NOTICE
Le Comté de Hainaut peut se féliciter, sinon s^enorgueillir d'avoir donné à la littérature française des écrivains qui Tont enrichie : d'abord, un des créateurs de notre prose, Jean Froissart, grand peintre d'histoire, chantre de la chevalerie et de Famour courtois; puis Jean Lemaire de Belges, né sans doute à Bavay, le plus artiste des historiographes de la maison de Bourgogne, salué par la Pléiade comme un précurseur ; trois siècles après, le Prince de Ligne, Thomme le plus spirituel et le plus gai de son temps, qui dément la boutade fameuse: diseur de bons mots, mauvais caractère, car il cachait une philosophie accommodante, sensible et généreuse sous ses réflexions piquantes et ses plaisants croquis, sans parler de l'idéalisme enthousiaste de ce dernier des chevaliers; puis, une centaine d'années plus tard. Octave Pirmez, un des maîtres de la Jeune Belgique qui jouit, comme tel, d'une sorte de célébrité, mais dont l'œuvre et la biographie sont encore défigurées en des clichés répétés par des critiques mal informés.
OCTAVE PIRMEZ
Comme Charles Plisnier, notre contemporain, gloire internationale ; comme le Prince de Ligne, il continue la grande tradition qui porte les écrivains français à étudier, à exprimer les idées, les sentiments, les passions de rhomme, dans leurs nuances, leurs profondeurs, leurs réactions infinies, plus que les paysages, les décors, et les accessoires ; à s^ntéresser à Tuniversel, à Tessentiel, à Téternel plus qu'aux particularités locales, aux modes éphémères.
« La critique, la philosophie, le drame, demandent, exigent des vues générales sur l'humanité. Le Wallon n'en a pas; du moins pas encore », déclarait en 1911, dans une des conférences de l'exposition de Charleroi, un de nos conteurs, Louis Delattre.
Celui-ci n'a pas tort, lorsqu'il note l'excès de régionalisme dans notre littérature d'hier; mais il a tort d'oublier le Prince de Ligne et Octave Pirmez. Par bonheur, il se reprend lorsqu'il ajoute : « Pirmez, insigne exception à mon système ; Pirmez cette fleur de la pensée, poussée dans les régions du rêve plutôt que dans ce vigoureux terrain : le Hainaut ».
Mais Louis Delattre n'a pas vu que les origines de Ligne et de Pirmez, nés entre nos douces collines, d'une race favorisée des dieux, expliquent en partie leur génie harmonieux et que le regret des vallées natales, partagé par ces deux grands voyageurs, atteste un profond amour du lieu de leur naissance.
Ainsi ce caractère exceptionnel qu'on reconnaît à Pirmez parmi les écrivains de son pays, le marque d'un
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cachet d'incontestable originalité et ne Tempêche nullement d'avoir subi Tinfluence heureuse de sa race et celle des paysages familiers de son enfance.
C'est le penseur d'Acoz que M. Alexandre André, présenta récemment comme l'incarnation de l'idéo-réalisme du Hainaut. « Nous nous refusons à croire, disaitil, que le progrès technique doive nécessairement appauvrir le cœur des hommes ».
Et l'orateur cita ces réflexions de Pirmez, de plus en plus actuelles :
« Une hydre s'avance, qui doit dévorer tous les hommes de sentiment. Cette hydre, c'est le chiffre ».
Et encore ces lignes :
« Plusieurs âmes ardentes travaillent à l'œuvre du salut social : la régénération des corps et des cœurs ; les uns en veillant à la prospérité publique; les autres, en prêchant la tolérance, la concorde, et par là, en humanisant les hommes ».
Enfin, cette maxime qui définit la philosophie de Pirmez, son intuitionisme, primauté du sentiment sur l'intelligence : « La largeur d'esprit est plus que la simple raison ; c'est la raison échauffée, dilatée par le cœur. L'esprit systématique est une des antithèses de l'esprit large qui ne fait qu'aimer, chercher, espérer ».
AiTïier, chercher, espérer, formule qui traduit toute la doctrine du solitaire d'Acoz et que M. Pierre Bour-
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geois a eu raison de mettre en épigraphe sous le titre de son beau film Le Hainaut au travail
Octave Pirmez naquit en 1832, dans la petite ville do Châtelet, où le Roi Albert, vint, il y a 26 ans, inaugurer une plaque eommémorative apposée sur sa maison natale. Mais, c'est à Châtelineau, non loin de là, qu'il passa la première partie de sa jeunesse, de 1837 à 1860, dans une propriété champêtre, au milieu d'une contrée que la grande industrie a défigurée : c'est là qu'il termina ses humanités sous la direction d'un prétîepteur.
Ses ascendants se distinguèrent, les uns aux armées, au XVir siècle; les autres, plus tard, dans l'industrie, le grand commerce, la politique ; la plupart s'adonnaient à l'étude du droit et des sciences exactes; tous, cultivaient la musique.
A l'en croire. Octave Pirmez tenait ses goûts littéraires de sa mère, Irénée Drion, qui s'était instruite dans la lecture des historiens et des philosophes, Maine de Biran, notamment et qui laissa un volume de maximes fort bien tournées et des prières qui attestent la profondeur de sa vie religieuse. Ayant passé presque toute sa vie aux côtés de sa mère (décédée en 1894), il subit certainement son influence morale.
De 1850 à 1854, il suivit les cours de l'Université de Bruxelles, fréquentant les jeunes dandies, flânant, chevauchant et chassant avec eux, mais se retirant aussi, parfois, seul avec ses livres, copiant en ses cahiers
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(que j'ai retrouvés), Ossian, Swedenborg, les livres indous, la Bible, Montaigne, Pascal, J.-J. Rousseau, cherchant de belles sentences dans Tibulle, Properce, Virgile et autres auteurs.
Déjà rinquiétait Ténigme de la destinée; sa personnalité fiévreuse de penseur et d'artiste Tempêchait de s'appliquer au droit auquel il renonça en 1855.
Il eût voulu s'installer à Paris pour se consacrer à la littérature ou aux arts plastiques.
Ses parents lui permirent de compléter son éducation en voyageant. En 1856, la mort de son père le rappelle de la vallée du Rhin où il vivait uni à la nature^ dans une sorte d'extase.
En 1857 et 1858, il séjourne en Italie et promène de ville en ville, une âme ardente, avide de beautés artistiques et de certitudes m.orales.
Ses lettres écrites d'Allemagne et d'Italie montrent cette âme en proie à la frénésie romantique, mais finissant par dompter son indiscipline, sous l'heureuse influence de ses correspondants, surtout d'Emile Smits, frère du peintre.
Or, c'est de ces lettres, réclamées à ses amis, qu'il a extrait la substance de ses livres, composés après 1860, au château d'Acoz récemment acquis par sa mère.
Il fit encore quelques voyages, surtout en Italie, notamment en 1865 et en 1867, afin d'y accompagner son frère cadet Fernand, qu'une dévorante curiosité ia-
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intellectuelle, une humeur inquiète emportaient à travers la Grèce et le Proche-Orient sur les traces des héros de la Liberté. Ami de Bancel et de Flourens, Fernand fut un des premiers membres de la Ligue de la Paix fondée par le Père Gratry et Frédéric Passy. Il mourut tragiquement en 1872. Son frère en conçut un vif chagrin et voulut immortaliser cet autre lui-même en écrivant Remo, biographie romancée du défunt, consumé par les deux passions du siècle : le fanatisme de la science et Tidolâtrie de Thumanité.
La vie de Pirmez, on le voit, se confond avec Fhistoire de ses livres élaborés avant 1860, gisant en puissance en 1200 pages de textes serrés : « rêveries, tableaux, études de mœurs, pensées », comme il dit luimême.
Il en tira d'abord le recueil des Pensées (1862) intitulé plus tard FeuilléeSy préfacé par Bancel, député français exilé en Belgique.
En ces maximes, souvent éclairées d'images empruntées à la nature, s'exprime déjà, avec un bonheur variable, toute la pensée de Pirmez sur l'homme, sa psychologie et sa destinée, sur la société et ses vices, sur Dieu et la nature, sur l'art et les lettres, hérauts de la vérité infinie. Déjà domine en cet ouvrage le primat du sentiment sur l'intelligence, de l'intuition et de la poésie sur la science et l'analyse : « Le fond de notre cœur est aussi le sommet de notre pensée ».
Puis, ce furent les Jours de Solitude, 1869, son livre le mieux venu, sorte de journal de voyage, où l'auteur s'est mis tout entier, composant une vaste symphonie en prose avec des rêveries historiques, des évocations de paysages et d'œuvres d'art et des aspirations vers lldéal.
« Toutes mes variations sont composées sur le grand thème: le Moi passager dans l'Univers éternel », écrivait Pirmez à Smits à propos de ces compositions.
« Mes seuls compagnons sont l'Amour et la mort, déclare-t-il encore. Ils conversent ensemble à mes côtés. Ce m'est une espérance de me confier à ce journal. Je tente d'y fixer les moindres murmures de ma vie et d'y dépeindre les formes mouvantes de la nature ».
En 1874, parurent Les Heures de Philosophie. Ce gros volume contient 150 pages de plus que Les FeuiU léeSy dont il est le complément.
A côté de brèves sentences, des chapitres parfois assez longs y développent les thèmes esquissés dans le premier recueil de pensées publié par Pirmez.
Des pages saisissantes, remarquables par l'idée, l'image ou le rythme, y voisinent avec des passages obscurs ou sans intérêt. On sent que l'auteur a puisé dans ses cahiers où, dans le feu de la jeunesse, il jetait sans ordre les impressions journalières. On sent qu'il a conservé délibérément ce désordre en les rassemblant en une gerbe. N'a-t-il pas écrit en tête des Feuillées : « Pêle-mêle et sans règle, poussent les arbres dans la
forêt : ainsi germent les pensées dans le front de l'homme ». A diverses reprises, il vante les œuvres où la nature éclate en sa libre et sauvage beauté.
Après 1870, il écrivit outre Rémo (1881), de nombreuses lettres adressées à José de Coppin, aimable conteur de ses amis. Il en tira, selon son habitude, une sorte de journal de ses dernières années et des souvenirs de jeunesse. Dans son dessein, ces Lettres à Joséy ouvrage posthume, constitueraient ses mémoires.
Romantique par la musique et la couleur de son style, dont « le charme indéfinissable » a séduit Raymond Poincaré, il a repensé à sa manière ce que Hoeffding appelle la philosophie romantique de la personnalité.
Si le Prince de Ligne apporte dans nos lettres Fancien esprit de société; si son atticisme le rattache à la littérature classique, Octave Pirmez, qui représente chez nous, la sensibilité frémissante du XIX' siècle avant 1880 et qui introduisit un des premiers en Belgique avec Charles de Coster, un vif souci d'art dans la prose, imprima au romantisme européen dont il s'est nourri, une courbe analogue à celle qui conduisit Goethe à la sagesse antique et Barrés aux traditions françaises.
Son évolution ressemble — mutatis mutandis — à celle de Maurice Barrés qui lutta contre le mal roman-
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tique. Parti du culte du moi, il aboutit à celui des vivants et des morts réunis en Dieu.
^ Pendant sa jeunesse, un moment égaré loin de luimême et de sa patrie par les démons du siècle, il se rallia bientôt à la sagesse de Marc-Aurèle et de saint Augustin, à celle de Montaigne et de Pascal, tirant de 1 étude amoureuse de la nature, autant que des livres de ces penseurs, une morale personnelle, d^une singulière largeur de vues. Car, la nature, selon lui, enseigne aux mortels la résignation au destin, la fraternité de tous les êtres égaux devant le créateur et la mort, Thorreur de tout pédantisme et de tout fanatisme, la modestie, Tinnocence, la sincérité, la grandeur d'âme...
Cette leçon, il a voulu la répéter à ses contemporains que les soucis et les plaisirs, écartent trop souvent de leur véritable destinée; il a voulu non seulement ravaler Forgueil du savant, du mondain, du riche et exalter les humbles et les enthousiastes, mais encore convertir les jouisseurs de toute espèce par les accents de sa prose, comme le sonneur de cloches, auquel il se compare, nous rappelle le monde invisible, l'espoir d'une vie future.
Artiste passionné, désireux de retenir la beauté qui s'évanouit, Pirmez bataillait contre le temps, ravisseur impitoyable, contre la mort, qui menace à la fois l'objet pensé et la pensée, la réalité et l'artiste qui l'exprime.
On a vu rarement une telle hantise de la mort et un tel désir de la durée posséder un homme au point de
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lui inspirer une œuvre entière. Car, tous les livres, presque toutes les lettres de Pirmez traduisent le même désir d'échapper au néant en éternisant dans le verbe immortel, Tinstant de bonheur, Téclair de beauté, et en s'éternisant soi-même dans l'œuvre littéraire.
N. B. — Abréviations utilisées dans la présente étude : C. V. = Cahier chagrin vert.
C. R. = Cahier chagrin rouge, conservés tous deux au château d'Acoz. Sirct = Vie et Correspondance d'Octave Pirmez, Louvain, 1888.
Pages réalistes
INTRODUCTION