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Quelques lettres inédites

Souvent ces hommes qui ont rempli le monde du bruit de leur nom, simples, modestes, amoureux avant tout du calme et du repos, semblent fuir leur renommée ; mais la gloire va les chercher dans la retraite ; elle a des couronnes d'épines pour les audacieux et les superbes, — elle a des tendresses infinies pour celui qui se refuse à ses généreuses étreintes.

Dès ses premiers essais, Béranger a été célèbre ; mais nous nous occuperons d'abord de l'homme, — le poète viendra après.

Il est né en plein Paris, dans le quartier des Halles, remarquable prédestination ; mais ce serait en vain que le pèlerin pieux, que le touriste érudit, voudraient aujourd'hui visiter lemodeste logis où naquit notre poète national. Paris fait sa toilette ; les démolitions, cette fièvre de l'époque, l'ont ravagé entièrement; le pic brutal du Limousin a passé sur les vieux murs qui ont entendu les premiers bégaiements de celui que plus tard devait chanter tout un peuple.

Nous n'aurons même pas la consolation de voir édifier une plaque de marbre pour consacrer le coin de terre où s'exhala le premier souffle de ce grand conducteur d'àmes, et un marché luxueux a remplacé la maison du n° 50 de la rue Monlorgueil ; nous disons luxueux, car la denrée alimentaire qui se débite là est de celles que le peuple ne peut se permettre que très-rarement.

Béranger, en cilet, est bien un conducteur (rames; il est noire Homère, notre Ossi&n, — il passera bientôt a L'état de type légendaire, il représentera un jour à l'imagination des phi-

losopheset des penseurs, cette classe toujours si éprouvée par les souffrances et le malheur, et cependant toujours si gaie, si indépendante, si grande. Les poêles futurs lui feront jouer, devant les générations à naître, le rôle de ce barde inspiré qui pousse les guerriers au combat et dont les chants répétés par des millions de voix font crouler les troncs et fuir les rois. Enfant de celte grande époque, F>éranger est pour nous l'écho de l'idée-mère, de l'idée créatrice des libertés; pour nos fils, ses chants seront l'appel vigoureux de la tribune aux harangues, — il sera le tambour battant la charge de la démocratie, la fanfare éclatante de la victoire populaire.

Nous avons dit que sa naissance en plein quartier des Halles était une sorte de prédestination : en effet, ce génie sobre, vivace, robuste, ne pouvait sortir que de ces classes généreuses qui sont l'espoir et la force du pays, le cœur de la France, sa sève, la source toujours intarissable du dévouement, de l'intelligeuce et du courage.

Un prolétaire a mis au monde ce dieu des prolélaires, la dernière incarnation de Jacques Bonhomme; il est pelil-lils d'un tailleur; on ne

sait pas quel était son père ; c'est ce vieillard qui l'a reçu dans ses bras vacillants, et une fée s'est assise auprès de son berceau.

Il y a un charmant dialogue de la fée et du vénérable artisan; la fille des rêves vient balancer sur le front de l'enfant les feuillets d'Horace, de Pindare et d'Anacréon, et l'air agité par cet éventail lumineux fut la première brise poétique aspirée par le chantre futur des gloires françaises.

Le berceau est là, dans l'atelier du grandpère, veuf des fleurs qu'y répand d'ordinaire une mère attentive. Or, l'enfant pleure; la fée apparaît dans son char d'or attelé de colombes; elle prend dans ses mains l'enfant presqu'orphelin et lui chante ces refrains joyeux dont le poète a retrouvé plus tard le souvenir naïf.

Le vieux tailleur représente ces hommes du peuple ignorant, toujours inquiet de l'avenir, l'œil constamment fixé sur ce point noir, de forme indéfinissable qui surgit à l'horizon et grandit dans l'espace; il a soif de merveilleux et d'inconnu, il veut lire la page de la destinée de cet enfant, il lui faut sa bonne aventure.

— Ton fils sera poète! lui dit la fée, et le bonhomme secoue la tète tristement, il ose

même risquer une grimace. — Un faiseur de chansons!... s'écrie-t-il.

A celle époque on les rnellait à la Bastille ou à Bicêlre ; el quand ils n'y mouraient pas, ia police, après les avoir corrompus, les attachait à son œuvre ténébreuse, les subventionnait et les lâchait de temps en temps contre les novateurs, les philosophes et tous les perturbateurs des idées reçues.

Ton fils sera poëte ! répéta la fée, — il sera la joie du pauvre, dont il calmera les douleurs, dont il ranimera le courage, dont il appaisera la faim. Lesrois se sont dit: quand le peuple chante, il oublie. La chanson ne fait pasoublier, elle entretient le feu sacré, c'est le chant du coq vigilant annonçant l'aurore.

— Ton fils sera poêle, dit la fée, — les riches aussi lui feront fèle, car son génie mâle et enjoué, élégant et ferme, connaîtra aussi bien l'accent du plaisir que les enseignements du devoir, et sera l'hôte indispensable du festin opulent aussi bien que du cabaret populaire ; consoler les pauvres, plaire aux riches, lAche délicate et difficile, — n'y parvient pas qui veul; Molière cl l.afonlainc seuls y avaient réussi jusqu'à Béraoger.

Des bras de la fée l'enfant passa dans ceux d'une robuste nourrice de village, et ce lait abondant et sain, forte nourriture du corps, eut peut-être une influence sur ce vigoureux esprit.

Après le retour du village, l'enfant commence ses première douleurs — l'éducation. Heureusement pour lui un grand événement vient changer la face du monde. Sans cette secousse, l'école de la rue Saint-Antoine eut pu en faire un pédant : la prise de la Bastille fut pour Béranger, en quelque sorte comme un baptême d'indépendance. C'était par un beau soleil, le tambour, la fusillade, le canon avaient grondé, le peuple avait passé et la sombre forteresse, comme le superbe de la Bible, n'était déjà plus.

Ecoutons le grave et docte vieillard dont parle le poëte : le despotisme, dit-il, a tant creusé de cachots dans les murailles de chaque tour, pour y loger les captifs en foule, qu'un choc suffit et que les murs, crevant déjà sous le nombre, s'eiïondrent avec fracas et dans les fossés bourbeux s'écroule l'orgueilleuse Bastille.

Mais il sort encore une fois de Paris, c'est à Péronne qu'il commencera réellement à vi-

vre. De là il entend encore le canon, mais sa voix est lugubre, c'est le canon de l'ennemi, assiégeant Lille, et voici le gamin qui chante dans les rues le sublime cri de guerre des temps modernes, cette Marseillaise ardente qui poussait les hommes sous la mitraille et faisait un martyr de chaque soldat.

Ces chants inspirés , ce bruit du canon tonnant au loin , les journaux passionnés de l'époque, dont la lecture se faisait à haute voix dans les carrefours, enflammaient L'imagination de l'enfant et lui arrachaient des larmes. Vrai fils du peuple, gamin sublime, il a fondu des balles et fait des cartouches pour les défenseurs de sa ville assiégée.

Cependant l'enfant grandissait ; il fallait choisir une carrière: il entre dans une imprimerie. Là sont en germe toutes les professions dites libérales, et il fut grand, depuis, le nombre des écrivains qui ont commencé ainsi, c'est le vestibule de la littérature; les typographes sont les premiers confidents de l'idée.

En composant la prose des autres, Béranger apprend sa langue beaucoup mieux qu'à l'école, et la lenteur nécessaire de son travail aide puissamment à ce résultat par l'analyse

et la critique des pages qu'il a sous les yeux. Il est probable qu'à celle époque doivent remonter les premiers essais de sa muse et que, quoiqu'en disent les biographes, il préluda par la chanson — celle fille de l'atelier — 'à la comédie des Hermaphrodites qu'il ébaucha plus tard, embryon mort-né, bégaiement du génie qui s'ignore.

Car Bérauger ne date que de ses chansons, — de ces odes originales dont notre langue n'offre aucun équivalent.

Le bon vieux grand-père avait un faible pour cet enfant, turbulent el grave en même temps, que la province retenait loin de lui : il le rappela à Paris, et le quartier des Halles revit le protégé des fées.

Celte fois, par exemple, le tailleur fut convaincu que son petit-fils n'était bien réellement qu'un faiseur de vers, la pire espèce des hommes pour les simples esprits, car il le surprit méditant profondément , balbutiant des syllabes sonores et distrait au point d'oublier même de manger. C'est qu'une comédie élait en germe dans celle jeune cervelle; un nouvel Aristophane allait— il apparaître, el ces Hermaphrodites devaient-ils véritablement

conquérir une place dans le répétoire immortel et déjà si riche de noire scène française \ Il faut avouer que le sujet était heureusement choisi ; c'étaient les efféminés et les ambitieuses, les scandales du Directoire flagellés, les intrigantes et les incroyables placés au pilori de l'opinion.

Nous regrettons que cette satyre de mœurs ait été perdue. L'auteur a été trop sévère pour ces élucubrations de sa jeunesse inexpérimentée; car il devait se trouver là des élans de sève, de vigueur, de poésie, de lyrisme, que la maturité n'atteint que bien rarement.

Nous regretterons moins un poème de Clovis, car c'est avec beaucoup de peine que nous nous représentons ce génie, primesanlier, aux prises avec les nécessités classiques et conventionnelles, alors imposées à tout poème épique.

Du reste, ne blâmons pas cet essai du jeune poète, c'est celui qu'ont tenté tous ceux à qui Dieu a transmis l'étincelle sacrée.

Si Béranger eut su le lalin, il eut achevé Clovis, et nous n'aurions ni le Roi (l Yvelot ni le Dieu des bonnes gens. La France n'y eut pas gagné, mais à coup sur nous y eussions bien perdu.

Nous pouvons dire qu'il a donné une nou-

velle forme à la chanson, — ce genre si éminemment français, — il en a fait une chose avec laquelle les gouvernements et les rois ont dû compter; la chanson est éminemment populaire, elle s'adresse aux passions de tous, elle est donc comprise de tous, c'est la littérature de ceux qui ne savent pas lire, la gaîté Bt le délassement de ceux qui lisent trop. Avant lui , déjà , aucun peuple n'avait un aussi grand nombre de jolies chansons et tous les étrangers, dit Jean-Jacques, conviennent de notre supériorité dans cet art. En effet, la nation française est, entre toutes, celle dont le caractère semble le plus porté a ce genre de poésie léger en apparence et parfois si profond : le goût des réunions de table, dont cinq à six heures de séance n'usaient pas autrefois les joyeuses causeries, — la galanterie, la vivacité de leur humeur, tout porte les Français vers la chanson, et si nos habitudes ne s'étaient pas en quelque sorte transformées depuis quelques années, elle refleurirait de plus belle.

Le jour où le tabac n'alourdira plus les cerveaux les flonflons du vaudeville reviendront égayer nos soupers.

Béranger pourtant n'est pas ce qu'on a toujours appelé le chansonnier, il est bien plus ; il est le poêle lyrique; il a introduit dans ses couplets la conviction politique, il a osé s'attaquer aux pouvoirs les plus forts et les mieux armés pour la répression. Napoléon, à l'apogée de sa puissance, ne dédaigna pas de sourire au roi d'Yvetot et aux Conseils a Lise, satvres ingénieuses qui allaient jusqu'à lui demander raison de ces victoires .s7 coûteuses et en définitive si fatales. — C'est Alexandre souriant a l'apostrophe hardie de Diogène et se gardant bien de lui ôter ce soleil cher aux poètes et aux philosophes.

La France applaudit avec transport le roi d'Yvetot, censure courageuse et gaie, et le répéta en chœur, en acclamant avec amour le nom tout neuf de ce modeste chansonnier qui, seul, élevait la voix lorsque tout le monde se taisait devant le conquérant.

Napoléon était Italien, et il se rappelait que Mazarin, son compatriote, fredonnait les cou plets lancés contre son pouvoir et sa personne ; aussi, l'eut en dit-on souvent écorcher les refrains du roi d'Yvetot el surtout les cruelles

morsures faites à ses dignitaires par la chanson du sénateur.

Mais nous avons élé un peu vite dans les titres de gloire, parlons d'abord de la bataille. Ce n'était pas avec une comédie comme les Hermaphrodites , et un poème comme Clovis que cette médiocrité dorée dont parle Horace, pouvait venir aider le prête à vivre, la misère était là, menaçante et terrible; elle avait dévoré Malfilâtre et Gilbert, et ce sont les illustres: mais combien n'ont pas même obtenu les secours de l'hôpital et o\\i été décimés et le sont encore cbaque jour parles métiers manuels les plus pénibles, plus mortels que les champs de bataille. Heureusement, Béranger entendit parler d'un homme, qui alors jouissait d'une immense popularité, le complice le plus actif hélas du 4 8 Brumaire, Lucien Bonaparte, le poète de notre famille, qui a su prouver plus tard par son noble exil et son dédain des trùnes offerts qu'il avait réellement un grand cœur et des convictions démocratiques ; l'honnête homme dominait chez lui l'ambitieux: malheureusement le frère effaça le citoyen. Mon grand-père membre de l'Institut occupait ses loisirs à la culture des lettres, il ver-

sifiail un peu dans le genre de M. l'abbé Délille ; il faut bien en convenir, mais c'était là tout ce que donnait noire époque si riche en gloire d'une autre espèce et qui ne pouvait tout avoir à la fois. Déranger lui écrivit une lettre d'envoi qui, disait-il plus tard, était digne d'une jeune tète républicaine, et décelait l'orgueil blessé de recourir à un protecteur. Mon grand-père sourit et devint le protecteur du jeune homme après avoir lu ses premiers essais, mais on pouvait craindre que cette protection ne devint insuffisante, puisque le frère du premier consul quittait la France ; il envoya alors à Béranger une procuration pour toucher ses appointements de membre de l'Institut, elle était accompagnée de la lettre suivante : « Je vous adresse une procuration pour toucher mon traitement de l'Institut. Je vous prie d'accepter ce traitement, et je ne doute pas que si vous continuez de cultiver votre talent par le travail, vous ne soyez un jour un des ornements de notre Parnasse; soignez surtout la délicatesse du rhythme; ne cessez point d'être hardi, mais soyez toujours élégant.

» Li (II N.

» Membre de l'Institut. »

— Béranger s'acquitta en dédiant à mon grand-père son troisième recueil, ses meilleures chansons, celles qu'il appelait ses enfants gâtés ; il y eut toujours peut-être un peu de cette reconnaissance honorable, mais exagérée, dans sa faiblesse, pour la gloire militaire du héros de notre famille.

«Pendant les Cent -Jours, dit le poète, M. Lucien Bonaparte me fît entendre qu'en m' adonnant à la chanson, je détournais mon talent de la vocation plus élevée qu'il semblait avoir eue d'abord. Je le sentais; mais j'ai toujours penché à croire qu'à certaines époques les lettres et les arts ne doivent pas être de simples objets de luxe, et je commençais à deviner le parti qu'on pourrait tirer, pour la cause de la liberté, d'un genre de poésie éminemment national.

« Le souvenir de mon bienfaiteur, ajoute-til plus loin , me suivra jusque dans la tombe, j'en atteste les larmes que je répands encore après 50 ans, lorsque je me reporte au jour ou, assuré d'une telle protection, je crus tenir de la Providence elle-même une promesse de bonheur et de gloire. »

Ainsi, par une de ces étranges bizarreries de

la destinée, c'est ce même Institut, dont plus tard Déranger ne voulut jamais Taire partie, qui lui donna la faculté de s'en montrer digne. Ce traitement était modeste : on en connaît le chiffre exigu. Mais c'est assez pour le poëte, c'est le pain de chaque jour, le souci de moins dans la vie, — cet horrible souci qui vous mord au cœur, atrophie l'intelligence et pousse au découragement.

On a vu que Lucien recommandait au jeune poëte la délicatesse du rhythme. Seulement, et comme il pressentait à quel vigoureux génie il avait affaire, il l'encourageait dans la hardiesse de la pensée, sans laquelle toute forme de vers est lâche et incolore, fût-elle d'ailleurs irréprochable.

Déranger travailla alors aux Annales du Musée, lourde et compacte nomenclature des richesses de la nation. On sent que ce genre d'études ne lui convenait guère; sa prose a quelque chose d'embarrassé qui n'annonce pas le poëte si clair et si pur des années suivantes; mais ces travaux obscurs, fatigants, indigestes, sont pour l'homme de lettres, si souvent aux abois, la nourriture quotidienne. Heureusement pour le poëte, Lebrun,

l'académicien, lui procura Tune de ces places dont disposent les gouvernements, loisirs déguisés sous une apparence d'emploi et dont le vulgaire ne connaît pas l'admirable utilité, bienveillante et délicate manière de masquer ces pensions inscrites sur le grand-livre et qu'il esl si souvent difficile de motiver. Les occupations bureaucratiques n'ont jamais beaucoup absorbé ceux qui s'y sont voués, et, à part quelques braves gens, nés commis, qui y croient très-sérieusement, elles n'ont point la prétention de détourner les gens de lettres de leurs travaux de prédilection. Ce fut en qualité d'expéditionnaire au secrétariat de l'Université qu'il griffonna, sur du papier-ministre, la Gaudriole, Fréiillon, les Gueux, la Mère aveugle, le Voisin, les Infidélités de Lisette, ces charmantes drôleries dont une morale sévère pourrait à bon droit s'effaroucher, mais qui dérident les fronts moroses de ceux-là même qui résistent au rire de Rabelais ou aux sourires de Lafontaine.

Car c'est là un des charmants cotés de ce poète : chaque fois qu'il est égrillard et badin, il l'est avec mesure, avec une sorte de respect de la langue et du goût, qu'on ne trouve pas

toujours à égal degré chez Désaugiers et Panard, ces chansonniers par excellence auxquels il n'osait même pas se comparer dès ses débuts. On voit qu'il se rappelle les conseils de Lucien Bonaparte : a N'oubliez jamais d'être élégant. »

Au milieu même de ses pièces les plus... vulgarisées, car nous n'osons nous servir du mot triviales, jamais l'expression ne cesse d'être choisie; elle étonne la pudeur quelquefois, mais sans la révolter jusqu'au murmure.

Les vers sont enfants de la lyre ; Il faut les chanter, non les lire !

a dit un autre poète, — et dans aucune langue cet axiome ne s'est mieux justifié que pour Béranger. Prenez par exemple la pièce intitulée te Grenier, et scandcz-la vers par vers, avec la musique, dans le ton et le sentiment qu'elle commande, et je vous défie de l'achever sans avoir l'œil humecté de cette douce larme que commande ce retour vers un passé qui n'est plus, — regrets d'amour, de bonheur, d'enthousiasme, ces belles fleurs de la jeunesse qu'on ne voit jamais renaître, (pion ne reconnaît plus chez les autres, et qu'on croit avoir

été seul à comprendre, à respirer, à aimer, â sentir !

Nous relisons les lignes qui précèdent et nous apercevons, citée comme drôlerie , Tune des pièces les plus fortes et les mieux réussies de leur auteur : celle des Gueux. Il est impossible de pousser plus loin la philosophie et la résignation; c'est le cri de l'intelligence contre la matière, de l'esprit contre la sottise, et il n'est pas un pauvre d'écus qui ne se sente fier après cela de compter dans le nombre de ces admirables gueux. Jamais plus vigoureux pamphlet n'a été lancé contre la grotesque suffisance de ceux qui n'ont que la richesse, et cette chanson est, à bon droit, la consolante Marseillaise des déshérités. Elle est grande la liste des honnêtes et des forts que la fortune n'a jamais visités, et qui se sont toujours vengés de cette erreur du sort par la raillerie et par la contemplation des réelles félicités que l'àme seule peut rêver et atteindre. Qu'on ne nous dise pas qu'ils sont trop verts les écus de la finance, et que, cornme le renard de la fable, les gens d'esprit les dédaignent, faute de pouvoir les posséder. Le poète n'a jamais dédaigné l'or; mais il ne fera

rien de honteux pour l'acquérir. Il est de la nature de la cigale, c'est vrai, c'est même le plus gros reproche que lui adresse d'ordinaire le bourgeois vaniteux et gonflé. Ah! s'il pouvait amasser, s'il savait surtout compter, cette faculté honorable dont les gens médiocres sont si fiers!... Mais trouverait-il au sein de la richesse ces bonheurs faciles, ces joies vraies, ce contentement suprême de l'àme que ne connut jamais la satiété; un peu de poésie et d'amour, l'Evangile de Dieu, la nature dans ce qu elle a de grand et de passionné, sans entraves, sans voiles, — sans ces attributs de la richesse qui sont des chaînes pesantes au pied d'un oiseau, — sans l'attirail des somptueux habits, ennemis de l'herbe tendre et des étroits escaliers.

Ah ! pourquoi est-il convenu qu'Homère n'a jamais eu que son bâton et sa besace : c'est la consécration de la misère qui ronge la littérature.

Déranger est mort pauvre, Balzac, Musset, Suc, sont morts pauvres, Lamartine et Ponsard mourront pauvres.

D'autres sont capitalistes: il est vrai qu'ils n'ont jamais eu rien de commun avec la put-

sie; âpres au lucre, et peu soucieux de Fart, ils font suer cet or que leurs pères prodigues faisaient si lestement rouler ; je ne voudrais pas voir les poêles opulents, mais je voudrais pour eux le bien-être, l'aura mediocritas, qui apporte la sérénité d'esprit et la sécurité indispensables aux grandes œuvres. Et cependant les gueux sont des gens heureux, ils ne se déchirent pas, ne se tuent pas, ne se déshonorent pas entre eux; — tout leur est plaisir et joie, un rien leur suffit, une heure d'oubli vaut dix ans de bonheur; — jamais pour eux de ces nausées que donnent les excès : Fesprit libre et content, ils roulent leur tonneau où la fantaisie les pousse; ils vivent à leur gré, exempts des gènes de la société, et meurent affranchis des importuns. — A dater de cette chanson, l'un des chefs-d'œuvre de Déranger, son nom acquiert une popularité qui ne Ta pas quitté un seul instant.

On a nié que Déranger ait fait partie d'aucune de ces réunions chantantes qui florissaient autrefois, et dont le Caveau moderne est resté la plus célèbre. 11 y a pourtant une de ses chansons qui le constate : elle est datée de 4813; et c'est peut-être à cause des coups d'é-

pingle donnés à la grande Académie dans cette pièce, — son Discours de réception, — qu'il a persisté plus tard à ne point solliciter les sulfrages des quarante, chaque fois qu'ils se trouvaient réduits à trente-neuf. Il demeure donc avéré qu'il a sollicité l'honneur de Caire partie du Caveau, composé de gens d'esprit, et dont le président n'était rien moins que Désaugiers, l'un des rois de ce genre char niant et si français. D'abord, il le dit, il n'osait frapper à la porte de ce cénacle en belle humeur, il avait peur, — il connaissait par ouidire les us et coutumes des académies de province, si avides de faire parler d'elles en dépit du dicton, — et se figurait le Caveau comme un autel élevé contre l'autel des quarante immortels. 11 fut pleinement rassuré le jour de sa réception à ce cercle, épicurien avant tout ; et, au lieu d'une grande salle aux fauteuils solennels, aux murs froids, aux visages grimés ou gourmés, il aperçut tout d'abord des visages souriants et une table bien servie. Oh! ce n'est pas comme à l'Académie, s'eria-t-il aussitôt, tin ciïet, il n'avait point, pendant de long!» heures, à pied, en parapluie ou en fiacre, battu le pave de Paris, — de la bastille au Palais

Royal et du Louvre à la Sorbonne, — à la recherche de chacun des privilégiés, chargé de ses œuvres complètes, reliées en maroquin et dorées sur tranches pour l'édification de ceux qui ne l'auraient pas connu : il n'avait pas essuyé les faux-fuyants, les fins de non-recevoir, les compliments à double tranchant , ces douches d'eau bénite de cour, tombant si dru d'ordinaire sur le chef de tout solliciteur; sans compter les rivaux à devancer, à dépasser, à évincer surtout, — toutes choses nauséabondes et déplorables, humiliations qu'on devrait bien épargner au génie et au talent.

Au caveau, pas de visites, pas de coups de chapeau, une franche accolade, une poignée de mains, un bon sourire, le verre en main, — n'est-ce point patriarcal. Ah ! qu'il avait peur de l'Académie, ce pauvre Déranger: — peur du discours superbe et long, et des formules reconnaissantes imposées par l'usage. — Au caveau, pas de phrases, une chanson; — il faut bien prouver qu'on est de la famille. On a le droit d'avoir du génie, mais on n'est pas forcé d'en montrer. Une chaise de paille pour tout fauteuil et le Champagne dans les verres! tous ces épicuriens charmants répè

lent les mots écrits sur la muraille par le charbon d'un Daniel bienveillant : « Joie, amitié, malice et bonhomie ! » Où étais-tu, Piron ? Là, on t'eut accueilli avec transport, toi qui n'avais que de l'esprit.

Voici donc notre poëte entraîné dans le mouvement ; car les réunions, — les cercles, les semblants d'académie — ont cela d'excellent qu'elles excitent l'émulation; elles forcent à produire, il faut payer sa quote-part, prouver qu'on n'est point endormi, et tout le monde en profite.

Nous doutons fort que le Caveau existe encore de nos jours, car il n'en sort jamais rien. Il aurait donc eu le sort de la grande Académie, qui ne fait plus guère parler d'elle, depuis que Hugo est exilé. Heureusement pour elle, que son vieux san^ commence à se régénérer avec Legouvé, Augier et Ponsard, les derniers élus. Quant au Caveau, nous ne pensons pas qu'il puisse facilement se recruter de membres nouveaux et surtout vivants, c'est une ruine, lui aussi, et les éléments les plus actifs lui manquent En effet, nos écrivains ne croient plus a ces douces choses qui, autrefois, faisaient seules battre le cœur, — l'amour, la gloire, l'amitié.

La fibre patriotique ne résonne plus dans les poitrines ; les positifs e! les blasés régnent en souverains de l'opinion : ils sont parvenus à rendre ridicules les sentiments généreux et les ont tués par un mot : le chauvinisme. C'était bon pourtant de se réchauffer de temps à autre au soleil des bulletins de la grande armée!

Béranger pressentait cette tendance déplorable. Il ne croyait pas cependant, lorsqu'il chantait Y âge mûr, qu'il assisterait à la décadence, et qu'il verrait les fils des hommes de son temps, — qui n'était pourtant pas l'âge d'or, — vérifier sa désolante et trop exacte prophétie. Oui, nous valons moins que nos pères, hélas! D'abord, nous ne savons ni rire, ni boire, ni chanter, ni aimer, — la Bourse et le tabac nous absorbent. — Ah ! qu'ils auraient donc bien fait, nos vigoureux ancêtres, de laisser finir ce vilain monde ; — mais il paraît, dit le poëte, que leurs femmes ne l'ont pas voulu.

Il est vrai que cette boutade était inspirée à Béranger par la vue des gros nuages noirs qui s'amoncelaient à l'horizon du coté du Nord, rafales terribles et sanglantes qui mirent la France à deui doigts de s;i perte

Depuis Allila, l'Europe n'avait pas vu semblable débordement de hordes de toutes races : la nuée de vautours s'abattait sur notre territoire, et les populations couraient au fond des bois cacher leurs terreurs et leurs trésors. La stupeur était au comble; mais les soldats et les jeunes ne tremblaient pas. Les poêles restaient muets devant cet envahissement de la patrie; ils sont souvent timides, et si leur âme contemplative prévoit les événements et trouve des accents d'indignation pour le fait accompli , elle est souvent sans énergie en présence du fait «agissant. Seuls, les deux chansonniers levèrent la lete, Désaugiers, le président du Caveau, et Déranger, le dernier membre élu. Désaugiers fut fiévreux, haletant; — Déranger fut simple et sublime ; Il y a de la résignation, de l'ironie, de la cbaleur dans sa poésie. — On marche, on va , on est poussé, la fatalité est là ; mais on est Français : il faut vaincre ou mourir sans sourciller, remplacer ceux qui tombent, serrer les rangs, en avant les jeunes et les valides ; ce sont nos vieilles haines qui se réveillent, les hordes d'Attila ont engraissé les plaines de la Champagne, marchons sur leurs cadavres à la ren-

contre de leurs fils, sus aux Huns modernes, en avant Gaulois et Francs ! C'est l'Angleterre surtout, notre vieille, notre éternelle ennemie, qui les a poussées vers nous, ces peuplades du Nord, quittant leurs steppes neigeux et stériles pour nos plaines vertes et fécondes. Buvons nos vins! s'écrie le fils d'Epicure, les Saxons tariraient la source de nos chansons!. . . Vraiment, si nous étions obligés de le croire, Béranger passerait pour un Gargantua beuvant sec et souvent, tandis qu'il ne buvait que l'eau des clairs ruisseaux, Hypoerène de la vraie poésie, inspiration dn grand et du beau, et qui n'est pas, quoi qu'en dise le proverbe, la boisson des impurs et des méchants.

Voyez ensuite comme l'adorateur de Lisette tremble pour la vertu de nos filles à l'approche des Kalmouks, et comme il semble prévoir avec douleur le nombre de petits Cosaques qui sont nés pendant les années de*la terrible invasion.

La chanson de Déranger eut un succès énorme; c'était, comme toujours, répondre à l'esprit du moment, au cri de tous, et son instinct et son tact ne se sont jamais démentis; il a toujours marché dans cette voie patriotique, et son culte pour nos gloires et surtout pour

l'homme qui les personnifiait si largement ne s'est jamais refroidi. Nous n'en dirons pas autant de Désaugiers, qui a chanté toutes les fluctuations de la fortune des Bourbons, après avoir brûlé l'encens aux pieds de l'idole tombée. Notre poète n'a jamais flatté que l'infortune, selon sa belle expression.

N'abandonnons pas la politique, elle lui réussit trop bien, et la pièce des Vieux habits* vieux galons, est un chef-d'œuvre de style, en même temps que la satire la plus vive et la plus vraie des mœurs des hommes d'Etat et des ambitieux de ce temps-là, — de tous les temps.

Hélas î l'habit fait tout, d'un bout du monde à l'autre; il faut subir cette loi désespérante, cette éternelle protestation contre les principes de l'égalité, —et il n'est pas jusqu'aux chiens qui n'aboient aux haillons.

Dès les premiers jours de la Restauration, tous les habits se retournent, habits verts ou habits bleus. Les galons seuls tiennent bon, et les maréchaux gorgés d'or ont donné les premiers l'exemple, oublieux du temps où ils finissaient, les tuniques de gaze des déesses de la Raison. C'était une curée générale. Les hobereaux endossaient la vieille livrée des petits

appartements de Versailles, manchettes et dentelles, poudre et talons rouges; — cela tourna la tête au pauvre Désaugiers, il ne voyait que ce qui brille; — Béranger ne regardait que ce qui souffre, et les glorieuses cohortes, mutilées, dispersées, honnies, se retiraient sur la Loire, rongeant la honte et cachant leurs cocardes et leurs drapeaux, en redisant ses refrains immortels avec des sourdines à leurs voix.

Pendant ce- temps, le poète brossait son pauvre habit, qui, comme son maître, résistait en philosophe, malgré l'usure et le temps. Il s'honore de son indigence, le fier et généreux barde; il sait que ses amis ne Font pas renié et qu'ils fêteront plus ce drap montrant la corde, que l'oripeau menteur dont se paraient si effrontément les gorgés et les repus de la veille.

Il se contente de son modique emploi, il accepte cette chaîne qui a rivé à leur bureau tant d'esprits fins et charmants et les a dérobés à ces grands travaux de l'intelligence qui exigent une tension continue vers la forme rêvée et une liberté complète; mais cet emploi fui retiré a 1 auteur AuD/eu îles bonnes gens el du Vieux Drapeau.

Les gouvernements n'aiment pas réchauffer dans leurs bureaux des serpents, surtout quand ces serpents chantent au lieu de ramper, si bien que l'Université se sépara de son expéditionnaire, et commença à le faire surveiller de près par l'armée des mouchards politiques et littéraires.

La grandeur des événements exalta l'inspiration du poète ; l'immense écroulement de la fortune du géant des temps modernes arracha à sa lyre des accents sublimes et qui tirent trembler les rois sur leur trône restauré à grands renforts de trahison.

La chanson, la muse folle et légère, la gaudriole ne fait plus que de rares visites à cette âme épurée par la vue du malheur de la nation, et l'ode, — la forme de Hugo et de Lamartine, — revêt sous sa plume l'éclat et la force de la vie vraie; le Déranger des odes, le Béranger philosophique apparaît.

Donnons cependant encore un dernier regard à ces belles, bonnes et braves tilles qui mettent au front de Béranger la fraîche auréole île la jeunesse et de l'amour. Frétillon, Lisette. types adorables, aujourd'hui perdus et dont

ne peuvent donner aucune idée ces créatures sans cœur qui ont usurpé leur règne.

Lisette a vécu compagne inséparable, amie de tous les instants; elle n'élait plus que la bonne vieille : tout avait été pardonné, et les souvenirs n'étaient plus que les souvenirs heureux. On se tromperait, au surplus, en confondant Lisette avec Frétillon. Lisette était une femme distinguée sous tous les rapports, elle fut un sentiment du cœur du poète et non une rime de ses couplets. Elle se nommait mademoiselle Judith Frère: gaie, spirituelle, chantant à ravir, elle n'était pasunegrisette, comme beaucoup de gens l'ont cru et le croient encore ; c'était la nièce d'un maître d'armes, nommé Valois, qui venait donner des leçons dans la pension du faubourg Saint-Antoine, où Déranger avait été élevé ; cette petite fdle, âgée d'une dizaine d'années, (elle avait trois mois de plus que Déranger), accompagnait son oncle, et, dressée par lui à l'escrime, lui servait de prévôt et faisait des armes avec les enfants ; elle apparut à Déranger dans celle salle d'armes, de façon à frapper vivement sa jeune imagination, la sandale retentissante sur la dalle chaussée au pied, le gaut de combat à la

main, le plastron sur le sein, l'épée nue mouchetée au poing, le masque de fil de fer sur le visage, treillis à travers duquel brillait l'ardeur des joues colorées par le combat, elle fit l'effet d'une nouvelle Clorinde au jeune élève ébloui de tant d'adresse et de beauté.

Judith a vécu G5 ans avec le poète; elle est morte deux mois avant lui. Il écrivit à son sujet une lettre admirable que nous citerons tout à l'heure.

« Judith avait été excessivement jolie : cela se voyait encore. D'une taille ordinaire, svelte, droite, parfaitement belle, elle avait vis-à-vis des gens qu'elle ne connaissait pas quelque chose de hautain et de réservé qui embarrassait; elle avait, au dire du poète lui-même, une sévérité de mœurs dont rien n'approchait.

» Judith, disait-il encore, a ses jugements, ses antipathies; il y a quelques personnes qu'elle reçoit avec politesse, sans doute, mais je sais ce qu'elle en pense; elle est même sévère envers ses amies; elle a ses idées à elle , ses opinions à elle. »

Uu mot de Béranger au curé de sa parois-, achèvera de la peindre.

Une amie indiscrète, en apprenant que nia-

demoiselle Judith venait d'avoir une grande faiblesse et qu'elle pourrait bien mourir, va chercher elle-même ou fait avertir M. le Curé, qui s'empresse d'accourir. Mais mademoiselle a ses idées ; elle a donné le mot d'ordre a son ami, à qui la bonne annonce la présence du confesseur dans la maison : « Faites-le passer chez moi, » dit Déranger.

«Bonjour, M. le Curé, vous venez voir ma pauvre Judith! Si c'est par devoir, c'est bien ; si c'est par calcul, c'est mieux. D'ailleurs, je vous déclare que depuis huit jours elle n'a plus la tète à elle. Et puis voulez-vous que je vous dise, ajouta-t-il ; je n'ai jamais pu lui faire croire à rien. »

Tout le temps de sa maladie, qui a été longue, la bonne demoiselle n'a cessé de demander des nouvelles de tout le monde. Elle conserva sa raison jusqu'au dernier jour, et mourut en laissant un testament bien simple :

« Je laisse tout ce que j'ai à Déranger, et le charge de distribuer quelques souvenirs à quelques vieux amis. »

J'ai souvent été révoltée de cette question, à propos de cette vieille amie du grand poète

« Eh bien! comment va sa Lisette? c'est sa Lisette, n'est-ce pas? »

Il faut qu'on sache, une fois pour toutes, que mademoiselle Judith Frère a été la plus noble inspiratrice des chansons de Béranger :

Près de la beauté que j'adore, Je me croyais égal aux dieux, Lorsqu'au bruit de l'airain sonore Le temps apparut à nos yeux.

Faible comme une tourterelle Qui voit la serre des vautours, Ah ! par pitié ! lui dit ma belle, Vieillard épargnez nos amours.

Les Lisettes ne sont autre chose que les caprices d'une jeunesse emportée ; mademoiselle Judith, qui inspira au poète des vers comme ceux que je viens de citer, en était le plus doux sentiment :

Vous vieillirez, ô ma belle maîtresse Vous vieillirez, et je ne serai plus.

Pour moi le temps semble, dans sa vitesse Compter deux fois les jours que j'ai perdu? Survivez-moi; mais que l'âge pénible Vous trouve encore fidèle à mes leçons. Et bonne vieille, au coin d'un feu paisible-, De votre ami répétez les chansons.

Objet chéri! quand mon renom futile De vos vieux ans charmera les douleurs.

A mon portrait, quand votre main débile Chaque printemps suspendra quelques fleurs, Levez les yeux vers ce monde invisible Où pour toujours nous nous réunissons.. .

Une Lisette inspira-t-elle jamais un pareil amour l fit-elle jamais éclater de si nobles accents? Et le vieillard autant vénéré qu'aimé aurait-il pu présenter aux jeunes gens cette Lisette vieillie, qui n'aurait plus été que le souvenir des meilleures heures sans doute, mais avec lequel il est convenu qu'on ne doit jamais faire ménage?

Tous les jours du chansonnier n'ont pas été bons ; il a eu ses jours de pluie et de soleil, l'habit râpé : Depuis douze ans je te brosse moi-même ; il a eu ses jours où il vivait de pommes déterre et de panade, qu'il accommodait le plus souvent lui-même dans son grenier de la rue de Bondi, chanté par lui à vingt ans de distance. 11 passe un jour avec un ami devant cette demeure dont la fenêtre donnait sur le boulevard : «Ah! dit-il, c'est là;... nous étions heureux alors... » Et voilà la chanson du Grenier qui nait d'un souvenir. La jeune amie a partagé les hauts et les bas de la fortune, les espérances et les déboires du rêveur. Elle chan-

tait gaiement ses chansons et môme lui cherchait des airs pour ses sujets. Déranger lui en a dû un grand nomhre. Il la consultait sur toutes choses, avait la plus grande confiance dans son hon sens, qui n'a jamais failli. On était jeune, on n'avait d'autre ambition que celle d'un peu de gloire. Le poète racontait, aux veillées, des histoires à faire évanouir les jeunes filles de peur. Il touchait à la fin de chaque mois ses appointements de l'Institut; mademoiselle Judith travaillait, passait souvent les nuits à raccommoder les chaussettes et les chemises du chansonnier. Le dimanche venu, les souliers cirés, le chapeau brossé, quelques rubans dans un joli bonnet, la mine enjouée, fraîche, insouciante, les deux jeunes gens allaient cueillir les groseilles aux prés Saint-Gervais, et le soir danser et dîner à YJle- $ Amour; et pendant ce temps-là la réputation venait, en al tendant la célébrité.

Comme Béranger, Judith avait conservé la mode d'un autre âge. Un tour blond foncé, frisé à l'anglaise; un bonnet à barbe en dentelle. avec serre-tête en dessus; une robe de soie eoulcur gorge de pigeon faite en douillette; l'air imposant d'une personne qui se respecte

et respecte ceux qui l'entourent, les manières polies, la voix douce, le regard pénétrant, telle m'apparaissait mademoiselle Judith Frère.

Les amis de Béranger avaient pour cette charmante femme tout le respect, toute la vénération qu'on ne pouvait lui refuser et que commandait son caractère. Elle avait aussi ses pauvres.

Enfin, grâce à l'impertinence de je ne sais plus quel fabricant de nouvelles à tant la ligne, nous avons une lettre du chansonnier qui, en défendant sa vieille amie, nous donne quelques détails précis sur le rôle que Judith a joué dans sa vie. Nous citons un journal du temps :

« Nous avons reproduit, sur la foi de la Démocratie pacifique, la nouvelle du mariage de Béranger. L'éditeur responsable de cette fable était, à ce qu'il paraît, celui de ÏAssemblèenationale9k qui le poète populaire adresse la lettre suivante :

« A Monsieur le Rédacteur de » /'Assemblée nationale.

» Monsieur, » Vous avez l'obligeance de m' envoyer votre

» journal depuis le Ier juin; mais je dois au » hasard de lire aujourd'hui votre numéro du » 50 mai.

» On y assure que je viens de me marier, que » j'ai épousé ma servante, et que tout Passy a » été l'heureux témoin de la noce.

» Parmi toutes les nouvelles fausses qui en- » richissent nos journaux, il n'en est pas qui » ait pu me surprendre plus que celle-là. Si » l'article n'intéressait que moi, je laisserais » courir celle nouvelle, même à Passy, qui ne » se doute guère du plaisir que lui a procuré » ce prétendu mariage in extremis. '

» Mais il faut que vous le sachiez, monsieur, » la personne que votre collaborateur désigne » comme ma servante, et dont il donne le nom, » ce qui ajoute à la convenance d'une telle fa- » ble, est une amie de ma première jeunesse, à » qui je dois de la reconnaissance. Plus favori- » sée que moi par sa position de famille, il y a » cinquante ans qu'elle rendait à ma pauvreté » bien des petits services d'argent. Pour me » rendre service encore, lorsque tous deux » nous louchions à la soixantaine, elle voulut » bien se charger de lenir mon premier mé- » nage, (pie me forçait de prendre une lante

» inGrme dont je voulais soigner la vieillesse.

» Vieux amis qui ne nous étions jamais perx) dus de vue, nous ne nous doutions guère » que nos cent seize ans réunis sous le même » toit fourniraient matière aux médisances du » feuilleton, et la vieille demoiselle était loin » de penser, toute modeste qu'elle est, qu'en » la voyant établir autour de moi une économie » indispensable à tous deux, on la prendrait » pour la servante du logis, ce qui, après tout, r> n'eût blessé ni ses sentiments démocratiques » ni les miens.

d Je ne croyais, quant à moi, son nom connu » que de nos amis communs et de quelques in- » digents. Grâce à votre collaborateur, mon- » sieur, ce nom est arrivé aux oreilles du pu- » blic; c'est pourquoi je suis contraint de faire » connaître celle qui le porte.

x> Vous jugerez donc, je l'espère, l'insertion x> de ma lettre juste et nécessaire pour détruire » l'effet d'un article que je regrette de n'avoir » pas connu plus tôt . Je ne me pleins pas de a> l'esprit qui Ta dicté en ce qui me touche : o mais je crois de mon devoir d'apprendre à » vos lecteurs que ma vieille amie a toujours » eu Irop de bon sens pour avoir désiré jamais

» d'être la femme d'un pauvre fou qui a mis » son bonheur en chansons el livré sa vie à la » discrétion des journalistes.

» D'après difleren les anecdotes inventées sur » mon compte, et aussi invraisemblables que » mon prétendu mariage, je conclus, monsieur, » qu'il y a de ma faute dans tout cela.

» Malgré mon amour de la retraite, le désir » d'obliger m'a fait recevoir trop de visiteurs. » Jusqu'à ce que la délicatesse et le bon goût » empêchent de franchir les murs dont la loi, » dit-on, entoure la vie privée, il nous faut, je D le vois, fermer bien notre porte. Désormais, » je vais mettre un verrou à la mienne, et j'au- » rai l'obligation d'un peu plus de repos à votre » spirituel feuilletoniste.

» Remerciez-le donc de ma part, monsieur, » et recevez, je vous prie, l'assurance de ma » considération distinguée.

» Votre très-humble serviteur.

» RtRANGER.

? Passy, 5 juin 1848. »

Mademoiselle Frère est morte à quatre-vingts

aus. Quelques amis l'ont accompagnée en silence à sa demeure dernière. Le bon Béranger

était déjà malade depuis longtemps de la maladie qui devait l'emporter. Ses amis essayèrent de le détourner d'aller à l'église.

« Quels sont vos motifs pour vous y opposer? répondit-il; donnez vos raisons, je vous donnerai les miennes.

— Vous êtes souffrant; cela va renouveler en vous des impressions qu'il faut éviter.

— J'irai à l'église, répondit-il; je suis le plus vieil ami de Judith. Si je ne l'accompagnais pas, elle me ferait des reproches (1). »

Quant à Frétillon, c'est autre chose, c'est l'aimable débauche, la fantaisie, le résumé de toutes les perfections égrillardes, la goguette personnifiée. Elle est belle de cette beauté éveillée qui remonte à Watteau ; elle avait équipage, laquais et diamants ; mais toute cette friperie du luxe criard ne tient pas plus que les feuilles aux arbres, cela dure l'espace d'une saison, et quand le cœur est tendre, la bourse n'est jamais cadenassée ; ce qui vient de la flûte s'en retourne au tambour; c'est la loi générale dans la basse cour de Cythère surtout, et Ton

(1 ) S. Lapointe.

ne s'étonne jamais de voir un jour sur la paille celle qui la veille éclaboussait les passants ses amis intimes, — ceux-là surtout.

Elle est morte misérable et nue, la pauvre fille, sur un grabat d'hôpital peut-être. — L'amant, qui la connaissait bien, le lui a prédit le jour où elle a mis son cotillon en gage pour l'obliger. — Qu'importe! s'esl-elle écriée; bab! la vie est courte, et nos poètes badins affirment qu'il faut en descendre gaiement le fleuve. Frétillon tient non-seulement à ce qu'on dise d'elle, — c'est une bonne fille; mais aussi, — c'est un bon cœur. Elle n'a pas les idées de ces demoiselles des Galeries de Bois, qui, pendant les Cent-Jours, voyaient arriver de loin les bordes étrangères et s'enrôlaient parmi ces phalanges de soi-disant filles de noblesse qui jonchèrent les rues de fleurs et de rubans. lorsque les rois alliés entrèrent dans Paris.

Frétillon et Lisette sont patriotes avant tout ; elles ne se donneront pas aux hussards de la mort, aux hulans, aux Cosaques, aux pandours de l'armée coalisée; et même, s'il le faut, elles cacheront sous la couverture troué* de leur taudis le, brigand d'officier en demi solde que poursuit la police , avide de faire du

zèle et de prouver son royalisme de fraîche date, sa dernière et profitable palinodie.

Elles aiment le poète, car elles l'estiment; elles ne lui ont jamais vu endosser V habit de cour pour visiter aucune altesse ; elles le savent fidèle à sa vocation, et lui redisent toujours l'œil humide d'ivresse et de plaisir : — Chante, chante, pauvre petit! Et, à la barbe du sénateur qu'elles grugent, du gentilhomme qu'elles bafouent, elles entonnent le Marquis de Carabâs et le Vilain avec de francs éclats de rire qui dérideraient même les plus austères. Frétillon est aussi cette bonne fille de l'Opéra à qui l'indulgence du poète ouvre les félicités du ciel. Elle a secouru l'infortune et, — avec le prix d'une caresse, cent fois elle a sauvé la vertu.

Le jour où Béranger donna sa démission de commis-expéditionnaire des bureaux de l'Université, il chanta, au Moulin-Vert, le Dieu des bonnes gens. Le Moulin-Vert était une société chantante beaucoup plus nombreuse que celle du Caveau, mais moins aristocratique. Elle tenait ses séances à la barrière Mont- Parnasse. Certes, si les membres se nommaient les Lapins- Verts ou les Sans-Souci-.

Béranger en était le président. Sur la table exhaussée qui lui servait de fauteuil, on voyait un maillet de bois, taillé en forme de bouteille : c'était la sonnette du président.

La nouvelle chanson obtint un succès prodigieux dans cette assemblée populaire dont le poëte était l'idole. Il y eut, dit un témoin oculaire, des acclamations de joie et des trépignements d'enthousiasme. Mais, hélas! les échos d'alentour en tressaillirent, le parquet de la justice s'en émut et le Moulin-Vert fut fermé par ordonnance de police, au nom du roi.

Les réquisitoires fulminèrent et la puissance du poëte ressortit bien évidente, bien solide de ce procès où l'on vit, chose nouvelle, un procureur confesser leur haute valeur en les qualifiant d'odes. Celte tactique, crue habile d'abord, fut au contraire désastreuse pour k parquet: — car ceux qui n'eussent accordé qu'une attention légère à des chansons voulurent lire des poésies : si bien qu'en quelques jours la France fut incendiée. C'était la traînée de poudre, et le royalisme ne s'est jamais re levé de ces batailles terribles.

Béranger fut condamné. Les portes de S;untc-Pélagie s'ouvrirent pour l'auteur et le

crèrent martyr. 11 ne lui manquait que cette persécution pour lui donner des proportions gigantesques dans l'esprit de la multitude, et ce fut en vain que tout le clergé obéit au mot d'ordre sorti du ministère des cultes contre l'ancien expéditionnaire de l'Université : c'était plus que de la rancune, c'était de la rage; mais les dévotes seules anathématisaient le bon chansonnier, et encore il n'est pas bien certain qu'elles ne cachaient pas, dans un coin secret de leur oratoire, un recueil doré sur tranches, en forme de Paroissien, des odes, au nombre desquelles se trouvent la Sœur de charité, Lisette, et autres petits chefs-d'œuvre d'indulgence pour le vice aimable dont, parfois, sont si friandes les belles et mondaines pénitentes. Le poëte chanta les verroux, et Sainte-Pélagie devint un lieu de délices, où le Champagne et les refrains coulèrent à (lots. La réunion était toujours des plus brillantes; car les prisonniers avaient du renom ou de l'esprit, choses qui vont si bien de pair en France. Il y avait là des représentants de l'intelligence en foule, gens de lettres, militaires, artistes et même financiers qui avaient eu l'art de savoir faire des dettes, et l'on ne peut se dispenser de

remercier le pouvoir d'alors d'avoir confondu d'aimables viveurs avec les condamnés pour délits de presse. Sainte-Pélagie devint donc une succursale du Caveau, et tous les convives du Moulin-Vert y apportèrent tour à tour un reflet ou un écho du dehors. Un recueil de poésies et de chansons en sortit : Momus à Sainte-Pélagie, oublié aujourd'hui, et où le bibliophile retrouve avec amour les noms les plus connus et les plus aimés, en léte desquels brille tout naturellement celui de notre poëte. Les chants continuèrent donc, et si bien, qu'une seconde condamnation vint s'abattre, quelques années plus tard, sur le iront serein du barde. 11 ne s'en effraya pas, c'était son auréole qui renforçait l'éclat de ses rayons. Mais, sous les verroux de 1029, il fut plus qu'un chansonnier, il fut un prophète; car la pièce des Jours gras est une menace et présage 1850. Du reste, Charles X qui, avant tout, était un homme d'esprit, si c'était un pauvre roi, avait traité avec Réranger de puissance à puis sance. Le discours du trône avait été jusqu'à contenir une phrase à son adresse. C'était vraiment vouloir faire sa fortune, s'il eût éié avide d'argent, et, à coup sur, celle de son éditeur

La chanson est terrible. Elle est cruelle, acérée comme la flèche du Parthe. On y sent couver toutes les colères du peuple. Il y a des pavés, du plomb et des barricades dans chaque vers. C'est peut-être une des pièces les plus énergiques des Œuvres complètes. On sent le courroux du vieux lion, la confiance suprême qu'il a en sa force.

La Révolution de Juillet voulut faire enfin quelque chose pour le poète national de la France, pour celui dont le nom était dans toutes les bouches et dans tous les cœurs. — On lui offrit des places et la croix. On alla même jusqu'à vouloir lui confier le portefeuille du ministère dont il avait jadis été l'humble commis, mais il refusa tout. Fidèle à cet esprit d'abnégation qui se retrouve en lui en toute occasion,— il refusa pour lui-même, mais il accepta pour ses amis. A. eux les places et les croix par boisseaux. Il n'est pas ambitieux, vous le savez bien, messieurs les vainqueurs du lendemain qui vous partagez le butin des vainqueurs de la veille. Oui sait, du reste, si l'on ne comptait pas d'avance sur ses refus. D'autres ont vécu des mets de cette table dont

le sublime vieillard n'a pas même voulu les miettes.

11 rentra dans sa retraite, s'entoura de Heurs et d'amis chers et sûrs, cultivant la musc plus sérieusement, et donnant à ses chants une teinte de mélancolie et de tristesse que les événements politiques ne contribuaient pas à adoucir. Les palinodies, les pasquinades, les plati tudes dont il était témoin chaque jour, ou dont 4es échos lui revenaient, avaient rempli son cœur d'une juste amertume; mais il ne se sentait plus la force de maudire et de frapper. Avec l'âge, l'indulgence, — plus que l'indulgence, — une douloureuse insouciance, bien voisine du dégoût, lui est venue, et, ce n'est plus à sa philosophie qu'il fait appel. Il cesse de se confier, le verre en main, au Dieu des bonnes gens qu'il invoquait jadis. 11 semble que son front penché, ce front où toutes les bonnes peu:; où toutes les bienveillances sont écrites, s'incline vers la tombe. 11 a même le sourire placide, résigné, de l'homme qui se laisse aller au courant du fleuve, heureux de s'arra cher aux misères humaines, certain qu'il de retrouver ailleurs les compensations et les triomphes auxquels son âme aspire, aussi,

qu'elle est triste et terrible, cette élégie intitulée le Suicide. Il avait connu ces deux jeunes gens/ tous deux étaient poètes. Il les avait accueillis comme un père... Ils n'aimaient pas assez, dit Béranger. Ils n'avaient par la foi qui est tout amour. Les désillusions trop tôt venues sont une marque de faiblesse en soimême, et celui qui se sent fort trouve le courage de lutter. Pauvres fous, pauvres enfants, ils ont monté vers le ciel en se donnant la main, portés sur la strophe brillante du poëte, absous par lui du crime de désespérance, et leurs noms, si avides de popularité, sont assurés au moins de vivre, grâce à ses chants, dans la mémoire des peuples.

Béranger a vu tomber la Bastille ; il n'a jamais aimé les rois; il se rappelle toujours le beau soleil qu'il faisait le 10 août; aussi, appelle-l-il de tous ses vœux le dernier jour de la royauté. Sa Prédiction de JSostradamns est là, effrayante. C'est l'Apocalypse de l'absolutisme, la fin des fins, une vision plus terrible que l'anéantissement des mondes et l'ouverture du vase aux sept sceaux. Il voit le dernier des rois, seul, nu, souffrant les maladies ou les tortures de la misère, la besace à

l'épaule, le bâton du voyageur en main, demandant l'aumône sur son cbemin et la recevant de la République.

Un instant il a cru à l'accomplissement df: sa prophétie lorsque les barricades de 1343 ont eu raison, encore une fois, des baïonnettes de la royauté. 11 a pu voir le dernier roi s'enfuir, vêtu en mendiant, par une porte basse de son palais, errer sur les routes et les plages, et gagner enfin la terre d'exil. Mais les hommes de celle nouvelle république n'avaient pas été surtout épurés par la lutte C'est en vain que, pour sanctionner leur avènement, ils voulurent invoquer l' autorité du patriarche de nos libertés, — le vieux poêle ne croyait pas en eux. Il refusa, fier des suffrages pourtant, les honneurs que lui voulaient rendre ses admirateurs. Il avait trop souci de sa gloire, dira-t-on. Est-ce uir1 reproche qu'un puisse adresser à un homme, lorsqu'on voit chaque jour tant d'écrivains et «le poètes, sur le fi ont desquels Dieu mit le signe du génie, galvauder leur talent et tomber dans les misérables préoccupations du métier et du trafic !

Béranger est le plus beau type d'abnégation

et de stoïcisme que les âges modernes offrent à l'admiration des peuples à venir. Il faudrait remonter haut dans la nuit de l'histoire, pour lui assigner une comparaison encore incomplète.

Béranger avait quitté Paris et cherché à Passy le repos et l'isolement; il se réjouissait, le bon vieillard^ d'enlever au monstre son droit de funérailles; mais la fatalité nous pousse. Né à Paris, l'enfant des Halles devait mourir en plein quartier populaire. On a suivi de loin le riche corbillard emportant la dépouille du prolétaire; des gardes nombreux éloignaient les ouvriers, ses enfants. Les ministres ont eu peur. L'enterrement est à refaire; le peuple le portera à bras, magnifique apothéose. Attendons!

Marie de Solms,

née BONAPAUTE-W> S

BER1HGËR

La mort vient! Dans les rangs sa trouée est profonde, Des gloires d'ici-bas décompte solennel, Ceux dont le nom faisait le plus de bruit au monde, Grands hommes dont la mort elle-même est féconde, Sont rappelés par l'Eternel.

Voyez! en peu de temps, comptons les places m [< Balzac, Lamennais, Sue*, et bien d'autres encore; Artistes, écrivains, champions intrépides. Luttant, par la pensée, esprits toujours au De la lumière aux rayons d'or.

Mais le plus gTand de tous, celui dont la vieillesse Goûtait d'avance au miel de l'immortalité. Front ridé par les ans, cœur bouillant de jeunesse, Il n'est pas épargné par la sombre déesse Qui frappe toute majesté !

Béranger ! Béranger ! notre plus pure gloire, Notre barde inspiré, l'Homère aux fiers accents ! Celui dont chaque vers vit dans chaque mémoire. Idylle de l'amour, vaste chanson à boire, Ode des jours retentissants!...

Qu'il est grand, cet homme stoïque !

Vertu robuste, cœur d'acier, Au cénacle patriotique Dans sa gloire intègre il s'assied !

En vain l'inconstante fortune Frappe à sa porte à tour de bras , Toute richesse est importune ; Qu'elle frappe... il n'ouvrira pas!

On lui disait, à lui, l'homme des doux mirages : Tu chanterais bien mieux à l'abri du besoin? — Il répondait: — l'oiseau qui résiste aux orag En sûreté s'envole au dessus des naufrages, Chante, — et de sa pâture, un Dieu bon a pris soin !

Mais un homme, viendra, froid et puissant, te dir- C'est un triste festin, la gloire et la vertu... On meurt sur un grabat eu rimant la satire. Tais toi, prends l'or, ou bien la prison, le martyre, Pdéte qne choisiras-tu^

Ah! je ne mordrai pas à cette vile amorce. Non, je ne vendrai pas ma chère liberté ! Qu'avec tout mon passé, sans honte, je divorce?... Mon inspiration, le secret de ma force Résident dans ma pauvreté !

Préparez vos prisons, renforcez-en les grilles :

Ma muse embellirait le plus sombre séjour.

J'y porterai, du moins, bravement mes guenille !

Le peuple est là qui sait renverser les Bastilles

Sans le hâter j'attends son jour.

Hommes noirs, c'est en vain que vos haines fertiles Font parla calomnie ombre à mes purs succès; Rentrez, rentrez sous terre, ainsi que des reptil Vos mesquines fureurs expirent inutiles Devant le bon sens des Français !

Je ne veux pas grossir les rangs de ces paillasses Sautant corn plaisamment pour le tiers ou le quart. Vers un appât honteux, des honneurs ou des places, Combien des plus fameux, fils des plus nobles races. Courbent leur échine avec art!

J'ai pour l'ambition tout le mépris du sage. Le panache qui flotte au front des courtisans. La cn>i\ des commandeurs, ce collier d'esclai Ne valent pas la fleur dérobée, au corsage D'une fillette de quinze ans!..

Des croix et des rubans?... Oh! la rare merveilh A tous nos émigrés on a donné des croix.

Tous nos chevaux de fiacre ont rubans à l'oreille!... Parlez-moi d'un bon vin, vieilli dans la bouteille ; Voilà la merveille, et j'y crois !

Amie et fidèle et discrète, Je puis me confier à toi, Te dire ma peine secrète, Te raconter une amourette.

Sans te voir, ô, chère muette, Jamais abuser de ma foi !

Sais-tu, douce cause du rire.

Qu'avec toi mon cœur est content ; Que, pris du besoin de médire, Je te dois plus d'une satire, O bouteille! et, qu'en ton délire, Un jour passe comme un instant?

Ma route est immuable et constante, elle est uns. La pure vérité guida mes premiers pas.

Flatter les dieux du jour est une loi commune : Pour moi, je n'ai jamais flatté que l'infortune : Je ne changerai pas !

Les révolutions ont passé sur sa tête.

11 a vu les grands jours de l'humaine tempête. 11 a vu l'échafaud si fécond en terreurs, La république altière et ses quatorze armées Promenant sur l'Europe, au bruit des renommées, Les étendards aux trois couleurs.

Il a vu s'élever, des montagnes de Corse,

L'homme qui, dans les camps, seuls appuis de sa force,

Traîna, les poings liés, la révolution ; Et, pour se maintenir, bouleversant le monde, Lui légua, condamné par son œuvre inféconde, Le deuil de sou ambition...

Il a vu l'étranger, dont les noires cohortes Ont forcé nos remparts, brûlé nos places fortes, Représailles du mal que firent nos canons, Briser nos monuments, nos arches triomphales, Pour ramener chez nous, aux crins de leurs cavales, Les marquis avec les Bourbons...

Il a vu Charles Dix et la gent jésuitique, Le règne des bourgeois; une autre république Grande dans les desseins que nul n'exécutait... Il a vu tout cela, le vieillard, notre Barde, Et, sans cesse, — cadran qui jamais ne retarde - Sa grande voix toujours chantait!

Mais la mort l'a touché de son doigt implacable... Son âme grandiose a rejoint l'Eternel; Ce qui reste de lui, dépouille vénérable. Repose auprès de Manuel.

C'est en vain qu'au talon l'orthodoxe couleuvre Le veut mordre, — il n'est point de ceux qu'on \oit fini i Nous avons sa pensée immortelle en son œuvn Il appartient à l'avenir!

Marie de SOLMi

ué>> Bonaparte-Wy!

Àix, 15 août 1857.

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