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A Prévost-Paradol, 1" mai

i66 QUELQUES MOTIFS d'eSPÉRER

date d'août 1849, diverses Notes de philosophie^ ni du troisième, qui se borne à donner le Plan^ ou plutôt la table des matières, du cours de philosophie professé à Nevers en 1851-1852; mais^ dans le second, qui est détaché d'une petite iïz'stoire de la philosophie en quarante-cinq pages, écrite à la fin de la seconde année d'Ecole normale (juillet 1850), nous croyons devoir signaler deux pages auxquelles Ton ne saurait attacher, vraiment, une trop grande importance. Malgré l'apparente sécheresse d'une rédaction uniquement faite pour l'usage personnel de l'auteur, on ne peut se dispenser de les lire si l'on veut comprendre ce que la religion représentait pour lui au moment le plus décisif de sa formation d'esprit. En voici donc le texte :

Caractère subjectif du christianisme

La température ambiante morale dans laquelle la philosophie grecque s'est développée est le moment de la sensation et de l'objectif.

Celle où la philosophie moderne s'est développée est le moment idéaliste, subjectif : c'est le christianisme.

1° Caractère moral et subjectif de l'Evangile. Aimer, être pur, se rendre intérieurement agréable à Dieu.

2° Influence de saint Augustin dans tout le moyen âge, influence presque exclusive. Deum et animam tanium scire cupio.

3" Organisation pratique de l'Eglise pour morali-

sèr et spiritualiser. Sermons, couvents, règles de direction, messe.

4° Caractère de Dieu qui est homme moral. De plus Jésus Dieu. Les analyses de Dieu sont par là des analyses de l'homme.

S" Spiritualisme chrétien : le salut étant la seulechose importante, il faut s'occuper uniquement de soa âme.

6" Contraste entre la grossièreté du monde réel et l'idéalité de cette doctrine. D'où reploiement intérieur, amour, développement de la partie affective^ sentante, passive en nous.

Le caractère du christianisme est donc de porter la réflexion de l'homme uniquement sur l'homme. Ce qui est précisément la tendance subjective.

Quant à la doctrine subjective, elle est en germe dans saint Augustin qui commence comme Descartes par le cogito^ qui justifie les sens en posant qu'ils ne nous révèlent que leurs modifications.

Voilà par quels caractères le christianisme est le troisième moment de la seconde période. Mais son caractère antiphilosophique , son asservissement aux textes sacrés, ses mystères, sa nature religieuse et pratique, sa théorie de la foi, ses incohérences^ innombrables, l'empêchent d'être un système philosophique. Il est simplement une conciliation entre diverses tendances et doctrines et une machine d'action.

Pour sa nature, en raison de ces incohérences, elle est difficile à préciser et varie suivant les âges..

Cependant voici les principaux caractères :

1° Antiréalisme. La terre est un exil.

2° Moralité et élévation idéaliste. Dieu est la souveraine perfection et le souverain bien. « Dieu, dit Joinville, est chose si bonne et excellente que rien n'est au-dessus. »

3o Moralité fondée sur des rapports entre des personnes et non sur les rapports entre une personne et le bien abstrait. Il faut aimer Dieu, non le bien, faire la volonté de Dieu, non le bien. Partant, développement de la foi et de l'amour (côté féminin et passif), faiblesse de la raison et de la liberté (côté viril et actif).

Il y a maintenant deux interprétations différentes de Dieu et de sa volonté :

1" Dieu roi. Fonder son royaume sur la terre en soumettant tout à l'Église (côté de la Bible). C'est l'esprit papal, ecclésiastique, jésuite, ultramontain.

2° Dieu idéal. S'unir à lui par l'amour, s'ôter toute volonté, toute personnalité, se fondre en lui (côté de l'Evangile). C'est l'esprit mystique, franciscain, moliniste. Nouveaux catholiques par l'amour, socialistes-catholiques.

Mouvement général historique

i° L'Orient : Egypte, Perse, Syrie, Asie Mineure, Phénicie et Judée ; quelques traces de l'Inde.

Foi, mysticisme, panthéisme idéaliste, mystères, prosélytisme. Elément religieuœ.

2° Grèce : Arts, philosophie, science, culte de la force et du plaisir, culte de l'homme, génie du fini.

tilément scientifique et philosophique.

3° Rome: Politique, conquête, administration, législation, organisation, génie du fini.

Elément pratique et politique.

Le résumé des trois est le christianisme.

4° Les Barbares germains : la Féodalité, le Moi indépendant, l'esprit laïque. Élément de réalisme et de liberté.

4° bis. La bataille contre l'Eglise commence dès Philippe le Bel, Jean de Meung, etc.

Le résumé des deux est l'esprit moderne, manifesté par la science allemande, la Révolution française, l'art allemand et français, l'industrie anglaise.

Ce que je sais de l'Orient et des autres pays me fait croire qu'ils sont des isolés, ou des préalables du mouvement universel, qui ont quelquefois un mouvement propre; mais ce mouvement n'a point d'effet sur le nôtre qui est le vrai.

Se peut-il voir, en matière religieuse, un plus étonnant mélange d'érudition et de connaissances vagues, de vues profondes et d'idées fausses, de synthèses presque géniales et de confusions presque naïves ?

Quoi! le christianisme manque d'unité et d'originalité? La magnifique synthèse de nos dogmes, avec cette vie divine de la Trinité, qui se communique au monde par rincarnation et qui ramène, par la Grâce et la Gloire, la créature à son CréateurJQsqu'àune si parfaite union qu'elle s'arrête seulement devant la perte de notre conscience personnelle, tout cela n'est qu' « incohérences », simple « conciliation entre diverses tendances et doctrines » , simple méthod e d'action ?

Le christianisme nuit à la raison, alors que, sans supprimer aucune des connaissances par elle acquises, il lui en apporte d'autres dont elle peut elle-même contrôler, tout au moins indirectement, la splendeur et l'exactitude?

Comme doctrine d'amour, il affaiblit v le côté viril et actif», alors qu'à tant de reprises, dans l'Évangile, il nous est dit que le véritable amour se prouve par les œuvres et que le salut n'est pas pour ceux qui, ne faisant rien, passent leur temps à dire : « Seigneur! Seigneur! » mais pour ceux qui observent la volonté du Père céleste ?

Entre ces deux « interprétations différentes de Dieu et de sa volonté », que seraient l'esprit théocratique et un mysticisme ennemi de tout effort, est-ce qu'une troisième et plus véritable ne saurait trouver place ? En quoi sortirait-il de l'orthodoxie, celui qui condamnerait, comme a fait le Christ, les empiétements réciproques du spirituel et du temporel, celui qui condamnerait, comme a fait l'Église, l'abdication de nos facultés dans un quiétisme déprimant?

Et qu'est-ce, enfin, que cette manière de ne voir dans le christianisme, sous prétexte de synthèse historique, que le « résumé » des antiquités : l'élément religieux de l'Orient, l'élément scientifique et philosophique de la Grèce, l'élément pratique et politique de l'Empire romain? L'esprit « de réalisme et de liberté » qu'on reconnaît au moyen âge et aux temps modernes, de quel droit le déclarer incompatible avec l'idée chrétienne, si les faits, au contraire, nous la montrent qui devient plus puissante à mesure que lui-même se fortifie et conquiert le monde^

et si, aujourd'hui en particulier, c'est dans les pays les plus libres et les plus actifs qu'elle prospère davantage? Mais, sur ce dernier point, où il y aurait tant à dire, on verra Taine luimême faire justice, plus tard, d'une partie de ses erreurs.

Non, le christianisme n'est pas « incohérent » ; non, il ne contrarie pas l'usage de la raison et de la liberté ; non, il ne s'oppose pas à l'expansion de l'activité humaine, au développement de la personne; non, enfin, il n'est pas attaché aux institutions disparues ou en voie de disparaître. Cela, chrétiens et prêtres, nous le savons ou devrions le savoir tous. Mais constatons, par l'exemple de Taine, qu'autour de nous plusieurs l'ignorent et que rien ne les

éloigne autant de l'Evangile. S'il avait conscience du scandale donné, malheur à qui entretiendrait de pareilles confusions !

Il faut donc louer la famille et les amis de Taine pour l'idée qu'ils ont eue de livrer impartialement au public tout ce qui peut servir à mieux faire connaître le développement complet de sa pensée. Lui-même, s'il s'était agi de quelque autre, eût approuvé cette simplicité

loyale. Peut-être eût-il trouvé qu'il ne méritait point, pour son compte, de retenir ainsi l'attention de la postérité. Mais, en cela, sa modestie morale l'eût trompé. Non seulement la publication de sa correspondance se justifie par la place qu'il occupe désormais dans l'histoire littéraire et philosophique de la France; mais elle a, croyons-nous, une portée qui atteint au delà. Déjà, du premier volume, une conclusion d'un suprême intérêt commence à se dégager, à laquelle la suite de l'ouvrage donnera certainement plus de relief encore et que je voudrais, pour finir, indiquer en deux traits.

Nul n'a oublié, — et ici moins qu'ailleurs, après les admirables commentaires de notre abbé de Broglie, — nul n'a oublié la célèbre page des Origines de la France contemporaine où, sous le regard ému de M. Taine, deux tableaux se dressent, qui résument, en des sens tout contradictoires, les connaissances acquises durant le cours de sa vie. Philosophe, il croit que le christianisme est incompatible avec la raison, et que donc il est faux; historien, il a vu que le christianisme est bon, qu' « aujourd'hui encore il est le meilleur auxiliaire de l'instinct social », et qu' « il n'y a que lui » pour empêcher la race de « rétrograder vers ses basfonds ».

Or, nous savions où M. Taine avait puisé sa

conviction de la nécessité sociale du christianisme, et que c'était dans les leçons objectives de l'histoire, telles qu'à la fin d'une existence de travail, elles s'étaient imposées à lui. Ce que nous ignorions, c'était à quel âge et par quelles méthodes il était parvenu à l'autre côté de l'antinomie, à l'idée que le christianisme heurte la science et la philosophie. Nous le savons maintenant, et que ce fut avant de rien connaître à fond, avant d'avoir seulement, de son propre aveu, lu aucun philosophe. Entre la démarche de l'enfant qui a priori^ par une sorte de hardi coup de tête, s'éloigne du christianisme, et la démarche de l'homme mûr qui s'en rapproche lentement et comme malgré lui, nous demandons qu'on fasse la différence.

Et certes, nous ne voulons pas dire que l'incrédulité de M. Taine s'en soit tenue aux fantaisies de l'adolescence; mais si sincères, si graves qu'aient pu devenir dans la suite ses recherches philosophiques, il faut bien convenir qu'elles se sont toujours ressenties de la manière dont il les avait d'abord engagées. Nous ne pensons pas, en effet, que ce christianisme qu'il avait, en quelque sorte, condamné sans l'entendre, jamais il se soit occupé de l'approfondir, — avant ses études sur le Concordat, — pour voir si la sentence ne méritait pas d'être revisée.

En matière philosophique et religieuse, il a

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donc commencé, sans peut-être le bien voir lui-même, par adopter des conclusions; et il a travaillé ensuite. En matière d'histoire, il a travaillé d'abord pour conclure après. C'est j)our cela que l'histoire Fa rapproché de nous, et que la philosophie l'en avait éloigné. Avec l'heureuse complicité d'une nature des plus droites et des plus élevées, c'est l'expérience elle-même qui s'est appliquée à guérir dans l'âme de ce grand homme le mal qu'y avait fait l 'indépendance prématurée , disons l'indiscipline , d'une raison encore présomptueuse, Hippolyte Taine aura laissé deux opinions sur le christianisme : l'une, formée à quinze ans, estime qu'il est faux ; l'autre, formée à soixante, estime qu'il est nécessaire au progrès de l'humanité.

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