‹ Quelques mots sur l'esprit humainChapitre 4 sur 47 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

La plupart des hommes sont portés à croire que leur esprit survit à la destruction du corps ; le corps n'est pour eux que la forme de leur être, l'esprit en est le fond.

C'est ce qu'il s'agit d'examiner.

Avant tout, qu'est-ce que l'esprit ou l'âme ?

Pour répondre à cette question, considérons un instant le phénomène prodigieux de l'esprit.

Lequel d'entre nous, à cinquante ans, n'a pas vu, durant sa vie, deux ou trois mondes

disparaître, et qui pourtant vivent encore en nous par la pensée, avec toute leur animation, toutes leurs passions, tout leur génie et toutes leurs erreurs ?

Lequel ne peut pas ressusciter en imagination plusieurs générations éteintes; des figures innombrables, les unes sympathiques, les autres hostiles : des parents, des amis, des adversaires, qui vont, qui viennent, que l'on entend, que l'on voit vivants, et qui pourtant ne sont plus que des rêves, des souvenirs ?

Lequel ne peut pas récapituler dans sa mémoire des milliers de plaisirs et de peines, de réflexions, d'illusions, de déceptions, de succès, de revers, enfin tout un monde de faits, autrefois présents et dont il ne reste plus trace dans la nature, sauf en nousmêmes ?

Et maintenant, posons-nous cette simple question :

Est-ce que c'est dans l'étroit espace de notre cerveau que revit ce passé immense ? Est-ce que cette poignée de poussière retiendrait l'empreinte de toutes ces choses animées, de ces temps écoulés, de ces contrées lointaines que nous avons parcourues, de ces paysages qui nous ont émerveillés, de ces tempêtes dont il nous semble encore entendre le tumulte ?

Est-ce que tout cela serait écrit entre les parois de notre crâne? Ce livre prodigieux serait-il notre cerveau lui-même ?

Et admettant que ce livre existe, où se trouverait le lecteur et quel est-il ?

On me répond : — C'est le cerveau qui lit, c'est le cerveau qui comprend, c'est le cerveau qui compare, c'est le cerveau qui discute et qui juge, c'est le cerveau qui décide et qui ordonne.

Eh Lien, franchement, c'est absurde.

Le cerveau ne peut être à la fois la cause et l'effet de tous les phénomènes physiques,

intellectuels et moraux qui s'accomplissent en nous ; le cerveau ne peut être qu'un sens général, la synthèse de tous les sens qui nous mettent en rapport avec le monde extérieur; le cerveau, masse de substance nerveuse, peut concentrer en nous les impressions du dehors, il peut môme en conserver matériellement, quelque temps, les empreintes ; mais ces empreintes s'effaceraient nécessairement l'une l'autre à la longue, si quelque chose ne transformait les sensations en souvenus durables.

La conformation du cerveau, dont la mémoire et l'intelligence dépendent en partie, ne fait pas l'être; le cerveau n'est qu'un in strument, et non le principe même de la vie auquel tout se rapporte.

Il faut le cerveau pour penser, comme il faut l'œil pour voir, l'oreille pour entendre, la main pour agir; mais aucun organe ne vit par lui-même.

ÎVK L ESPRIT HUMAIN.

Ce qui perçoit les sensations par les sens, ce qui les transforme en souvenirs, ce qui les organise en pensées, ce qui les ressuscite à volonté, ce. qui les associe, ce qui nous en fait saisir les rapports innombrables avec nous, ce qui s'élève d'observations en observations et de réflexions en réflexions, à la connaissance des lois les plus générales de la nature, ce n'est pas le cerveau lui-même, c'est le principe qui le met en mouvement, qui le fixe sur l'objet qu'il s'agit d'étudier et de comprendre, et ce principe, quel qu'il soit, je l'appelle esprit, âme ou volonté, selon l'action qu'il exécute.

Ce principe existe à la fois en nous, sous la forme humaine, et hors de nous, dans chaque être, sous des milliers de formes différentes.

Oui, un esprit immense est répandu dans l'univers ; il s'individualise dans chaque être, il prend toutes les formes que l'imagination

peut concevoir, et toute créature revêt un esprit.

De même que les corps ont tous leurs éléments répandus dans le monde physique, l'esprit humain a tous les siens répandus dans le monde spirituel : notre science consiste uniquement à découvrir l'esprit qui se manifeste hors de nous.

Galilée n'a pas inventé les lois de la pesanteur. Xewton celle de la gravitation universelle, Harvey la circulation du sang, Cuvier la corrélation des formes anatomiques et la subordination des organes selon leur importance ; aucun grand génie n'a rien inventé : tout existait avant' eus dans la nature ; ils n'ont fait que découvrir et bien expliquer ce qu'ils avaient découvert.

Et, certes, ce qui est en nous de l'esprit, après que nous sommes parvenus à comprendre, n'était pas du hasard aveugle et du chaos hors de nous, dans l'ensemble des choses.

Ce n'est pas notre esprit qui fait cette harmonie; c'est, au contraire, cette harmonie qui fait notre esprit, qui le développe et le maintient ; il fallait bien autant d'esprit pour créer que pour découvrir.

Dans l'univers, tout est opposition et tout est harmonie; opposition, parce que toutes les forces tendent à se développer et se font obstacle l'une h l'autre : l'ambitieux rencontre l'ambitieux, l'avare rencontre l'avare, le violent rencontre le violent, l'intelligent rencontre l'intelligent, l'homme de génie rencontre l'homme de génie qui lui dispute l'empire de la pensée; ils se limitent l'un l'autre.

Et tout est harmonie, parce que les forces s'équilibrent, et que, du sein même de l'opposition, apparaît un accord universel et nécessaire au moral comme au physique.

Tout se presse : la colonne d'air au-dessus de nous, par sa pesanteur, maintient les

choses en place, comme l'attraction terrestre, s'exerçant sur les corps eux-mêmes ; il faut une force individuelle propre à chaque être animé pour résister à cette pression et agir.

Les forces individuelles elles-mêmes se neutralisent ; mais elles peuvent aussi s'accorder en vue d'un obstacle à vaincre, et c'est là, dans le fond, la plus grande force ; la force de conciliation, la force de l'esprit,, organisant les autres forces, les empêchant de se détruire : la force harmonique que nous remarquons dans l'ensemble des choses, qui permet aux êtres de subsister malgré les résistances et de se développer au sein même de la lutte.

C'est cette force que l'homme étudie, qu'il reconnaît partout et dont la connaissance constitue sa supériorité sur les autres êtres.

Cette force, c'est l'esprit organisateur; plus l'esprit humain cherche l'harmonie, le concours des forces vers un but, leur entente

réciproque, leur corrélation nécessaire, plus il est grand.

En vertu de cette tendance, l'homme a créé les sciences et les arts ; par elle, les sociétés sont devenues possibles selon des lois imitées de la nature et appropriées à nos besoins. Car l'homme, je l'ai déjà dit, n'invente rien, il trouve les principes du beau, du vrai, du juste, appliqués en grand dans le monde.

Chaque être occupe le rang qui lui con vient selon sa perfection et sa puissance acquises. Si le désordre nous paraît régner quelquefois, c'est que nous ne comprenons pas l'ordre véritable et que nous voulons substituer le nôtre à celui des choses ; la science nous apprend chaque jour qu'un ordre immuable existe, que nos critiques sont mal fondées, enfin que l'esprit gouverne et non la force aveugle.

Concluons, de ces observations, que tout ordre émane d'un esprit ; que la loi d'harmonie

ne souffre aucune exception ; que notre être physique est soumis aux mêmes lois générales que tous les êtres physiques, notre être intelligent aux mêmes lois que tous les êtres intelligents, et notre être moral aux mêmes lois que tous les êtres moraux; — qu'il n'y a d'autre différence, entre les êtres animés, que leur plus ou moins grand développement selon les lois communes à tous, d'où résulte l'harmonie universelle; que tous passent par les mêmes transformations, étant animés du même principe actif et soumis aux mêmes lois; enfin que l'Esprit universel a donné ses propres lois à tous les êtres créés par lui, c'est-à-dire les lois qui régissent le monde, selon son immuable volonté.

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