‹ Quelques lettres inéditesChapitre 2 sur 12 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

BÉRANGER A Mm(1 DE SOLMS.

Si je ne suis pas complètement de votre avis, ma belle et chère enfant, sur M. Ponsard, et je vous ai explique mes raisons, je conviendrai

Note de V auteur. — Je n'ai pas eu le courage de mettre en ordre ces lettres dont quelques-unes oui éts* écrites quand j'étais jeune fille, il y a 8 ans et plus je laisse à l'intelligence du lecteur le soin de la classer; plusieurs sont adressées à ma mère et à Engèn- Sue.

du moins avec vous, et, cet aveu ne me coûte pas le moins du monde, car il est l'expression de ma conviction sincère, que ses vers sont admirables. Je crois que, comme poésie, c'est ce que notre siècle a produit de mieux au théâtre. Je le trouve non-seulement inattaquable quant à la forme, mais digne des plus grands éloges

BÉRANGEB.

Votre poésie à Gioberti , ma chère enfant , est admirable, malgré quelques inégalités dans la forme. Quant à votre étude, je l'ai trouvée finement observée et gracieusement écrite. Il y a de la profondeur et cependant de la légèreté. Travaillez. Travaillez. L'imagination ne vous fera jamais défaut. Vous en avez trop, si cela peut se dire. Votre pierre de touche, la pierre de touche de votre avenir, de votre talent, de celui que je crois que vous aurez, c'est l'activité fébrile qui vous dévore, la hâte avec laquelle vous écrivez, et qui fait que, pour en avoir plus vite fini, vous exprimez une idée

juste par un mot qui ne l'est pas. Attachez-vous toujours, et en toute occasion, soit dans la prose, soit dans la poésie, à trouver le mot juste. Evitez les équivalents ; ils rendent la phrase douteuse ; ils obscurcissent la pensée. Je ne sais rien. Je ne suis qu'un ignorant, mais je crois posséder ma langue aussi bien que qui que ce soit. Je la tiens; il est vrai que c'est la seule. Je n'ai jamais écrit une ligne sans consulter mes dictionnaires que j'étudie sans cesse depuis 40 ans. C'est ma principale lecture, celle qui est la plus féconde en enseignements toujours nouveaux. Sans mes dictionnaires, jeserais incapable de faire dix vers. N'allez pas vous imaginer au moins que je parle du dictionnaire de M. deLanneau, quoiqu'il ait bien aussi son utilité

Serrez affectueusement la main à Sue, dites à L. que je lui conserve un tendre et affectueux souvenir et croyez-moi votre ami dé voué.

BÉÏUNGER.

Ma chère petite enfant, Louis XIV m'a semblé très-boudeur ce matin; madame de Maintenon est impuissante à le distraire. Savez-vous que c'est une maladie bien terrible que d'être toujours sans trêve ni repos occupé de soimême. Votre cher professeur eût été plus heureux, s'il avait été moins égoïste. Je le plains, c'est sibon de songer un peu aux autres. Est-ce à dire que le catholicisme rétrécit l'esprit' Quand on pense que j'ai commencé par écrire des idylles chrétiennes. J'ai fait aussi mon Jocelyn; mais il était bien plus naif et plus campagnard que celui de Lamartine , sans compter qu'il n'y avait pas de Laurence!...

BÉRANGER

Du latin a moi, chère enfant, que vous ai-je fait pour mériter cette cruelle plaisanterie' je ne comprends pas, voila tout ce que je puis i pondre à votre charmant envoi. Je n'ai jamais su décliner musa, la muse, ni rosa, la rose, et mes éludes classiques se sont bornées a la premièrepage du de Phis lllustribus. L'on

m'a toujours accusé d'avoir imité Horace : reproche plaisant, moi qui ne le connais que par vos traductions. C'est très-mal à vous, méchante enfant, de m'avoir contraint à voua avouer mon ignorance. Ne m'envoyez donc plus de latin. Notre pauvre Fély n'est, hélas, plus là pour vous traduire, et votre servi teur n'a jamais su parler que la langue du hon roi Dauobert. Pardonnez-lui donc, et ne lui en voulez pas, s'il vous aime, vous comprend et vous chante en français, que vous importe de plus9

Mars 485*» Déroger.

Ces poésies de Louis Rerthauù que vous me communiquez, ma chère enfant, sont admirables. Quel dommage qu'il ne soit plus. J'aurais été le serrer dans mes liras et lui «lire : El vous aussi, vous êtes poète. Ces! du Barbier Quelle énergie et quelle vérité. — La lecture de la Bile (U\ peuple m'a arraché des larmes, si vous publiei ce trésor, je vous i wnseille

toutefois d'en retrancher quelques vers, non pas qu'ils ne soient très-beaux; mais sous la plume d'une jeune femme, sous la vôtre, ils pourraient choquer la délicatesse de certaines gens

4856. Béranger.

J'aurais été vous voir hier, ma chère madame; mais Minette m'a fait des siennes : elle a disparu depuis jeudi et n'est pas encore rentrée. Judith est au désespoir, et moi je n'ai pu dormir cette nuit. Si elle reparaît demain, je serai chez vous avant midi; dans le cas contraire, pardonnez-moi, mais j'aime cette bête; si elle devait ne plus revenir, nous ne nous en consolerions pas : elle fait partie de ma famille...

Je rouvre ma lettre pour vous dire que Minette es! de retour au logis. Pauvre bète; il paraît que c'est un caprice pour certain matou du voisinage qui l'a retenue si longtemps....

DÉRANGER

Pardonnez-moi, nia chère enfant, si je ne puis retenir mon envie de rire ; mais notre pauvre Balzac est détestable dans Collatin. Votre répétition m'a beaucoup amusé. — Je n'ai jamais rien vu de plus comique que cette représentation tragique. Je voudrais que l'auteur fût là ; je suis capable d'aller le chercher sans le connaître. Si jamais succès devait être expié, ceserait le sien en vous voyant tous. Il est impossible de réunir plus de gens d'esprit que vous n'avez fait pour mettre à exécution une idée plus saugrenue. Une tragédie, Lucrèce encore, en plein dix-neuvième siècle et dans un salon! Il est impossible d'avoir fait de ces gens d'esprit des acteurs plus détestables ei des caricatures mieux réussies

B FRANGER

Paris, 1851 (1).

Puisque notre ami Sué a oublié de vous don-

(1)Les quelques lettres qui suivent m'ont ôtr êcriUi parlîéranger lors de mou court séjour incognito à Parw Vn de mes amis avait eu la complaisance d'aller I

lier l'adresse de madame Sand, je vous dirai que je m'en suis informé auprès de L., quelle aime beaucoup et dont elle vous parlera probablement. Elle demeure rue Racine, n°5. Vous la trouverez toujours avant midi. Si vous ne vouliez pas y aller avec votre ami, je pourrais prier La.... d'aller vous prendre rue de l'Université. C'est un charmant garçon plein de cœur et de talent que vous ne serez pas fâchée de connaître. — Si vous vouiez aussi que j'aille vous voir, donnez-moi un rendez-vous. Le portier de votre poète m'a dit qu'il demeurait très-haut (là n'est pas la difficulté); mais que vous n'y étiez jamais, et qu'il fallait vous demander une audience comme autrefois... J'attends donc les ordres de... Votre Altesse.

Si j'étais plus valide, j'irais faire antichambre jusqu'à ce que je vous trouve; mais je suis bien mal portant et'je demeure si loin que je suis obligé de vous demander de me fixer un jour et une heure. Allez-vous tous les soirs à rOdéon? Bon courage....

Dites à M. Paillet combien j'ai été heureux,

a l'hôtel et de me céder son logement. Précaution inutile; la police ne tarda pas à me découvrir et je fus arrêtée pour avoir rompu mon ban.

malgré ma sauvagerie, qu'il ait bien voulu vous accompagner chez moi, lorsque vous

avez daigné y venir, etc

Bér\nger

Vous avez bien raison, Planche est un grand critique : c'est un des hommes les plus remarquables de ce temps. Son jugement est infaillible, son coup d'œil sûr, son courage littéraire imprudent. Je lui ai fait votre commission : il sera charmé de vous connaître ; mais peut-être feriez-vous mieux de lui donner un rendez-vousailleurs, chez Ricourt, par exemple, qui vous donne des leçons, je crois. — Je ne sais pas jusqu'à quel point il lui sera agréable d'aller vous voir chez votre poète.

Madame D'A.... dont vous me parlez est une des illusions de votre ami. C'est une fausse femme d'esprit, ennuyeuse, pédante, prétentieuse et compromise. Je n'y mets pas les pieds. Puisque vous avez vu madame Sand, demandezlui ce qu'elle en pense. Quant à moi, je n'ai jamais dit de mal de personne; mais je déteste les

femmes qui écrivent, quand elles ne sont ni belles ni bonnes.

BéRANGER ,

Paris, octobre 1854.

je vous remercie du cadeau que vous m'avez fait des Châtiments : je les lis et relis depuis hier. C'est admirable. La dernière pièce surtout est d'un lyrisme et d'une énergie de pensée que Hugo n'avait jamais atteints. Je suis en relations avec lui maintenant. Nous nous écrivons souvent; j'en suis ûer : c'est le poêle du siècle par excellence

Béeunger.

Je vous envoie les poésies de madame Colet que vous me demandez. Je suis bien aise qu'elle vous soit sympathique; elle a vraiment du talent et ses vers sont fort beaux, il esl d«

mode, je ne sais pourquoi, de l'attaquer : c est un tort; elle est belle, aimable, spirituelle : c'était assez pour avoir des envieux. Il y a moins de partialité qu'on ne croit dans les prix qu'elle a remportés. Puis enfin, M. Cousin en fait le plus grand cas, et M. Cousin est l'homme le plus spirituel de France. Je regrette que vous ne soyez plus ici, j'aurais aimé à vous lier ensemble. Je me rappelle la dernière visite que je vous ai faite, celte soirée passée chez vous ; vous aviez dans votre salon toutes les muses de Paris, madame Anais Ségalas, madame Ancelot, etc., etc. Madame Colet vous manquait. Je suis convaincu qu'elle vous aurait trouvée charmante ; mais vous devez l'avoir vue chez madame Récamier. Diles-moi ce que vous pensez du Monument de Molière

Bébanger

La mort de votre illustre, chère et vénéré* grand-mère à laquelle je m'attendais si peu m'a vivement aifecté,ina chère enfant; c'est a t

ces de cette tristesse que vous devez de recevoir si lard mes compliments de condoléance. C'est une noble femme de moins sur la terre, un grand cœur et un charmant esprit éteints a jamais. Pour moi, je me rappelle avec bonheur et émotion son dernier voyage à Paris, où je la retrouvai la même que 50 ans auparavant. Les visites que je lui fis chez madame de Mirbei et rue de Bourgogne comptent encore parmi mes meilleurs souvenirs, et à ce souvenir vous êtes unie, chère enfant, puisque j'avais presque toujours le bonheur de vous voir à votre petite table près de la fenêtre. L'article que vous m* avez envoyé est très-bien écart! et retrace à merveille sa vaillante conduite et son intelligence d'élite. Quoi qu'il advienne, elle est et aura été une des femmes de notre temps. Mais vous êtes un peu sévère, vous et notre ami, sur les poésies de madame Lucien Bonaparte. Il y a de fort belles choses dans Balhilde, reine des Francs ; le quatrième chant, la scène des druidesses, a un grand mérite comme couleur locale et harmonie de vers. — Je suis peut-être partial en ce qui concerne votre grand-père et sa femme; mais Lucien m'a toujours fait l'elfel d'un maître, et j'en suis encore à admirer

sa fameuse tragédie, vous savez! — Entre nous, je crois bien que les quatre vers qui ont tant excité vos sarcasmes, ont été ajoutés par moi la veille de la lecture de Mennechet. Et voilà comme vous me traitez! Si Eugène Sue écrit quelque chose sur madame Lucien, envoyez-lemoi. Je voudrais bien aussi apporter mon tribut de regrets et de larmes ; mais, sans compter que ma muse est en fuite depuis longtemps, il serait très-difficile de dire ici tout ce que fut cette illustre victime d'une tyrannie injuste. Ah! le temps n'avait pas affaibli ses ressentiments; elle en voulait 40 ans après à l'empereur, comme aux premiers jours de sa proscription; je vous le répète, c'était une femme. . . .

Bkrainger.

Non, certes, vous n'êtes pas dans le vrai ; vous vous y connaissez mieux que moi, c'est possible, mais j'ai raison. Votre admiration pour Delacroii n'est pas raison née; vous parlez en enthousiaste

et non en artiste. Je me charge en dix minutes de vous faire convenir que vous avez tort. Parlez moi de Decamps ou d'Ary-Scheffer, à la bonne heure ; mais ne vous mettez pas à genoux, comme vous le faites, devant ce faiseur de gâchis1.

BÉRANGER

Non, ce n'est pas de l'injustice, mais votre buste est déplorable, ma chère enfant. Rude m'a dit que jamais Pradier n'avait été aussi mauvais, et, certes, ce n'est pas l'envie qui le fait parler ; il y a entre eux la même différence qui existe entre les poésies de Laprade et celles de Lamartine

BeRANGER.

U mai 1857.

Si vous voyez Louis Blanc à Londres, ma chère amie, dites-lui mille choses de ma part; son His-

i Note de l'auteur. — Cette qualification appartient * Béranger; elle est loin d'avoir notre approbation.

toire de dix ans est un chef-d'œuvre. Je suis tout fier de penser que c'est moi qui ai découvert cet enfant sublime, comme dirait Chateaubriand. Il écrit commeVollaire et raconte comme Saint-Simon. Oui, c'est moi qui l'ai mis dans sa voie; demandez-le-lui. C'est une des organisations les plus complètes que je connaisse.

DÉRANGER

Janvier 1857.

Vous ne pouviez mieux vous adresser qu'a moi pour avoir des renseignements au sujet de madame Blanchecotle. Beaucoup de cœur et de dévouement, un charmant esprit, un talent incontestable, une connaissance approfondie de la langue et de la littérature anglaise, une grande égalité d'humeur, voilà ce qu'est la femme de l'ouvrier de Morlontaincs. Sil nu vous fallait pas absolument une musicienne, je vous engagerais vivement à la prendre pour demoiselle de compagnie. Voulez-vous que je lui en parle. Elle fous soignerait en sœur (elle a un tact exquis), et votre fils aurait une ma-

man pleine de sollicitude de tous les instants. C'est une nature fîère, poétique, qui serait à son aise chez vous, ma belle républicaine, et dont vous n'auriez qu'à vous louer sous tous les rapports. Elle avait fait la faute l'an passé d'aller chez une amie de Brohan, une belle

dame

qui ne l'a pas fort bien traitée à ce qu'il parait. Elle est revenue un peu désenchantée de son essai. Excepté chez vous, où elle trouvera un intérieur de princesse artiste et une amie, je ne l'engagerais certes pas à tenter encore une fois les douloureuses amertumes de cette situation toujours si pénible. Mais, à vos côtés, ce sera un encouragement de toutes les minutes, et cette pauvre femme aurait enfin la vie qu'elle a rêvée et se relèverait de toutes les humiliations passées. —Vous ferez, si vous le faites, une charmante acquisition et une bonne aclion

BÉRANGER

Je pardonne a votre ami, chère républicaine, de me diminuer : il n'est pas mon homme;

je comprends et j'excuse le naïf sentiment de rancune satisfaite avec lequel vous appuyez sur ses critiques, pour me punir de n'avoir pas mesuré les miennes en vous parlant, chère enfant. Il n'est pas mon homme, c'est vrai ; mais je ne me fâche pas le moins du monde de ce qu'il vous a dit de moi, il a raison, complètement raison. On m'a surfait. Me comparer à La Fontaine, c'est un blasphême. M'égaler à Horace, c'est une absurdité. Toutes ces louanges insensées n'auraient réussies qu'à me rendre ridicule, si, de bonne heure, je ne m'étais habitué à les prendre pour ce qu'elles valaient. Il est donc mille fois dans la vérité, de même que je suis, moi aussi, dans le vrai en trouvant Y honneur et l'argent assommant. Mais, ce que je ne lui accorde pas, c'est la part qu'il fait à la chanson. La chanson est un genre très-difficile à traiter. Sans doute, la pensée acquiert de la vigueur, grâce au refrain ; mais celte obligation de l'asservir à ce même refrain en gène le développement et l'étendue. Celle obligation d'enfermer une pensée élever dans un petit espace ote de la clarté à l'expression. Il est très-difficile de rester simple et naturel sans sortir de son

sujet. Il faut amener le refrain sans que cela paraisse forcé, et on n'y arrive que par le travail le plus assidu et le plus persévérant. Je crois, tout au contraire de votre ami, que la chanson est un des genres les plus difficiles et les plus rebelles à traiter. Ce n'est pas pour rehausser mon petit mérite : celui qui me découvrira de la vanité sera bien fin. Mais, enfin, il y a toujours eu plus de bons auteurs dramatiques que de gens excellents dans la chanson, etc

DÉRANGER

Chère enfant, Judith croit avoir trouvé le secret de votre fameux pouding anglais. J'en ai goûté, ce n'est guère bon; mais, enfin, comme il se pourrait que vous ne fussiez pas du même avis, le petit Pierre vous en portera un échantillon ce soir, et s'il est de votre goût, Judith le recommencera mardi à votre intention.

BÉRANGER

Le feuilleton en français de Chambéry m'a presque fait pleurer, chère fée , malgré ses incongruités de style. Que n'étais-je là pour jouir de vos triomphes? Ah! combien je me serais amusé. Que vous êtes aimable d'avoir pensé à moi. Envoyez-moi une copie de toutes vos comédies et de celle de Ponsard : on dit qu'elle est charmante. Il jouait Horace, n'estce pas? Ce vilain Horace qui m'a causé tant d'ennuis. La fera-t-il imprimer et la donnerat-il au théâtre l ?

BÉRANGER

Vous me grondez à tort, chère fée; je vous jure sur l'honneur qu'il m'était impossible d'agir autrement ; mais, que diable ! on ne m'aeeusera pas d'èlre un courtisan, moi qui n'ai jamais voulu rien être

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