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UN MOT

DE riNITIATIYE

{Simple suggestion pour Discours de Prix)

Voici poindre déjà, sur notre horizon scolaire, les tristes discours de prix^, et la Providence, une fois de plus, par cette coutume invétérée, s'apprête à rappeler aux frivoles mortels, qu'enivre l'approche des vacances, qu'il n'est point ici-bas de prospérité parfaite :

Medio de fonte leporum Surgit ama?H aliquid!

Mais ce ne sont pas les auditeurs ou les spectateurs de ces tentatives oratoires qui doivent inspirer le plus de sympathie aux âmes pitoyables. Ils n'ont jamais à prolonger au delà

1. Ces lignes parurent vers la fin de l'année scolaire, 1" juillet 1896, dans ^Enseignement chrétien, organe de l'Alliance des Maisons d'éducation chrétienne.

d'une heure leurs exercices de patience. Soyons sincères et justes : la vraie victime du discours de prix, c'est celui qui le prononce. Et encore celui qui le prononce? disons, pour plus d'exactitude, celui qui le prépare. Que si, comme il arrive, ces deux personnages n'en font qu'un, c'est, chez celui-là, l'homme de pensée qui l'emporte, en quantité de travail, sur l'homme de parole; ainsi, du moins, a-t-on droit de le supposer.

Le voilà donc, le pauvre orateur, désigné, suivant les us et coutumes du lieu, soit par la dignité de sa fonction, soit par le cycle fatal des tours de rôle!

Dès les premiers jours de juillet, on lui voit prendre des airs assombris, fuir la cour des jeux et les salles communes, s'égarer, la classe finie, dans les coins solitaires des parcs, le long des prés où s'achève la fenaison, au bord des « guérets >> où les blés mûrissent. Et, dans ces lieux charmeurs que la poésie de l'été enveloppe d'une brume lumineuse et tiède, il cherche, hélas! il cherche un sujet de discours.

Bien que je sois, cette année, libéré de ce souci par une fuite opportune et prématurée au delà des mers (c'est le ton soutenu de notre exorde qui m'oblige à employer ce pluriel noble, crainte de descendre trop brusquement au langage pédestre et sensé), mon cœur ne se

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ferme pas au silencieux appel de tant d'infortunés, et la charité me porte à leur suggérer de loin une matière à tirades éloquentes, ou plutôt, — car il se fait temps de parler pour de bon, — une matière à conseils sérieusement utiles.

S'ils veulent entrer de plain-pied dans les plus intimes préoccupations de la pensée actuelle, s'ils veulent vraiment parler à la génération nouvelle de ce qui l'intéresse le plus, de ce qu'elle a le plus besoin de savoir et de pratiquer, d'un bien que s'accordent à combattre les sophistes les plus avancés et les tenants les plus convaincus de la routine, d'une qualité naturelle sans laquelle la foi elle-même ne serait qu'une force paralysée, d'une vertu enfin, qui, très utile toujours, est devenue de notre temps absolument indispensable au progrès moral de chaque homme non moins qu'à son succès en toutes sortes d'entreprises : eh bien, qu'ils entretiennent leurs auditeurs de Viniiiative.

Après n'avoir longtemps signifié que l'action de quelqu'un qui commence une entreprise, qui l'entame le premier, le terme à! initiative a vu^ dans les derniers temps, s'élargir sa compré-

hension. Extrêmement riche de sens, il contient maintenant l'idée de toutes les qualités que nous jugeons nécessaires à l'homme pour qu'il trouve en lui-même ses principes de conduite et de pensée, pour qu'il dépende le moins possible -des circonstances extérieures, pour que, en deux mots, son activité se meuve par le dedans et non par le dehors.

Qu'on s'en réjouisse ou qu'on s'en attriste, c'est un fait reconnu que désormais, pour la générahté des hommes, des crises presque inévitables se produisent, où ils éprouvent le besoin de s'assurer des fondements de leur foi ; où leurs principes sociaux, moraux peutêtre, ont tout l'air de chanceler ; où leur situation matérielle elle-même, quelque solide qu'elle ait paru jusque-là, menace de tomber en ruine, s'ils ne l'étayent d'un vigoureux effort. Et le temps est passé des tranquilles sommeils et des longs repos, des jours qui succédaient aux jours sans amener dans l'esprit ni dans le monde d'autres changements que ceux de la maturité, de la vieillesse, des accidents communs et faciles à prévoir. Lorsqu'on va répétant qu'à une situation nouvelle il faut des hommes nouveaux, on ne saisit pas toujours la portée de ce qu'on dit; mais, pourvu que l'on s'en rende compte, c'est une parole débor- <lante de sens.

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En un temps où, par l'inévitable confusion des lectures et des entretiens, toutes nos convictions doivent subir fatalement l'assaut d'une idée contraire, comment les sauverons-nous, comment les préserverons-nous, si elles n'ont pas poussé en notre esprit des racines profondes, si nous les possédons sans savoir pourquoi et simplement par habitude, parce qu'on nous a dit que c'était mieux comme cela ? — Voyez donc, de ce côté, tout l'avantage qu'il pourrait y avoir à ne pas cultiver presque exclusivement, dans l'intelligence des enfants, cette vertu commode qu'on nomme docilité, mais à y développer avec plus de soin que tout le reste la sincérité, la spontanéité, le besoin de se rendre compte des choses par eux-mêmes et de n'admettre qu'à bon escient les idées toutes faites.

S'il est vrai, d'autre part, que les pratiques de la religion et de la délicatesse morale, auxquelles notre mission est de former les jeunes gens, doivent se heurter plus tard à des contradictions, à des railleries, à des difficultés de toute nature, voire à de sérieux conflits d'intérêts, est-ce qu'il suffira, pour donner à de telles pratiques un fondement solide, de les édifier

sur l'obéissance aveugle et sur la routine collective ? Est-ce que, pour rendre les vertus durables, il n'en faudra pas faire avant tout des vertus personnelles, individuelles, je dirai même, dans un certain sens, des vertus éprouvées?

Qu'on me permette, à ce propos, de rappeler un fait authentique. Il y a une quinzaine d'années, dans une ville de province, où se trouvaient en concurrence un collège municipal et une institution libre, on supprima l'aumônerie du collège. A la suite de cette mesure, beaucoup de pères de famille, qui ne tenaient pas à la religion, mais qui tenaient encore à certaine morale, et qui savaient qu'il n'en est guère de possible pour la jeunesse en dehors de l'éducation religieuse, résolurent de confier leurs enfants à l'institution libre. Ils ne demandèrent au vénérable supérieur qu'une seule concession, le déplacement du congé mensuel : il avait lieu du mardi soir au jeudi matin; ils voulaient qu'on le mît du samedi au lundi, parce que le samedi (c'était un pays de gros fermiers) ils venaient au marché de la ville et qu'ils éviteraient ainsi, pour emmener les enfants, l'ennui d'un déplacement spécial. Quoi de plus raisonnable? Le saint homme de supérieur s'y refusa énergiquement, de peur que les élèves, ainsi rendus à leur famille un dimanche

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sur cinq, n'en profitassent pour manquer la messe. Gomme s'ils eussent été destinés toute leur vie à y être conduits en rangs, et que l'on n'eût pas dû accepter avec empressement l'occasion qui se présentait de les habituer petit à petit à y aller d'eux-mêmes, en leur demandant, au confessionnal ou ailleurs, s'ils avaient été fidèles à ce devoir, en leur expliquant les raisons qu'il y a de le remplir, en les reprenant de leurs défaillances, en les relevant, en les fortifiant !

Mais ce n'est pas seulement dans l'ordre moral et religieux qu'il est aujourd'hui plus que jamais nécessaire de faire prendre le pas aux vertus vraiment personnelles. C'est jusque dans la conduite matérielle de la vie que l'initiative est devenue qualité maîtresse; et là aussi on doit s'habituer, tout en se dévouant au prochain, à ne compter que sur soi-même, à s'appuyer le moins possible sur le secours des autres, ce qui n'est pas la moins bonne manière de leur éviter de l'embarras.

A nos jeunes gens des collèges libres qui se préoccupent avec raison d'assurer leur fortune, ou de l'agrandir, ou de s'en créer une au moins suffisante, apprenons qu'aujourd'hui la vraie

2b2 QUELQUES MOTIFS d'eSPÉRER

richesse, c'est l'homme lui-même avec sa culture et son énergie, avec sa valeur. Disons-leur qu'en dehors de là il n'est rien de solide et que, par le jeu spontané de nos lois sociales, les plus belles fortunes s'évanouissent aux mains de l'incapable, tandis que le capable et le fort savent partout se tirer d'embarras. Poussonsles donc vers les modes d'existence qui exaltent les puissances de l'homme; écartons-les donc des carrières qui développent la passivité; ne leur prêchons donc pas le mépris du succès matériel ; donnons-leur donc le désir d'être les premiers partout, en foi, en vertu, en instruction, en influence, et même (pourquoi non, si c'est une source d'indépendance et un moyen de faire plus de bien?), oui, même en richesse. Et enfin, ne nous lassons pas de leur répéter que tout cela, tout ce développement de notre être religieux et naturel, ne s'acquiert, ne se conserve et ne grandit que dans la mesure même où, avec la grâce de Dieu, c'est au fond de nous seuls, et non pas au dehors de nous, qu'en réside le fécond principe.

Les modestes conseils qui suivent ne s'adressent évidemment pas aux maîtres plus âgés quemoi et plus expérimentés. Je m'estimerai trop heureux s'ils sont bien accueillis d'un certain nombre de jeunes confrères qui m'ont souvent témoigné de la confiance i.

Qu'avant toutes choses les nouveaux maîtres se persuadent, unebonnefois, qu'on n'enseigne bien que ce qu'on sait, et qu'on ne peut savoir ce qu'on n'a pas appris. Or, ce n'est pas apprendre, de lire avant la classe juste ce qu'on doit donner aux élèves, sans rien de plus. Le manuel est nécessaire aux enfants ; le professeur, qui ne devrait pas en avoir besoin, n'a sûrement pas le droit de s'en contenter. Pour en faire comprendre et goûter à ses élèves le contenu toujours un peu sec et trop substantiel (je

1. Cette causerie a paru dans VEnseignement chrétien, le 15 décembre 1896.

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parle des manuels sérieux), pour en concrétiser les idées et pour les rendre vivantes, il faut quHl en comprenne tout le sens, toutes les allusions ; il faut qu'il soit capable d'y ajouter une explication, une demi-correction, un trait pittoresque, une de ces notes familières qu'on ne peut pas imprimer, mais qu'on fait bien dédire. C'est une obligation pour nous, de satisfaire les élèves plus avancés qui demandent, ici ou là, un supplément d'information; leurs questions doivent nous intéresser nous-mêmes au lieu de nous inspirer cette crainte dont ils ne tardent pas à se moquer ou bien à gémir.

Pourquoi, du reste, a-t-on inventé les facultés

de l'Etat, l'Ecole normale, l'Ecole des Carmes, les Instituts catholiques, sinon pour donner aux futurs professeurs de l'enseignement secondaire une formation vraiment supérieure ^ — supérieure, il faut bien l'entendre, à celle que doivent posséder même les bons élèves à la fin de leur rhétorique et de leur philosophie?

On nous opposera la condition de ces professeurs encore trop nombreux qui sont lancés dans l'enseignement secondaire au sortir de la théologie et sans préparation d'aucune sorte. C'est de ceux-là que M^" d'Hulst disait si finement, à la dernière assemblée de V Alliance, « qu'ils n'ont pas d'idées préconçues ». Loin de nous la pensée de leur faire, même parplaisan-

terie, le plus petit reproche. C'est de bon cœur que nous les plaignons de se trouver, malgré eux, au moment de leurs débuts, devant une tâche qui dépasse leurs forces. Mais, pour Dieu, qu'ils ne perdent pas ce sentiment de leur insuffisance, qui alarmait, d'une façon si touchante, leur conscience de nouveaux prêtres ! Au lieu d'en prendre leur parti, qu'ils se fassent un devoir d'acquérir au plus tôt les connaissances qui leur manquent.

Autour d'eux ils trouveront bien quelque confrère plus heureux, que le travail personnel ou deux années d'enseignement supérieur auront muni des informations nécessaires ; ils lui demanderont, avant toutes choses, l'indication des livres qu'ils doivent étudier, et sur ces livres une opinion provisoire qui leur permette d'aller, sans tâtonnements, du premier coup, à la science la plus sûre. S'ils n'ont personne d'instruit auprès d'eux, qu'ils s'adressent plus loin 'y les hommes de travail, même un peu célèbres, sont moins sauvages qu'on ne le dit, et il est rare qu'ils refusent de répondre aux lettres où leur sont demandés des renseignements sérieux, précis et en rapport avec leur compétence personnelle i. Du reste, la plupart

1. Gardons-nous, si nous voulons obtenir une réponse favorable, de leur demander un travail détaillé, une besogne toute faite et qui nous dispense d'étudier ou de juger nous-

<les manuels bien faits, comme Y Histoire de lalittérature française de Doumic, et V Histoire ecclésiastique de Funck-Hemmer, indiquent en notes, à la fin des chapitres ou dans un index à part, les lectures utiles et les ouvrages à consulter. Enfin les recueils pe'riodiques feront connaître les progrès de la science, le renouvellement des questions, les problèmes qui surgissent; on trouvera bien à la maison même, chez un collègue ou à la bibliothèque de la ville, quelque revue générale comme le Correspondant, la Quinzaine ^\di Revue des Deux-Mondes, et, suivant la partie dont on est chargé, la Revue des questions historiques , les Annales de philosophie chrétienne, la Revue Philosophique ou une Revue de sciences. En recourant à ces procédés, il n'est pas de professeur laborieux et intelligent qui ne puisse suppléer à son défaut de préparation, intéresser sa classe, prendre goût au métier, se cultiver lui-même et devenir un homme distingué^.

Nous n'avons pas qu'à former nos élèves à

-mêmes. Ne cherchons auprès d'eiix que la méthode à suivre, le document ou le livre à consulter.

1. L'Institut Catholique de Paris a fondé, il y a deux ans, un diplôme de grammaire auquel il prépare par correspon- -dance les professeurs de bonne volonté.

la science ; nous avons la charge de les élever^ d'en faire des hommes et des chrétiens.

Comment l'on en fait des hommes, j'ai essayé de le dire sous prétexte de proposer un canevas de discours de prix sur I'initiative^ J'ai montré qu'il serait dangereux de n'édifier les convictions que sur la docilité, les bonnes habitudes, l'obéissance aveugle, la routine collective; et j'ai résumé la question en affirmant qu'il est, aujourd'hui plus que jamais, indispensable de cultiver les vertus vraiment personnelles. Pour grande et difficile que soit la tâche de faire des chî'étiens, elle ne nous semble pas requérir de l'éducateur plus d'une condition. Mais cette condition, si elle peut suffire, est absolument nécessaire, et rien n'en saurait tenir lieu. La voici : comme, par un suprême éloge, on a pu véridiquement l'affirmer deM^^d'Hulst,. nous devons être de vt'ais prêtres. On pourrait croire que cela n'a même pas besoin d'être rappelé. Et cependant !

Je supplie mes jeunes amis de l'enseignement libre de bien considérer que, si, d'une part, la vie de communauté qui reste la leur après l'ordination, supprime plusieurs des dangers qui sont inhérents à la vie de paroisse, d'un autre côté^ c'est pour eux un secours de

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