LE CAHIER VIOLET
Les Pensées. Les Portraits.
Le Cahier violet, dont furent arrachées de très nombreuses pages, a renfermé des pensées, des portraits, des observations diverses sur la psychologie et la physiognomonie.
L'auteur demande qu'on publie séparément les notes « de psychologie et de critique », en les complétant avec les cent pages de pensées confiées au grand Cahier rouge (disparu).
C'est dans ce Cahier violet, que Pirmez a puisé pour composer les Feuillées et les Heures de Philosophie,
Certaines remarques sont développées, dans les Heures de Philosophie, notamment celles qui concernent la physiognomonie.
Quant à l'humoriste que Pirmez fut dans sa jeunesse et qu'il condamna plus tard à plusieurs reprises, il se découvre surtout dans les Portraits, conservés ici dans un texte non revu.
La première page du Cahier violet porte le titre : Essais d'O. P. La première partie de ceux-ci s'intitule Pensées et Etudes (p. 20). La deuxième partie (portraits et remarques) forme un triptyque :
Espèces (1859-1860), p. 390, Coups de plume, p. 403, Sottes gens (notes), p. 425.
On compte une quinzaine de portraits : Pingretin, le fonctionnaire rogue; Prestolet et Prêtron, les mauvais curés de village ; Rabrouan, le muf f le ; Fignorel, le dandy; Registral, commis sérieux, rangé, froid et dangereux comme la logique; Bourdin, le bourgeois satisfait ; Fortunin, son semblable et son frère ; Pintadet, le pédant, qui se croit supérieur aux plus grands poètes; Marcassin, le bon vivant, grivois, gai et généreux; Pétrus Goujon, le gourmand, sale et hilare; Cabarton, le pilier de café, Tindiscret; la marquise de Fleur joie, dont la bienveillance cache la vanité et Tégoïsme; Robin, le séducteur; Frisolet, l'industriel ambitieux et vantard; Pègre, le matérialiste ennemi de toute vraie poésie, etc.
L'écriture de ces pages, très petite et serrée, est peu lisible; le style en est parfois négligé. Avons-nous affaire à des notes, au premier jet d'un jeune écrivain qui semble subir quelquefois l'influence de Henri Monnier?
Celui-ci, Pirmez ne l'a pas cité dans ses cahiers de lectures. Mais l'auteur des Mémoires de Joseph Prud^ homme avait du succès à Bruxelles, où l'éditeur Méline publiait, à ce moment, en d'affreuses petites bro-
OCTAVE PIRMEZ
chures, les Petites gens, 1857; Scènes parisiennes, 1857- Croquis à la plume, 1858.
A Mons, Monnier était même considéré comme un des maîtres du romantisme avec Hugo et Dumas, par un des fondateurs de la littérature en patois local, Henri Delmotte qui, déjà en 1834, avait dédié ses Scènes populaires montoises à Henri Monnier, « dont le crayon et la plume ont immortalisé Joseph Prud'homme, mon oncle ».
Quoi qu'il en soit, ces documents inconnus décèlent la complexité de Pirmez, la verve satirique cachée en son âme de rêveur.
Cet esprit, nous le retrouvons dans les caricatures où Pirmez, dessinateur habile, s'amusait aux dépens des bourgeois, des malotrus, des pédants, des vaniteux de toute espèce à Tépoque même où, jeune écrivain, il les portraiturait parfois à la manière de La Bruyère.
En 1852, dans ses lettres à Morel, nous l'avons vu se moquer, avec ses camarades, des travers des bourgeois.
En Allemagne, en 1856, le long du Rhin et en 1858 à Vichy, il semble encore s'amuser de la comédie humaine, qu'il dessine d'un trait vif et sûr en une suite de croquis adressés au même correspondant.
Mais précisément, en juillet 1858, de passage à Lyon, Pirmez envoie à Emile Smits un de ses poèmes en prose. Les folles petites Filles, tableau d'un jardin public d'Allemagne, où se promènent en écoutant un or-
OCTAVE PIRMEZ
chestre les jeunes gens ravis par TAmour et les vieillards guettés par la Mort. Et Smits félicite son ami qui, dit-il, « par certains arrangements de mots, rend plus fort cette opposition de la vie et de la mort si étrangement mêlées. »
Ne nous étonnons donc pas que, poète et analyste à la fois, notre écrivain, après avoir noté dans ses proses ses intuitions romantiques, étudie les vices et les sottises des hommes, d'un regard perspicace et parfois un peu dur.
PORTRAITS REALISTES
Au moment où il éditait les Feuillées, dont une page de garde annonce un volume de Portraits, Pirmez se proposait de publier des études réalistes. Il Tavoue, dans une lettre adressée à Bancel, le 5 février 1867, Famour du mystère et du rêve, uni à ce qu'il appelle le sentiment d'humanité Ta porté à rejeter les portraits réalistes cachés dans le Carnet violet, à retenir de ses écrits de jeunesse les pages pénétrées de pitié pour les pauvres humains et de tendresse pour les belles créations de la nature et de Fart et à souligner ainsi les tendances humanitaires, chrétiennes, qui marquent son œuvre dans son ensemble. C'est ce soin attentif qui le guide dans la préparation des Heures de Solitvde annoncées dans les Fenillées, en 1862, en même temps que les Portraits.
Qu'il ait sacrifié son esprit caustique à la poursuite d'un idéal de poète et de moraliste, montre bien la noblesse de son âme, sa générosité et sa largeur de vue.
Pour donner des échantillons de ses proses réalistes et marquer les étapes de l'évolution de la pensée du Solitaire, il nous paraît utile de transcrire ici quelques feuilles du Cahier violet.
OCTAVE PIRMEZ
Si Jacquelart, de Gérimont(') lu!i conseillait en 1863 d'accentuer son réalisme dans les portraits annoncés (lettre inédite datée du mois de mai, à laquelle répond la lettre de Pirmez publiée par M. Gustave Charlier dans le Bulletin de l'Académie de septembre 1927), Emile Smits et Fernand Pirmez blâmaient Toutrance de la caricature. Celle-ci éclate dans Prestolet, type sinistre du mauvais prêtre.
On conçoit, à lire ces études qui ne manquent assurément ni de style ni de pittoresque, que Pirmez ait regretté plus tard bien des fois ces saillies de son imagination {Siret, pp. 34, 285, etc.).
(1) < Maintenant faites un livre que l'on soit forcé de lire d'un bout à l'autre ou au moins avec de longs fragments. Je vois annoncés les portraits fameux! Mais soyez un peu plus réaliste. » Lettre inédite de Jacquelart, mai 1863.