MÉTHODE DEMONSTRATIVE OU DE DEDUCTION
La méthode de déduction demande plus d'attention, car elle se fonde sur les principes mêmes de l'esprit humain, dont nous allons faire l'analyse avec soin.
Remarquons d'abord que l'homme ne peut rien comprendre sans le définir, c'est-à-dire sans fixer l'unité de l'objet, en le délimitant sous tous les rapports.
L'unité seule nous donne l'idée de la chose ; la définition est donc une nécessité de l'in-
telligence, et c'est pourquoi .nous ne pouvons comprendre l'infini.
Finir, tracer les limites d'un objet et comprendre (comprehendere, prendre avec), embrasser, former un tout de ce que l'on considère, ont la même signification.
On ne peut former un tout, on ne peut tracer les limites de ce qui ne forme pas réellement un tout, de ce qui n'a pas de limites.
Si l'on définissait l'infini, il ne serait plus infini, et, si on ne le définit pas, on ne peut, le comprendre.
Cette difficulté se présente pour toutes les choses dites infinies ; par exemple, pour l'univers.
Pascal définit l'univers : « Une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part;» en d'autres termes, une chose sans commencement, sans milieu et sans fin. Donc l'univers ne forme pas un tout, il n'est pas un objet déterminé : c'est dans notre esprit que
se trouve l'idée de totalité; l'univers n'y répond pas.
Cette idée de totalité universelle nous reste quand même ; nous en faisons l'application à l'ensemble des choses que nous imaginons; mais, l'univers ne formant pas un tout, un ensemble, notre seule manière de le concevoir est absurde.
C'est notre idée que nous définissons par ce cercle, et non l'univers infini, qui ne s'y trouve pas compris : nous ne pouvons imposer à l'infini les lois de notre intelligence bornée, et, d'autre part, tout essai de comprendre un objet, contrairement aux lois de notre intelligence, est illusoire.
Cependant l'infini existe, puisque sans lui le fini ne serait pas ; l'un suppose l'autre, et l'univers existe aussi, puisqu'il n'y a pas de partie sans un tout.
Cette nécessité de définir pour comprendre nous oblige donc à considérer l'univers
comme une totalité, comme un cercle dont notre être occupe le centre.
Chacun étend son cercle selon la puissance de son imagination ; mais, que le cercle soit grand ou petit, c'est toujours une question de quantité.
Or, il ne s'agit pas ici de quantité ; ce n'est pas notre impuissance d'étendre le cercle qui fait l'erreur, c'est notre impuissance de comprendre dans ce cercle fini une chose sans bornes, en dehors de toutes les quantités imaginables : plus nous étendons le cercle, plus nous reculons la difficulté, sans pouvoir jamais l'aborder.
Gela nous montre que notre esprit a des lois hors desquelles rien n'est intelligible pour nous.
Ce que je dis de la totalité, je le dis aussi de l'unité : tout objet hors de nous, tombant sous nos sens, se divise et se subdivise indé- • uniment par la pensée ; on ne peut concevoir
une fraction de matière tellement petite que notre esprit ne puisse la diviser encore.
Si nous admettons un atome indivisible, nous nions la puissance de l'esprit, qui le divise par la pensée; chose contradictoire, car on ne peut penser qu'on ne pense pas, et, du moment que je divise l'atome par ma pensée, il est divisé intellectuellement... cela suffit.
Si, dans le sens contraire, j'admets que l'atome se divise réellement, je nie la matière, qui n'offre plus de réalité, puisqu'elle se dissout dans l'infini.
Ainsi , quelle que soit notre décision , l'unité, admise comme principe de la matière, est purement idéale ; il n'y a pas plus d'unité matérielle que de totalité universelle ; l'inflniment petit nous échappe comme l'infiniment grand.
Mais, ces idées d'unité et de totalité, d'où nous viennent-elles ?
De nous-mêmes, du sentiment de notre propre être spirituel, un, indivisible, qui fait, non pas notre étendue dans l'espace, mais notre continuité, mais notre unité dans le temps.
La plus simple analyse va nous le démontrer.
L'homme ne connaît et ne peut connaître à fond que lui-même ; car, pour connaître les choses, il faut en avoir la conscience en soi.
Or, nous n'avons la conscience que de nous-même ; nous ne sentons des choses hors de nous que leurs propriétés, leurs qualités. non leur substance.
En effet, la vue ne nous donne que la forme et la couleur des choses ; l'ouïe, leurs vibrations; l'odorat, leurs émanations; le goût, leurs saveurs; le toucher, leurs surfaces rudes ou polies, dures ou tendres, froides ou chaudes.
SUR LESPRIT HUMAIN.
Ce 11e sont là que des propriétés, ce n'est pas le fond des choses, leur substance. Nous n'avons donc pas le sentiment intime de ces choses, nous ne sentons pas en elles ce que nous sentons en nous : l'être même.
J'en dis autant des choses qui affectent nos organes intérieurs : l'estomac ne nous donne que les propriétés des aliments ; les poumons, celles de l'air; le cœur, celles du sang; le foie,, celles de la bile; le cerveau, celle des fluides nerveux, selon les sensations agréables ou désagréables que nous en éprouvons.
Tout cela n'est aussi que les propriétés des choses et non les choses en elles-mêmes.
Réciproquement, nous ne connaissons nos organes, tant intérieurs qu'extérieurs, que par la sensation des objets : l'œil, par la lumière; l'ouïe, par les sons; l'odorat, par les odeurs; le goût, par les saveurs: le toucher, par les choses que nous palpons; le cerveau, l'estomac, le cœur et nos autres viscères, par
le contact et la circulation des matières qu'ils élaborent.
Ainsi, d'une part nous ne connaissons les objets que par nos sens, et nos sens que par les objets.
Nous ne sentons pas plus nos organes en eux -mômes, dans leur substance, que nous ne sentons les objets en eux-mêmes: nous ne sentons que leurs propriétés, leurs qualités, leurs fonctions; nous sentons ce qu'ils ont, nous ne sentons pas ce qu'ils sont : leur être échappe à nos sens.
Au contraire nous avons le sentiment intime de notre être à nous, de notre esprit, indépendamment des différentes sensations que nous éprouvons; nous rapportons très bien ces sensations à notre corps, à notre être multiple, étendu, et nous distinguons notre être spirituel, un, identique, persévérant dans le temps, de tout ce qui change autour de nous.
sur l'esprit HUMAIN. 2 3 I
Bref, nous avons la conscience de notre moi ; c'est à son unité, à son identité, que nous rapportons tous les phénomènes du monde extérieur qui passent ; c'est par cette unité identique que nous jugeons de tout le reste.
Cette unité persévérante seule nous donne l'idée d'être individuel, car chaque homme, ayant en soi le sentiment de son individualité, se constitue nécessairement centre du monde et rapporte tout à soi dans l'espace et dans le temps. Aucun ne met non plus en doute qu'il soit le même à quatre-vingts ans que dans son enfance, et tous les événements de sa vie, il les rapporte encore à son unité personnelle.
Et remarquons bien que l'homme, même à l'état de folie, ne perd pas le sentiment de son individualité ; le fou se déclare roi. pape, riche ou pauvre, n'étant rien de tout cela ; il s'attribue des titres, des talents, des biens ou
des maux qu'il n'a pas, mais il se les attribue à lui-même.
Revient-il à la santé, il se voit dépouillé des biens et débarrassé des misères qu'il croyait avoir, mais jamais le sentiment de son individualité, de son identité, ne s'était perdu.
C'était impossible, car le cerveau, instrument de la pensée, peut se déranger comme celui des sens ; il peut en résulter des illusions, mais ces illusions se rapportent à l'unité fixe, immuable, qui ne dépend pas de l'organisation, qui l'a précédée, qui l'a faite et qui seule constitue son identité dans le temps.
Cette remarque est de la plus haute impo-tance, car elle établit que le moi est indépendant de l'intelligence, et qu'il existe sans la pensée, par le seul fait de la conscience. Laconscience seule nous donne l'idée de l'être; les sens nous donne les propriétés.
sur l'esprit HUMAIN. 233
On a prétendu que le sentiment du moi nous vient de la mémoire... Autre erreur.
Gomment se souvenir de faits variables, si l'on ne pouvait les rapporter à l'unité, qui seule persévère dans le temps et qui constitue notre être même ? Car, en définitive, si les objets extérieurs nous touchent, c'est que nous sommes avant d'en être touchés. On ne se souvient que de soi-même, des modifications qu'on éprouve à l'occasion des objets; mais, pour éprouver ces modifications, il faut être.
Le sentiment du moi est donc antérieur à tout; les facultés qui se forment dans le cours de la vie ne sont que ses développements, et la mémoire en est un des plus importants, en ce qu'elle rattache à l'être primitif les événements accomplis, comme les sens lui rapportent les faits présents.
La mémoire est la condition de notre développement dans le temps, comme les sens
sont la condition de notre développement dans l'espace; la mémoire a son appareil cérébral indépendant de celui des sens. Ce sont deux fonctions différentes, Tune se rapporte à l'espace et l'autre au temps ; mais le moi lui-même, l'esprit, l'âme est le principe de notre existence.
Or Je le répète, rien n'existe sans unité.
Voici un arbre, je suppose; supprimons par la pensée toutes ses propriétés : sa forme, sa couleur, sa résistance, etc., que resterat-il de lui ?
Pour nos sens, il ne restera rien.
Mais pouvons-nous admettre que toutes ses propriétés n'ont pas de fond, pas d'être, que ce sont de pures apparences ?
Xon ! nous ne le pouvons pas, attendu que notre esprit ne peut rien concevoir sans unité : l'unité, pour nous, c'est l'être même; nous ne la découvrons pas dans les choses, mais nous sommes forcés de la supposer
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pour définir les êtres, pour leur donner un fond, une réalité.
Nous allons même jusqu'à donner une unité à l'infini, pour nous le définir, autrement nous n'en aurions pas même une idée quelconque.
Cette idée est donc le radical de notre esprit, son principe nécessaire, et nous admettons, sans preuve sensible, qu'il existe un être invisible dans cet arbre, personnifiant ses propriétés. Mais qu'est-ce que cet être?
En y réfléchissant, vous reconnaîtrez que, après avoir supprimé par la pensée toutes ses propriétés, il nous reste notre idée d'unité, — ni plus ni moins, — idée que nous habillons des propriétés de l'arbre pour nous le définir, parce que nous n'en découvrons pas le fond et que nous n'avons que notre idée d'unité à mettre en place.
Nous faisons de même pour tout. Si l'être est animé, s'il va, s'il vient, nous lui donnons
une substance vivante, une cause, un esprit plus ou moins semblable au nôtre, seulmoyen de nous le définir.
Tout cela n'empêche pas que la réalité soit l'arbre lui-même; rien ne nous donne le droit d'abstraire toutes les propriétés d'un être qui n'existe pour nous que par ses propriétés sensibles, et de prétendre qu'il existe encore en lui quelque chose quand tout a disparu.
L'unité existe pourtant, mais dans l'ensemble, et comme tout fait partie de l'ensemble, depuis les feuilles jusqu'aux racines, l'unité est dans tout; c'est l'organisation, la vie, la végétation, qui fait l'être. L'organisation, la vie, la végétation résultent de la force organique, donc la force organique c'est l'être même : l'esprit fait l'être.
Nous confondons cette unité, qui n'existe que dans le temps, avec l'unité formelle, qui n'existe que dans l'espace; l'habitude de sou-
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mettre notre esprit à nos sens en est cause.
L'identité n'est pas dans l'espace, elle est dans notre esprit ; on ne voit pas la durée des choses, il faut la penser.
C'est notre propre continuité dans le temps, attribut de notre être spirituel, qui nous fait penser à la continuité des autres êtres; par induction, nous les assimilons à nous-mêmes sous ce rapport.
Cette induction à l'égard de nos semblables est légitime ; ils sont organisés comme nous, ils agissent comme nous. Mais, à l'égard des corps bruts, qui se divisent à l'infini, qui n'ont pas d'unité ni physique ni spirituelle, dont toutes les propriétés de forme, de couleur, de pesanteur, de densité, viennent de la lumière, de la chaleur, de l'attraction d'un autre corps, centre organique de notre système planétaire, l'induction est fausse : nous ne pouvons conclure de notre être au leur, car les principes sont différents.
Les êtres organisés seuls ont leur unité propre, leur force, leur substance.
L'idée d'unité forme donc le radical de l'esprit humain; mais, pour l'appliquer à d'autres êtres, il faut que nous ayons quelque chose de commun avec eux ; c'est par ce que nous avons de commun avec les êtres que nous pouvons en juger.
Ainsi l'homme comprend l'animal, parce qu'il trouve en soi tous les principes animaux; mais l'animal ne comprend pas l'homme, parce qu'il n'a pas de commun avec lui la raison ; il ne connaît dans l'homme que l'animal, la passion, les besoins, etc., et l'homme, ayant de plus que lui la raison, lui échappe complètement sous ce rapport.
Quel est donc l'élément commun à tous les
êtres et par lequel nous pouvons en juger? C'est l'espace et le temps.
En effet, tous corps inertes ou animés
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occupent un espace et durent un temps : l'espace et le temps sont donc les conditions d'existence universelles et nécessaires.
Quand le docteur Kant nous dit que l'espace et le temps sont les formes de notre sensibilité, c'est comme s'il niait leur existence, en la faisant dépendre de notre organisation. Autant dire que la lumière n'existe pas et ^qu'elle dépend de la conformation de notre œi1
C'est tout bonnement absurde.
L'espace et le temps sont les conditions de toute existence; pour être, il faut être quelque part; ce qui n'est nulle part n'est pas ; en outre, pour être, il faut durer un certain temps; ce qui ne dure pas au moins un instant n'est pas.
Donc l'espace et le temps sont à la fois les conditions de notre propre existence et celles de tous les êtres hors de nous ; nous le savons dès le principe, et du moment que les objets
hors de nous remplissent ces deux conditions comme nous, par induction et par simple bon sens nous reconnaissons qu'ils existent.
Cependant nous concevons aussi l'existence d'êtres qui ne tombent pas sous nos sens et qui, par conséquent, sont affranchis de la condition d'occuper un point de l'espace.
Telles sont nos idées de forces, de causes, de substances, qui nous représentent des êtres indépendamment de la matière.
Mais ce sont de simples conceptions que l'homme se fait d'après lui-même; elles ressortent de sa propre nature, et, quoique purement idéales, il nous les faut pour nous rendre compte des phénomènes du monde extérieur. Car nul homme ne peut s'expliquer les corps sans substance et les mouvements sans forces; encore moins sa propre vie, sa pensée, ses déterminations, sans un esprit qui le fait penser et agir.
Ce sont donc des faits de conscience, résul-
tant du sentiment de notre propre être, et qui nous servent à concevoir les autres.
Cela dit, revenons à la méthode démonstrative, qui s'appuie sur ces faits psychologiques indispensables à connaître pour bien saisir la suite de notre exposition.
Lorsque l'homme a fait quelque découverte par la méthode d'induction, cette découverte resterait le plus souvent stérile, s'il ne pouvait la démontrer aux autres et les décider à réunir leurs efforts en vue d'en tirer parti. Mais, pour la démontrer, surtout quand elle n'est pas matérielle, quand elle ne tombe pas sous les sens, il lui faut des moyens de preuve.
C'est la méthode démonstrative ou de déduction, qui lui donne ces moyens ; par la parole d'abord, puis par l'écriture, enfin par les sciences démonstratives, les communications entre les hommes se sont établies d'une façon toujours plus intime.
La méthode démonstrative, éminemment intellectuelle, fait passer l'esprit de nos semblables par tous les détours que le nôtre a dû suivre pour atteindre à la découverte.
C'est donc la méthode spirituelle par excellence ; elle ne fonctionne que sur des idées ; c'est l'esprit humain lui-même qui se démontre et s'explique dans ses principales opérations, de manière à forcer l'assentiment de ceux qui suivent ses déductions.
J'ai dit plus haut que les conditions de l'être sont l'espace et le temps. J'ai ajouté que les idées de substance et de cause sont le complément des deux autres.
Ainsi ces quatre idées, espace, temps, substance, cause, sont les principes mêmes de l'intelligence ; elles sont nécessaires à toute conception quelconque.
J'ai fait voir qu'elles n'apparaissaient pourtant à l'esprit qu'après la conscience de son être, de son unité, de son identité.
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Primitivement, espace, temps, substance et cause n'étaient en nous qu'à l'état de sentiment; l'intelligence les a définis, en leur donnant la forme intellectuelle.
Pour leur donner cette forme, elle a dû supprimer par la pensée tout ce qui tombe sous les sens, savoir : toutes les propriétés et tous les phénomènes de la matière.
Et, cette suppression effectuée, il ne lui restait plus que les idées d'espace, de temps, de substance et de cause inhérentes à notre propre nature et par conséquent universelles et absolues pour nous ; car nous ne voyons le monde que par nos yeux et nous ne le concevons que par notre cerveau.
Eh bien, ces quatre idées étant le dernier résultat de toutes nos simplifications, étant nos idées les plus générales, les conditions de notre esprit lui-même, et par suite de toutes nos conceptions relatives à l'univers, c'est de là qu'il faut repartir, non plus pour
observer, mais pour s'expliquer le moude selon les lois de notre esprit.
C'est donc la pensée absolue, c'est son développement indépendant du monde réel, qui constitue la méthode de déduction ou la logique.
Ici, les faits extérieurs, les souvenirs, ne jouent plus aucun rôle ; l'esprit étudie ses propres fonctions ; il fait la théorie de luimême, et le produit de ce travail ne peut être que la vérité absolue, telle que l'intelligence humaine est capable de la concevoir; cette vérité ne se fonde pas sur l'observation des sens, toujours variable, mais sur l'organisation de l'intelligence elle-même, sur ses lois, immuables comme toutes les lois du monde.
Ces lois ne peuvent varier qu'en apparence dans leur application, elles ne varient jamais dans leur principe.
L'homme, partant donc du principe de sa
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constitution, et en développant les conséquences, sans s'arrêter aux faits extérieurs, reconstitue le monde idéalement, et de là naissent les sciences pures : les mathématiques et la métaphysique (ce qu'on nomme la métaphysique n'est et ne peut être qua la psychologie, l'étude de l'âme; car il n'y a rien hors de la nature, et ce mot métaphysique signifiait tout simplement chez les Grecs : choses qui ne tombent pas sous les sens ; la signification qu'on lui a donnée depuis n'a pas le sens commun) .
Les mathématiques, partant de l'idée d'unité idéale et faisant application de cette idée à l'espace et au temps, reconstituent le monde physique, le monde que nos sens perçoivent et qui se mesure.
La métaphysique ou psychologie, partant de l'idée de cause ou de force initiale, reconstitue le monde spirituel et moral, qui se pense.
Les mathématiques ont sur la métaphysique cet avantage, que leurs démonstrations peuvent être contrôlées par l'expérience.
Ce n'est pas une science aussi pure que la métaphysique (ou psychologie), car elle se sert de signes pour représenter des idées, non d'une façon explicite, comme l'écriture, mais des idées entières d'une façon absolue.
Le signe est ridée même; or, le signe tombe sous les sens, l'association des signes et leurs combinaisons forment une science à part, concrète ; une science qui remplace l'esprit lui-même dans ses opérations; une sorte de mécanique rationnelle, résultat du travail, non de notre esprit particulier, mais de l'esprit de tous ceux qui se sont appliqués à la même science.
C'est un grand avantage, en ce sens que la science est (au moins en général) beaucoup plus avancée que l'esprit de ceux qui s'en servent, puisque l'esprit des plus grands
génies, depuis des siècles, s'y concentre et s'y résume.
Cette science est la synthèse de l'esprit de toute une classe de penseurs ; chacun de ses perfectionnements et de ses développements reste représenté par des signes, par les méthodes d'analyse et de concentration imaginées depuis son origine.
Mais il faut beaucoup de mémoire, indépendamment du raisonnement, pour se rappeler les mille combinaisons dont ces signes sont susceptibles.
On n'est pas toujours forcé de se rappeler la filière intellectuelle par laquelle ont passé les esprits qui nous les ont transmis ; on profite des résultats; et des esprits ordinaires peuvent ainsi, par la seule mémoire, profiter d'une succession immense, dont la plupart ne se rendent même pas compte et dont ils s'attribuent (chose, du reste, insignifiante) tout le mérite.
Enfin, cette science est le plus parfait modèle de la méthode déductive, méthode de démonstration accomplie. Il suffit d'en connaître la langue, pour aller des principes aux conséquences, sans erreurs possibles, au moins d'erreurs générales, les erreurs individuelles étant aussitôt reconnues et rectifiées.
C'est le plus grand héritage des générations humaines; l'esprit s'explique lui-même par cette méthode, au moins pour la moitié de ses opérations fondamentales.
La mémoire des signes remplace la mémoire des choses, la combinaison des signes remplace les combinaisons de la pensée; la mémoire réelle se trouve beaucoup soulagée, et la pensée réelle de chaque mathématicien est remplacée par la pensée des grands génies qui l'ont précédé.
Dans cette science, les inventeurs seuls ont du mérite; mais leur mérite est immense, car, la science étant très avancée, il faut la
connaître tout entière avant d'inventer, et, de plus, il faut trouver à inventer, où déjà la méthode approche de la perfection : — c'est du génie!
En métaphysique, au contraire, tout est à faire; on peut dire sans exagération que l'œuvre n'est pas commencée, car on a méconnu sa base réelle dès l'origine.
En effet, l'homme ne connaît qu'une seule cause, c'est lui-même. Otez-lui le sentiment de sa propre initiative, de sa liberté, de sa responsabilité morale, où prendra-t-il l'idée de cause?
Le inonde ne nous montre que des effets enchaînés les uns aux autres, sans que notre imagination puisse jamais atteindre à leur point de départ.
On peut croire de très bonne foi qu'ils n'en ont pas, que ce point de départ se perd dans l'infini, qu'un ébranlement en produit un autre, que c'est un cercle d'effets produits
l'un par l'autre et que rien n'a jamais commencé.
Donc, si nous n'avions pas le sentiment intime d'être une cause, la cause de nos actions, rien ne pourrait nous l'inspirer d'ailleurs.
Or, la métaphysique, ou psychologie, ayant admis dès le principe que la volonté n'est pas l'âme elle-même, mais qu'elle n'en est qu'une faculté, il en résulte que la cause est absolument méconnue, et qu'en psychologie règne une confusion perpétuelle de l'intelligence et de son principe.
Est-ce la raison qui décide la volonté, ou bien est-ce la volonté qui décide la raison? Il faut des raisons pour agir, ou bien il n'en faut pas; s'il en faut, c'est l'intelligence qui commande; s'il n'en faut pas, c'est la volonté qui seule décide spontanément, sans motifs, sans raisons.... C'est une force aveugle, fatale.
On a bien inventé la liberté d'indifférence!... un véritable non-sens.
Et qu'on idéalise l'esprit humain, qu'on le divinise, qu'on en fasse Dieu lui-même, possédant toutes nos facultés à la plus haute puissance jusqu'à l'infini, cela ne change rien à la question.
Il faut toujours se demander si c'est la raison qui décide, ou si c'est la volonté sans raisons.
Que ce soit Dieu qui décide sans raisons, ou que ce soit l'homme, la volonté n'en est pas moins aveugle.
Et si Dieu se décide par des raisons, il n'est pas libre, il est déterminé par des motifs étrangers à sa volonté, ou par sa propre nature, qu'il n'a pas faite.
Voilà dans quelle impasse s'est agitée la psychologie depuis Aristote, et je n'ai pas besoin de dire que toutes ses décisions ont été contradictoires..
Quelques métaphysiciens, dans cette situation, voyant l'impasse, se sont contentés d'analyser les fonctions intellectuelles très savamment et d'en conclure que rien n'est démontrable, ni Dieu, ni la liberté, ni la justice, principe du droit.
Ils ont professé deux philosophies : Tune, celle de la raison pure, à l'usage des malins; l'autre, la raison pratique, à l'usage des simples. C'est ce qu'a fait le fameux docteur Eant, de Kœnigsberg, qui, pour ce service éminent, est considéré comme le plus grand métaphysicien du monde.
Donc, cette science n'existe pas, et le seul moyen de la commencer, c'est de reprendre l'idée de cause où elle est : dans la volonté de l'homme, et d'en tirer franchement toutes les conséquences.
Les métaphysiciens, ou psychologues, n'ont jamais admis la force organique comme principe de l'être humain; ils auraient cru sans
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doute porter atteinte à la dignité de l'âme, en l'assimilant au principe vital des animaux.
Pourtant, si l'on se place au point de vue du sentiment, est-il permis de considérer une œuvre du créateur comme inférieure à une autre? — Tout n'est-il pas admirable dans la création? — Et, si l'on se place au point de vue du simple bon sens, n'est-il pas clair que la vie précède la pensée et qu'on ne saurait penser sans vivre d'abord ?
Le principe de la vie est donc celui de la pensée, laquelle n'est qu'un de ses développements ; et la vie elle-même ne peut se manifester que par une organisation physique quelconque.
D'autre part, n'est-il pas évident aussi que l'intelligence et la sensibilité des êtres grandissent à mesure que leur organisation se perfectionne, et que tous ses développements se rattachent au principe vital toujours en action?
Ces faits sont incontestables; et. faute d'avoir reconnu que la vie et l'âme sont un seul et môme principe, se développant d'après les lois universelles d'abord, puis selon ses propres lois, lorsque l'intelligence, suite de ce développement, nous a permis de concevoir une destinée plus large et plus haute que celle de l'animalité, — faute d'avoir reconnu ces faits évidents, palpables, tout est devenu mystère pour les spiritualistes à outrance.
L'action du physique sur le moral et du moral sur le physique : mystère!
La perversion des facultés par la folie : mystère!
Le sommeil, où l'âme semble disparaître : mystère!
Le réveil, où l'âme reprend possession de l'appareil cérébral : mystère!
Qu'était-elle devenue pendant le repos profond du corps? Et si l'âme était présente,
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pourquoi, étant le principe de l'intelligence, étant l'intelligence môme, ne se reconnaissait-elle plus?
A force de mystères, on ne croit plus à rien, parce que rien ne s'explique clairement, quand, par système, on va jusqu'à méconnaître les faits.
Et, pour comble d'absurdité, les psychologues, comme je l'ai déjà dit, mettent la volonté au nombre des facultés de l'âme, au lieu de reconnaître qu'elle est l'âme même en action, de sorte qu'une nouvelle série de mystères apparaît, car la liberté de nos actes, dont nous avons tous conscience, devient aussitôt inexplicable.
Evidemment, toutes les actions de l'homme dépendent ou de son organisation, ou des circonstances dans lesquelles il se trouve ; impossible d'en découvrir une seule qui ne ressorte pas de l'un ou de l'autre de ces mobiles, ou de la combinaison des deux.
Or, si la volonté, si l'être primitif, l'esprit ou l'âme, quelque uom qu'on lui donne, n'est pour rien dans l'organisation, les circonstances étant absolument indépendantes de nous, il est clair qu'en bonne justice nous ne sommes responsables de rien.
Il faut, selon la raison humaine, que la volonté ait contribué aux défauts de l'organisation et, par suite, aux fautes résultées de ces défauts, pour que le Créateur lui en fasse subir les conséquences.
Chaque imperfection doit se traduire par une infériorité, et chaque perfection obtenue par le travail, la persévérance du principe vital, doit lui procurer un avantage.
Sinon, le sentiment de justice, inné dans l'homme, n*a plus aucune raison d'être : la fatalité gouverne ; ou, si ce n'est pas la fatalité, c'est un dieu inique, qui fait supporter à ses malheureuses créatures les conséquences de vices dont elles ne sont pas cause.
Mais, en admettant la' force organique comme principe de notre être, toutes ces difficultés et ces mystères disparaissent : les faits extérieurs et les faits de conscience s'accordent.
L'esprit, principe unique et primordial de l'être et de ses développements, qui sont la vie, la sensibilité, la pensée, ayant traversé les différents règnes de la nature, du végétal jusqu'à l'homme, est lui-même l'auteur de son organisation présente; selon ses souffrances, selon ses luttes antérieures, ses facultés sont plus ou moins parfaites et puissantes; il en supporte les conséquences, et c'est rigoureusement juste.
Ce grand sentiment de justice (la loi morale), qui fait la supériorité de l'homme sur toutes les autres créatures de ce monde, est satisfait, et le Créateur, au lieu d'être le tyran, est le bienfaiteur de tout ce qui vit et respire. Tous les êtres sont à leur place
selon leur mérite, aucun n'a la moindre réclamation à faire ; en un mot, la justice règne dans toute sa grandeur et sa majesté, telle que l'homme peut la concevoir.
D'autre part, l'être humain, s'étant formé selon les lois immuables de la nature, passant par tous les règnes inférieurs de la vie végétale, animale, humaine, reprend encore ces trois états dans la vie présente, car il résume en lui toutes les lois de ses existences antérieures : à l'état de sommeil, il existe comme la plante; à l'état de passion, stimulé par ses besoins physiques et dirigé par ses instincts , il est animal ; enfin , dans son épanouissement complet, à l'état pensant, ayant conscience de ses droits et de ses devoirs, il est homme.
Quand il dort, ses forces vitales se réparent, le principe de l'être subsiste à l'état organique, ses développements seuls sont suspendus un instant.
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Newton et Descartes endormis n'en sont pas moins Newton et Descartes en puissance, car, au réveil, leurs facultés acquises, leur appareil cérébral étant là, développés, prêts à se manifester, ils n'auront qu'à rentrer en possession d'eux-mêmes.
En résumé, tous les mystères disparaissent, et ce sont les mystères qui s'opposent aux progrès de la raison ; la science n'a qu'un but, c'est de dissiper les mystères.
Il n'y a pas deux révélations, il n'y en a qu'une : c'est le sentiment de justice commun à tous les hommes, quels que soient leur race et leur degré de civilisation.
Ce sentiment n'a pas besoin d'être formulé ; l'intelligence l'explique et l'éclairé, mais elle ne le fait pas, il est primitif.
Au point de vue matériel, ce que je dis de l'homme s'applique à tous les êtres animés, selon leur degré de développement.
La plante n'a qu'un état : le sommeil ; son
milieu fait tout pour elle; il lui donne la terre, l'air, l'humidité, la chaleur, la lumière dont elle a besoin pour vivre ; chaque saison la transforme, la couvre de feuilles, de fleurs, de fruits, ou la dépouille ; ne pouvant rien faire pour elle-même, elle attend tout des éléments extérieurs dans cet état de repos perpétuel.
L'animal a deux états : celui de sommeil; il est plante alors; la vie organique seule fonctionne en lui; puis, à l'état actif, stimulé par le besoin, il agit , ses instincts se manifestent sous mille formes, il est dans sa nature propre, développée.
L'homme a trois états : il est tour à tour plante, animal, être pensant, et ces trois états expriment le principe unique qui le constitue.
Mais ce qui le distingue éminemment, c'est que lui seul, de tous les êtres, influe sur son milieu; lui seul il change non seulement ses propres conditions d'existence, mais
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encore celles de ses semblables et des autres créatures, par le travail et la pensée : cultivant la terre, dont il multiplie et varie les productions, dirigeant ses cours d'eau, la sillonnant de canaux, la couvrant de villes, y creusant des puits, en domestiquant les animaux... toutes choses qui réagissent sur les êtres inférieurs et les modifient profondément.
Il va plus loin encore : non content de transformer son milieu physique, il perfectionne son milieu intellectuel et moral, par ses arts, par ses méthodes scientifiques, par ses institutions, ses découvertes et ses lois.
Oui ! l'homme seul réagit puissamment sur la nature, il sème la pensée et les sentiments ; les esprits supérieurs prennent en main la cause de tous; les grandes nations stipulent pour l'humanité.
Et notez bien que cette vie universelle des
peuples n'empêche pas les individualités de se maintenir.
Chaque homme n'existe, en définitive, que par son principe et repasse journellement par les trois états qui constituent sa triple existence : il est plante, il est animal, il est homme tour à tour en quelques heures, et, prenant part à la vie de tous, il ne cesse pas d'être lui-même.
La question est donc celle-ci : Le principe qui se transforme ainsi pendant la vie subsiste-t-il encore après la mort ? Les organes matériels indispensables pour vivre, pour penser, étant anéantis, décomposés, cette force organique, cette cause, est-elle également anéantie ?
Ou bien peut-elle reconstituer l'être, peutelle même profiter de l'expérience acquise, pour refaire mieux ce qu'elle avait fait et renaître physiquement, intellectuellement etmoralement, sous une forme plus parfaite?
sur l'esprit HUMAIN. 2Ô3
C'était l'opinion deSocrate, c'était celle du Christ, celle de Campanella et d'une foule innombrable de penseurs dans le monde antique et le monde moderne ; mais les plus grandes autorités, en y comprenant même celles de Descartes, de Pascal, de Newton, de Leibnitz, les aigles des mathématiques, n'ont rien de décisif; elles ajoutent sans doute aux probabilités, elles prouvent qu'au point de vue intellectuel rien ne détruit l'hypothèse ; qu'elle est admissible comme sentiment, mais c'est tout.
Quant à moi, s'il m'est permis d'exposer mon sentiment après de pareils hommes, voici ce que je pense :
Aucune cause ne peut s'anéantir, car la cause fait Y être; elle en est le fond, et tous ses développements ne sont que des attributs.
On peut perdre ce que l'on a; mais on ne peut cesser d'être ce que l'on est.
Supprimer l'être, soit en idée, soit en fait,
est chose impossible, car l'idée d'être est la base de tout, même de la pensée.
Je considère la volonté comme une cause, un être, une force première irréductible, dont nos facultés sont le développement, selon les conditions et les lois universelles de toute existence et aux mêmes titres que l'univers ; par conséquent, indestructible, sauf par un acte exprès de la volonté du Créateur.
Mais la volonté peut-elle réellement être considérée comme une cause? X'est-elle pas un phénomène, une résultante des lois organiques universelles ? C'est un point qu'il nous faut encore examiner et qui terminera cette étude.
Il est clair que l'homme, soumis, comme tous les êtres animés, aux conditions universelles de la vie organique, existe à l'état passif, indépendamment de sa volonté; il est sujet à la souffrance.
Cet état passif, où les phénomènes du monde extérieur viennent nous atteindre et nous émouvoir, que nous le voulions ou non, précède la réaction de l'être et la provoque.
Mais bientôt la volonté se montre et dirige l'appareil des seûs pour prendre connaissance des objets.
Ainsi, c'est en vue du développement intellectuel que la volonté, qui constitue l'être humain, sort de l'inaction.
On peut sentir plus ou moins, selon sa volonté : les sciences d'observation se fondent sur cette faculté.
L'homme peut considérer, étudier les choses, au lieu de les subir; il lui suffit de le vouloir.
S'il souffre ou s'il jouit comme animal, indépendamment de sa volonté, à l'état passif, c'est la condition de sa vie physique; il ne peut s'y soustraire.
Cette condition est générale pour tous les êtres animés. Mais, en agissant sur les sens et par les sens, l'esprit ou volonté dispose de l'appareil sensitif; il dispose également de l'appareil intellectuel; c'est par lui qu'il pense, et il pense à ce qu'il veut.
Ce qui distingue avant tout l'intelligence de l'instinct, c'est que la volonté la dirige.
Tant que l'homme est soumis à l'instinct, la passion le domine ; mais, à mesure que la volonté s'en empare, l'homme se forme, et, de l'état passif, il passe à l'état actif; il devient libre par l'intelligence.
Ces faits sont reconnus.
Mais considérons maintenant la volonté seule, indépendamment des facultés qu'elle s'est données.
J'ai dit plus haut que l'on sent et que l'on comprend plus on moins, selon l'attention qu'on donne à ses actes; or, remarquons qu'on ne peut pas vouloir plus ou moins : on
ne peut pas vouloir vouloir, et ce seul fait prouve que la volonté c'est l'être même.
Plus on met de volonté dans ses actes, plus on leur donne de l'être; agir sans volonté, c'est agir en animal, c'est subir ses instincts au lieu de leur commander.
Il suffit de vouloir pour être et pour être libre.
Abdiquer sa volonté, ce serait renoncer à soi-même, chose, du reste, impossible; la mort volontaire n'est que la volonté de changer les conditions matérielles de son existence, mais non de renoncer à l'existence même : nul ne peut concevoir le néant.
L'individualité, le sentiment de la conservation, prime tous les autres, et l'individualité se résume dans la volonté libre de persévérer dans l'être.
Toutefois, notre volonté ne nous paraît libre qu'à partir du moment où naissent nos souvenirs, car alors aussi naît notre intelli-
gence; mais la liberté n'est pas un attribut nécessaire de l'être; on existait avant de se souvenir; nous faisons tous remonter notre individualité, même dans la vie présente, avant nos premiers souvenirs. On commence par être une force aveugle, et l'on finit par voir clair et par agir, en connaissance de cause, dès que le cerveau se complète.
Donc la cause se transforme sans cesser d'être la même; on fait par intelligence ce qu'on faisait par instinct; on fait par instinct ce qu'on faisait primitivement par sensibilité.
C'est toujours sous l'impulsion de ce fait primitif, le besoin de vivre, inné dans tous les êtres animés, que tous les développements ultérieurs se sont accomplis.
Cela dit, définissons clairement la cause.
On en distingue généralement deux : la cause efficiente et la cause finale; mais, dans le fond, la cause efficiente, celle dont nos actes émanent, est seule une cause.
L'homme, étant forcé de tout définir pour comprendre, doit définir le but qu'il se propose avant d'agir; c'est un acte intellectuel; il nous faut un objet déterminé pour fixer nos résolutions, et de là notre idée de cause finale.
Mais, à considérer la chose de près, cette cause finale n'est que la raison qui nous fait agir, et la cause elle-même , c'est ce qui agit en nous , c'est-à-dire la cause efficiente.
Qu'est-ce donc que cette cause, la seule que j'admette?
J'appelle cause, ce qui produit un effet par soi-même.
S'il n'y a qu'un effet, la cause est aveugle. Exemple : une étincelle tombe par hasard sur de la poudre, l'explosion a lieu. C'est un effet unique, ses conséquences sont indépendantes de la cause: si l'étincelle était tombée ailleurs, elle n'aurait produit aucun effet : ces effets ne sont ni voulus ni prévus.
Je ne considère pas cela comme une cause véritable.
Mais, ce qui produit une suite d'effets, selon un ordre déterminé par la nature même de la cause, est à la fois une cause et une loi.
Or, toute cause âmes yeux n'est telle qu'en, vertu de sa loi.
En étudiant la suite des effets, nous arrivons à connaître la loi qui définit la cause, laquelle peut être physique, intellectuelle ou morale.
Il existe des causes simples n'ayant qu'une loi, il en existe de fort complexes, mais il suffit d'une loi pour constituer la cause.
Une plante, par exemple, qui naît d'un germe, dans un milieu humide ou sec, froid ou chaud, sur la terre ou sur le rocher, se développant en tant de jours, de mois ou d'années, produisant tel feuillage, tels fruits, telles fleurs, etc., voilà ce que je nomme une cause : c'est un être.
Il n'est pas nécessaire que cette cause connaisse sa loi ; connaître, c'est un acte purement humain; l'homme seul connaît, car seul il a l'appareil voulu pour cela ; l'intelligence ne fait pas l'être, elle n'en est qu'an phénomène.
Une foule d'êtres sont des causes, ont des lois, se développent selon leur force propre, sans connaître ni leur principe organique ni leur loi.
La plupart des hommes eux-mêmes sont dans ce cas ; ils produisent leur œuvre par impulsion première, instinctive, sans la raisonner, sans connaître la force qui les pousse, la loi qui les guide, et cette œuvre peut être admirable.
L'intelligence n'est qu'une des manifestations innombrables de la cause ; elle suppose dans l'être deux existences en lutte, comme chez l'homme : l'une se rattachant à une cause générale, la vie universelle, d'oùrésul-
tent la passion, l'égoïsme; l'autre à une cause immanente : la volonté, l'esprit de l'être produisant le sentiment du devoir.
L'intelligence, instrument de la volonté, ne modifie pas ces deux principes ; elle les éclaire, elle montre à l'être tous les motifs d'action; elle détermine ses rapports avec le but qu'il s'agit d'atteindre, ce qui n'a lieu qu'en changeant ses points de vue.
Voilà le rôle de l'intelligence, et nous pouvons très bien être et avoir été, sans le comprendre et sans nous en souvenir.
La faculté de changer ses points de vue selon ses différentes natures donne à l'homme une immense supériorité sur les êtres simples, qui n'en ont qu'un seul, — par exemple la passion ou l'égoïsme. — et qui sont par conséquent forcés de suivre fatalement leur unique tendance.
La faculté de comparer, de juger, de décider, non plus seulement en vue d'un besoin
présent, mais en vue de l'avenir, après réflexion, caractérise l'être humain, et nous dirons qu'en raison de cette faculté, l'homme ■ seul sur la terre peut être considéré comme une cause libre, c'est-à-dire indépendante.
En effet, tous les autres êtres sont soumis uniquement à la vie organique ; ils ne peuvent la modifier en eux par la pensée; ils croissent, ils respirent, ils digèrent, leur sang circule; et la vie animale qui en résulte, produisant des besoins impérieux, décide seule de leurs instincts courageux ou timides, selon l'appareil qui les met en état d'y pourvoir.
Ils n'interviennent pas dans la direction de leur être; la seule différence existant entre eux, c'est que leur organisation est plus ou moins développée ; de sorte que leurs onctions, sous l'impulsion delà même cause universelle, sont plus ou moins compliquées et produisent une vie plus ou moins active.
Cette vie uniyerselle doit donc être examinée séparément ; elle dépend d'une cause générale produisant tous les phénomènes organiques de notre monde, phénomènes dont l'action, venant à s'interrompre un seul instant, entraînerait la mort de tous les êtres organisés, y compris celle de l'homme, qui n'est indépendant de la vie organique que par la pensée et le sentiment du devoir personnel.
Examinons donc cette vie, pour en déterminer la cause.
La science démontre aujourd'hui que la chaleur et la lumière procèdent d'une cause unique, qu'elles émanent du soleil, que ce ne sont pas des corpuscules, comme on le supposait autrefois, détachés de l'astre et se combinant avec les corps terrestres, mais des vibrations imprimées à un fluide subtil, agissant sur tous les êtres de la terre et les pénétrant intimement.
sur l'esprit humain. 27 5
C'est de cette vibration que naissent et se, développent tous les êtres, depuis les éphémères tourbillonnant dans un rayon de lumière jusqu'aux animaux les plus gigantesques au fond des mers.
Et c'est là ce qui fait l'existence organique de tous les êtres ; ils n'ont qu'une seule vie, plus ou moins intense selon la nature de leur organisme : la plante vit moins que les animaux inférieurs, tels que les mollusques ; ceux-ci vivent moins que les vertébrés ; ceux-ci moins que les hommes ; mais tous vivent de la même vie, émanant du même centre; tous éprouvent les mêmes sensations, les mêmes passions, seulement à des degrés variant jusqu'à l'infini.
On peut étudier toutes ces manières d'être plus ou moins compliquées, mais au fond on trouve toujours la même cause, c'est-àdire la vibration produite par l'astre central de notre monde.
Ce sont des instruments plus ou moins parfaits, délicats, complets, vibrant sous une inspiration unique et s'accordant d'après le même génie.
L'homme, au point de vue organique, est le plus accompli de ces instruments; en lui retentissent et se multiplient toutes les harmonies de l'univers ; il en sent toute la puissance, et ses fibres les plus intimes en sont émues.
Entre les hommes eux-mêmes il existe des degrés de perfection : les uns sentent plus, les autres sentent moins cette harmonie prodigieuse ; ils jouissent aussi plus ou moins de la faculté de l'exprimer, de la faire partager à leurs semblables; mais, en dernière analyse, ce qu'ils rendent, ce qu'ils expriment, c'est la vie de tous ; et si l'humanité comprend les poètes, les orateurs, les grands artistes en tous genres, c'est qu'ils ne rendent que l'émotion universelle et ne font
que nous rappeler à tous ce que chacun éprouve en soi-même.
Rien n'est étranger à l'àme humaine ; aucun n'éprouve des émotions dont le principe n'existe chez les autres ; les mêmes vibrations émeuvent tous les cœurs.
Comment pourrait-il en être autrement?
comment le chant, la parole, un assemblage de mots, de sons, de couleurs, pourrait-il créer en nous des facultés qui n'existeraient pas en principe et nous donner des émotions qui ne s'accorderaient pas avec notre être même?
Tout cela n'est que la traduction de notre propre être, et tout cela ne fait qu'éveiller les sentiments du beau, du bien, du juste, existant toujours dans notre âme.
On ne les crée pas plus qu'on ne donne la vie, on les transmet. Et la source de tout cela, c'est le soleil, dont les phénomènes conditionnent notre vie, aussi bien que celle des êtres inférieurs.
Mais l'homme seul étant complet éprouve en lui tous les sentiments des autres ; c'est par là qu'il les connaît tous, qu'il les devine et les comprend.
Eux ne comprennent l'homme que par ce qu'ils ont de commun avec lui : la passion. Ils ne sauraient le comprendre tout entier, la raison, les sentiments élevés de l'harmonie leur étant étrangers.
L'homme peut donc tout comprendre de la vie terrestre, puisqu'il la synthétise en lui.
Mais, ces choses étant exposées, voyons à quelles conditions s'accomplit ce phénomène prodigieux de la vie universelle, non seulement sur notre globe, mais dans toute la nature.
Cette condition, je l'ai déjà dit, c'est le temps.
Le temps existe comme condition de tout mouvement, de tout changement, de toute transformation.
Ce n'est pas plus une chose réelle que l'espace, mais le temps est nécessaire à la production des phénomènes de la vie, comme l'espace à ceux des corps.
Chaque fois que vous analysez les phénomènes de la vie végétale, animale ou humaine, la condition du temps s'y trouve impliquée, comme en analysant ceux des corps vous y trouvez la condition d'espace.
In concreto, le temps se nomme durée, comme l'espace in concreto se nomme étendue.
Pourquoi l'étude des phénomènes du temps, condition de la vie et de la pensée, n'a-t-elle pas produit une science, comme Fétude des phénomènes de l'espace a produit la Géométrie ? .
Le temps, par lui-même, est un élément aussi nécessaire à l'existence des êtres animés, que l'espace est nécessaire à celui des corps.
2ôO QUELQUES MOTS
Les rapports de la vie individuelle avec la vie universelle, établis par le temps, sont innombrables ; ils sont fixes et peuvent fonder une science.
D'où vient que cette science n'existe pas? qu'elle ne forme pas un corps de doctrine?
Il est présumable que l'Astrologie, en faisant de l'homme le centre de l'univers, et en cherchant dans le mouvement des astres des rapports absurdes avec la destinée sociale de chaque individu, au lieu de chercher ces rapports dans les phénomènes de la vie en général, a discrédité cette étude pour longtemps; mais l'Astrologie, comme l'Alchimie, avait un principe réel, et ce principe, dégagé des absurdités dont le charlatanisme l'avait entouré, pouvait donner matière à des observations sérieuses.
La Chimie est sortie de l'Alchimie : pourquoi ne resterait-il rien de l'Astrologie?
Au point de vue philosophique, le temps.
sur l'esprit humain. 281
qui constitue l'identité de l'être, a la même importance que l'espace, qui constitue son unité matérielle.
C'est le sentiment intime de la persistance du moi, de son identité à travers la variété phénoménale du monde physique, qui fait l'individualité humaine et qui nous donne l'idée de cause.
En fait, l'homme ne connaît qu'une cause : c'est lui-même, agissant librement en vertu de son libre arbitre et pour son développement.
Il est son monde à lui-même ; ôtez-lui le sentiment de son initiative, d'où prendrat-il l'idée de cause et surtout de loi morale, dans ce monde où règne exclusivement la force?
Il ne trouve cette loi que dans sa conscience, et comme la cause se reconnaît par sa loi, c'est parce que l'homme trouve en lui-même cette loi, qu'il est une cause ; c'est
2ô2 QUELQUES MOTS
parce qu'il la raisonne, qu'il est une cause libre.
Cette loi, qui n'appartient qu'à lui. le constitue cause, différant essentiellement de tous les autres êtres, qui sont les effets d'une cause étrangère. Car tous sont soumis aux seules conditions de la vie organique, donc à la loi d'égoïsme absolu, et lui seul a sa loi de vérité, de justice, de dévouement au devoir, qu'il se sent obligé de suivre, pour ne pas se renier lui-même et déchoir de sa nature:
Tous les principes du droit naturel que les philosophes ont cherché ailleurs sont faux ; l'égoïsme raisonné de Bentham, le sentimentalisme de Smith, la raison pure ou pratique de Kant et de Price, tout cela n'a pas de fondement; ni la raison ni le sentiment ne suffiraient pour dicter à l'homme le sacrifice de ses passions et de ses intérêts au devoir, si la loi morale n'était en lui
sur l'esprit HUMAIN. 283
toujours présente, toujours claire, toujours catégorique.
Le plus humble, le moins intelligent et le moins sentimental des hommes, à toute heure, à chaque seconde, sans raisonnement et sans grandes réflexions, sait ce qu'il doit faire pour être un homme.
Le principe de la justice et du droit, c'est donc l'homme lui-même, et s'il se trompe quelquefois sur l'application du principe, c'est que son intelligence, souvent faussée par la superstition et les enseignements d'une éducation vicieuse, l'égaré au lieu de l'éclairer.
Dans l'état naturel, l'homme est juste; ce qui le prouve sans réplique, c'est que, -si la justice est violée à son égard, il le ressent profondément, rien ne peut l'aveugler, il se dit : Je suis victime ; l'harmonie universelle est violée dans ma personne et contre moi !
Il en appelle, dans son impuissance, à la
justice idéale, représentée par un être suprême, qui doit rétablir l'ordre.
L'homme ayant donc sa loi est une cause, une force primitive, existant comme principe au même titre que l'univers lui-même, ne pouvant être anéantie que par la Cause suprême qui l'a créée.
Et cette force individuelle a toujours existé depuis l'origine des choses présentes, et subira toujours les conséquences de ses actes.
Quant à la cause première, à cette cause infinie que nul ne peut définir, ni par conséquent comprendre, elle existe sans doute ; mais, comme répondait François Arago mourant, au prêtre qui lui demandait s'il croyait en Dieu, tout homme de bon sens et de bonne foi doit répondre : « Je ne comprends pas l'infini. »
Il faut se dire que pour créer l'univers, cette cause a dû non seulement, selon la formule consacrée, tirer le monde du néant,
sur l'esprit HUMAIN. 2? 5
mais qu'elle a dû créer le néant lui-même. Car l'être ne se définit que par son opposé, le néant, comme la lumière ne se définit que par les ténèbres.
Oui ! cette cause a dû créer le rien et le tout à la fois.
Qu'était-elle donc elle-même avant le tout et le rien ? En quoi consistait sa nature ?
Cette simple réflexion nous démontre que toutes nos réflexions sur un pareil sujet sont vaines.
Toutefois, si nous ne comprenons pas l'Être des êtres dans son essence, nous savons ce qu'il veut :
Il veut que l'homme fasse toujours son devoir; qu'il obéisse toujours à sa conscience, et que chacun contribue, selon sa force, au triomphe de la loi morale dans l'humanité.
Telle est la révélation faite à tous les •hommes, à toutes les races, et toujours pré-
sente à l'esprit de chacun; cela suffit pour assurer le progrès de tous.
A quoi bon en chercher une autre?
C'est ma conclusion.