‹ Quelques motifs d'espérer [microform]Chapitre 16 sur 51 · ÉTUDES ECCLÉSIASTIQUES · texte numérisé non relu

ÉTUDES ECCLÉSIASTIQUES

« Dès les premiers jours de son pontificat, Léon XIII chercha à démêler les causes principales de la crise que traverse aujourd'hui le catholicisme. Tout d'abord , son attention se porta sur les études ecclésiastiques. Il faut bien le constater, en dépit des protestations qu'un vain amour-propre ou des illusions plus vaines encore pourraient susciter, il s'est produit, au cours des deux derniers siècles, une sorte d'hiatus entre l'état intellectuel de la société et la pensée religieuse : cette faille est allée s'agrandissant à mesure que le progrès des sciences entraînait l'esprit vers une conception plus complète de l'univers et de ses lois, et nous avons été témoins de ce coniiiraste que, tandis que la

science moderne a été bercée sur les genoux de rÉglise, il y a eu une époque, encore récente, où le nom de savant était pris comme synonyme d'incroyant. . . Léon XIII a vu le mal, et il a compris que rÉglise ne retrouverait son prestige que si elle reprenait la tête du mouvement intellectuel. »

Ainsi s'exprime, dans son mandement pour le carême de 1902 *, M^^^' l'archevêque d'Albi; et, certes, il lui appartenait de rappeler, l'ayant si bien secondée lui-même, cette grande initiative du Pape. Très peu ignorent, en effet, quelle part revient à M^'' Mignot dans les efforts qui s'accomplissent actuellement pour renouveler, faire progresser, quelques-uns disent même réformer, les études du clergé en France. Les lettres adressées par lui aux professeurs de ses séminaires sur les études littéraires et scientifiques, sur la philosophie, sur l'apologétique contemporaine, sur l'histoire, sur l'apologétique et la critique bibliques, ont été lues et méditées bien au delà des limites du diocèse d'Albi, et le dis- <îours sur la méthode de la théologie, donné par lui le 13 novembre 1901 à la séance de rentrée <ie rinstitut catholique de Toulouse, passe pour marquer le dernier stade où soit parvenue la pensée chrétienne dans son adaptation aux besoins présents des esprits.

Mais il s'en faut que l'action de l'archevêque d'Albi demeure isolée. Que, parmi les difficultés de l'heure présente, et sans plus se troubler devant les menaces des uns que devant les injustes reproches des autres, un chef de diocèse mette au-dessus de tout le reste le soin de préparer pour l'avenir des prêtres aussi instruits que zélés, aussi zélés qu'instruits, le fait, grâce à Dieu, ne présente rien d'exceptionnel; et si, parmi les mesures qui ont été prises pour perfectionner la formation intellectuelle et morale du clergé, beaucoup n'ont été traitées qu'entre les évêques et leurs directeurs de séminaire, un assez grand nombre cependant sont tombées dans le domaine public pour qu'on puisse aujourd'hui se rendre compte du chemin déjà parcouru et se réjouir tout haut d'efforts vraiment pleins de promesses.

Tel jour, c'est un archevêque du Nord-Ouest qui réorganise sur de nouvelles bases son grand séminaire; une autre fois, l'on apprend qu'un archevêque du Sud-Est a fortifié les études du sien, supprimé les manuels en retard, introduit des auteurs compétents, réglé de façon plus laborieuse et plus pratique l'emploi des journées. Dans beaucoup de diocèses, à Besançon, par exemple, à Tarentaise, à Mende, à Limoges (la moindre enquête, j'en suis sûr, en ferait découvrir une dizaine d'autres), on exige pour l'entrée au grand séminaire, non seulement les qualités

morales auxquelles rien ne supplée, mais des examens sérieux, des témoignages de savoir qui, proposés de bonne heure comme conditions au futur lévite, Fempêchent de penser jamais qu'il puisse se dispenser de travailler. C'est évidemment dans le même dessein qu'un bon nombre d'évêques appellent les professeurs des Instituts catholiques à inspecter chaque année leurs petits séminaires; ainsi, notamment, à Cambrai, à Arras, à Besançon, à Chartres, a Séez, à Saint- Flour, dans les diocèses de la circonscription universitaire d'Angers^, Une autre innovation établit à la sortie des grands séminaires l'examen du baccalauréat en théologie sur des programmes fixés d'un commun accord avec les Facultés libres; dans la seule circonscription de l'Université catholique de Paris, vingt-quatre diocèses ont adopté cette importante mesure.

Enfin, et c'est peut-être de tant d'initiatives celle qui promet de plus heureuses conséquences, on a vu, ces dernières années 2, les deux congrégations qui dirigent le plus grand nombre de séminaires, instituer des maisons d'études oîi les futurs professeurs de théologie, d'Ecriture sainte,

1. Voyez dans le Bulletin de la Société générale d'éducation et d'enseignement du 15 février et dans VEnseignement chrétien du 1" mars 1902, une étude sur les moyens d'organiser l'inspection diocésaine et interdiocésaine dans tout l'enseignement libre.

2, Cette étude a paru en 1902, dans le Correspondant du 10 mars.

de philosophie, de droit canon, d'histoire ecclésiastique, acquièrent pour leur propre compte la science qu'ils doivent distribuer : la maison Saint- Jean reçoit, à Paris, les futurs maîtres des séminaires sulpiciens et leur fait suivre les cours de l'Institut catholique; sans parler de deux ou trois hommes éminents dont ils reçoivent d'abord les leçons dans leur maison mère de la rue de Sèvres, les Lazaristes destinés à l'enseignement des grands séminaires vont, maintenant, achever leur préparation à Rome, dans une maison internationale quia été, sur les désirs de Léon XIII, fondée à cet effet pour tous les membres de la Compagnie. Ce n'est pas récriminer contre le passé que de se réjouir du présent. Nous savons bien que Sainl-Lazare et Saint-Sulpice ont toujours possédé un certain nombre de maîtres compétents et quelquesuns même de fort remarquables; mais on ne saurait nier qu'ils l'étaient parfois devenus aux dépens de leurs premiers élèves. Tous apprennent, maintenant, avant d'enseigner.

Comme les autres mouvements de l'ordre moral et intellectuel, celui que nous avons entrepris de décrire s'est donc manifesté d'abord par des

tentatives très diverses, très indépendantes, et qui, parfois môme, ne dénotaient chez leurs auteurs qu'une conscience assez imprécise du but oii ils tendaient. S'il ne s'était rien passé d'autre, nous hésiterions à porter la question devant le public, défiants qu'il nous faudrait être de notre jugement propre et exposés à voir là, qui sait? surtout les intentions que nous y -aurions mises.

Mais voici que des explications nous arrivent de haut sur le sens et sur la portée des faits que nous venons de rappeler. Plusieurs évêques, «n même temps qu'ils agissent, consentent à parler; et, coup sur coup, des lettres d'une extrême importance partent d'Albi, ainsi que nous l'avons dit déjà, puis de la Rochelle, puis de Châlons (peut-être il s'en prépare d'autres), pour expliquer, avec autant de prudence et de modération quedehardiesse et desavoir, quelles sont au juste les nécessités actuelles de l'enseignement ecclésiastique et les moyens exacts d'y donner pleine satisfaction ^

1. Nous avons indiqué plus haut le sujet des différentes lettres de M^' Mignot. Elles ont été imprimées àAlbi et, pour 'la plupart, reproduites dans la Revue du clergé français. M«^ Latty, évêque de Châlons, a publié chez Poussielgue, Fan dernier, sa Lettre aux élèves de son grand séminaire, et ces jours-ci sa Lettre, bien plus importante, à MM. les directeurs de son grand séminaire. C'est aussi sous ce dernier titre que Ms' Le Camus a publié ses instructions sur le même sujet; imprimées à la Rochelle en une brochure in-S" de 79 pages,

Comme si ce n'était point assez des instructions pourtant fort nettes de ces éminents prélats, et afin de compléter jusque dans le détail ce que leurs lettres pourraient encore conserver de général et de trop vaste, un ouvrage a paru dans ces derniers temps, qui livre au clergé de France tout le trésor d'expérience amassé durant un demi-siècle d'enseignement par l'un des plus remarquables professeurs qu'aient connu les grands séminaires depuis l'époque de leur fondation. A Saint- Su Ipice de Paris, où il enseigna plus de trente ans, au grand séminaire de Boston, fondé par ses soins, et au séminaire de l'Université catholique de Washington, M. Hoganatenu sous l'impression de sa piété aimable et forte, de sa science profonde sans lourdeur, de sa sagesse ferme et souriante, de sa douce gravité de prêtre et de sa bonne grâce de gentilhomme, l'élite des clergés de France et d'Amérique; et quand on songe, pour parler seulement de notre pays, que son action fut décisive sur nos d'Hulst et sur nos de Broglie, comme sur la plupart de ceux qui, dans l'épiscopat ou ailleurs, servent

«lies se trouvent en dépôt chezOudin. De ces documents épiscopaux, il faut rapprocher la très belle Lettre de M^' Baunard, recteur des Facultés catholiques de Lille, àNos Seigneurs les évêques et à MM. les directeurs de séminaires sur Vutilité de l'instruction scientifique dans le clergé. (Poussielgiie, éditeur.)

au mieux l'Eglise à l'heure présente, on se demande si beaucoup ont fait plus de bien, dans la dernière moitié du xix* siècle, que ce Sulpicien inconnu du public. Or, Dieu a permis qu'avant de mourir il consignât dans un livre plein de vigueur et de mesure, non seulement sa doctrine, mais sa méthode, ce mélange de traditionalisme et de sage modernité, qui faisait de son esprit le plus prudent à la fois, c'est-à-dire le plus sulpicien, qui se pût concevoir, et le plus attentif, le plus sympathique, le plus sincèrement ouvert à tous les travaux, à toutes les informations, à tous les désirs, à tous les besoins moraux et intellectuels des hommes de notre temps.

Tel est le maître qui nous donnait, il y a quelques mois, sous ce titre, les Études du clergé^ son avis sur tout ce que les prêtres ont le devoir d'apprendre et sur les règles à suivre en chacun de leurs travaux. Librement et prudemment, il discute, comme font nos évêques, les questions de programme et d'auteurs classiques, et lui aussi propose, à côté de ce qu'il montre comme immuable, les changements qui lui semblent nécessaires. Son livre satisfait les savants les plus progressistes et se fait approuver des gardiens officiels de l'orthodoxie ; le P. Lepidi lui donne, à Rome, \ imprimatur ^ et l'abbé Loisy le loue, à Paris, dans la Revue

critique. Un prêtre de notre intimité, ayant envoyé le livre aux quinze ou vingt chefs de diocèse qu'il connaît en France, a reçu d'eux tous des lettres d'autant plus libres qu'elles étaient simplement privées, et oià ne se trouvait de place que pour des éloges. S'il faut commettre une indiscrétion, disons que le cardinal évêque d'Autun se félicitait, dans la sienne, d'avoir contribué de ses propres conseils à la publication de l'édition française ^.

D'après les diverses mesures que nous avons citées, et surtout d'après les écrits de M^'' Mignot, de M^"^ Le Camus, de M^' Latty, de M. Hogan, essayons donc de nous représenter, abstraction faite de toute vue personnelle, le sens dans lequel se met à évoluer la formation intellectuelle du clergé français.

Les évêques de La Rochelle et de Ghâlons insistent avec une grande franchise sur la nécessité d'une rénovation.

« Voilà bien longtemps, dit le premier, tout

1. Les Études du clergé ont d'abord paru en anglais sous ce titre : Clérical Studies. L'édition française, traduite par l'abbé Boudinhon, professeur à l'Institut catholique de Paris, a été revue par M. Hogan lui-même. L'archevêque d'Albi en a écrit l'Introduction. (Un vol. in-8°, Paris, Lethielleux.)

M QUELQUES MOTIFS d'eSPÉRER

au début de sa lettre, que les vrais amis de l'Eglise regrettent de voir, dans nos séminaires, les jeunes lévites user leur bonne volonté de vingt ans à suivre des programmes d'études qui ne sont plus en rapport avec les exigences lie notre société moderne. Celle-ci a déplacé peu à peu le terrain de la controverse, et chacun convient qu'il serait urgent de nous mettre résolument en face d'elle pour prouver que, <juoi qu'on en dise, la vraie science n'est pas contre la foi, mais avec la foi. Et cependant, il ne semble pas qu'on ait, jusqu'à présent, sérieusement tenté l'indispensable transformation qui peut donner au travail du clergé, avec un but immédiat et pratique, un stimulant incontestable, et à l'Eglise le plus sûr moyen de prendre, dans le domaine des sciences, même les plus modernes, la place d'honneur dont elle est digne par son glorieux passé... Ce que l'on a trop différé d'entreprendre parmi nous, essayons-le modestement, mais fermement, dans le champ que le Père de famille nous a confié. » Et, sans autre préambule, il entre dans le détail du nouveau plan d'études qui doit être désormais suivi à la Rochelle. Mais, à propos de chaque matière, il revient sur ces reproches ; il les renouvelle, les précise, les fortifie, allant jusqu'à dire, non pas sans motifs, que, « quant au fond et quant à la forme, l'enseignement

généralement pratiqué de nos jours paraît en dehors des besoins de notre temps ».

La critique des méthodes anciennes tient encore plus de place sous la plume de M^"" Latty. « Il faut avant tout, écrit-il aux élèves de son grand séminaire, que le champ de vos études soit exactement, sagement déterminé, et que vous soyez appliqués à des objets d'un ordre à la fois éternel et actuel. Assez des thèses qui ont vieilli, des méthodes qui sont surannées, des arguments qui ne portent plus. Notre théologie a besoin d'être remaniée en plusieurs de ses formes ou de ses points de vue ; elle ne sonne plus assez juste aux oreilles et aux esprits de nos contemporains. Pourquoi nous obstinerions-nous davantage à leur parler comme on faisait à l'université de Salamanque ^ ? » Et dans une autre Lettre, adressée récemment aux directeurs mêmes de son grand séminaire, l'évêque de Châlons, usant d'une franchise à laquelle nous n'eussions pas osé recourir de nous-même, critique sévèrement les manuels de théologie, avec leur latin du moyen âge, leur amas confus de prolégomènes, préliminaires, définitions, divisions, subdivisions, thèses, corollaires, objections antiques, appendices etnotes sans utilité 2.

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