameroy, les sportsmen bien connus; Amand d'Harnache, le dessinateur du Punch; le comte de Berthold, de l'Automobile-Club ; Simpson,, le gros banquier de la maison Simpson Fechter et Cie de Londres et de Berlin ; Thomas Somsett, le directeur de l'Aquarium ; Marcel Hubert, le peintre, et quelques autres seigneurs de moindre importance tous acharnés à démolir cette lamentable ruine de la marquise Hamburini.
Une pantomime, trop de fois déjà subie, clôturait la soirée. La plupart d'entre nous avaient déjà repris leur vestiaire, et, dans l'impatience de respirer un peu d'air pur, toute une bande, dont Marcel Hubert, Maxence Chottard et moi, avait quitté le spectacle et gagné le boulevard.
Chottard s'obstinait à vouloir nous raconter sur la marquise une aventure de filet orthopédique destiné à relever et à soutenir les chairs croulantes de la pauvre femme, bandage sauveur et portefesses, dont la chute, en plein pesage d'Auteuil, avait entraîné une brusque descente de sa tournure à la grande joie toutes les tribunes.
* Assez, Chottard, tu abuses. — Et tu te répètes,
mon cher. » C'était Amand d'Harnache qui levait la séance, et les jugements d'Amand sont péremptoires.
« On étouffait dans ce cirque, disait le gros Simpson. Vous faites un tour au cercle avant de rentrer, Lavarède ? — Impossible, mon cher, je vais chez la comtesse Tcherkoff. — Mais, moi aussi, j'oubliais. Je suis invité. C'est la soirée de contrat de sa fille. — Vous en êtes aussi, Berthold ? — Parfaitement, il y aura tout Paris, ce soir, rue du Colisée ; la messe aura lieu à la Nonciature. Notre amie Vera a de la chance, elle marie bien ses filles. Son aînée au duc de Plaisance, la seconde au marquis de Merlfolk et la dernière au plus jeune prince de la maison d'Illyrie. Ce cher archiduc Stéphane, un peu compromis peutêtre à Londres, mais si joli garçon. Pourvu qu'il puisse faire un enfant à sa femme ?... — Mon cher, vous dites des bêtises, les archiduchesses ont toujours des petits archiducs. — Nous prenons une voiture pour aller rue du Colisée ? — Non, montons à pied le boulevard Haussmann, nous arriverons toujours assez tôt. — Ah ! le fait est... pourvu que l'on nous voie... »
Notre groupe se disloquait à la Madeleine. Je
restais seul avec Marcel Hubert et Maxence.
Nous enfilions le faubourg Saint-Honoré où le peintre Hubert a son atelier.
« Les avez-vous entendus? Ils n'avaient pas assez d'ordure à baver sur cette pauvre Hamburini, et ils se font gloire d'aller chez la Tcherkoff, ils veulent y être vus, et pourtant les deux femmes se valent. Paris n'ignore le passé ni de l'une ni de l'autre. Paris et sa société injuste, frivole et fantasque, complaisante aux tares de celle-ci et intraitable pour les faiblesses de celle-là : car, à peu de chose près, les deux femmes ont eu les mêmes débuts> Si Zénobie a été servante d'auberge, Vera a versé des bocks dans une brasserie, et c'est d'aventures en aventures et d'amants en amants qu'elles sont parvenues toutes deux aux millions. Toutes deux ont couché dans des alcôves royales. Toutes deux se sont enrichies de faillites et ont présidé des krachs.
C'est pour une opération de terrains donnés à la Tcherkoff qu'on a percé l'isthme de Corée. Une expédition coloniale a été entreprise un peu à cause de la vieille Hamburini; elle a joué, il y a quinze ans, un rôle politique en Belgique, et, toutes deux ont été, dans la plus large acception du mot, deux courtisanes
cosmopolites. Mais la Tcherkoff a quelques millions en plus et l'avantage d'arborer un mari. Un Tcherkoff s'est trouvé pour la faire comtesse et reconnaître son aînée. Le mariage, d'ailleurs, n'a rien changé. Vera a continué à écumer les villes d'eaux et les capitales, mais à des taux triples et quadruples, l'adultère est un piment de plus, et l'on cite couramment les pères de ses autres filles. Celles-là, Tcherkoff n'a pas eu la peine de les reconnaître. Vous savez aussi bien que moi quel gros marchand de Hambourg a doté celle qui se marie ce soir. Avec Nadège, c'est de l'argent allemand qui rentre à la cour d'IUyrie.
Zénobie et... Vera 1 Les mêmes origines, les mêmes débuts, les mêmes aventures, les mêmes vicissitudes de fortune, les mêmes amants peut-être, en tout cas les mêmes tréteaux de parade. Et l'une est alliée au plus pur Faubourg ; son mari est de tous les clubs, et, déjà imposée par deux gendres à l'aristocratie d'Europe, elle entre aujourd'hui presque dans une famille impériale... Il y a, ce soir, rue du Colisée, tout Paris et toutes les ambassades. Et Zénobie, qui n'a fait ni plus ni moins que Vera, tombée, elle, dans la base cocotterie, en est réduite à exhiber ses écrins
et ses falbalas sur la scène d'un music-hall. Nous pouffons de rire rien qu'à prononcer son nom, et nous n'avons pas assez de gravelures à vider sur son rable.
Vous voyez bien que nous avons deux morales. »