SIMPLE NOTE POUR UNE ENQUÊTE^ MES CHERS AMIS
Le caractère purement négatif des réponses que j'ai h vous soumettre aurait peut-être dû me détourner de prendre part à votre enquête. Mais à qui parlera-t-on librement, si ce n'est à ceux qu'on estime capables de comprendre?
1. Enjanvier 1899, le Sillon avaitinstitué auprès de quelques écrivains une enquête ainsi libellée :
I. La Renaissance idéaliste qui se manifeste depuis quelques années parait-elle devoir s'orienter d'une manière définitive vers l'idéal chrétien ?
II. En particulier, ce mouvement aboutira-t-il à la création d'une littérature et d'un art catholiques ?
m. Le public catholique habitué à se contenter de la littérature « édifiante » et de l'art dit « de Saint-Sulpice » est-il apte à comprendre autre chose ? Est-il éducable au point devue littéraire et artistique ?
Parmi les réponses qui furent envoyées, nommons celles de MM. Huysmans, Goppée, René Bazin, Mithouard, G. Fonsegrive, Edouard Rod. La plupart concluent à la non existence d'un^ art catholique. — Depuis cette époque, une très intéressante tentative a été faite, et non pas sans succès, par la revue- PArt et V Autel, afin de relever l'esthétique religieuse.
I. Dans ce que vous entendez sans doute par « la renaissance idéaliste » de ces dernières années il y a lieu de distinguer la part des néo- <;hré tiens, qni ont fait banqueroute, faute d'avoir compris que l'esprit et la morale du christianisme sont inséparables de ses dogmes, — et la part des chrétiens de race, comme vous, qui ne sont pas simplement des idéalistes. La question pourrait donc être mieux posée.
II. De ces derniers, de la jeunesse catholique <i'aujourd'hui, dont l'élite se groupe autour du Sillon, doit-on attendre « la création d'une littérature et d'un art catholiques »? — A parler franc, je ne le crois pas, et si vous voulez savoir le pourquoi de cette défiance inattendue, c'est qu'à mon humble avis il n'y a pas d'art ni de littérature catholiques, \\^ a en littérature «t en art, comme dans tout le reste, des catholiques capables de réussir et des catholiques incapables de rien faire de bon. Vous êtes des premiers ; c'est tout ce qu'il nous faut.
On a vu l'art servir au catholicisme. A-t-on jamais vu un art catholique? Prenons l'architecture : il y a eu un art roman, qui a bâti des maisons et des églises romanes ; il y a eu un art gothique, dont les principes ont été appliqués, au moyen âge, dans les châteaux forts, les hôtels de ville et les cathédrales (mieux dans les cathédrales, parce que c'étaient alors,
ù cause de la foi publique, les monuments qui présentaient le plus d'intérêt et d'importance) ; il s'est construit au xvi^ siècle des palais renaissance et des églises renaissance, comme plus tard des palais rococo et des églises rococo. Jamais il n'y a eu d'architecture catholique à proprement parler, de roman, de gothique ou de jQamboyant catholique, de rococo catholique.
Il n'y a pas non plus à poursuivre la chimère d'une littérature catholique. Soyez d'excellents écrivains et d'excellents catholiques; cela pourra suffire, et l'on ne vous demandera ni une prose, ni des vers catholiques ^ Quand vous parlerez de religion, il faudra le faire avec conviction, justesse et intelligence, et c'est en
1. M. René Bazin fait à la même consultation une réponse à peu près semblable :
« 11 n'y a pas, dit-il, de littérature catholique. Il y a des catholiques qui s'occupent de littérature, et qui apportent un souci de moralité que d'autres n'ont pas, ou n'ont pas au même degré. Leur nombre va croissant. Mais je ne pense pas que la transformation littéraire, qui semble s'annoncer de toute part, soit leur œuvre exclusive. Elle sera celle, également, d'une foule d'esprits de croyance incertaine, que leur noblesse naturelle, l'ennui, le dégoût des thèmes usés, inclinent vers une littérature mieux consciente de son rôle d'éducatrice, d'une inspiration plus chrétienne, plus populaire et plus largement humaine.
« Quant au public habitué, selon le questionnaire, « à se •contenter de la littérature dite édifiante », — je suppose qu'on entend par là, uniquement, une certaine littérature romanesque, — je serais tenté de le croire singulièrement réduit, à en juger par le succès de plus en plus faible de cette littérature même. En tout cas, il est négligeable. On ne doit écrire ni pour lui, ni pour aucun public spécial, mais pour tout le monde. »
cela que vous vous montrerez des écrivains catholiques ; mais ni l'Évangile ni l'Église de Dieu ne vous enseigneront de nouveaux secrets de littérature. Ils ont une tout autre mission, qui est essentiellement d'élever à l'ordre de la grâce les puissances de notre nature et de donner h. nos actes un mérite surnaturel. Et sans doute le christianisme, par ses lumières et par ses secours, perfectionne la nature jusque dans son ordre; mais, de même que jamais il ne la combat ailleurs que dans ses défauts, jamais non plus il ne se substitue à elle, jamais il ne la dispense d'accomplir, à ses risques et périls, les fonctions dont Dieu l'a rendue capable. Voilà pourquoi tant de braves gens se trompent, qui, plus ou moins consciemment, demandent chaque jour à la religion de suppléer à leurettbrt,à leur travail, à leurs recherches, et de leur donner d'emblée un art catholique, une littérature catholique, une histoire catholique, une géographie catholique {la proposition m'en fut faite un jour). Pourquoi pas tout de suite une artillerie et des finances catholiques? Je n'ose pas m' aventurer plus loin aujourd'hui...
ni. Si « le public catholique est éducable au point de vue littéraire et artistique », je n'en sais rien. L'unique moyen, en tout cas, de l'y
préparer, serait de le rendre intelligent d'une façon générale. Tant que la masse catholique n'aura pas une foi éclairée et une bonne culture naturelle du goût (mais vous me faites admettre là de ces hypothèses ! je vous en laisse, mes chers amis, la responsabilité entière ), la végétation de littérature édifiante et d'images ridicules contre laquelle s'indigne votre bon sens, continuera de pousser ses grosses feuilles et ses fleurs fades tout le long de la rue Saint-Su Ipice, de la rue Bonaparte et de la rue Cassette.
Bien cordialement vôtre.
On croit trop souvent que le style est complètement distinct de la pensée, et l'on prend la littérature pour une sorte d'ornement qui s'ajoute aux idées dans les grandes circonstances, par exemple lorsqu'on doit prêcher un panégyrique solennel ou écrire un compte rendu en quelque Semaine religieuse. On cherche alors des embellissements, et l'on ne fait qu'enlaidir son œuvre. On se donne beaucoup de peine pour mal dire ce qu'on aurait exprimé mieux et plus facilement en se laissant aller à la nature. Le grand art d'écrire, c'est de penser juste et de dire simplement ce qu'on pense; c'est de penser pour de bon et de parler de même.
1. Ces pages reproduisent un rapport qui fut envoyé au Congrès sacerdotal de Bourges, et lu en séance de travail par M. l'abbé Lemire, rapporteur général de la Section des Etudes (=8eptembrel900).
Comme l'idée vraie est celle qui égale son objet, le bon style est celui qui, sans rien de plus, ni rien de moins, égale les expressions à la pensée ou au sentiment qu'il s'agit de traduire. A viser plus haut, l'on ne fait qu'atteindre le vide, parler pour ne rien dire ou du moins pour n'être pas compris. De là vient peut-être que c'est la faute du prédicateur si, comme l'a dit Pascal, « il y a beaucoup de gens qui entendent le sermon de la même manière qu'ils entendent vêpres » (A. VII. 36). Le principal défaut de notre style, c'est le manque de simplicité. Nul n'est obligé d'être un grand écrivain ; mais chacun a le pouvoir et le devoir de ne pas ridiculiser, en visant à l'effet, sa propre personne ou, ce qui est plus grave, les idées qu'il défend.
Il faudrait cultiver de bonne heure ce goût de la simplicité, du naturel, de la vérité sans fard, et l'on devrait, dès les premières classes du petit séminaire, blâmer chez les élèves tout ce qui n'est pas pensé clairement et exposé avec candeur, tout ce qui est convention pure, bavardage soi-disant fleuri, raisonnements non sincères. Avouons-le humblement : la fausse rhétorique disparaît de chez nous plus lentement que d'ailleurs, et l'on a pu longtemps (aujour-
d'hui c'est moins juste) appeler style de sacristie ou de Semaine religieuse ou même... qu'allais-je dire? un style très célèbre par ses périphrases et par ses fleurs artificielles.
Au petit séminaire donc, que le professeur se montre impitoyable pour ce mauvais goût et qu'il ne le tolère jamais sans sévir, dans les copies de ses élèves. Gela suppose évidemment qu'il corrige les devoirs français, et je n'entends point par là qu'il se contente, après une lecture rapide, d'y inscrire la note méritée, mais j'entends qu'il les rende à l'auteur couverts de remarques et de conseils pratiques. Plusieurs de nos abbés, candidats de licence, m'ont dit n'avoir jamais reçu de tels devoirs avant ceux que nous leur rendons nous-mêmes dans ces conditions. Je ne voudrais pas être dans la conscience de ceux qui négligent à ce point leurs obligations d'état. Les corrections du maître sont indispensables, je ne dis pas pour donner aux apprentis écrivains les qualités qu'ils n'ont point reçues de la nature, mais pour développer leurs dons et surtout pour les corriger de leurs mauvaises habitudes de style.
Il y a des défauts qu'on garde toute la vie, dans ses sermons, dans ses articles, dans ses livres, et que des conseils judicieux eussent fait disparaître au bout de deux ou trois essais sérieusement corrigés.
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Il ne faudrait pas croire qu'on n'ait plus à se préoccuper, au grand séminaire, de cette formation du goût. Bien au contraire, c'est alors qu'on y travaillerait avec plus de fruit et de facilité. On n'apprend pas à écrire avant de savoir penser; et les classes littéraires, par cela même qu'elles précèdent la philosophie, gardent nécessairement quelque chose de factice, de superficiel. La justesse et le bon ordre des idées, ce fond de tout écrit sérieux, appartiennent plus à l'enseignement des grands séminaires qu'èi celui des petits. C'est au temps de sa philosophie et de sa théologie que le jeune homme peut apprendre à écrire et à composer. Qu'on lui fasse donc alors traiter en français quelquesunes de ces si attrayantes questions qui sont la matière de ses études, et qu'il apprenne à parler avec intérêt de Dieu, de l'âme, des rapports entre Dieu et l'âme.
Gomment se peut-il faire qu'avec des vérités aussi ad mirables que les nôtres, nous arrivions si rarement à intéresser nos lecteurs ou nos auditeurs, sinon parce que ces vérités ne nous ont presque jamais apparu que sous une forme abstraite, revêtues d'une langue étrangère et morte, objets de spéculation plutôt que force
vivante? Certes, il faut connaître la théologie dans ses formules authentiques et immuables; mais, en même temps, nous devons nous l'assii miler, la faire nôtre, en enthousiasmer notre esprit et notre cœur. Et rien peut-être ne serait plus utile pour cela que de nous obliger à l'exprimer en style personnel dans le temps même où nous l'approfondissons pour la première fois; rien ne serait plus utile que de joindre à nos études latines de dogme et de morale des compositions françaises sur les mêmes matières*. Mais, au grand séminaire comme au petit, je crois qu'il serait indispensable de faire corriger ces essais par des hommes compétents.
Presque toujours ce soin pourrait être confiéh l'un des directeurs de la maison, et ce serait évidemment le procédé le plus simple. Cependant (et l'hypothèse n'a rien d'invraisemblable ni de blessant), si aucun des quatre ou cinq professeurs du séminaire n'était préparé à ce travail, pourquoi ne pas recourir à quelqu'un du dehors ? On peut trouver un prêtre sérieux et qui sache écrire, soit parmi les chanoines, soit parmi les professeurs de rhétorique ou de philosophie des établissements secondaires ; on peut avoir un vicaire, un aumônier ou un rédacteur de \3i Semaine religieuse, qui possède
li C'est ce qui se fait déjà en plusieurs diocèses.
«a théologie et qui ait passé sa licence es lettres. Dans cinq de nos grandes villes il y a des facultés catholiques. Pourquoi, là du moins, Tie pas user de leur personnel ? Qui sait si on ne pourrait même pas demander à tel ou tel de leurs professeurs de se transporter deux fois par an dans un séminaire lointain pour y expliquer, avec toutes sortes de conseils pratiques, les sujets qu'il aurait lui-même donnés à traiter, et pour rendre aux élèves, de la main à la main, les copies qu'il aurait d'avance corrigées ? Est-ce que ce ne serait pas là une très bonne façon d'extension universitaire ?
Même au delà du grand séminaire, et tout ^u moins pendant les premières années du ministère, le prêtre ferait bien de soumettre à des amis éclairés ou à quelques-uns de ses anciens maîtres, non pas certes tout ce que la nécessité l'oblige de produire, mais les travaux (sermons, conférences, articles) auxquels il aurait pu donner le plus de temps et de soin. Si l'on ne possède ni ami ni maître qui puisse ou veuille ^'en charger, pourquoi ne pas recourir discrètement, au besoin en offrant une compensation, à quelque professeur instruit et chargé de famille
pour qui cette façon de compléter son budget serait pour le moins aussi intéressante que des répétitions de baccalauréat? On prend bien, et l'on a raison, des leçons de diction et de musique ; ce que l'on dit est aussi important que la manière de le dire, ou même de le chanter.
Le choix des lectures aidera beaucoup aussi à la formation du goût.
Dans la mesure oii le temps nous le permet,, recommençons nos études classiques. Prenons pour guide quelque récent manuel de littérature grecque, latine ou française, et lisons dans l'original ou dans une bonne traduction les meilleurs écrits de toutes les époques, en insistant de préférence sur l'âge classique de la littérature grecque ainsi que sur lexvii* et le xix' siècles français. Nous serons émerveillés du charme qu'offrent les grands auteurs, et notre esprit se moulera naturellement sur la simplicité harmonieuse de leur langage, comme sur leur façon élevée, claire, naturelle, de traiter les questions générales.
Sommes-nous tellement pressés que nous ne puissions jamais ouvrir, même par manière de repos, Sophocle, Platon, Racine, Chateaubriand , Lamartine, ni faire le moindre pas hors des études professionnelles, il nous reste, du moins, la ressource, parmi les ouvrages religieux, de lire de préférence ceux qui l'emportent sur les
autres par le style en même temps que par la pensée.
Même regardée du point de vue humain, la Bible tout entière est apte à nourrir et à élever l'esprit : l'Ancien Testament, surtout par sa poésie, le Nouveau Testament, surtout par son incomparable mélange de simplicité et de profondeur. Les Pères de l'Eglise sont, en grand nombre, des écrivains de premier ordre en même temps que des maîtres de la doctrine.
Dans notre littérature française, que d'auteurs admirables parmi les théologiens, les orateurs €it les philosophes chrétiens! Quelles ressources n'offrent pas, à eux seuls, Bossuet et Lacordaire, ou même, sans vouloir trop les rapprocher d'eux, le P. Gratry et M^' d'Hulst !