Au même. Paris, H avril i8o
La théorie qu'il y soutient est évidemment fâcheuse en ce qu'elle pourrait conduire la plupart des personnes de bon sens à l'abstention électorale ; mais que les raisons qu'il en donne sont donc séduisantes !
J'ai à peine eu le temps, lors de notre dernière rencontre, de te dire quelques mots. Une lettre est bien courte, et je n'ai pas le temps maintenant de les faire longues. Néanmoins, je veux entamer avec toi un sujet de conversation, la politique.
Je suis majeur depuis huit jours, et je ne vote pas, quoique je le puisse. Je m'en trouve incapable, et voici pourquoi :
Je n'ai que deux opinions fermes en politique : la première est que le droit de propriété est absolu, je veux dire que l'homme peut s'approprier les choses sans réserve, en faire ce qu'il veut, les détruire une fois qu'il les possède, les léguer, etc. ; que la propriété est un droit antérieur à l'État, comme la liberté individuelle ; que l'homme possède les choses absolument et dans leur fond, et non pas seulement la valeur qu'il leur a donnée. La seconde est que tous les droits politiques des citoyens se réduisent à un seul, qui est celui de consentir à la forme de gouvernement existante, soit explicitement, soit tacitement ; que, par conséquent, toutes les formes de gouvernement sont indifférentes en soi, et n'empruntent leur légitimité que de l'acceptation de la nation.
Hors de là, je ne connais rien du tout. Par suite, je suis incapable de voter pour deux raisons :
La première est que, pour voter, il me faudrait connaître l'état de la France, ses idées, ses mœurs, ses opinions, son avenir. Car le vrai gouvernement
est celui qui est approprié à la civilisation du peuple, lime manque donc un élément empirique pour juger du meilleur gouvernement actuel. Je ne sais ce qui convient à la France. Et conséquemment, je ne puis voter ni pour la république, ni pour la monarchie, ni pour le suffrage universel, ni pour le suffrage restreint, ni pour M. Guizot, ni pour M. Cavaignac, ni pour M. Ledru-RoUin.
La seconde est que, quand même je saurais ce qui convient à la France, j'ai trop peu de connaissance du mérite, delà probité, des opinions des candidats pour pouvoir choisir entre eux. 11 n'y a pas longtemps que je suis des yeux la vie politique, et, de tout ce que j'ai lu et vu, je n'ai recueilli qu'un chaos de jugements contradictoires qui me laissent dans un doute complet.
Donc, je m'abstiens.
La passion ne peut, à défaut de la raison, me pousser vers aucun des deux partis. D'abord, tu sais que je ne fais rien par passion. Ensuite, je te déclare que les deux partis me révoltent et me dégoûtent. 11 me semble voir un tas de misérables idiots, ivres etfurieux, qui remuent à pleine pelle et se jettent les uns aux autres les mensonges et les ordures. Toute ma nature de philosophe et d'artiste se soulève ; je vomirais de dégoût si je ne riais de mépris. Et je me demande souvent si le Peuple n'est pas un journal inventé par les réactionnaires et le Constitutionnel une feuille payée par les socialistes.
Je sens bien que l'un est le parti du présent, l'autre le parti de l'avenir. Mais, à voir ces deux troupes de gueux fanatiques patauger à qui mieux mieux dans des tas de boue, je ne sais ce qu'il y a de bon chez les uns ni chez les autres. Au milieu de tous les arguments qu'ils se jettentà la tête, je cherche
des raisons, je ne vois que des déclamations et des banalités. C'est une guerre entre ceux qui veulent laisser les autres mourir de faim et garder tout pour eux et ceux qui tâchent de voler ceux qui ont quelque chose. Donc, laissant là les prédicants de guerre civile, je me rejette dans la science pure, persuadé qu'il y a du bon et dans le présent, et dans l'avenir : dans le présent, parce qu'il existe ; dans l'avenir, parce qu'il sera ; décidé à le chercher aussitôt que je le pourrai ; étudiant pour cela, approfondissant la philosophie et l'histoire pour arriver à la science sociale et tâcher de déterminer ce qui est bon et durable dans notre état de choses, ce qu'il faut y changer, ce que m'apportera l'avenir.
Je me tais et j'apprends.
Adieu, porte-toi bien, mon pauvre malade de corps et d'esprit ' .
Le volume se termine par trois Appendices d'après lesquels on se fera l'idée du laborieux emploi de la jeunesse deTaine ; nous pouvions, certes, soupçonner que ses grands travaux reposaient sur de solides substructions : on en possède maintenant la certitude. Quelque sympathie que méritent, d'ailleurs, ses premiers et vaillants efforts, il s'en faut bien qu'ils ne l'aient conduit qu'à desidées justes. Nous ne parlerons ni du premier Appendice qui contient, sous la